L’apport des traditions textuelles périphériques pour l’étude des chansons de geste : la Chanson de Floovant et la Chanson d’Aspremont en Scandinavie et en Italie
Résumé
L’épopée en vers en langue française connut une énorme fortune tout au long du Moyen Âge, dépassant même les frontières du domaine linguistique d’oïl. Ainsi, diverses chansons de geste ont inspiré des traductions et des adaptations en langue étrangère. À travers le cas exemplaire de la Chanson de Floovant et de la Chanson d’Aspremont, cet article se propose de montrer comment des traditions textuelles périphériques, dans le cas étudié, italienne et scandinave, sont susceptibles d’attester des étapes narratives et rédactionnelles alternatives, voire antérieures, à celles conservées par les manuscrits français dont on dispose.
Texte intégral
1Dans les domaines linguistique et littéraire, parallèlement à ce qu’on observe pour la géographie et pour d’autres disciplines appartenant aux sciences humaines, les périphéries, sujettes à des influences multiples, peuvent développer un dynamisme qui leur est propre. Toutefois, cela ne les empêche pas d’entretenir un rapport de complémentarité avec le centre : dans ce sens, l’étude des aires périphériques et des tendances qui les affectent nous permet de jeter un nouveau regard et d’enrichir nos connaissances sur le centre lui-même. L’analyse des traditions textuelles françaises et de leurs dérivés étrangers pourrait ainsi illustrer comment l’étude des chansons de geste peut bénéficier de l’apport des traductions et des adaptations accomplies à l’époque médiévale dans des espaces qui se situent dans une position périphérique par rapport au domaine linguistique d’oïl, tels que la Scandinavie et l’Italie.
2S’il n’est pas surprenant que la frontière entre la France et la péninsule italienne soit perméable, permettant de riches échanges entre les deux territoires, les rapports culturels qui ont lié la France et la Scandinavie méritent, quant à eux, quelques mots d’éclaircissement. En effet, au cours du xiiie siècle, furent adaptées en prose norroise plusieurs œuvres de matière chevaleresque et courtoise, notamment des épopées et des romans d’oïl, ainsi que des textes latins.
3Selon le témoignage fourni par le prologue de quelques-unes de ces traductions1, la critique a traditionnellement attribué la translation d’œuvres littéraires continentales à l’initiative du roi norvégien Hákon IV Hákonarson (roi de 1217 à 1263), bien que rien ne permette de vérifier entièrement leur fiabilité ni d’exclure l’implication d’autres figures que Hákon IV. Quoi qu’il en soit, la production de ces traductions a rapidement conduit à l’émergence d’un véritable genre littéraire, celui des riddarasögur (« histoires des chevaliers »)2. Les quelques données linguistiques que l’on peut tirer des rares gallicismes et des noms propres figurant dans ces versions scandinaves nous suggèrent que les manuscrits qui leur ont servi de modèle étaient de provenance anglo-normande3.
La Chanson de Floovant dans l’aire italo-scandinave
4Un exemple de ces riddarasögur traduites est constitué par la Flóvents saga Frakkakonungs (« histoire de Flóvent roi des Francs », désormais Flóv4), accomplie en Norvège au cours du xiiie siècle5. Le texte consacré aux prouesses de Flóvent, neveu de l’empereur Constantin, est préservé dans onze copies islandaises réalisées entre le xive au xviiie siècle6. L’incipit de la saga nous informe que l’histoire, loin d’être une invention autochtone :
« Est […] véridique, puisque le maître qui s’appelait Simon l’a trouvée écrite en France, dans la ville de Lyon7, où il tenait école, et l’a traduite du français d’une belle manière8. »
5L’emploi de toponymes et d’anthroponymes étrangers, ainsi que la présence de quelques mots empruntés à la langue d’oïl nous confirment que le modèle de la Flóv était un texte oïlique9. Cette hypothèse est en outre appuyée par la citation, au sein de la narration scandinave, d’un proverbe en ancien français10.
