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    Éditions du Comité des travaux historiques et scientifiques
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    Plan

    Plan détaillé Texte intégral Jouer des marges : des périphéries aux centres/des centres aux périphéries Marges sociales et périphéries spatiales : anthropologies urbaines in situ La marginalité ambiguë des friches dans le nord de la France Bibliographie Notes de bas de page Auteur

    Anthropologie contemporaine : de l’éloignement au décentrement

    Ce livre est recensé par

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    De l’ombre à la lumière : la marginalité ambiguë des périphéries urbaines

    Sophie Gravereau

    Résumé

    L’objectif de cet article est de réfléchir aux périphéries des ethnologues urbains à travers l’analyse et la prise en compte des contextes urbains locaux dans la production des savoirs. J’envisage de questionner les périphéries des ethnologues urbains ; tout d’abord du point de vue terminologique, en tentant de mettre en évidence toute l’ambiguïté, dans le temps et dans l’espace, que recouvre l’usage des notions comme celles de marge, de centre et périphérie ; dans un second temps, à partir des questionnements méthodologiques, en évoquant, à travers un tour de France entrepris par les membres de l’association AnthropoVilles, la diversité des travaux in situ des ethnologues urbains ; enfin, par une réflexion empirique, fondée sur mon dernier terrain ethnographique, dans le Nord-Pas-de-Calais.

    Texte intégral Bibliographie Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    1À lire les premiers travaux de l’anthropologie urbaine française et à écouter les éclairantes présentations de Anne Raulin et Emmanuelle Lallement lors du 146e congrès du CTHS tenu à Aubervilliers en mai 2022, on saisit bien que les périphéries ou les marges n’ont pas figuré parmi les préoccupations premières des ethnographes urbains. Ce qui les a préoccupés davantage fut la manière dont ils allaient saisir, en ethnologue, de l’intérieur et avec nuance1, au moyen d’approches situées, l’intimité des groupes sociaux. Ils l’ont fait alors en travaillant sur le quotidien, dans les périphéries urbaines, pour certains, mais également dans des espaces plus centraux2, pour d’autres, confrontés aux évolutions et aux bouleversements de l’essor de la ville contemporaine.

    2Dans cette perspective privilégiant le proche par rapport au lointain exotique, substituant les (centralités des) villes européennes aux terrains périphériques, l’ethnologie urbaine se définit bien plus par une manière d’observer et de comprendre les processus urbains, conséquence de l’urbanisation croissante des villes et des métropoles, que par des objets prédéfinis et préconstruits tels que les centres-villes, les quartiers sensibles, les périphéries, les faubourgs, les banlieues, etc. Dès lors, ethnographier les périphéries urbaines renvoient à des choix méthodologiques, pour certains, d’une ethnographie de la ville ou dans la ville, pour d’autres, en considérant les acteurs urbains dans la pluralité de leurs situations et de leur existence.

    3J’envisage de questionner les périphéries des ethnologues urbains de trois manières :

    • du point de vue terminologique, en tentant de mettre en évidence toute l’ambiguïté, dans le temps et dans l’espace, que recouvre l’usage de notions comme celles de marge, de centre et périphérie ;
    • du point de vue méthodologique, en évoquant, à travers un tour de France entrepris par les membres de l’association AnthropoVilles, la diversité des travaux in situ des ethnologues urbains, dans leur territoire d’implantation académique ;
    • du point de vue empirique, par le récit de mon dernier terrain ethnographique, dans le Nord-Pas-de-Calais, à Lille et Dunkerque où la marge est un enjeu de positionnement social, culturel, historique et spatial pour les milieux artistiques alternatifs locaux.

    Jouer des marges : des périphéries aux centres/des centres aux périphéries

    4La distinction centre/périphérie/marge a été introduite tardivement dans les sciences humaines et sociales. La notion de marge paraît plus fluide que celle de périphérie, qui se réduit trop souvent au faire-valoir d’un centre. Le terme périphérie faussement neutre fixe une séparation entre un intérieur et un extérieur. Mais cette distinction topologique disqualifie en fait ce qui n’est pas au bon endroit, en dehors des lieux convoités et de la centralité sociale. Opposer le centre et la périphérie tend à nier la diversité des nouvelles partitions sociales territorialisées et à isoler des populations participant de la même société. Une forme de décentrement opérée par certains ethnologues revient à ne plus penser la France depuis ses cœurs métropolitains ou économiques, mais à la penser depuis ses marges. La marge (spatiale) peut être envisagée comme un révélateur de marginalité (sociale), c’est-à-dire comme une inscription des processus de domination dans l’espace.

