José Celestino Mutis (1732-1808) : les Lumières de la périphérie
Résumé
Ce texte s’inscrit dans le cadre d’une recherche comparative transdisciplinaire en histoire, sciences naturelles et art autour du savoir populaire et de ses relations avec le savoir académique à travers la botanique et, en particulier, à partir du cas de l’Expédition Botanique dans le royaume de Nouvelle Grenade. Cette expédition, fondamentale pour la Colombie et la région, est très peu connue en dehors de ce périmètre et du monde hispanique. Après une présentation rapide de cet événement scientifique, l’article aborde la question du savoir périphérique en le plaçant dans le contexte scientifique de son époque.
Texte intégral
L’Expédition Botanique dans le royaume de Nouvelle Grenade
1La Nouvelle Grenade correspond aujourd’hui à la Colombie, le Venezuela, l’Équateur, le Panama et une partie du Pérou. Cette expédition sera la première de ce type sur cet immense territoire particulièrement riche en ressources naturelles et, à cette époque, presque totalement inconnu des sciences européennes. Officiellement elle dure vingt-cinq ans, de 1783 à 1808, avec une tentative de reprise entre 1812 et 1816. Mais, en réalité, cette enquête commence vingt-trois ans plutôt, en 1760, avec l’arrivée de son fondateur et directeur José Celestino Mutis sur ce territoire (Amaya 1999 : p. 33).
Les méthodes et les conséquences d’un travail dans la périphérie
2Le xviiie siècle est une période féconde notamment pour les sciences et la pensée occidentales, mais l’Espagne, dont la situation évolue au cours du siècle, y tient une place très contrastée. Scientifiquement, le royaume est très en retard par rapport au reste de l’Europe, principalement à cause du poids de l’Église et de ses restrictions concernant la lecture des scientifiques protestants et l’application de leurs méthodes. Néanmoins, même si elle est affaiblie par le fait que l’or comme l’argent d’Amérique arrivent avec moins de facilité à cette époque, l’Espagne reste une grande puissance économique de l’Occident. Cette situation se répercute dans ses liens avec ses colonies et se traduit par un désintéressement total pour toute étude scientifique approfondie n’ayant pas de but lucratif immédiat.
3C’est dans ce contexte que José Celestino Mutis, médecin-chirurgien possédant une très solide formation scientifique, arrive en Nouvelle Grenade. S’il a la volonté d’explorer et de répertorier l’ensemble de ce territoire, les conditions pour le faire sont particulièrement difficiles. Il compte peu ou pas de moyens économiques ou humains et, pendant plus de vingt ans, il doit financer les recherches avec ses propres revenus, et doit donc trouver les ressources et le temps pour le faire. Il ne peut pas compter avec l’aide de scientifiques de qualité, car ceux qu’il rencontre, même quand ils sont motivés, sont toujours de passage et occupés par d’autres tâches. Ainsi, il doit commencer par former sur place des botanistes et des peintres (très importants dans son enquête) et se servir du savoir local pour pouvoir garantir une base solide et une continuité à ses travaux.
4L’ensemble de cette expédition modifiera durablement le pays et aura des conséquences très importantes pour son histoire (Díaz 2009). Pour la première fois, ce territoire est l’objet d’une recherche de haut niveau scientifique et, de plus, ce travail est réalisé par des néo-grenadins qui trouvent une reconnaissance dans le monde scientifique européen. Cette reconnaissance contraste fortement avec l’indifférence affichée par la couronne espagnole. À cela vient s’ajouter le fait que, grâce à l’importante bibliothèque de Mutis1 et à sa volonté de garder des échanges réguliers avec le monde intellectuel du vieux continent, les chercheurs qui l’entourent sont formés à la pensée des Lumières et se tiennent au courant des dernières publications et débats en provenance d’Europe.
5Ainsi, ce sont les membres de l’expédition qui se retrouveront en première ligne dans le mouvement d’indépendance de la Colombie en 1810, mais qui en seront également les premières victimes lors de la reprise en main du pays par l’armée espagnole (Thibaud 2017 : p. 188). Beaucoup d’entre eux mourront fusillés ou iront en prison, ce qui mettra fin de fait à cette expérience scientifique et artistique. L’armée espagnole prendra possession de l’ensemble des documents concernant cette entreprise et les enverra en Espagne, où ils resteront pendant plus d’un siècle sans que personne ne s’y intéresse (Hernandez 1957 : p. IX).