6Par la proximité des noms des protagonistes et la similarité de certaines séquences narratives, la Flóv a été mise en relation avec la Chanson de Floovant (dorénavant Floov11) en ancien français. Le poème, datant de la fin du xiie siècle, a été conservé dans un manuscrit unique (le codex de Montpellier, Bibliothèque interuniversitaire, Section de Médecine, H 441), parvenu en état défectif, et par quelques fragments (conservés à Freiburg im Breisgau, Universitätsbibliothek, 507) ; l’analyse de la scripta a permis de localiser les deux témoins dans l’Est de la France (Bourgogne, Lorraine)12. Le récit, anonyme, relate les aventures de Floovant, fils aîné du roi Clovis. Une comparaison systématique du Floov avec la Flóv révèle néanmoins que les deux intrigues ne partagent que la structure globale du récit, en divergeant sensiblement au niveau des épisodes individuels ; pareillement, les noms des personnages et les lieux mentionnés par la prose norroise trouvent peu d’équivalents dans la chanson oïlique.
7La saga nordique semble en revanche se rapprocher d’une œuvre toscane antérieure à la première moitié du xive siècle, le Libro delle storie di Fioravante (Fior). Comme P. Rajna le souligne, déjà les premiers éditeurs du Floov, H. Michelant et F. Guessard (1859) :
« Si avvidero bene che il racconto islandese più che al Floovant francese […] assomiglia alle vicende di Fiovo raccontate parimenti dal libro popolare italiano13. »
8En effet, non seulement les deux narrations relatent la même histoire, mais partagent aussi la majorité des noms propres mentionnés. D’ailleurs, tout comme la Flóv, le Fior présente divers indices qui pourraient renvoyer à une dérivation du français14. On peut donc supposer que le Fior et la Flóv sont issus d’un modèle commun, une Chanson de Floovent neveu de Constantin perdue15, datant peut-être de la première moitié du xiiie siècle16.
9D’autre part, l’existence d’une telle chanson de geste nous est attestée par un vers du troubadour occitan Bertran de Paris de Rouergue, qui dans son sirventes Gordo ie∙us fatz un sol sirventes l’an mentionne un certain Floriven, premier roi de France17. Cette affirmation, contredisant expressément la tradition historique faisant de Clovis le premier roi des Francs, s’accorde en revanche parfaitement à la narration du Fior et de la Flóv. Cette Chanson de Floovent neveu de Constantin, disparue, inspirée d’un texte à succès comme devait l’être le Floov18, aurait circulé largement à l’intérieur de l’espace culturel d’oïl, jusqu’à en dépasser les frontières. Après avoir traversé les territoires d’oc, comme la citation de Bertran de Paris l’atteste, elle aurait franchi les Alpes pour arriver jusqu’en Toscane, où son récit a été adapté dans le Fior. Arrivée en Angleterre, cette œuvre serait ensuite parvenue en Norvège et, de là, en Islande ; et ce n’est que dans ces textes périphériques, italien et scandinave, que nous en conservons les vestiges.
La Chanson d’Aspremont entre Italie et Norvège
10Une géographie, pour certains aspects, similaire à celle dont nous venons de tracer le contour pour la Chanson de Floovent neveu de Constantin nous est décrite par la tradition textuelle de la Chanson d’Aspremont (Asprem dans la suite du texte19). Cette épopée, constituant une sorte de prequel pour la Chanson de Roland, raconte la lutte victorieuse de Charlemagne contre l’armée païenne du roi Agolant. Le poème, composé pendant le troisième quart du xiie siècle, est conservé en trois rédactions concurrentes – conventionnellement appelées α, β et γ –, correspondant à autant de familles stemmatiques20.
11À ce sujet, il est intéressant de noter que la version γ nous est transmise, exception faite pour un seul témoin, tardif et remanié21, uniquement par des témoins de provenance « périphérique », à savoir trois manuscrits anglo-normands datant du xiie-xiiie siècle22 et quatre copies exécutées dans le nord de l’Italie entre le xiiie et le xive siècle23. Le récit tel qu’on le lit dans cette version du poème trouve de précis parallèles dans un autre texte périphérique : la quatrième branche24 de la Karlamagnús saga norroise (Klm25). Cet ouvrage en prose, mettant en cycle les traductions de diverses chansons de geste françaises et chroniques latines, aurait été composé dans la première moitié du xiiie siècle26.
