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    Éditions du Comité des travaux historiques et scientifiques
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    Plan détaillé Texte intégral Les révoltes des canuts : réorganiser l’espace urbain pour endiguer la menace L’instauration de la Deuxième République : nouvelles peurs sur la ville La victoire finale de l’autorité et la fin des faubourgs Bibliographie Notes de bas de page Auteur

    Constitution et mutations des périphéries urbaines : fonctions, structures et images

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    Table des matières

    Contrôler les « plantes parasites » : Lyon et ses faubourgs (1830-1852)

    Justine Tentoni

    Résumé

    Au cœur du xixe siècle, l’espace lyonnais est en redéfinition. Les faubourgs de la Croix-Rousse et de la Guillotière, aux profils très différents du centre, qui s’industrialisent et s’urbanisent très vite, connaissent des mouvements de revendications nombreux et menacent l’ordre du cœur de ville. Les autorités centrales tentent alors par tous les moyens de maîtriser ses périphéries, notamment via le contrôle des municipalités, des élections et des représentants locaux. L’étude de la presse conservatrice lyonnaise, principale source de l’article, montre combien sont stigmatisées les populations des marges.

    Texte intégral Les révoltes des canuts : réorganiser l’espace urbain pour endiguer la menace L’instauration de la Deuxième République : nouvelles peurs sur la ville La victoire finale de l’autorité et la fin des faubourgs Bibliographie Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    1Le 8 août 1848, au lendemain des premières élections municipales organisées par la jeune Deuxième République dans le Lyonnais, Le Salut Public, l’un des principaux quotidiens locaux, caractérise les nouveaux élus des faubourgs de « dangereux éléments1 ». La région lyonnaise est alors organisée en quatre communes distinctes : au centre, occupant la Presqu’île et le Vieux-Lyon, la ville de Lyon, deuxième ville du pays, cité économiquement pionnière autour notamment de la Fabrique et des activités bancaires, en plein essor. La ville est entourée par trois faubourgs : à l’ouest Vaise, au nord la Croix-Rousse et à l’est la Guillotière (fig. 1).

    Fig. 1. – Nouveau Plan de la ville de Lyon, où sont représentés les monuments anciens et modernes les plus remarquables... Lyon, Boullieux, 1852.

    Ce plan, daté des débuts du Second Empire, montre, en orientation ouest-est, Lyon et ses faubourgs. On y distingue nettement la presqu’île urbanisée des faubourgs, encore semi-ruraux et qui bénéficient de l’apport de l’exode rural.

    Source gallica.bnf.fr/Bibliothèque nationale de France, https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8441653p

    2Ces faubourgs, encore semi-ruraux à la fin des années 1830, s’urbanisent très vite, sous l’impulsion de l’industrialisation. Ainsi, au recensement de 1851, la Croix-Rousse compte 19 000 habitants, la Guillotière 42 000. Vaise, petite commune, s’urbanise dans un second temps et se peuple davantage de petits négociants et brasseurs. La commune reste globalement à l’écart des mouvements ouvriers et n’est pas concernée par les hostilités venues du centre. En revanche, la Croix-Rousse et la Guillotière deviennent des bastions ouvriers et républicains, et nouent avec les autorités centrales des relations ambiguës : les territoires sont interdépendants économiquement, mais les profils sociopolitiques divergent. Depuis le début des années 1830, une forte dichotomie oppose ainsi une partie des élus et militants politiques des faubourgs d’une part et le centre bourgeois, relayé par les autorités centrales d’autre part : en jeu, le contrôle de la vie municipale. Lors des différents moments électoraux et de mobilisation politique, ces divisions resurgissent : tout au long de la monarchie de Juillet, puis, de manière accentuée sous la Deuxième République, une défiance réciproque existe ainsi entre Lyon centre et ses faubourgs populaires.