6La principale trace, et la seule cohérente et complète, qui reste de cette énorme expédition, ce sont les 7 000 magnifiques dessins (fig. 1) qu’elle nous a légués (Mutis 1954-2019), car la polémique sur les fiches scientifiques qui devaient les accompagner n’est pas encore close et nous ne savons pas si ces dernières ont disparu ou simplement n’ont pas été achevées (Hernandez 1957 : p. VII et suiv.).
Fig. 1. – Matis Mahecha Francisco Javier, Frullania sp., Jensenia erythropus. Archivo del Real Jardín Botánico, CSIC, Madrid.

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Le travail de Mutis
7Mutis a été sans doute l’un des hommes de science les plus doués de son époque, mais c’est surtout par ses liens avec Carl von Linné et Alexander von Humboldt que son siècle et ses pairs européens l’ont reconnu et retenu (Hernandez 1957 : p. I). Néanmoins, et à la différence notable de ces derniers, Mutis a été et est resté, depuis sa naissance jusqu’à la fin de sa vie, un homme de la périphérie.
Les chemins de la science
8Carl von Linné (1707-1778) est considéré comme le fondateur de la botanique et de l’histoire naturelle moderne par sa mise en place d’un système de classification universel de la nature, à partir des analyses taxonomiques (Foucault 1966 : p. 142). Ce système est, avec bien des modifications, encore en vigueur, car il permet d’incorporer toute nouvelle espèce répertoriée. Pour réaliser son projet, Linné a eu recours à un travail collectif (Linné 1758), en établissant un réseau de correspondants scientifiques avec lesquels il échange régulièrement des courriers, des spécimens et des connaissances. C’est ainsi que, dès son arrivée en Amérique, Mutis devient son principal correspondant sur ce continent (Amaya 1999 : p. 17), qualité qui lui vaut une très haute reconnaissance dans le monde scientifique européen, au point que quarante ans après le début de ce séjour, Humboldt réorganise son parcours au Nouveau Monde uniquement dans le but de pouvoir faire sa rencontre (Hernandez 1986 : p. 19).
9De son côté, Alexander von Humboldt (1769-1859), naturaliste et géographe, réalise entre 1799 et 1804, en compagnie d’Aimé Bonpland (1773-1858), médecin et botaniste, un voyage en Amérique qui est considéré comme la première expédition scientifique de l’histoire. Humboldt appartient à la grande noblesse prussienne et possède une fortune personnelle très importante qui lui permet de régler sans aucune aide toutes les dépenses d’une expédition que peu d’États, et surtout pas la couronne espagnole, étaient prêts à soutenir économiquement à cette époque (Minguet 1997 : p. 112). À son retour en Europe, il classera et publiera en 30 volumes, sous le titre de Voyage aux régions équinoxiales du Nouveau Continent (Humboldt 1814-1825), les spécimens, les notes et observations astronomiques, météorologiques et géologiques assemblées pendant ce voyage.
10Bien que José Celestino Mutis (1732-1808) parle d’égal à égal avec ces deux hommes, il se trouve par ses origines, par son parcours et par sa position, aux antipodes. Rien ne le prédisposait à la tâche scientifique colossale qui sera la sienne ; il était destiné plutôt à l’exercice du commerce, car sa famille appartenait, de date récente, à la petite bourgeoisie de Cadix et il est, de fait, le premier membre de sa famille, et le seul de sa génération, à atteindre un niveau d’éducation supérieur. C’est uniquement grâce à ses grandes capacités, aux encouragements des jésuites, chez qui il fait ses études (lui-même deviendra prêtre sur le tard), puis au soutien de Pedro Virgili (1699-1776), réformateur de la chirurgie en Espagne au xviiie siècle, qu’il parvient à accéder aux connaissances les plus avancées de son époque (Puig-Samper 2017 : p. 2-5).