12Non seulement la version norroise de l’Asprem s’accorde avec les manuscrits de γ au niveau de variantes alternatives indifférentes, mais conserve aussi de nombreux vers et d’entières laisses particulières à cette version du poème. La présence de gallicismes et de fautes de traduction remontant au passage du français au norrois nous confirme que le manuscrit employé comme source pour la version scandinave était écrit en français27. Qui plus est, la traduction scandinave présente un texte souvent coïncident avec celui offert par un codex en particulier, le manuscrit P3 (Paris, Bibliothèque nationale de France, français 1598). Cette copie, datant du xive siècle, aurait été effectuée à Bologne par le scribe Johannes de Bononia28, qui se nomme dans l’explicit de l’œuvre29. Le lien entre ces deux témoins, ressortant à plusieurs reprises en contexte d’adiaphorie, est aussi garanti par la présence de fautes conjonctives dont on peut assurer l’origine monogénétique, caution de leur proximité du point de vue de la tradition textuelle30. Si cela peut faire songer à un rapport de dérivation directe entre la Klm et le manuscrit P3, le fait que chacun des deux présente des innovations qui lui sont particulières nous permet uniquement de postuler l’existence d’un antécédent commun aux deux témoins.
13Ainsi, une fois de plus, deux territoires profondément lointains du point de vue géographique et linguistique, la Scandinavie et l’Italie, se retrouvent liés par le témoignage commun offert par deux produits de l’exportation de la littérature en langue française en dehors du domaine d’oïl.
14À travers les cas exemplaires du Floov et de l’Asprem, nous avons essayé de montrer comment des témoignages textuels – qu’il s’agisse de traductions, d’adaptations ou de simples copies – produits dans des territoires éloignés du centre d’irradiation de la culture oïlique, la France continentale, peuvent acquérir une valeur toute particulière pour les études de la tradition littéraire.
15Les liens tissés par ces textes périphériques nous permettent en outre de tracer, du moins pour les traditions textuelles envisagées, un axe de transmission « scandinavo-méridional ». Au sein de celui-ci, la composante nordique – constituée, elle, par les sagas traduites – reposerait sur des modèles anglo-normands, comme plusieurs indices linguistiques paraissent l’indiquer. Cet axe scandinavo-méridional, tel que nous l’avons décrit, viendrait dès lors s’inscrire à son tour dans une trajectoire de transmission elle aussi circonscrite et tout aussi périphérique, définissant une géographie « anglo-italienne ». Il est difficile d’établir si ces relations entre les traditions anglo-normande et italienne résultent de la circulation de manuscrits provenant d’Angleterre dans les territoires de l’Italie du Nord31 ou du conservatisme qui caractérise, autant en linguistique que dans le processus de transmission textuelle, les aires latérales32 : il nous reste à espérer que des recherches ultérieures puissent éclairer la question.
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Notes de bas de page
1Nous citerons, à titre d’exemple, le prologue à la Tristrams saga ok Ísondar, la plus ancienne des traductions norroises parvenues jusqu’à nos jours. Le texte nous renseigne que « 1226 années s’étaient écoulées depuis la naissance du Christ, lorsque cette saga fut rédigée en norrain, sur l’ordre et à la requête du noble roi Hákon » (R. Boyer, « La saga de Tristram et d’Ísönd », p. 783).
2Le rôle d’absolue centralité joué par Hákon IV Hákonarson de Norvège dans l’initiation de l’activité de traduction de textes continentaux a été largement souligné par des spécialistes tels que J. Glauser, « Romance (Translated riddarasögur) », p. 375 ; E. F. Halvorsen, The Norse Version of the Chanson de Roland, p. 13 ; H. G. Leach, Angevin Britain and Scandinavia, p. 151. Pour une perspective plus nuancée et ouverte à l’implication d’autres figures que Hákon IV, voir notamment P. Skårup, « La matière de France dans les pays du Nord », p. 5-8 ; K. Togeby, « La chronologie des versions scandinaves des anciens textes français », p. 183.