    5La marge, concept fortement imprégné de spatialité, ne doit pas nous faire oublier que c’est également un concept d’ordre culturel, social, politique, économique et qu’il s’inscrit dans un monde global. La marge désigne des populations et des individus autant que des territoires, selon une opposition artificiellement clivée entre ordre et désordre, centre et périphérie, dedans et dehors. Des campements de fortune sous les bords d’une autoroute urbaine, d’anciens entrepôts désaffectés à la sortie d’une ville, une barre d’habitat social mal entretenue d’une périphérie urbaine…, en somme des lieux où semblent ne plus s’appliquer les règles de la société, les règles de « la centralité », pour reprendre les mots d’Henri Lefebvre3. Certes, la marge n’est pas seulement une bordure, elle peut être une poche à l’intérieur du centre, mais il n’en demeure pas moins que cette poche ou cette enclave, sera reléguée par les acteurs dominants aux franges périphériques de la société. Une marge n’est pas qu’un concept spatial, mais aussi, voire davantage un construit social ; et c’est bien souvent une représentation de rupture avec la centralité, la norme, les règles établies d’un lieu, d’une communauté, d’une société.

    6L’enquête que j’ai menée dans le quartier de Belleville, sur les artistes et leurs ateliers, invite à repenser la question des centralités et des marges. Pour de nombreux artistes, dépourvus d’ateliers et d’espaces de diffusion, les anciennes usines et autres ateliers d’artisans vacants constituent des lieux de création à pourvoir. Plusieurs acteurs locaux des mondes de l’art, cherchant à pallier le manque de reconnaissance professionnelle et la pénurie d’espaces d’expression, trouvent dans ces nouveaux locaux disponibles l’occasion de rassembler une communauté hétéroclite et dispersée d’artistes, et d’offrir une alternative aux formes artistiques produites dans les institutions culturelles locales. À la marge des centres urbains et des mondes de l’art institutionnels, ils constituent, en des lieux singuliers, un monde culturel alternatif, dynamique et créatif. Par la distance qu’elles entretiennent vis-à-vis du centre, par leurs différences sociales et leurs richesses propres, les marges urbaines constituent des révélateurs de la ville, de la société, et nous renseignent sur les inégalités socio-territoriales. Être, habiter, créer dans une « marge urbaine » implique un positionnement à l’échelle du quartier, de la ville, de l’aire métropolitaine mais également des mondes sociaux, ici les mondes de l’art locaux, nationaux, transnationaux.

    7Les enquêtes ethnographiques récentes de chercheurs urbains4, toutes disciplines confondues, ont aussi montré la marge comme lieu de liberté, d’innovation, de coopération et d’entraide, à l’instar des Zones à défendre (ZAD)5, des squats d’artistes6 ou de certains « contre-espaces », comme espace où les identités individuelles et collectives peuvent s’exprimer librement – plus « naturellement » –, tels les micro-territoires urbains identitaires homosexuels à New York ou à Paris7, féminins à Téhéran8, les tiers lieux artistiques et culturels à Bruxelles ou Lisbonne, ou encore comme territoire riche de sens lorsque l’on choisit de vivre à la marge, de vivre entre-soi, ou dans des « enclaves résidentielles sécurisées ». La marge n’est donc pas invariablement synonyme de mise à l’écart, de relégation. Elle peut être associée à des qualités positives et être « choisie, imaginée (rêvée) et convoitée » par les acteurs urbains. En effet, qui de l’enclave gentrifiée ou du reste de la ville constitue la marge, qui du lotissement constitué de résidences surveillées ou du reste du territoire urbain constitue la norme ? La société produit ses propres règles et normes qui créent la marginalité, qui créent de la marge et de la centralité, dans un rapport de corrélation.

