Mes mots d’hommage pour Patrick Williams
Texte intégral
1Patrick ne faisait pas de l’observation participante, mais de l’immersion observante, tout en gardant deux visages. On pouvait se poser la question : Did he go native ? En vérité, il s’était fait native avant même de devenir ethnologue :
« Me voilà : “spécialiste des Tsiganes” ! Spécialiste de quoi ? De mes souvenirs d’enfance et d’adolescence ? De mes amitiés ? De ma famille ?… »
2Deux dizaines de pages plus loin, dans son livre posthume Tsiganes, surgit une réponse à ses questions :
« L’ethnologie m’offrait le retrait dont j’avais besoin pour échapper à la crainte d’être avalé par la vie rom… »
3Et pour ses collègues, il était le collègue, le directeur du LAU (Laboratoire d’anthropologie urbaine) – cumulant deux mandats successifs –, bon vivant, facétieux, sérieux et incisif et nous laissant à notre plus totale liberté.
4Il pratiquait une anthropologie des Tsiganes avec un style inimitable, érudit et littéraire, et il multipliait les chicanes d’entrée à leur connaissance, ne pas confondre les Manouches avec les Roms, les Sinti, ni avec les gens du voyage, ne pas parler de « problème tsigane », le problème n’étant pas de leur côté. Il était clair que nous étions des gadjé, alter en la matière, on n’osait pas approcher de trop près. Et puis, sans crier gare, il nous offrait le voyage en pleine intimité, en fraternité, au cœur de leur vie, de leurs morts. Son Nous on n’en parle pas (1993) nous a laissés sans voix tant il nous a touchés par son entente tacite, son compagnonnage au long cours avec tant d’entre eux, sans parler de la vivacité de son questionnement anthropologique.
5Il évoquait volontiers la Creuse, Gouzon, le café de sa grand-mère tapi derrière l’église sur la grand-place (que j’ai repéré en passant par là, le cafetier d’à côté connaissant celui qui fréquentait les gitans) et qu’il décrit si vivement dans les premières pages de Tsiganes. Un jour, Patrick parla de son père, un Américain venu en France lors de la Seconde Guerre mondiale, qui s’était marié avec une Creusoise et qui lui avait dit que seuls les vanniers du pays l’avaient distrait de l’ennui provincial. Était-ce cette affinité-là qu’il avait reçue en héritage paternel, même involontaire, et pas l’Amérique, les États-Unis, sauf à penser que sa passion pour le jazz l’y rattachait, et que le jazz classique de Django Reinhardt puis le jazz manouche avaient le goût de l’harmonie entre ses deux cordes ?
6Si distants que fussent nos centres d’intérêt, il y eut notre complicité autour de Manhattan. À l’époque où il écrivait Les quatre vies posthumes de Django Reinhardt (2010), j’allais tous les étés et automnes à Manhattan travailler sur les formes de résilience (healing) au lendemain du 11 septembre 2001. Patrick me confia la première lecture de son chapitre 2, que je me mis à lire dès ma montée à bord de l’avion, me disant d’aller du côté de la 49e rue et de Broadway pour voir le quartier où vivait son Django de fiction. Personnage ayant survécu à un coma (et non mort en 1953), il serait devenu un compositeur renommé de musique électroacoustique dite concrète à l’époque. Patrick le fait vivre vingt-trois ans, de 1961 à 1984 (date de ma soutenance de thèse sur Manhattan) au 43e étage d’un immeuble « au cœur du quartier de la musique » où, « perdu dans les nuages », il finit par mourir. Sa création musicale se love dans les « palais de la mémoire », dans « les galeries des visions qui peuplaient son coma », dans ces « palais de la lumière » qu’éclairent sur les côtés saint Augustin, Paul Ricœur et Paul Auster. Django était venu :
« Cueillir les sons à Manhattan », « il écoutait les rumeurs célestes, les gémissements et les cris d’orgueil des gratte-ciel, tout l’ahanement de la ville au travail. »
7Son évocation de New York, vue de cette vigie en plein ciel, ravit alors celle qui y avait vécu plusieurs années à l’époque de ses études à la New School for Social Research. Regardant vers l’ouest et les rives de l’Hudson alors en pleine déshérence portuaire, Django-Patrick s’écrit :
« Comment ces landes de béton entre ciel et fleuve, vidées de ce qui avait été leur vie, ne l’auraient-ils pas ramené à ses paysages intérieurs, au coma ? »
8Et pleinement affirmatif, son hétéronyme pour l’occasion James D. Cszernynk, critique littéraire, concluait ainsi cette plongée dans la mémoire et cette envolée par-dessus les hauteurs de Manhattan :
« L’écho de la vie intérieure, et celui de la vie urbaine, est ce qui rend possible la création. »
9S’il m’avait demandé d’aller y voir, c’est qu’il n’avait jamais mis les pieds à New York ni même aux États-Unis – il écrivit son article sur les Roms de New York à partir de travaux publiés – et n’avait pas l’intention de le faire. S’ensuivirent plusieurs courriers et conversations sur la véracité de son récit, et je ne pouvais que lui exprimer ma joie à le lire, si inventif et si crédible. Au fond, il était quelque part un Williams, non dans une vie posthume, mais dans une vie antérieure. Lucide, il s’interrogeait :
« En retrouvant Manhattan, Django avait-il le sentiment d’un retour au foyer ? »
10Il tint « à remercier Anne Raulin qui a généreusement partagé avec lui sa profonde connaissance de Manhattan » et me joignit un mot manuscrit à son envoi de livre :
« En tout cas, nous nous sommes bien amusés lors de la préparation du chapitre 2 et je garderai un excellent souvenir de ce moment. »
11Moi aussi.
Bibliographie
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Format
Raulin Anne, Manhattan ou la mémoire insulaire, Paris, Institut d’Ethnologie, 1997.
Raulin Anne, « Manhattan comme une île », Ethnologie Française, Îles réelles, îles rêvées, 2006, p. 467-474.
10.3917/ethn.063.0467 :Raulin Anne, « Healing au pied des Twin Towers, au-delà du traumatisme du 11 septembre 2001 », dans Raulin Anne et Rogers Susan C. (dir.), Parallaxes transatlantiques. Vers une anthropologie réciproque, Paris, CNRS Éditions, 2012.
Williams Patrick, « Paris-New York. L’organisation de deux communautés tsiganes », L’Homme, XXV, no 95, 1985, p. 121-140.
10.3406/hom.1985.368593 :Williams Patrick, Nous on n’en parle pas. Les vivants et les morts chez les Manouches, Paris, Éd. Maison des Sciences de l’homme, 1993.
10.4000/books.editionsmsh.4862 :Williams Patrick, Les quatre vies posthumes de Django Reinhardt, Marseille, Parenthèses, 2010.
Williams Patrick, Tsiganes ou ces inconnus qu’on appelle aussi Gitans, Bohémiens, Roms, Gypsies, Manouches, Rabouins, Gens du voyage…, Paris, PUF, 2022.
Auteur
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Anne Raulin
Professeure en anthropologie émérite, université Paris Nanterre, membre du Sophiapol, présidente d’AnthropoVilles (2018-2022)
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Signes et communication dans les civilisations de la parole
Olivier Buchsenschutz, Christian Jeunesse, Claude Mordant et al. (dir.)
2016