3L’origine anglo-normande des sources employées par les traducteurs nordiques est généralement admise par les spécialistes. Nous pourrions citer, parmi d’autres, Aebischer, Rolandiana Borealia, p. 17, 281, 290 ; Halvorsen, ibid., p. 141 ; Skårup, « Les Strengleikar et les lais qu’ils traduisent », p. 100. Brügger Budal, « Strengleikar og Lais », vol. I, p. 34-37 et Leach, Angevin Britain and Scandinavia, p. 151 partagent cette opinion, en posant l’accent sur les liens politiques et commerciaux, autre que culturels, entretenus par le Royaume de Norvège avec l’Angleterre d’Henri III Plantagenêt.
4Nous employons le sigle ONP, proposé par le Dictionary of Old Norse prose, en ligne à l’URL : https://onp.ku.dk/onp/onp.php.
5G. Cederschiöld, Fornsögur Suðrlanda, p. cxciv.
6Pour une liste complète des témoins, nous renvoyons à G. Cederschiöld, ibid., p. cxciii-cxcvi.
7Les manuscrits hésitent entre les leçons Sion, Lion, Lonnum (G. Cederschiöld, ibid., p. cxcvi). La majorité des spécialistes ayant abordé la question semble concorder sur la lecture Lion (A. Darmesteter, De Floovante vetustiore gallico poemate et de merovingio cyclo, p. 61 ; P. Rajna, Ricerche intorno ai Reali di Francia, p. 50 ; P. Skårup, ibid., p. 47) ; G. Paris, dans son compte rendu de A. Darmesteter, ibid., p. 608, suggère de lire plutôt « Laon ». Aucune figure qui puisse correspondre à meistari Simon n’a été identifiée (P. Skårup, ibid., p. 47).
8[…] er hun sꜹn ; þviat meistari sa, er Simon hett, fann hana skrifaða a Franklandi i borg þeirri, er Sion heitir, þar sem hann heltt skola, ok færði i Frankis mal við fagvrligv hætti (G. Cederschiöld, ibid., p. 124 ; nous conservons l’orthographe employée par l’éditeur).
9Les indices linguistiques qu’on peut tirer des noms propres et des mots d’emprunt sembleraient nous confirmer que la source de la version norroise était anglo-normande. Nous citerons, à titre d’exemple, la conservation du L latin implosif antéconsonantique (M. K. Pope, From Latin to Modern French, p. 431, §1108 ; I. Short, Anglo-Norman Manual, p. 101-102, §22.1) dans les noms Almatur (< afr. aumaçor, « émir »), Falsaðr ; ou encore la préservation de la diphtongue ei (fr. continental ei > oi. Voir M. K. Pope, ibid., p. 431, §1107 ; I. Short, ibid., p. 77, §12.1), comme dans le nom Jofrey.
10Le texte est toutefois très corrompu : kicent ſiuiþepluſ queſa chra | pene tenet toſt quant frenduret (Copenhague, Arnamagnæanske Samling, AM 580 4 to, fol. 22r). Plusieurs propositions de reconstitution ont été avancées, dont aucune ne paraît pourtant entièrement satisfaisante du point de vue de la langue et de la versification. Sur la base de la traduction norroise qui suit, on comprend qu’il s’agit d’un proverbe contre l’orgueil (P. Skårup, ibid., p. 46).
11Nous reprenons le sigle employé dans le complément bibliographique du DEAFBiblél, en ligne à l’URL : https://alma.hadw-bw.de/deafbibl/.
12S. Andolf, Floovant, p. xcvi-clxxxiv ; H. Michelant et F. Guessard, Floovant, p. xvi.