    8L’analyse et la prise en compte des contextes locaux dans la production des marges et des périphéries sont essentielles pour saisir, en creux, les processus de marginalisation des espaces et de leurs occupants. Les enquêtes de terrains sur les quartiers en gentrification ont largement montré que les marges sont relativement mouvantes et sont le résultat d’évolutions architecturales, artistiques, économiques, politiques, sociales, symboliques, etc. Les quartiers jadis marginalisés deviennent, par un jeu d’échelles des valeurs spatiales, de nouvelles centralités urbaines9, pour les habitants « gentrifieurs » ou les édiles politiques. Il s’agit là d’un processus de longue durée qui s’inscrit pleinement dans l’histoire de la ville et du fait urbain10. Marges, périphéries et centres varient d’un territoire à un autre, d’une époque à une autre. Les ethnologues qui s’y intéressent rendent compte de la diversité des situations urbaines que recouvre la question des périphéries, observées dans le temps et dans l’espace, dans les trajectoires des individus et dans le quotidien des pratiques spatiales.

    Marges sociales et périphéries spatiales : anthropologies urbaines in situ

    9Un des objectifs de l’association d’anthropologie urbaine AnthropoVilles – comme l’ont expliqué Anne Raulin et Emmanuelle Lallement – était de prendre ses distances par rapport à la centralisation académique parisienne et de mettre en lumière la fécondité (l’existence et le dynamisme) d’une ethnologie urbaine produite dans les cercles universitaires en région, en dehors des laboratoires parisiens fondés autour des années 198011.

    10Les enquêtes réalisées dans les métropoles régionales se singularisent et se distinguent par le choix de leur terrain, l’histoire locale de leur ville d’implantation, leurs références épistémologiques et théoriques, leurs méthodes empiriques, les réseaux intellectuels dans lesquels elles s’inscrivent, leurs affinités ou les oppositions avec d’autres disciplines, etc. En écho aux sociologies de Paris, de Lyon, de Marseille, de Lille, etc.12, et afin de saisir le bouillonnement de l’anthropologie urbaine, en France, aujourd’hui, l’association AnthropoVilles a entrepris, dans une dynamique décentrée de la recherche, d’organiser des séminaires itinérants, questionnant in situ les enjeux de la discipline et les débats qui l’animent.

    11Les séminaires itinérants ont débuté à l’université de Lyon, en novembre 2017, où l’histoire de l’anthropologie urbaine y est singulière, dès ses origines, puisque construite dans la pluridisciplinarité, autour de deux réseaux de chercheurs, celui de l’anthropologue Jean Métral et celui du sociologue Isaac Joseph. Autour de la question des « cultures urbaines » en France, Jean Métral a réussi à insuffler, à partir des années 1990, une dynamique collective, à travers des programmes de recherche ministériels (notamment celui sur « Lien social dans les périphéries urbaines13 » décrit avec précision par Emmanuelle Lallement) et des enquêtes menées au Moyen-Orient. Cette socio-anthropologie lyonnaise a été aussi marquée par la figure d’Isaac Joseph, qui traduisit, publia et fit connaître avec l’aide du sociologue Yves Grafmeyer les textes fondateurs des sociologues de la première École de Chicago (1979) ainsi que l’ouvrage de l’anthropologue suédois Ulf Hannerz, Explorer la ville, qui constitue un texte fondateur pour l’anthropologie urbaine, servant d’appuis méthodologique et théorique à de nombreux ethnologues en ville.

    12Autour de la question des « écologies urbaines », ce premier séminaire à l’initiative de Bianca Botea et Nathalie Ortar, a permis de revenir sur l’histoire de cette tradition de recherche lyonnaise et de rassembler des chercheurs, travaillant, aujourd’hui, dans le champ de la socio-anthropologie urbaine. Les territoires périphériques demeurent toujours le terrain privilégié de plusieurs chercheurs. La communication de Julie Leblanc-Serradj, élaborée à partir de sa recherche doctorale, porte notamment sur les femmes d’origine maghrébine et plus particulièrement algérienne dans l’agglomération lyonnaise, aux Minguettes à Vénissieux. L’étude des itinéraires de mobilité et sociabilité urbaines lui permet de rendre compte de la diversité des parcours comme des processus sociaux à l’œuvre dans l’espace urbain.