    3Elle s’illustre par exemple dans les discours, empreints de peurs, qui visent à justifier le nécessaire contrôle du centre sur les marges : le centre-ville veut maintenir ses activités économiques et le calme nécessaire aux profits, face à deux communes périphériques qui revendiquent des droits sociaux et politiques plus larges. Ces discours sont notamment portés par la presse conservatrice locale, dont Le Salut Public et Le Courrier de Lyon, qui constituent à ce sujet des sources majeures. Aux discours, s’ajoutent les prises de contrôle successives : maintien des notables aux positions clés, dissolutions des instances locales, nominations des équipes ; processus qui aboutit finalement en mars 1852 à l’intégration pure et simple, à marche forcée, des faubourgs à la ville et à la suppression du droit de suffrage. On rappelle alors que les craintes de la ville face à ces quartiers ouvriers ne se résument pas aux barricades, mais doivent être analysées plus largement.

    4Le présent article vise à interroger les rapports entre ces espaces antagonistes et pourtant interdépendants, en analysant les discours produits sur les marges et leurs représentants en vue de les décrédibiliser, et les actions menées par les autorités centrales pour tenter de les contrôler. Dans une logique chronologique, on présentera d’abord les préalables de peur dans les relations entre les espaces des faubourgs et la bourgeoisie dominante dans les années 1830 et 1840, puis la manière dont le moment républicain cristallise les tensions et enfin comment les autorités finissent par reprendre le contrôle des espaces menaçant en imposant leur pouvoir par la force.

    Les révoltes des canuts : réorganiser l’espace urbain pour endiguer la menace

    5Comme le rappelle John Merriman :

    « Au xixe siècle, la peur finit par dominer tout le discours bourgeois sur la périphérie de la ville […]. Le faubourg échappe à la loi, échappe à la police, à toute compréhension2. »

    6Et la région lyonnaise n’échappe pas à la règle. À Lyon, le point de cristallisation des peurs remonte au début des années 1830 lorsqu’en novembre 1831, les tisseurs venus des quartiers populaires se rendent en centre-ville où ils réclament de meilleures conditions de travail et l’imposition d’un tarif. Ils s’emparent de l’Hôtel de Ville et la révolte dure plusieurs jours. La Croix-Rousse est alors décrite comme « le faubourg industriel le plus célèbre et le plus redouté de toute la France », « un vautour incessant prêt à fondre sur sa proie3 », le canut comme « un individu au physique difforme, borné, ingrat voire même lâche au combat4 », et dans le Journal des débats du 8 décembre 1831, quelques jours après le retour au calme, Saint-Marc de Girardin revient sur l’abîme qui sépare les populations de la ville de celle des faubourgs, notamment de la Croix-Rousse :

    « Aujourd’hui, les Barbares qui menacent la société ne sont point au Caucase ni dans les steppes de la Tartarie ; ils sont dans les faubourgs de nos villes manufacturières […] Nos expressions de barbares et d’invasions paraîtront exagérées ; c’est à dessein que nous les employons5 […] »

    7À Lyon, la peur qu’inspirent les populations ouvrières ne se limite pas aux canuts croix-roussiens, mais touche aussi fortement la Guillotière, dont le nombre de prolétaires gonfle considérablement. Très tôt, il est donc question, face aux menaces, de tout mettre en œuvre pour sécuriser la ville, ses notables et ses intérêts. Les transformations rapides de la ville et des faubourgs entraînent dans les années 1830 une réflexion sur l’organisation administrative de la région lyonnaise. Spatialement, la méfiance des Lyonnais envers leurs voisins des faubourgs se traduit par une séparation nette entre ces populations, marquée par la reconstruction des remparts de la Croix-Rousse après la deuxième révolte des canuts en 1834, et par le Rhône pour la Guillotière, où les notables et propriétaires en faubourgs jouent un rôle d’intermédiaires.

    8Dans chacun des deux faubourgs se maintiennent également des quartiers dominés par les propriétaires et les bourgeois, dans un entre-soi, enclaves au milieu des populations ouvrières. Une partie de ces notables souhaite à cette époque la séparation d’avec les autres quartiers : dans les faits comme dans les discours, la mise en marginalité des faubourgs naît des autorités centrales, mais aussi de l’intérieur des communes périphériques elles-mêmes, très tôt dans le xixe siècle. À ce titre, les révoltes ouvrières de la fin de l’année 1831 marquent un tournant dans le rapport que les élites des faubourgs entretiennent avec leur commune. Dès le début de l’année 1832, les projets de réorganisation du territoire urbain lyonnais se multiplient dans chacun des espaces. C’est d’abord le quartier des Brotteaux, situé rive gauche du Rhône qui demande son détachement de la commune de la Guillotière et son intégration à Lyon (fig. 2). Le Courrier de Lyon présente les termes du débat en ces termes :

