Les croquemitaines : une pédagogie de la peur ?
Résumé
René Char affirmait dans son recueil intitulé En trente-trois morceaux et autres poèmes (Char 1983) : « Il faut trembler pour grandir ». Il ne savait pas qu’au début du siècle des folkloristes s’attachaient à recueillir les manières populaires de faire peur aux enfants. C’est Paul Sébillot qui, dans la Revue des traditions populaires, signalait en 1903 l’intérêt qu’il y avait à recueillir le corpus des êtres fantastiques destinés à faire peur aux enfants. A. Van Gennep reprenait ce dossier dans le premier volume de son Manuel de folklore français. Puis Charles et Alice Joisten collectaient dans les Alpes françaises un très riche corpus d’êtres fantastiques de toutes destinations, dont ceux pour effrayer les enfants. On dispose donc d’un corpus assez considérable, partagé par P. Sébillot en « génies anthropomorphes » et ceux d’apparence animale. Tous sont menaçants envers les enfants qui s’exposent à l’enlèvement et la dévoration. Et beaucoup d’entre eux portent un nom crissant et/ou indicateur de leur malveillance. À ces entités tapageuses s’oppose, dans une grande partie de l’Europe, la figure plus stable de la Babou, visage grimaçant qui menace l’enfant. En conclusion sont évoquées rapidement les pratiques traditionnelles destinées à pourvoir l’enfant d’une voix bien sonore.
Texte intégral
1« Êtres fantastiques », « êtres périphériques » ou encore « autres semblables » comme les appelle Jean-Noël Pelen (2001), l’imaginaire populaire a peuplé son environnement d’une foule d’entités fabuleuses susceptibles d’entrer en interaction avec les humains. Si l’on en doutait, il suffirait de consulter les cinq gros volumes des Êtres fantastiques dans les Alpes, l’œuvre magistrale de Charles et Alice Joisten.
2J’avais fait une première incursion dans ce domaine concernant les êtres fantastiques dévolus aux jeunes enfants (Belmont 1974), m’appuyant alors sur ce que dit A. Van Gennep dans son Manuel de folklore contemporain. Il remarque que, lors de la première enfance :
« C’est la crainte qui est le procédé communément employé, non pas des coups que celle des êtres surnaturels et fantastiques comme les croquemitaines sous leurs diverses formes. […] La série des croquemitaines ruraux est tellement abondante que l’on est obligé de la regarder comme un moyen d’éducation autrefois normal dans toute la France. » (Van Gennep 1943 : t. 1, p. 151)
3En fait c’est Paul Sébillot qui, le premier, avait attiré l’attention des folkloristes sur l’existence de ces figures terrifiantes, transmises de génération à génération, en ouvrant une enquête dans la Revue des traditions populaires en 1903, n’hésitant pas à parler de « mythologie de l’enfance ».
« Les enfants ont en Europe et vraisemblablement chez tous les peuples, une sorte de mythologie particulière ; elle se compose d’êtres imaginaires dont les parents font une peinture succincte, mais terrifiante, en les menaçant de châtiments. […] Ce folk-lore spécial a été jusqu’ici assez peu étudié et souvent ceux qui s’en occupent se bornent au nom, et à la notation parfois assez vague de la forme, de la malfaisance du personnage, et des motifs qui motivent son intervention. » (Sébillot 1903 : p. 489)
4Il importe donc de recueillir systématiquement cette « mythologie ». Il cite à l’appui un certain nombre d’enquêtes déjà faites mais un peu au hasard, dont les siennes. La rubrique fut dès lors alimentée par des envois issus de divers terrains. P. Sébillot propose de distinguer ces êtres imaginaires en deux catégories : les génies anthropomorphes et les êtres sous forme animale. Il faut noter que, avec plus ou moins de diversité, ils se retrouvent dans une grande partie de l’Europe.