    13Dans la même perspective de mise en évidence des différentes écoles de pensée qui, en région, ont fait et font l’anthropologie urbaine française, le deuxième séminaire itinérant s’est déroulé à Saint-Étienne, en juin 2019, à l’initiative de l’anthropologue Marianita Palumbo. L’objectif fut également d’entreprendre une histoire des idées, mais aussi de questionner le rapport entre lieux de production des idées et émergence des savoirs anthropologiques : dans quelle mesure des formes de ville ont-elles influencé des formes de recherche14 ? L’intérêt de cette journée de réflexion a été d’ouvrir un espace de discussion sur les relations entre recherche urbaine et engagement à partir des héritages de l’ARIESE (Association de Recherches, d’interventions et d’études sociologiques et ethnologiques) ; du CERFI (Centre d’études, de recherches et de formation institutionnelles)15 et les travaux du CRESAL (Centre de recherches et d’études sociologiques appliquées de la Loire)16. Dans cette dynamique collective de recherches, de nombreuses enquêtes, par le truchement des étudiants issus des banlieues lyonnaises sur le campus de Bron et des chercheurs de l’université de Saint-Étienne, « ville faubourg17 », ont été menées dans les périphéries lyonnaises et stéphanoises, territoires dès lors en pleine mutation économique et industrielle. Les recherches de Pascale Pichon et Olivier Ocquidant, présentés au cours de ce séminaire, sur les espaces publics stéphanois, interrogent également in situ les processus de marginalisation, constitutifs de l’urbanisation des villes périphériques (Saint-Étienne vis-à-vis de Lyon), à l’échelle de la région Auvergne-Rhône-Alpes.

    14D’autres séminaires itinérants sont envisagés à Marseille, puis à Strasbourg, etc., où un retour réflexif sur l’anthropologie urbaine pratiquée localement permettra de raviver les débats sur l’histoire de la discipline et de montrer toute la vitalité des recherches actuelles sur les villes, par une relecture des corrélations entre centralités et marginalités urbaines18.

    La marginalité ambiguë des friches dans le nord de la France

    15Dans le Nord-Pas-de-Calais, la question des marges sociales et spatiales est prégnante, dès les premiers travaux sur les agglomérations locales19 et dans les enquêtes les plus récentes sur l’évolution de la métropole lilloise20, où s’opère, par un jeu de réciprocité, une modification des positions, dans l’échelle de la ville, des quartiers centraux et périphériques.

    16Depuis les années 1980, en France, la fermeture des mines, des usines de métallurgie et autres bâtiments de l’industrie, conséquence de la désindustrialisation massive, a non seulement rendu vacant de nombreux ateliers, filatures, manufactures, raffineries, etc., mais a également entrainé l’effondrement des économies locales et laissé sans emploi une part importante des populations, majoritairement ouvrières21. Les divers enjeux que recouvrent la transformation et la réhabilitation des friches industrielles en lieux culturels et créatifs ont été bien identifiés, depuis une vingtaine d’années, par des géographes, sociologues, urbanistes, etc.22: enjeux patrimoniaux, d’abord, à travers la sauvegarde des sites industriels et leur mise en valeur ; enjeux économiques et sociologiques, ensuite, via la dynamisation locale et les retombées financières des industries créatives et de loisirs et la reconfiguration du tissu social ; enjeux politiques, enfin, pour les villes, actrices principales de la requalification des sites industriels et de leur valorisation culturelle. Par la question des friches et nouveaux lieux culturels, c’est la question de la ville dans son ensemble qui est posée, comme enjeu territorial de la gestion des marges, et à travers celle-ci, des constructions urbaines et des représentations sociales.

    17L’intérêt de l’ethnologue urbain est ici de saisir, au cœur de dynamiques globales d’urbanisation, en quoi les lieux artistiques et culturels, passant des squats ou friches à des espaces artistiques conventionnés, des marges à de nouvelles centralités, constituent des enjeux pour ceux qui y vivent, qui y travaillent, qui y passent du temps ou qui en assurent la gestion. Au plus près de l’histoire des lieux et des individus, qu’ils soient artistes, habitants, bénévoles associatifs, usagers, politiques, l’enquête vise à observer et à analyser les changements sociaux et spatiaux qui accompagnent la requalification des friches industrielles transformées en lieux artistiques et culturels.

    18La réflexion menée ici s’appuie sur un travail ethnographique, réalisé depuis 2011, dans le département du Nord, particulièrement dans la métropole européenne de Lille et à Dunkerque, s’attachant à comprendre comment se créent, disparaissent et se transforment les lieux et les marquages territoriaux dans les villes actuelles.