    « L’agrégation lyonnaise, composée de la ville et des faubourgs qui l’accompagnent et dont plusieurs sont également décorés du titre de ville, présente une singularité remarquable […]. On se tromperait fort si l’on croyait que l’existence de ces villes secondaires et comme subalternes est indifférente à la prospérité de celle qui les a enfantées. Elles sont comme autant de plantes parasites qui vivent et s’entretiennent aux dépens du tronc où elles sont nées et qui s’emparent de sa substance, sans lui rendre des avantages proportionnés à ceux qu’elles en retirent. Les villes de la Croix-Rousse et de la Guillotière profitent de la plupart des dépenses que Lyon s’impose pour différens (sic) objets d’utilité publique6 […] »

    Fig. 2. – Plan de la Guillotière (détail du plan de Lyon en 1852).

    Sur cette coupe, on distingue, au sein du faubourg de la Guillotière, le quartier des Brotteaux, au nord, plus urbanisé du reste de la Guillotière où seul l’axe de la Grande rue de la Guillotière connaît des constructions.

    Source gallica.bnf.fr/Bibliothèque nationale de France, https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8441653p

    9En fin d’année, le conseil municipal de la commune de la Guillotière impose une fin de non-recevoir aux instigateurs de la séparation. Le faubourg reste donc entier, mais les divisions s’accentuent. Cette impression se ressent par exemple dans les instances municipales, comme lorsqu’en 1846, un conseiller municipal, Antoine-Marie Chenavard dénonce l’« impossibilité d’opérer ensemble le bien de l’une et de l’autre section de la commune » expliquant que « la composition actuelle du conseil ne permet […] pas d’espérer un rapprochement entre des membres dissidents7 ».

    10De l’autre côté du Rhône, à la Croix-Rousse, le même phénomène se produit : les quartiers de Saint-Clair et de Serin, situés respectivement sur les quais du Rhône et de la Saône, et composés plutôt de négociants, ne se reconnaissent plus dans leur commune d’appartenance : la population se divise entre les habitants dits « du plateau » et ceux dits « des quais » (fig. 3).

    Fig. 3. – Plan de la Croix-Rousse, 1840.

    Sur ce plan du faubourg de 1840, on distingue les deux rives : rive de Saône avec le quartier de Serin, et rive du Rhône avec le quartier Saint-Clair. Ces deux quartiers sont occupés surtout par des négociants. Au centre, le plateau (avec une forte pente !), où sont logés majoritairement les canuts et compagnons. En 1840, les remparts séparent encore la Croix-Rousse de Lyon.

    Ville de Lyon, Archives municipales de Lyon, 1840, cote 3S/844,
    https://www.fondsenligne.archives-lyon.fr/ark:/18811/3794fb80638ad95dbd8e63a2136b994f

    11Comme aux Brotteaux, une partie de la population demande, au début de l’année 1832, à se détacher du plateau. Deux pétitions sont ainsi adressées successivement aux instances communales, réunissant 52 habitants de Serin et 143 signataires de Saint-Clair. À Serin, les pétitionnaires soulignent ainsi :

    « Par la différence des goûts, des habitudes, de l’industrie et des mœurs comme par la difficulté que présente leur voie de communication, la nature semble avoir prononcé dès long temps sur la distinction et la séparation inévitable des habitants de chacun des lieux précités ; qu’enfin les événements déplorables qui ont si tristement signalé la Croix-Rousse auxquels Serin ne prit aucune part élèvent entr’eux une barrière insurmontable8. »

    12Deux mois plus tard, c’est au tour du quartier de Saint-Clair de demander très officiellement sa séparation de la commune croix-roussienne. Les arguments soulevés sont identiques :