5On trouve ainsi en Basse-Normandie le Bouenhomme Bênetchu qui emporte les enfants méchants, les « génies anthropomorphes des eaux », qui les attirent au fond des rivières et des lacs : Homme au crochet en Hainaut, Hôgemann en Alsace, Marie Crochet au pays de Liège. Les « Hommes au sac » foisonnent, qui emportent les enfants pour ensuite les dévorer. En Espagne, le Bute cité par F. García Lorca est un homme au sac. La Marimanta est :
« Son équivalent féminin, une vieille bossue elle aussi chargée d’un grand sac, qui vole les enfants ; si on la rencontre avec le sac plein, il faut la secouer jusqu’à ce qu’elle lâche sa victime qui, autrement, disparaît à jamais. » (García Lorca 2008 : p. 135)
6C’est dans une grande partie de l’Europe que l’on racontait aux enfants un conte – « L’enfant dans le sac » (T 327 C) – détaillant les aventures réitérées d’un jeune enfant aux prises avec un ogre qui cherche à l’attraper pour le dévorer. Il réussit à s’évader du sac à trois reprises, parce qu’il est malin, échappant à l’engloutissement.
7Où classer la figure nommée en néerlandais Ongeboren Gerritje, « Gérard qui n’est pas né » ? Le folkloriste qui la rapporte ajoute : « Cela ne signifie rien, mais produit son effet ». Cette désignation évoque-t-elle directement une menace de retour au sein maternel, retour que suggère plus ou moins clairement l’enfant dans le sac ?
8Charles Joisten, enquêtant sur les êtres fantastiques en Ariège, met à part ceux qui sont destinés à faire peur aux enfants. Il suppose que certains furent autrefois « objets de croyance et ne sont tombés que par la suite au rang de croquemitaines1 » (Joisten 1962 : p. 55-56). Ainsi Croquenbouche, Rampono, la Mamé, la Coufa emportent les enfants pour les manger.
9Faut-il classer parmi les êtres anthropomorphes les épouvantails qui sont des parties détachées du corps humain se comportant de façon autonome ? La Jambe crue et l’Œil ouvert a été dénombré par C. Joisten parmi les croquemitaines les plus répandus en Ariège. Il rapporte la description qu’on en donne à Saint-Jean-de-Verges : « une jambe avec un œil ouvert et une corne », et elle court plus vite que tout le monde. Il signale que la Jambe Crue (la Cambacrusa) est très fréquente en Languedoc : elle marche seule dans les rues et se nourrit du sang des enfants. Il rapporte qu’en Gascogne la Cama cruse est également très populaire. À Foix, elle rôde autour des maisons pour voler les petits enfants. On a relevé une Jambe rouge dans la Drôme. En Italie, on a également signalé la Gamba con le braccia, décrite par un enfant :
« C’est une jambe toujours pliée avec des bras toujours droits et longs ; il prend les enfants par la tête et il les emporte dans les bois. » (Gandini 1975 : p. 153)
10Les mains ravisseuses se retrouvent un peu partout : main rouge fréquente, noire en Haute-Savoie, en Sicile manu-virdi, main verte, « main effrayante, de grandes dimensions et de couleur verte qui attrape les enfants et les enlève ». En tête des êtres sous forme animale vient le loup-garou. À Lille, Loripette à roug’z-yeux, mais aussi Loripette gripette-serpette, apparaît aux enfants qui ne veulent pas s’endormir. En Auvergne, on trouve une bête hideuse, la Baragouia, et à Marseille le Garamando. Le Bugul-noz apparaît dans le Morbihan : il emporte les enfants dans son chapeau qui est tout rond et grand comme une roue de voiture. À Aigues-Mortes, lou Drapé est un cheval qui ramasse sur son dos les enfants égarés loin de la maison : son dos peut s’allonger à loisir (Collin de Plancy 1863 : 221).
11Bien d’autres exemples se retrouveraient, ne serait-ce qu’en dépouillant systématiquement la Revue des traditions populaires à partir de l’appel de Paul Sébillot (1903). On y reconnaîtrait les mêmes procédés créatifs plus ou moins sophistiqués : un être imaginaire agressif envers les enfants échappant au périmètre familial. On soulignera le fait qu’ils sont toujours pourvus d’une appellation sonore et étrange. La bizarrerie de ces désignations permet, invite même, à y glisser ses propres représentations. F. Garcia Lorca perçoit et explicite ce processus.