    19Le 49ter, la Ferblanterie, les Métalu à Chahuter, mais aussi la Maison Folie de Wazemmes, la Gare Saint-Sauveur, la Condition publique dans l’agglomération lilloise, ou encore Fructôse à Dunkerque sont autant d’anciennes friches industrielles, aujourd’hui investies légalement ou illégalement par les artistes, qui évoquent l’histoire d’une ville, son patrimoine, ainsi que sa requalification urbaine récente. Passant de l’ombre à la lumière, ces friches occupées par des artistes, des collectifs associatifs puis par les services culturels des villes, montrent toute l’ambiguïté que recouvre le concept de « marges urbaines » aujourd’hui. Ces dernières, bien qu’ancrées dans l’histoire patrimoniale et urbaine locale, sont mouvantes et sont le résultat d’évolutions architecturales, artistiques, économiques, politiques, sociales, symboliques, etc. Pour les responsables politiques locaux, au-delà des préoccupations écologiques inhérentes à la récupération des friches, s’offrent de nouvelles opportunités foncières et la possibilité de renouveler, par la requalification des anciennes usines, le tissu social et le paysage urbain, situés à la marge des centres-villes, à l’échelle de la région.

    20Lorsqu’ils se sont installés, comme squatteurs, locataires ou propriétaires, dans les anciens ateliers artisanaux et les usines désaffectées, aucun collectif d’artistes de Lille, Dunkerque ou du bassin minier, ne pouvait se douter qu’il participerait à la révélation du potentiel esthétique, patrimonial et symbolique des lieux et de leur territoire : des ateliers, des usines, des malteries deviendraient des fabriques culturelles, des Maisons Folies, des musées, enjeux de la politique culturelle et urbaine locale. Par quels processus les friches artistiques, dans les premiers temps marginalisées par les politiques culturelles et urbaines locales, créent-elles de nouvelles centralités à l’échelle des villes et de la région ? Comment saisir les enjeux qui sous-tendent la transformation de ces anciens espaces artisanaux et industriels en nouveaux lieux de création témoins d’une identité territoriale renouvelée ? Quelles dynamiques spatiales sont à l’œuvre dans la construction de ces marges urbaines et de leur requalification ?

    21La friche culturelle, projet avant-gardiste au départ, situé aux marges de la culture « établie », acquiert renommée et reconnaissance et devient progressivement un lieu vitrine des institutions dirigeantes : la gestion, la programmation, les publics désormais ciblés peuvent se situer en rupture avec le caractère de friche. Une instrumentalisation certaine du lieu marginal est effectuée par les opérateurs culturels23 (Gravari-Barbas, 2004). De lieu d’avant-garde, d’expérimentation culturelle, de contestation, l’ex-friche culturelle évolue vers un lieu obéissant aux lois du marché. Des glissements peuvent être opérés vers le divertissement, le spectacle, la vie nocturne, voire la mise en scène de son propre passé contestataire et alternatif.

    22L’intérêt est ici d’interroger l’évolution du rôle et de la place des « artistes en friche » dans les relations citadines et les projets de renouvellement urbain. C’est la question que se posent les collectivités territoriales, avec l’aide des acteurs locaux, sur l’intégration des artistes dans la ville afin de promouvoir cette forme urbaine, et par extension cette citadinité dynamique et porteuse d’innovation et de vivre ensemble pour le développement durable en région. Redonnant à la ville une nouvelle lisibilité des marges vers de nouvelles centralités, créateurs et milieux de la création développeraient le potentiel artistique et esthétique des lieux et des espaces urbains24.

     

    23L’étude des friches artistiques, et à travers celles-ci l’analyse des territoires, s’inscrit dans le cadre d’une réflexion, dans le temps long, sur les dynamiques spatiales à l’œuvre dans les processus de développement urbain. Dans une logique de concurrence entre les territoires, et par extension entre les villes, comment se créent, disparaissent et se transforment les marges urbaines ? Passant de l’ombre à la lumière, les friches industrielles puis artistiques éclairent les enjeux locaux de requalification urbaine et les jeux des frontières, en construction permanente25.

    Bibliographie

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    Format

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    Cette bibliographie a été enrichie de toutes les références bibliographiques automatiquement générées par Bilbo en utilisant Crossref.

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    10.3917/puf.bouil.2009.01 :

    Chabrol Marie, Collet Anaïs, Giroud Matthieu, Launay Lydie, Rousseau Max, Ter Minassian Hovig (dir.), Gentrifications, éd. Amsterdam, 2016.

    Corbillé Sophie, « Ethnologie en ville et gentrification. Du terrain à l’objet », Ethnologie française, vol. 37, no 2, 2007, p. 353-360.