13P. Rajna, ibid., p. 49 : « Ils ont bien remarqué que le récit islandais ressemble davantage aux aventures de Fiovo telles que racontées dans le livre populaire italien plutôt qu’au Floovant français […]. Par « libro popolare italiano », on entend évidemment le Fior. Le passage auquel P. Rajna fait allusion figure dans H. Michelant, F. Guessard, Floovant, p. xii.
14P. Rajna, ibid., p. 35-36, repère une quantité considérable de gallicismes.
15Nous adoptons ici le titre proposé par P. Skårup, ibid., p. 49. Pour ce qui concerne l’emploi de la forme Floovent au lieu de Floovant, nous renvoyons également à P. Skårup, ibid., p. 48.
16G. Paris, ibid., p. 609-611 ; P. Rajna, ibid., p. 60 ; P. Skårup, ibid., p. 54. D’après des indices purement stylistiques, le savant italien suggère que le modèle utilisé pour la confection du Fior était un ouvrage en prose (P. Rajna, ibid, p. 36).
17Ni no sabetz novas de Floriven/que pres premier de Fransa mandamen (« Et vous ne connaissez pas les nouvelles de Floriven qui prit le premier le commandement de la France », F. Pirot, Recherches sur les connaissances littéraires des troubadours occitans et catalans des xiie et xiiie siècles, p. 603, v. 53-54).
18Telle est l’hypothèse généralement acceptée par les spécialistes. L’absence de preuves définitives ne nous permet pas d’exclure le contraire (P. Skårup, « La matière de France dans les pays du Nord », p. 12).
19 À nouveau, nous utilisons le sigle du DEAFBiblél.
20G. Palumbo, P. Rinoldi, « Prolégomènes à l’édition du corpus français de la Chanson d’Aspremont », p. 551. Pour une liste complète des témoins manuscrits et leur classement, nous renvoyons à G. Palumbo, A. Constantinidis, « La Chanson d’Aspremont : à propos d'une nouvelle édition du corpus français », p. 536-539 ; M. Careri, G. Palumbo, « Pratiques de “lecture” des chansons de geste », p. 154-163 et à G. Palumbo, P. Rinoldi, ibid., p. 551-554.
21Il s’agit du ms. L1 = Londres, British Library, Old Roy. 15.E.VI, copié à Rouen en 1444-1445 environ (M. Careri, G. Palumbo, ibid., p. 160-161).
22Ch = Cologny, Bibliothèque Bodmer, 11 ; L2 = Londres, British Library, Lansdowne 782 ; L3 = Londres, British Library, Add. Ms. 35289. Pour les sigles des manuscrits ainsi que pour leur datation nous renvoyons à M. Careri, G. Palumbo, ibid., p. 154-157.
23Cha = Chantilly, Musée Condé, 470 ; P3 = Paris, Bibliothèque Nationale de France, fr. 1598 ; V4 = Venise, Biblioteca Marciana, fr. IV ; V6 = Venise, Biblioteca Marciana, fr. VI. Pour plus de précisions, voir M. Careri, G. Palumbo, ibid., p. 161-164. Pour ce qui concerne la composition de la famille γ, cf. A. Constantinidis, P. Di Luca, « Appunti sulla fisionomia testuale della redazione γ della Chanson d’Aspremont », p. 46.
24Le texte, conventionnellement appelé þáttr af Agulando konungi, « conte du roi Agulandus », figure dans la quatrième section de la Karlamagnús saga éditée par Unger (C. R. Unger, Karlamagnus saga ok kappa hans, p. 126-370). Cette branche de la saga, résultant de la combinaison de deux sources, la Chanson d’Aspremont et la chronique latine du Pseudo-Turpin, nous est parvenue en deux rédactions, dont la plus récente est une réécriture intégrale de la première (E. F. Halvorsen, The Norse version of the Chanson de Roland, p. 37 ; P. Skårup, « Contenu, sources, rédactions », p. 343 ; P. Skårup, « Om den norrøne oversættelse », p. 101 ; H. Tétrel, La « Chanson des Saxons », p. 86-88 ; H. Tétrel, « Le “Pseudo-Turpin” et l’“Aspremont” norrois », p. 326-327 ; (C. R. Unger, ibid., p. xix-xx). Dans notre analyse, nous ne prendrons en compte que la rédaction plus ancienne du texte, où la traduction de l’Aspremont occupe les chapitres 24-124 (C. R. Unger, ibid., p. 282-369).