11Virgili le pousse également à le suivre à Madrid, où Mutis peut espérer occuper une charge au niveau de ses capacités et de sa formation, participer aux débats de la communauté scientifique et aider son tuteur dans son œuvre réformatrice. Mais, avec l’avènement de Charles III au trône d’Espagne en 1759, l’influence de Virgili (Martinez2) décline temporairement, et les espoirs de Mutis semblent s’éloigner, car, outre cet appui décisif, ni lui ni encore moins sa famille ne comptent sur aucun soutien valable à la cour. Mutis quitte ainsi l’Espagne l’année suivante et part en Amérique comme médecin-chirurgien du vice-roi de la Nouvelle Grenade.
12L’ambition de Mutis de parvenir à une haute charge scientifique au cœur du pouvoir espagnol finit, paradoxalement, par le conduit dans la lointaine périphérie. Mais ses projets restent, à ce moment, intacts. Il compte sur ses connaissances pour explorer et répertorier les espèces de ce territoire, en envoyant des échantillons à Madrid pour la création d’un cabinet de sciences naturelles (que la cour espagnole est l’une des rares en Europe à ne pas posséder), avec l’objectif de revenir en Espagne et d’en devenir le directeur (Amaya 1999 : p. 77 et suiv.). La réalité est finalement beaucoup plus complexe et riche et, de sa propre volonté, Mutis restera jusqu’à sa mort sur ce territoire, sans jamais l’abandonner ni revenir en Europe.
Le long voyage du savoir
13Tout au long de ce demi-siècle passé au Nouveau Monde, la vision de Mutis, sa pensée aussi bien que ses rapports avec le territoire et ses habitants ne cesseront d’évoluer, mais on peut, de manière très simplifiée, diviser son séjour en deux grandes étapes. La première, qui dure vingt-trois ans, va de son arrivée dans la Nouvelle Grenade jusqu’à la création officielle de l’Expédition Botanique et sa nomination à sa tête, en 1783. La deuxième couvre les vingt-cinq ans restants, qui vont de cette date jusqu’à sa mort.
14La première période est marquée par la découverte, d’une part, de la richesse incommensurable des lieux et, d’autre part, par le manque de soutien et de moyens matériels et intellectuels pour réaliser le travail qu’il envisageait. Cette situation se traduit ainsi par une très grande dispersion dans ses activités. En effet, avant leur départ pour la Nouvelle Grenade, le vice-roi accorde à Mutis le droit de s’occuper surtout de ses études sur la nature, mais arrivé à Santa Fe de Bogota, capitale du territoire, Mutis doit, bien au contraire, prendre soin en priorité des malades, qui sont nombreux, alors que les médecins, et encore plus les médecins de son niveau, sont très rares (Mutis 1957 : p. 85 et passim). Cette occupation l’épuise et l’empêche de mener l’exploration scientifique du monde qui se présente à lui et qui semble, à la différence de son temps, inépuisable. Mais, si sa disponibilité est très limitée, ses capacités de travail et d’observation, ainsi que son attention restent à la hauteur. Tout attire son intérêt, tout éveille sa curiosité et tout demande à être étudié « plus » en détail.
15Cependant, il doit se contenter d’écrire des généralités et de « réduire » (décrire selon les principes de Linné) quelques espèces, en espérant que « plus tard » il trouvera le temps d’approfondir ce travail. À son activité de médecin et à l’étude de la nature s’ajoutent quelques tentatives d’affaires, qui pourraient lui permettre de se libérer de sa dépendance de la couronne et du vice-roi, et son enseignement à l’université à Santa Fe de Bogota.
16Le savant espagnol acquiert tout au long de cette période la conscience du besoin de réformes et accepte ainsi la chaire de mathématiques de l’université, car il trouve le savoir et l’enseignement locaux dans un état critique. En plus de prendre beaucoup de son temps, déjà très chargé, cette activité va lui causer de nouveaux problèmes. Les Dominicains, qui tiennent en main l’enseignement dans le vice-royaume, le dénoncent devant l’Inquisition, à cause de sa défense des positions coperniciennes et surtout de leur enseignement. Mutis s’en sortira, mais les Dominicains resteront des ennemis redoutables et tenaces.
La solution linnéenne
17Néanmoins, Mutis n’est pas désarmé. Il peut compter sur sa fabuleuse énergie et sur l’urgence de réformes profondes que le quotidien lui rappelle sans cesse. Mais ses deux principales ressources restent, d’une part, la richesse de la nature qui s’offre à lui et qui, pour un homme passionné de sciences comme lui, constitue un stimulus permanent et, d’autre part, le soutien que Carl von Linné lui apporte.