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    <URL :https://metropolitiques.eu/Villes-post-industrielles-pour-une-nouvelle-approche.html>

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    10.4000/metropoles.1972 :

    Notes de bas de page

    1 C. Pétonnet, 1973.

    2 J. Gutwirth et C. Pétonnet, 1987.

    3 Henri Lefebvre, dans Le droit à la ville (1968) fait de la centralité, de tout type de centralité l’essence de la ville. Il la définit comme espace de simultanéité, rassemblement, rencontre, à la fois réel et virtuel, de tout ce qui se trouve dans la ville. Le centre condense en un espace restreint les mémoires et les temps présents et tournés vers l’avenir de la ville. Raymond Ledrut dans L’espace en question (1976) propose le couple centre/noncentre, intériorité/extériorité comme constitutif de l’espace social.

    4 E. Martin, H. Marchal et J.-M. Stébé (dir.), 2020.

    5 F. Barbe, 2016.

    6 F. Bouillon, 2009.

    7 C. Giraud, 2014.

    8 M. Saidi Shahrouz, 2012 et B. Hourcade, 2004.

    9 S. Corbillé, 2007, p. 353-360 et M. Chabrol, A. Collet, M. Giroud, L. Launay, M. Rousseau, H. Ter Minassian (dir.), 2016.

    10 J. Hoock et B. Lepetit, 1987.

    11 L’équipe de recherches en anthropologie urbaine et industrielle de l’EHESS (EURAUI), dirigée par Gérard Althabe, est fondée en 1979 et le Laboratoire d’anthropologie urbaine du CNRS (LAU) est créé par Colette Pétonnet et Jacques Gutwirth en 1980.

    12 M. Pinçon et M. Pinçon-Charlot, 2008 ; J.-Y. Authier, 2010 ; P. Masson, 2013 ; M. Peraldi, C. Duport et M. Samson, 2017.

    13 J. Métral (dir.), 1997.

    14 Texte de présentation de la journée d’études qui se déroula les 14 et 15 juin 2019.

    15 L’ARIESE a été fondée en 1982 à Lyon par Isaac Joseph. Créé par Felix Guattari, le CERFI, dans lequel Michel Foucault et Gilles Deleuze ont joué un rôle important, a fonctionné de 1967 à 1987 comme un centre de recherche autogéré. Ces deux associations étaient reliées par leurs projets, leurs réflexions et la circulation de plusieurs chercheurs.

    16 Ce centre a été fondé en 1958 par un collectif inspiré par le mouvement lyonnais « Économie et humanisme » qui envisageait les sciences sociales comme un moyen de changement social.

    17 Le sujet de thèse d’Olivier Ocquidant concerne « L’urbanité d’une ville-faubourg. Étude ethnographique de l’expérience urbaine. L’exemple de Saint-Etienne ».

    18 Pour une relecture des marges urbaines, voir notamment : E. Martin, H. Marchal et J.-M. Stébé (dir.), 2020.

    19 Voir notamment G. Sueur, 1971 ; M. Gillet, 1975 ; D. Paris, 1993.

    20 Degeyter, 2017.

    21 D. Mons, 2008.

    22 Voir notamment : M. Gravari-Barbas, 2004 ; S. Gravereau, 2008 ; L. Andres et B. Grésillon, 2011 ; F. Raffin, 2007 ; L. Roulleau-Berger, 1996 ; E. Vivant et E. Charmes, 2008.

    23 M. Gravari-Barbas, 2004.

    24 M. Rousseau, 2013.

    25 P. Marx, 2012, p. 94-102.

    Auteur

    • Sophie Gravereau

      Maîtresse de conférences en aménagement du territoire, urbanisme et sociologie, université du Littoral-Côte d’Opale (ULCO), trésorière d’AnthropoVilles depuis 2018

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    1 C. Pétonnet, 1973.

    2 J. Gutwirth et C. Pétonnet, 1987.

    3 Henri Lefebvre, dans Le droit à la ville (1968) fait de la centralité, de tout type de centralité l’essence de la ville. Il la définit comme espace de simultanéité, rassemblement, rencontre, à la fois réel et virtuel, de tout ce qui se trouve dans la ville. Le centre condense en un espace restreint les mémoires et les temps présents et tournés vers l’avenir de la ville. Raymond Ledrut dans L’espace en question (1976) propose le couple centre/noncentre, intériorité/extériorité comme constitutif de l’espace social.