    « Pour former une commune, il faut ; et le mot seul l’indique, qu’il y ait entre les habitants appelés à vivre sous la même administration communauté d’intérêts, relation d’affaires, rapports journaliers, identité de mœurs, il faut en un mot rechercher tous les éléments d’union et d’affection qui constituent une grande famille. Or, aucune de ces conditions ne se rencontre dans l’alliance du faubourg Saint-Clair à la communauté formée sous le nom de la Croix-Rousse […]. Aucun besoin, aucune circonstance ne peut conduire les habitants de ce faubourg à la Croix-Rousse. Où sont donc, on le répète, les liens de convenance et d’intérêt qui unissent les deux populations9 ? »

    13Au-delà des points techniques soulevés par les deux requêtes, on est également frappé par les arguments de l’absence de solidarité, de communauté d’intérêts et surtout de mœurs qui sont rappelés par les pétitionnaires. Les émeutes de novembre 1831 apparaissent ainsi révélatrices d’une rupture forte. Finalement, dans les deux cas, les élus acceptent, à l’été 1832, la dislocation de leur commune en trois entités distinctes. Le maire de Lyon souhaite dès lors leur rattachement à la cité centrale – ce que refusent les pétitionnaires – et s’y ajoutent d’importantes difficultés dans la délimitation des nouvelles communes, liées notamment à l’octroi. Voyant le tour pris par les événements, en janvier 1833, les élus croix-roussiens se ravisent et le projet est abandonné.

    14En somme, pendant la période de la monarchie de Juillet, les faubourgs présentent un visage double : au fort contrôle des notables, qui maîtrisent une partie du foncier et ont le pouvoir économique et politique, font face des populations ouvrières récemment arrivées qui disposent de la force et du nombre. Les projets de séparation avortent, car tous tiennent en fait à leur indépendance. La période suivante ouvre un nouveau temps de cohabitation entre les faubourgs ouvriers, actifs dans les journées révolutionnaires et bénéficiant désormais du droit de vote et les autorités qui rapidement deviennent conservatrices et prennent peur devant la menace « rouge ».

    L’instauration de la Deuxième République : nouvelles peurs sur la ville

    15Février 1848 marque un tournant dans le rapport entre les faubourgs et la ville. Dès les premiers jours de la révolution, des meneurs républicains, « hypnotisés par les visions de 179310 », venus de la Croix-Rousse et de la Guillotière prennent les rênes de la ville et occupent la majorité des sièges des commissions provisoires, installées dans l’attente d’élections municipales qui tardent à s’organiser. Différé à nouveau par les journées de Juin, le rendez-vous électoral a finalement lieu début août. Le terme de « dangereux » revient tous les jours qui précèdent les élections, à la fois dans la presse, mais aussi dans les courriers circulant entre le préfet et le ministère de l’Intérieur. Si le suffrage censitaire garantissait le maintien des notables dans les instances locales sous le régime précédent, la mise en place du suffrage universel masculin inquiète particulièrement. Plus largement, on dépeint souvent, comme l’a montré Maurice Agulhon, la période de 1848 comme celle de l’élargissement du vote, « une politisation des populations modestes » inédite11 : évidemment, cela s’applique en premier lieu à l’échelle communale, où la proximité entre les électeurs et les élus permet un élargissement concret.

    16Dans les deux communes, la question du vote est donc très importante et marque en fait toute la période allant de 1848 à 1852 : son contrôle semble l’arme privilégiée des autorités centrales – souvent sous pression des autorités de la ville centre – pour tenter de contrôler les marges de la ville. Dans les faits, à l’issue des élections de l’été 1848, sont portés à la mairie des deux communes des républicains radicaux. À la Croix-Rousse, Le Salut Public analyse ainsi :

    « Les habitants de la Croix-Rousse viennent de constituer une municipalité qui est pour Lyon un danger sérieux, une menace réelle : c’est une voie funeste dans laquelle ils ne trouveront eux-mêmes ni prospérité ni progrès ; qu’ils en soient bien convaincus12. »

    17L’année suivante est marquée par de nouvelles agitations politiques dans le faubourg, lorsque les Voraces se soulèvent et s’emparent de la mairie. Ils sont arrêtés et sévèrement réprimés. En réponse, le préfet décide la dissolution du conseil municipal le 9 mai et de nouvelles élections sont organisées le 12 août : si seize des vingt-sept anciens conseillers sont réélus, c’est en fait un conseil mixte qui se met en place, comme l’explique le journal lyonnais :