18Ce soutien, qui lui vaut la reconnaissance de ses pairs en Europe, lui permet en premier lieu de ne pas être isolé dans son travail, de se savoir membre de la communauté savante, d’avoir des échanges réguliers avec elle, ainsi que de se tenir à jour et de participer à ses évolutions et à ses découvertes. Sans ces liens, la tâche qu’il s’était proposé, compte tenu de son immensité, du manque de temps et de soutien quotidiens, aurait semblé gratuite et sans avenir. Mais Linné lui offre encore plus : une méthode de travail. Mutis découvre le système de Linné lors de ses études et il comprend tout de suite son intérêt et son importance. Ainsi, la taxonomie linnéenne lui offre un fil d’Ariane lui permettant de « réduire » à une taille humaine, c’est-à-dire scientifique, une nature qui se montre incommensurable et d’inscrire sa propre recherche dans un ensemble cohérent qui peut être complété et perfectionné, à l’avenir, par d’autres ou par lui-même. De plus, et la suite finira par le montrer, la reconnaissance de son travail par les milieux européens éclairés constitue la seule chance que ses projets scientifiques et réformateurs trouvent un jour une écoute bienveillante chez les autorités espagnoles.
Les problèmes épistémologiques de la méthode linnéenne
19Aujourd’hui, même si à l’intérieur du débat épistémologique entre culture d’élite (Bourdieu, Passeron 1964) et culture de masse (Adorno 1990 : p. 225-242), qui pour beaucoup constitue la clé de notre époque, les positions du savoir scientifique et du savoir populaire apparaissent mal définies, il semble néanmoins clair que le rapport entre ces deux formes de connaissance est celui d’une opposition évidente. Pourtant, jusqu’au xviiie siècle et la création par Linné de son système de classement, la différence entre ces deux approches du monde reposait plus sur des éléments quantitatifs que sur une distinction de nature (fig. 2).
Fig. 2. – Le savoir populaire et le savoir scientifique avant Linné.

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20Tout le mérite de la méthode linnéenne repose sur le fait qu’il crée un langage spécifiquement scientifique, séparé clairement du savoir populaire, qui servira de base à la recherche future. La démarche de Linné (Foucault 1966 : p. 140 et suiv.) ne se base pas sur le rajout d’une pièce nouvelle à la construction du savoir, mais, au contraire, sur la suppression de toute une série d’éléments considérés comme accessoires ou pas suffisamment « objectifs », en réservant à la science les seuls aspects qui lui permettent de former un système de classification incluant tous les êtres de la nature (fig. 3). Linné est à l’origine du système, mais sa mise en place se fait de manière collective, par l’ensemble de la « communauté scientifique », à travers ces échanges et les apports individuels à l’édifice commun.
Fig. 3. – L’évolution linnéenne.

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21Un demi-siècle plus tard, les principes de Linné ayant été assimilés et acceptés, la séparation entre les savoirs savant et populaire apparaît comme une évidence pour quelqu’un comme A. von Humboldt, formé à la fois dans l’esprit scientifique linnéen et dans celui philosophique des lumières (souvent opposés entre eux), et elle s’inscrit dans cette notion de progrès qui proclame que le rôle de l’homme de science est surtout d’enrichir par ses contributions le savoir existant (Helmreich 2012 : p. 113) (fig. 4).
Fig. 4. – L’approche de Humboldt.

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22La situation de Mutis est à la fois proche des deux précédentes et radicalement différente. S’il découvre Linné lors de sa formation, le monde dans lequel il naît et grandit est celui d’avant, ou les deux formes de savoir, scientifique et populaire, se confondent. Par là, par son expérience et ses études, par ses origines et son parcours, Mutis connaît et parle les deux langues (celle du savoir scientifique et celle du savoir populaire) et ce fait lui permettra d’explorer le Nouveau Monde qui l’entoure sans rompre avec celui de la communauté scientifique à laquelle lui-même appartient (fig. 5).
Fig. 5. – L’évolution mutisienne.