« Ce qui fait la force magique du croquemitaine, c’est son indétermination, il ne se dévoile jamais, bien qu’il rôde autour des maisons. Et le plus délicieux c’est qu’il demeure indéterminé pour tout le monde. Il s’agit d’une abstraction poétique ; c’est pourquoi la peur qu’il inspire est une peur cosmique, une peur où les sens ne peuvent poser leurs limites toujours salvatrices. […] L’enfant s’efforce lui aussi de se représenter cette abstraction. […] La peur qu’il en a dépend de sa fantaisie, et il peut lui trouver du charme. » (Garcia Lorca 2008, p. 135)
La Babau
12Une autre figure de croquemitaine a été notée par les folkloristes qui, elle, surprend par son uniformité : même appellation en dépit des différences linguistiques et dialectales et même description. Il s’agit d’une figure menaçante qui surgit devant les yeux. On la trouve dans un espace géographique très vaste, du Danube à la France : c’est la Babou (L’Barbôte, Bôbôts, la Barboue, Babaou dans le sud-ouest de la France (Trévoux 1740)2, Babau en Italie, Bogey, Bogman en anglais, etc. :
« Je ne saurais imaginer le babau – Le babau pour moi, c’était un espace tout noir, indistinct. – Le babau, je l’imagine tout noir, avec aussi les yeux noirs et gros. – Les croquemitaines […] me font peur parce qu’ils font un visage pas normal, c’est-à-dire qu’ils ouvrent la bouche pour dire qu’ils veulent me manger. »
13On déchiffre dans cette figure si difficile à décrire la vision onirique d’un visage indistinct mais menaçant, qui suscite l’effroi. L’enquête réalisée par Lella Gandini dans quelques écoles d’Italie entre 1974 et 1975 dont proviennent ces notations montre la persistance de cette figure dont chaque enfant a sa propre vision terrifiante. En Tarentaise, L. Coudray Vivet-Gros rapporte :
« L’Barbôte, c’est rien ! C’est juste pour faire peur aux enfants… à quoi ça ressemble, à rien ! Un autre associe avec la barbe
– Peut-être une grande barbe qui lui prend toute la figure… et d’abord il n’existait pas ! On voyait pas sa figure. » (Coudray Vivet-Gros 1991 : p. 46)
14Les enfants plus âgés s’approchaient des plus jeunes le visage voilé d’un mouchoir en criant : « I’Barbôte ! » pour leur faire peur. On le voit, avec ce personnage, on a affaire à un autre type de « croquemitaine » : une désignation unique tournant autour de babou – une onomatopée infantile –, une description réduite à un visage grimaçant et une seule menace : la dévoration. J’avais fait l’hypothèse d’une entité ramenant l’enfant à un stade plus précoce de son existence. Vers huit mois, l’enfant ne parle pas, mais émet des sons qu’il peut associer entre eux, c’est la lallation. Ces sons émis par l’enfant sont peut-être des réactions à ce qu’il peut saisir par la vue : essentiellement les visages penchés au-dessus de lui. Imprimés dans la mémoire, ces visages réapparaissent dans l’imaginaire profond des enfants, voire des adultes, comme des images d’êtres menaçants. Plus tard, les êtres menaçants viendront de l’extérieur, plus nombreux, plus diversifiés dans leurs apparences et leurs désignations.
15En guise de conclusion, je voudrais souligner le fait que cette société, dont les moyens de communication relevaient presque uniquement de l’oral, était très soucieuse d’y adapter l’enfant dès sa naissance. Giordana Charuty, dans un très intéressant article (1985), avait rassemblé quelques pratiques qui gouvernaient l’accès à la parole. La plus répandue sans doute consistait à couper le frein de la langue de l’enfant dès la naissance : ce que faisaient le plus souvent les sages-femmes, tout de suite après l’accouchement. Le but était de favoriser la mobilité de la langue. Elle signale également l’obligation de sonner vigoureusement les cloches lors du baptême de l’enfant afin qu’il ne soit ni sourd ni muet et qu’il ait une bonne et belle voix, bien sonore3.