    « Le conseil se compose de vingt-huit membres, parmi lesquels il y aura désormais treize hommes d’ordre. Les rouges sont encore les plus nombreux, puisqu’ils comptent quinze des leurs ; mais, sur ces quinze, trois sont détenus ou en fuite, ainsi, jusqu’à nouvel ordre, ils seront réduits à douze. Nous espérons que cette pauvre commune de la Croix-Rousse parviendra enfin à trouver une administration qui la relève de la triste situation dans laquelle les passions politiques l’ont jetée. La population ouvrière, qui a donné tête baissée dans toutes les folies et dans toutes les excentricités du socialisme, doit être éclairée par les misères que l’émeute a attirées sur elle, et l’émeute n’a été que le fruit des mensonges et des excitations des rouges13. »

    18De l’autre côté du Rhône, à la Guillotière, un premier conseil, installé en septembre 1848, issu des élections de l’été, s’organise autour d’une domination numérique de militants socialistes et républicains, dont beaucoup appartiennent aux clubs et aux sociétés secrètes. Dès le départ, le contrôle est fort sur les personnalités et les autorités saisissent la première occasion pour tenter une reprise en main. En mars 1849, aux mouvements républicains s’ajoutent des soupçons de corruption au sein de l’équipe municipale : les autorités décident alors la révocation du maire et des adjoints et leur remplacement par des proches du pouvoir, sans repasser par une validation électorale. L’année suivante, l’annonce de la venue de Louis Napoléon Bonaparte à Lyon, prévue pour août 1850, donne à nouveau lieu à de fortes tensions : le conseil municipal, globalement hostile à sa prise de pouvoir, vote à la majorité un refus de l’accueillir. Dans la foulée, le maire et ses adjoints, nommés, se désolidarisent de la majorité des conseillers. La crise au conseil est aiguë et se solde, dans les jours suivants, par de nombreuses démissions :

    « Le conseil municipal de la ville de la Guillotière a eu, hier au soir, 10 août, une séance orageuse, à la suite de laquelle les fameux conseillers rouges ont donné leur démission. Ils se sont enfin rendu justice14 ! »

    19Réduit considérablement, le conseil est entièrement dissous et, en septembre 1850, de nouvelles élections sont organisées, surveillées de près par les autorités centrales comme par le parti de l’Ordre. Les journaux prônent la mobilisation, et appellent notamment les électeurs modérés à remplir leur « devoir impérieux15 » :

    « Les conseillers municipaux démissionnaires croyaient devoir accorder à leurs principes politiques certaines mesures administratives qui ont valu à la ville de la Guillotière une triste célébrité. Le dernier vote contre le président de la République a mis le comble à cette réputation ; le ridicule est venu se joindre à l’odieux. Si les anciens conseillers municipaux étaient nommés de nouveau ou s’ils étaient remplacés par des noms ayant la même signification, ce serait pour le parti modéré de la Guillotière un véritable acte d’abdication. […] Nous prions seulement les électeurs de la Guillotière d’exclure tous ceux qui, enchaînés aveuglément à un parti politique, se conduisent dans les conseils municipaux et ailleurs, non pas suivant leur jugement librement formé, non pas suivant leur conscience loyalement éclairée, mais suivant un mot d’ordre ou une consigne reçue dans quelque conciliabule de société secrète16. »

    20Malgré ces injonctions, parmi les nouveaux élus, les militants républicains sont encore nombreux. En revanche, le retour des notables s’illustre également par l’élection de plusieurs figures du parti de l’Ordre. En février 1851, le préfet décide une nouvelle fois de révoquer le conseil sans motivations. Il faut attendre trois mois pour qu’aient lieu de nouvelles élections. Dans son édition du 9 mai, Le Salut Public liste les candidats modérés sur lesquels doivent se porter les votes :

    « Nous conjurons les électeurs modérés de s’entendre, de s’unir et surtout de voter. C’est à leur indifférence coupable, c’est à leur oubli d’un devoir essentiel que la ville de la Guillotière doit la célébrité écarlate dont ses conseillers municipaux l’ont enrichie depuis 1848. Le parti modéré, s’il est battu, ne le sera que par sa faute […]. Il faut se prononcer, il faut voter, il s’agit, en cette circonstance, non seulement de donner à la ville de la Guillotière une administration digne de son importance, mais encore de faire acte de vigueur dans une commune inféodée jusqu’à présent au parti révolutionnaire17. »