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Les limites du système linnéen
23Mutis restera toute sa vie fidèle au système linnéen, mais le territoire qu’il découvre lui pose des questions auxquelles ni le savant suédois, ni le noble prussien n’ont jamais été confrontés. La méthode du premier est établie par et pour la communauté scientifique, mais en Nouvelle Grenade, Mutis ne peut compter sur aucune communauté scientifique digne de ce nom. De plus, le système taxonomique de Linné réduit, jusqu’à pratiquement les écarter, les aspects utilitaires de la science, considérés comme insuffisamment mesurables et objectivables à son époque. Or, Mutis, à la différence de Linné ou de Humboldt, se voit confronté aux nécessités quotidiennes d’une science appliquée, qui puisse répondre aux multiples usages dont la population a besoin en urgence.
24Il doit faire face à des maladies que la science européenne n’a, jusque-là, jamais étudiées ou connues et dont les remèdes sont, s’ils existent, souvent de même nature (Mutis 1957 : p. 87, passim). Linné et les sciences européennes lui apportent, dans ces cas, une aide bien limitée. Comme Humboldt, Mutis estime que sa tâche est d’éclairer et d’enseigner : ses démêlés avec les Dominicains en témoignent largement. C’est par l’enseignement qu’il peut constituer les bases de ce qui pourrait un jour être considéré comme une communauté scientifique néo-grenadine. Mais pour cela, il doit auparavant se former au monde qui l’entoure.
La méthode de Mutis
25En 1783, grâce à l’intervention d’un nouveau vice-roi éclairé, Mutis obtient de Madrid la création d’une Expédition Botanique dans le Nouveau Royaume de Grenade, pour laquelle il est tout de suite nommé directeur (San Pio 1995 : p. 12). Après vingt-trois ans d’attente, il a l’opportunité de se consacrer à l’étude de la nature. Malgré les nombreux problèmes et difficultés rencontrés, ces années n’ont pas été perdues, car sans aucun doute son rapport à la science et au pays a été profondément modifié pendant cette période. Il possède maintenant une profonde connaissance de la région, de sa nature et de ses habitants, avec lesquels il a établi des liens solides. Son expérience lui a montré l’indifférence et le manque de curiosité de la plupart des citadins et, en particulier, des notables, pour la nature qui les entoure (Mutis 1957 : p. 110). Inversement, dès son arrivée et même s’il en remarque les limites, il constate les riches connaissances des paysans et des Indiens en matière d’histoire naturelle (Mutis 1957 : p. 80)3. Cependant, aussi bien chez les notables que chez les paysans et les Indiens, il doit faire face à beaucoup des croyances, souvent les mêmes, qui semblent n’être que des superstitions et qui demandent à être vérifiées au cas par cas (Mutis 1957 : p. 151).
26Mutis installe « son » expédition dans la commune de Mariquita, à quelque 120 km au nord-ouest de Bogota. Le groupe, relativement isolé, travaille tout au long des journées à l’étude des plantes ; et les tâches sont bien définies, même si des échanges permanents se font entre les trois ensembles qui le composent : les botanistes, les peintres et les herbolarios. Si la présence des premiers est tout à fait banale dans ce type d’expédition, les deux autres groupes – et surtout l’importance qu’ils prennent dans la recherche – sont le résultat de l’expérience de Mutis sur ce territoire, de ses connaissances sur sa nature et ses habitants autant que des évolutions de ses propres conceptions scientifiques.
27Ainsi, si l’usage des dessins dans les travaux taxonomiques est courant, la place qu’ils prendront dans l’Expédition Botanique de Mutis l’est beaucoup moins. Pour pouvoir compter avec des peintres de qualité, il créera la première école d’art sur ce vaste territoire de la Nouvelle Grenade. Elle sera gratuite et ouverte à tous, sans aucune distinction de classe (Gonzalez, Amaya 1996 : p. 75). Dans ses rangs, nous trouvons ceux que Humboldt qualifiera comme les plus grands illustrateurs botaniques de l’époque et ce sont eux qui réaliseront les 7 000 dessins confisqués par l’armée espagnole (fig. 6). Pour Mutis, ces images sont avant tout un instrument précieux, et même son principal outil de travail. Il les consulte constamment, pour comparer les taxonomies qu’ils montrent, pour vérifier s’il s’agit d’une nouvelle espèce, pour voir les différences entre deux ou plusieurs d’entre elles, pour constater ses caractères, etc. (Mutis 1958 : p. 224). Alors que les herbiers (très fragiles à manier) fixent les plantes dans un état déterminé, Mutis connaît et étudie les végétaux dans la durée, c’est-à-dire dans leurs différents stades (fig. 7). Il les fait dessiner de manière minutieuse et on peut parler d’une véritable création collaborative, car il indique en permanence les éléments qui doivent apparaître et les détails qui comptent (Gonzalez, Amaya 1996 : p. 75). Néanmoins, le travail se fait dans les deux sens et les peintres observent parfois avec plus de finesse des éléments qui ont échappé au naturaliste, au point que certains d’entre eux deviendront à leur tour botanistes.