16Une fois de plus, on constate que le folklore qui a été recueilli en miettes serait à reconstituer dans sa cohérence sous-jacente.
Bibliographie
Belmont Nicole, 1974, « Comment on fait peur aux enfants », Topique, 13, p. 101-125.
Belmont Nicole, 1999, Comment on fait peur aux enfants. Les croquemitaines, une mythologie de l’enfance ?, Paris, Mercure de France, « Le petit Mercure ».
Char René, 1983, En trente-trois morceaux et autres poèmes, Paris, Poésie/Gallimard.
Charuty Giordana, 1985, « Le fil de la parole », Ethnologie française, XV/2, p. 123-152.
Chervin Dr., Traditions populaires relatives à la parole, Paris, Société d’Éditions scientifiques et littéraires, F. R. de Rudeval, [s.d.].
Collin de Plancy Jacques-Albin-Simon, 1863, Dictionnaire infernal. Répertoire universel des êtres, des personnages, des livres…, Paris, Plon.
Coudray-Vivet-Gros Lina, 1991, « La peur dans le Berceau Tarin chez les enfants du “vieux temps” à Macôt-La Plagne en Tarentaise (Savoie) », Études franco-provençales, Paris, CTHS, p. 41-57.
Gandini Lella, 1975, I Babau. Un’ inchiesta sugli spauracchi dei bambini, Milan, Emme Edizioni.
Garcia Lorca Federico, 2008, Mon village, autres textes, Mi pueblo, y otros escritos, Paris, Gallimard.
Joisten Charles, 1962, « Les êtres fantastiques dans le folklore de l’Ariège », Via Domitia, IX, p. 15-82.
Joisten Charles, Joisten Alice et Abry Nicolas (dir.), 2005, Êtres fantastiques. Patrimoine narratif du Dauphiné, Grenoble, Musée Dauphinois.
Joisten Charles, Joisten Alice et Abry Nicolas (dir.), 2005, Êtres fantastiques. Patrimoine narratif de l’Isère, Grenoble, Musée Dauphinois.
Joisten Charles, Joisten Alice et Abry Nicolas (dir.), 2007, Êtres fantastiques. Patrimoine narratif de la Drôme, Grenoble, Musée Dauphinois.
Joisten Charles, Joisten Alice et Abry Nicolas (dir.), 2009, Êtres fantastiques. Patrimoine narratif de la Savoie, Grenoble, Musée Dauphinois.
Joisten Charles, Joisten Alice et Abry Nicolas (dir.), 2010, Êtres fantastiques. Patrimoine narratif de la Haute-Savoie, Grenoble, Musée Dauphinois.
Legros Élisée, 1956, « L’enfant dans le sac et le Petit Chaperon rouge », Enquêtes de la vie wallone, t. VII, no 81-84, p. 305-328.
Loddo Daniel et Pelen Jean-Noël (dir.), 2001, Êtres fantastiques des régions de France, Paris, L’Harmattan.
Sébillot Paul, 1903, « Mythologie et folklore de l’enfance », Revue des traditions populaires, t. XVIII, p. 489-493.
Van Gennep Arnold, 1943, Manuel de folklore français contemporain, Paris, Picard, t. 1, vol. 1.
Notes de bas de page
1On se reportera également aux cinq volumes des Êtres fantastiques (Joisten, Joisten, Abry, 2005-2010).
2« Babou est je ne sais quel fantôme imaginaire que les nourrices du Languedoc et pays voisins se servent pour faire peur aux petits enfants ou aux timides et imbéciles. Larva umbratilis ».
3On peut consulter également un ouvrage mince du Dr Chervin, Traditions populaires relatives à la parole qui rapporte le résultat de ses enquêtes auprès de folkloristes et de médecins. Il est l’auteur d’une autre brochure intitulée : Faut-il couper le frein de la langue ? (non consultée).
Auteur
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Nicole Belmont
Anthropologue, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), Laboratoire d’anthropologie sociale
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Signes et communication dans les civilisations de la parole
Olivier Buchsenschutz, Christian Jeunesse, Claude Mordant et al. (dir.)
2016