    21C’est à nouveau un constat d’échec pour le conservatisme local, qui ne voit élu que trois de ses membres. Le conseil se trouve :

    « Une fois encore composée en immense majorité d’hommes hostiles aux principes d’ordre et de conservation sociale que le gouvernement a mission de défendre et de faire prévaloir […] Ces élections ont été déplorables au point de vue politique et administratif puisque sur les trente-six membres élus, trois seulement appartiennent complètement au parti de l’Ordre. Le surplus a été pris dans cette partie de la population dont l’incapacité pour la plupart égale le mauvais esprit18. »

    22Dans les faits, le conseil siège moins de six mois. Finalement, les stratégies mises en œuvre par les autorités centrales, qui visent à dissoudre les instances communales en espérant des résultats qui leur seraient plus favorables, apparaissent comme contre-productives : les opposants sont de plus en plus nombreux et s’opposent de l’intérieur au gouvernement, comme en octobre 1851, lorsque le conseil refuse « de délibérer sur les propositions qui lui sont soumises par l’administration de cette commune19 ». Mais il faut tout de même nuancer la part de discours et la réalité : les notables gardent, tout au long de la période, la maîtrise des décisions et une partie du vote, par le clientélisme. Seuls 15 % des conseillers municipaux sont ainsi ouvriers à la Guillotière sous la Deuxième République. La nomination maintenue des maires et adjoints – régulièrement recrutés parmi les élites lyonnaises en dehors des élus – garantit également le contrôle des décisions.

    La victoire finale de l’autorité et la fin des faubourgs

    23Aux contrôles et pressions des préfets sur les conseils municipaux s’ajoutent un contrôle des individus et des arrestations nombreuses. Dès 1849 se mettent en place des surveillances policières, des fouilles de domiciles et des arrestations. Le coup d’État du 2 décembre 1851 permet enfin à l’autorité préfectorale de venir à bout de cette opposition qui s’est insérée dans l’administration communale. Dès le 3 décembre en effet, les opposants sont arrêtés, qu’ils aient ou non protesté publiquement contre l’acte de la veille.

    24À la Guillotière, le conseil municipal est à nouveau dissous, et une commission municipale est instaurée, entièrement nommée par le pouvoir central, signant ainsi le retour du contrôle des notables sur la commune. À la Croix-Rousse, le conseil est maintenu mais vidé de ses membres : les révocations, suivies d’arrestations de conseillers, sont très nombreuses, sans préavis ni explications. Dans un courrier du 31 décembre 1851 adressé au préfet, les forces de surveillance font une note sur les conseillers municipaux siégeant à la Croix-Rousse listés comme des « éléments dangereux » :

    « Rejanin – en fuite, homme important et orgueilleux, ayant fait du socialisme par popularité et de la popularité par tous les moyens/Vasserat – obligé de tout banquet démocratique/Cachard – s’est élevé hautement contre l’acte du 2 décembre/Bonnet – rouge formé/Gauthier – pharmacien à Serin, a fait une propagande active contre le vote du plébiscite/Dubois – homme haineux et mécontent, agissant sourdement20. »

    25À côté du contrôle des élus, le pouvoir réitère le projet de réunion des faubourgs : très vite, les communes sont invitées à se prononcer sur l’idée de réunir les trois communes suburbaines à la ville centre. Les trois municipalités des faubourgs refusent le projet, le conseil lyonnais émet de nombreuses réserves. Pourtant, le 24 mars 1852, par décret, la fusion de Lyon et des faubourgs est actée : c’est donc en force que s’impose à la région lyonnaise une nouvelle organisation. Louis Napoléon Bonaparte fait savoir aux habitants de Lyon et des faubourgs à la fois leur réunion mais aussi, dans le même temps, la suppression de leur conseil municipal électif. Le décret est rapidement mis en œuvre : le 8 avril, 30 membres de la commission municipale de Lyon sont nommés et leur première réunion a lieu une semaine plus tard, le 15 avril. Les élections municipales sont confisquées durant toute la période impériale, sur le modèle parisien.