Fig. 6. – Anonyme, Peperomia rotundifolia. Archivo del Real Jardín Botánico, CSIC, Madrid.

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Fig. 7. – Matis Mahecha Francisco Javier, Jungermannia [Jensenia Erythropos]. Archivo del Real Jardín Botánico, CSIC, Madrid.

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28Le groupe des herbolarios constitue le troisième axe sur lequel repose l’Expédition. Il s’agit d’un ensemble de personnages, souvent paysans et sans instruction académique, ayant néanmoins une connaissance approfondie des plantes4. C’est ce groupe qui a la charge de ce qu’on appellerait aujourd’hui le travail de terrain. Tandis que les botanistes restent dans leur laboratoire pour analyser et faire les descriptions détaillées des plantes, ce sont les herbolarios qui les récoltent, les choisissent et décident lesquelles ont ou peuvent avoir un intérêt botanique (Mutis 1958 : p. 325). Ce sont donc eux qui connaissent les végétaux dans leur habitat naturel, connaissent les usages ou récoltent le savoir sur ces plantes auprès des populations des lieux, jouant un rôle de véritables passeurs entre le savoir populaire et scientifique. Mais, de même que pour les images, il s’agit ici aussi d’un travail collectif qui se fait par des échanges permanents avec les botanistes et les peintres. Les botanistes racontent leurs besoins, donnent leur avis, mais les herbolarios suivent leurs propres initiatives, informent sur des éléments particuliers, et il n’est pas rare qu’ils tiennent tête aux uns et aux autres et qu’ils aient gain de cause. Chacun des herbolarios a ses propres spécialités botaniques (Mutis 1958 : p. 174) et souvent Mutis les consulte pour éclairer sa propre pensée. Pendant tout le séjour à Mariquita, les trois groupes se complètent et « construisent » ensemble l’expédition.
Un cas unique ?
29Mutis a été souvent critiqué, à son époque comme aujourd’hui, pour ses supposés déficits scientifiques, en particulier pour le fait de ne pas avoir publié de travaux de son vivant (Amaya 1999 : p. 41-43)5. La remarque est probablement juste. Mutis aurait pu se concentrer sur ces aspects, comme l’ont fait la plupart des scientifiques européens avant et après lui, en réalisant des publications qui lui auraient offert une place et une reconnaissance plus solides parmi les botanistes de son époque et qui auraient aiguisé leur curiosité pour ce territoire.
30Toute sa vie, le savant espagnol restera fidèle à Linné et, même s’il rectifie souvent certaines de ses propositions et se rend compte que d’autres formes de classification auraient été tout aussi pertinentes (Mutis 1958 : p. 150), il comprend que Linné offre un socle cohérent, évolutif et solide à la science moderne dans laquelle il souhaite inscrire son travail. Mais celle-ci n’apparaît pas comme sa seule préoccupation. Si Linné et la science lui offrent une méthode, un cadre et un but, Mutis reste un réformateur qui semble vouloir transformer, de manière durable, la réalité de cette « périphérie », en créant les bases d’une véritable réflexion sur sa propre nature et en l’inscrivant dans un savoir considéré à son époque comme universel.
31Pendant tout le temps que l’Expédition Botanique reste à Mariquita, et que Mutis jouit d’une pleine autonomie pour décider de son organisation, c’est la structure triangulaire : botaniste, peintres et herbolarios qui constitue la base scientifique et matérielle de son travail. Parallèlement, Mutis continue ses échanges avec les savants européens ainsi que son travail pédagogique et ses collaborations avec les hommes de sciences néo-grenadins, issus des nouvelles générations des familles de notables espagnols. Cependant, ces derniers ne se rendront jamais à Mariquita.