25Nous reprenons une fois de plus le sigle utilisé dans le ONP.
26E. F. Halvorsen, ibid., p. 32 ; P. Skårup, « Contenu, sources, rédactions », p. 334 ; H. Tétrel, La « Chanson des Saxons », p. 73 ; C. R. Unger, ibid., p. iii. Rappelons néanmoins que les différentes branches de la Klm, « avant d’être réunies pour constituer la Kms [viz. Klm], […] ont été des traductions indépendantes. Ces traductions ne semblent en effet avoir été faites ni par la même personne, ni à la même époque, ni peut-être dans le même pays, ni dans le but commun de faire partie d’un même recueil. » (P. Skårup, ibid., p. 334).
27Plus précisément, le modèle de la Klm était en scripta anglo-normande. Considérons à titre d’exemple le passage figurant dans le ms. L3 au fol. 41rb : « Barons, dit Karles, merci al Creatur,/Ci est l’espee del fiz al vavassur/Qui conquist Gande e la lei en un jor,/E l’egle d’or e la dame e l’onur : /En nule terre ne sai nule meillur ». La Klm reproduit le passage de la sorte : Ok þá mælti konungr: Herrar, segir hann, þetta sverð átti einn riddara son, hann sótti með þessu sverði Gandri ok Lalei hinar ríkustu borgir ok Gullaran, ok alt ríki er til liggr borganna, í engu landi finnst vildra sverð (C. R. Unger, ibid., p. 332 ; « Le roi dit alors : Seigneurs – fait-il – cette épée appartenait à un fils de chevalier. Avec cette épée, il a conquis Gandri, Lalei, ville richissime, Gullari et tout le royaume qui appartient à ces villes. Dans nul pays il ne se trouve une épée plus excellente. »). Dans le passage du français au norrois, le syntagme la lei (« loi », dans le sens de « foi »), probablement écrit sans espacement dans le modèle, n’a pas été compris ; la forme lalei a été ainsi prise pour un toponyme, comme l’apposition hinar ríkustu borgir l’atteste. La présence de la diphtongue ei au lieu de oi indiquerait l’origine anglo-normande de la source française à la base de la Klm (voir supra, note 9).
28Pour une étude approfondie du manuscrit P3, nous renvoyons à G. Brunetti, « La Chanson d’Aspremont e l’Italia » ; K. Busby, Codex and Context, p. 43, 618-619 ; M. Careri, « Les manuscrits épiques », p. 3 ; M. Careri, G. Palumbo, ibid., p. 162-163.
29Paris, Bibliothèque nationale de France, fr. 1598, fol. 52va ; Johannes de Bononia note son nom aussi au fol. 107vb.
30Regardons notamment le passage figurant dans L3 au fol. 33vb : « Elmon fu fort e fier e sorpoant/E l’emperere n’esteit mie en estant ». Le manuscrit P3, toutefois, s’écarte du reste de la famille γ : « Elmont fu fort e fer e sorpossant/E l’emperer ne fu mie enfant » (fol. 28ra-28rb). La forme enfant résulterait de la corruption du syntagme en estant conservé par tous les autres témoins de γ. Curieusement, la Klm reproduit de manière exacte la faute de P3 : Jamund var sterkr, grimmr ok illgjarn, en Karlamagnús konungr var eigi barn í sínum athæfum (C. R. Unger, ibid., p. 313 ; « Jamund était fort, féroce et perfide, mais le roi Karlamagnús ne fut pas un enfant dans sa conduite »).
31G. Brunetti, « La Chanson d’Aspremont e l’Italia », p. 667-668.
32M. Barbato, G. Palumbo, ibid., p. 134 ; A. de Mandach, Naissance et développement, vol. III, p. 57.
Auteur
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Caterina Casati
Doctorante en philologie romane à l’École pratique des hautes études – PSL
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2016