    4 E. Martin, H. Marchal et J.-M. Stébé (dir.), 2020.

    5 F. Barbe, 2016.

    6 F. Bouillon, 2009.

    7 C. Giraud, 2014.

    8 M. Saidi Shahrouz, 2012 et B. Hourcade, 2004.

    9 S. Corbillé, 2007, p. 353-360 et M. Chabrol, A. Collet, M. Giroud, L. Launay, M. Rousseau, H. Ter Minassian (dir.), 2016.

    10 J. Hoock et B. Lepetit, 1987.

    11 L’équipe de recherches en anthropologie urbaine et industrielle de l’EHESS (EURAUI), dirigée par Gérard Althabe, est fondée en 1979 et le Laboratoire d’anthropologie urbaine du CNRS (LAU) est créé par Colette Pétonnet et Jacques Gutwirth en 1980.

    12 M. Pinçon et M. Pinçon-Charlot, 2008 ; J.-Y. Authier, 2010 ; P. Masson, 2013 ; M. Peraldi, C. Duport et M. Samson, 2017.

    13 J. Métral (dir.), 1997.

    14 Texte de présentation de la journée d’études qui se déroula les 14 et 15 juin 2019.

    15 L’ARIESE a été fondée en 1982 à Lyon par Isaac Joseph. Créé par Felix Guattari, le CERFI, dans lequel Michel Foucault et Gilles Deleuze ont joué un rôle important, a fonctionné de 1967 à 1987 comme un centre de recherche autogéré. Ces deux associations étaient reliées par leurs projets, leurs réflexions et la circulation de plusieurs chercheurs.

    16 Ce centre a été fondé en 1958 par un collectif inspiré par le mouvement lyonnais « Économie et humanisme » qui envisageait les sciences sociales comme un moyen de changement social.

    17 Le sujet de thèse d’Olivier Ocquidant concerne « L’urbanité d’une ville-faubourg. Étude ethnographique de l’expérience urbaine. L’exemple de Saint-Etienne ».

    18 Pour une relecture des marges urbaines, voir notamment : E. Martin, H. Marchal et J.-M. Stébé (dir.), 2020.

    19 Voir notamment G. Sueur, 1971 ; M. Gillet, 1975 ; D. Paris, 1993.

    20 Degeyter, 2017.

    21 D. Mons, 2008.

    22 Voir notamment : M. Gravari-Barbas, 2004 ; S. Gravereau, 2008 ; L. Andres et B. Grésillon, 2011 ; F. Raffin, 2007 ; L. Roulleau-Berger, 1996 ; E. Vivant et E. Charmes, 2008.

    23 M. Gravari-Barbas, 2004.

    24 M. Rousseau, 2013.

    25 P. Marx, 2012, p. 94-102.

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    Gravereau, S. (2024). De l’ombre à la lumière : la marginalité ambiguë des périphéries urbaines. In N. Adell, S. Chevalier, & A. Raulin (éds.), Anthropologie contemporaine : de l’éloignement au décentrement. Paris: Éditions du Comité des travaux historiques et scientifiques. https://doi.org/10.4000/books.cths.18418
    Gravereau, Sophie. « De l’ombre à la lumière : la marginalité ambiguë des périphéries urbaines ». In Anthropologie contemporaine : de l’éloignement au décentrement, édité par Nicolas Adell, Sophie Chevalier, et Anne Raulin. Paris: Éditions du Comité des travaux historiques et scientifiques, 2024. doi:10.4000/books.cths.18418.
    Gravereau, Sophie. « De l’ombre à la lumière : la marginalité ambiguë des périphéries urbaines ». Anthropologie contemporaine : de l’éloignement au décentrement, édité par Nicolas Adell et al., Éditions du Comité des travaux historiques et scientifiques, 2024, https://doi.org/10.4000/books.cths.18418.

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    Adell, N., Chevalier, S., & Raulin, A. (éds.). (2024). Anthropologie contemporaine : de l’éloignement au décentrement. Paris: Éditions du Comité des travaux historiques et scientifiques. https://doi.org/10.4000/books.cths.18363
    Adell, Nicolas, Sophie Chevalier, et Anne Raulin, éd. Anthropologie contemporaine : de l’éloignement au décentrement. Paris: Éditions du Comité des travaux historiques et scientifiques, 2024. doi:10.4000/books.cths.18363.
    Adell, Nicolas, et al., éditeurs. Anthropologie contemporaine : de l’éloignement au décentrement. Éditions du Comité des travaux historiques et scientifiques, 2024, https://doi.org/10.4000/books.cths.18363.
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