32En 1791, la nouvelle administration du vice-royaume met en doute la validité de ses travaux et lui ordonne, pour mieux le contrôler, de transférer ses équipes et son matériel à Santa Fe de Bogota, siège du gouvernement. Mutis accepte de très mauvais gré et décide de continuer son travail dans la capitale sans changer l’organisation de sa recherche. Néanmoins, ce déplacement aura des conséquences majeures pour l’expédition comme pour la vie du pays. En rapprochant Mutis des savants citadins issus de la bonne société, le pouvoir offre à ces derniers, un but scientifique précis, un lieu de rencontre, un motif de rassemblement et l’accès à la formidable bibliothèque du savant espagnol (Rodríguez 2013 : p. 152), c’est-à-dire à ses nombreux ouvrages issus de la philosophie des Lumières. Ces derniers permettront au groupe de s’organiser et de nourrir la pensée qui débouchera sur la déclaration d’indépendance de ce territoire.
33Récemment, dans une tentative de lecture « déconstructive », Mutis a été défini comme « agent du pouvoir espagnol », et il serait ainsi illégitime de le considérer comme ayant contribué à la libération de la Nouvelle Grenade (Nieto 2001 : p. 272). Cette vision semble partir d’une conception statique de l’histoire et de la construction du savoir. La pensée de Mutis, ses relations avec la couronne, celles de cette dernière avec le savoir occidental, mais également celles de ce savoir avec la connaissance populaire et, bien entendu, avec tous les savoirs en Amérique, sont profondément dynamiques et évolutifs.
34C’est le groupe « éclairé » des notables de l’Expédition Botanique qui a retenu l’attention des historiens (Thibaud 2017 : p. 161), et c’est sur celui-ci que se focalise la grande majorité des nombreuses publications qui en parlent, à l’exception remarquable de quelques textes consacrés à ses peintres. En revanche, jusqu’à présent, aucune publication ne s’est occupée du groupe des herbolarios ou de leur rôle. Et cela, bien que certains d’entre eux (comme certains peintres) se soient retrouvés à côté des jeunes notables dans ce mouvement d’indépendance, mais que, de plus, quelques-uns aient été de fidèles compagnons de Mutis pendant plusieurs décennies. À tel point que dans ses journaux, dans la partie dédiée à l’expédition proprement dite (680 pages, sans les annexes), si l’on compte les mentions du groupe des herbolarios dans son ensemble (autour de 310) et celles, plus explicites, à l’un ou l’autre d’entre eux par son nom propre (plus de 350), c’est le groupe le plus cité par l’auteur, tellement leur rôle quotidien apparaît comme fondamental.
35Il semble ainsi que, plus de deux siècles après sa mort, Mutis, ses travaux et ses textes aient encore des apports essentiels à nous offrir sur les périphéries de la connaissance. Cependant, la question qui se pose en manière de conclusion est celle de déterminer dans quelle mesure les travaux et les écrits d’autres savants de l’époque ne contiennent pas d’informations essentielles sur ces mêmes savoirs populaires, que les différents chercheurs et historiens n’ont pas su ou voulu lire jusqu’à présent.
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Thibaud Clément, 2017, Libérer le Nouveau Monde. La fondation des premières républiques hispaniques. Colombie et Venezuela (1780-1820), Paris, Éditions Les Perséides.
Notes de bas de page
1« Je n’ai jamais vu une bibliothèque botanique aussi grande que celle de Mutis », lettre d’Alexander von Humboldt à son frère (Miguet 1997 : p. 269).
2Martinez, consultable à l’URL : https://dbe.rah.es/biografias/5896/pedro-virgili-bellver
3Humboldt fera les mêmes constats dans le domaine de la géographie (Lafitte 2011 : p. 83).
4Mutis utilise le mot herbolarios pour définir ce groupe bien précis et, à la différence de bien des auteurs, il n’inclut jamais dans cette catégorie des botanistes amateurs qu’il désigne plutôt comme « botanistes rustiques ».
5Clément signale qu’il existe, de façon générale, une nette faiblesse des publications en Espagne dans le domaine scientifique au xviiie siècle et que beaucoup d’ouvrages n’ont été publiés que partiellement ou jamais (Clément 1993 : p. 16).
Auteur
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Julio Velasco
Artiste, chercheur associé au Centre Marc Bloch de Berlin, docteur en art et sciences de l’art
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2016