    26Finalement, alors que les pouvoirs centraux veulent que les élections municipales soient seulement des élections de routine, les volontés de certaines communes, notamment dans les banlieues populaires, de s’émanciper de l’autorité centrale et d’y prendre des décisions contraires, conduisent, par peur sans doute d’émeutes ou de révoltes, le prince-président à prendre des décisions radicales : c’est bien là le motif principal à la fois de la réunion des faubourgs à la ville – qui noie leurs identités dans l’ensemble de la population lyonnaise – mais aussi de la suppression d’un conseil issu des urnes.

     

    27En somme, les municipalités des faubourgs laissent derrière elles un sentiment à la fois amer et double : territoires dont les logiques évoluent très vite, les communes de la Croix-Rousse et la Guillotière ont tenté, pendant plus de deux décennies au moins, de s’imposer face à la toute-puissante cité lyonnaise, mais elles n’ont pu, à la fin, s’opposer que brièvement, notamment via des émeutes ouvrières violentes et réprimées. Associée aux pouvoirs centraux – qui maîtrisent la nomination des maires et adjoints, la possible dissolution des conseils et qui gardent un regard sur les décisions municipales –, la bourgeoisie des communes satellites continue à diriger et à patronner. C’est finalement par une décision arbitraire venue directement du Prince-Président qu’est soldé l’avenir des trois communes périphériques : la peur d’une démocratisation trop rapide et contraire au régime en place, mais aussi le nécessaire maintien de l’ordre local, garant de la prospérité économique (elle-même caution du régime) expliquent la décision impériale de fusionner les quatre communes et de nommer ses représentants locaux.

    28Dans le nouvel espace lyonnais, les travaux, en lien avec les grands chantiers du préfet Claude-Marius Vaïsse, touchent le cœur de ville mais aussi ses espaces périphériques, notamment dans l’ancienne commune de la Guillotière, devenue 3e arrondissement : le parc de la Tête d’or comme l’ouverture de grandes avenues qui mènent au Rhône symbolisent la fin du faubourg et les populations les plus modestes sont alors reléguées dans les marges. La Croix-Rousse et Vaise subissent de manière moins forte ces transformations, mais l’intégration du quartier des pentes au 1er arrondissement tandis que Serin comme Saint-Clair sont maintenus avec le plateau, dans le 4e arrondissement, n’est pas sans rappeler les logiques de césure des solidarités locales.

    Bibliographie

    Agulhon Maurice, La République au village, les populations du Var de la Révolution à la Seconde République, Paris, Seuil, 1992 (2ème éd).

    Dutacq François, Histoire politique de Lyon pendant la Révolution de 1848 (25 février-15 juillet), Paris, E. Cornély et Cie éditeurs, 1910.

    Merriman John M., Aux marges de la ville, faubourgs et banlieues en France, 1815-1870, Paris, Seuil, 1994.

    Saunier Pierre-Yves, « La Croix-Rousse, de l’émeute à la lyonnaiserie », dans Dujardin Philippe, Saunier Pierre-Yves, Lyon, l’âme d’une ville, Lyon, Éditions Lyonnaises d’art et d’histoire, 1997.

    Notes de bas de page

    1Arch. dép. du Rhône : presse, 2Mi108R2, Le Salut Public, édition du 8/08/1848.

    2J. M. Merriman, Aux marges de la ville, faubourgs et banlieues en France, 1815-1870, p. 80.

    3Ibid., p. 62.

    4P-Y. Saunier, « La Croix-Rousse, de l’émeute à la lyonnaiserie », p. 101.

    5Journal des débats, édition du 8 décembre 1831, consultable en ligne : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k437519r.item

    6Arch. dép. du Rhône : presse, PER 188/2, Le Courrier de Lyon, édition du 20/12/1832.

    7Arch. mun. de Lyon : correspondance, WP61_1, lettre du 20/06/1846.

    8Arch. mun. de Lyon : délibérations du conseil municipal de la Croix-Rousse, 3WP6_2, séance du 29/02/1832.

    9Ibid., séance du 19/04/1832.

    10F. Dutacq, Histoire politique de Lyon pendant la Révolution de 1848 (25 février-15 juillet), p. 140.

    11M. Agulhon, La République au village, les populations du Var de la Révolution à la Seconde République, p. 259.

    12Arch. dép. du Rhône : presse, 2Mi108R2, Le Salut Public, édition du 6/09/1848.

    13Arch. dép. du Rhône : presse, 2Mi108R5, Le Salut Public, édition du 18/08/1849.

    14Arch. dép. du Rhône : presse, 2Mi108R8, Le Salut Public, édition du 11/08/1850.

    15Arch. dép. du Rhône : presse, 2Mi108R9, Le Salut Public, édition du 21/09/1850.

    16Ibid.

    17Arch. dép. du Rhône : presse, 2Mi108R11, Le Salut Public, édition du 9/05/1851.

    18Ibid. : édition 12/05/1851.

    19Arch. dép. du Rhône : presse, 2Mi108R12, Le Salut Public, édition du 13/10/1851.

    20Arch. dép. du Rhône : correspondance préfecture, 2M65, note du 31/12/1851.

    Auteur

    • Justine Tentoni

      Docteure en histoire, agrégée d’histoire, université Lumière – Lyon 2, membre du Laboratoire de recherche historique Rhône-Alpes (LAHRA), membre du Laboratoire d’études rurales (LER)

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    1Arch. dép. du Rhône : presse, 2Mi108R2, Le Salut Public, édition du 8/08/1848.

    2J. M. Merriman, Aux marges de la ville, faubourgs et banlieues en France, 1815-1870, p. 80.

    3Ibid., p. 62.

    4P-Y. Saunier, « La Croix-Rousse, de l’émeute à la lyonnaiserie », p. 101.

    5Journal des débats, édition du 8 décembre 1831, consultable en ligne : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k437519r.item

    6Arch. dép. du Rhône : presse, PER 188/2, Le Courrier de Lyon, édition du 20/12/1832.

    7Arch. mun. de Lyon : correspondance, WP61_1, lettre du 20/06/1846.

    8Arch. mun. de Lyon : délibérations du conseil municipal de la Croix-Rousse, 3WP6_2, séance du 29/02/1832.

    9Ibid., séance du 19/04/1832.

    10F. Dutacq, Histoire politique de Lyon pendant la Révolution de 1848 (25 février-15 juillet), p. 140.

    11M. Agulhon, La République au village, les populations du Var de la Révolution à la Seconde République, p. 259.

    12Arch. dép. du Rhône : presse, 2Mi108R2, Le Salut Public, édition du 6/09/1848.

    13Arch. dép. du Rhône : presse, 2Mi108R5, Le Salut Public, édition du 18/08/1849.

    14Arch. dép. du Rhône : presse, 2Mi108R8, Le Salut Public, édition du 11/08/1850.

    15Arch. dép. du Rhône : presse, 2Mi108R9, Le Salut Public, édition du 21/09/1850.

    16Ibid.

    17Arch. dép. du Rhône : presse, 2Mi108R11, Le Salut Public, édition du 9/05/1851.

    18Ibid. : édition 12/05/1851.

    19Arch. dép. du Rhône : presse, 2Mi108R12, Le Salut Public, édition du 13/10/1851.

    20Arch. dép. du Rhône : correspondance préfecture, 2M65, note du 31/12/1851.

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    Tentoni, J. (2025). Contrôler les « plantes parasites » : Lyon et ses faubourgs (1830-1852). In P. Zembri (éd.), Constitution et mutations des périphéries urbaines : fonctions, structures et images. Paris: Éditions du Comité des travaux historiques et scientifiques. https://doi.org/10.4000/13tu3
    Tentoni, Justine. « Contrôler les “plantes parasites” : Lyon et ses faubourgs (1830-1852) ». In Constitution et mutations des périphéries urbaines : fonctions, structures et images, édité par Pierre Zembri. Paris: Éditions du Comité des travaux historiques et scientifiques, 2025. doi:10.4000/13tu3.
    Tentoni, Justine. « Contrôler les “plantes parasites” : Lyon et ses faubourgs (1830-1852) ». Constitution et mutations des périphéries urbaines : fonctions, structures et images, édité par Pierre Zembri, Éditions du Comité des travaux historiques et scientifiques, 2025, https://doi.org/10.4000/13tu3.

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