Introduction
Remerciements
Nous remercions vivement Elizabeth Denton pour sa collaboration à l’organisation de cette session.
Texte intégral
1Particulièrement dynamique depuis plusieurs décennies, l’histoire des effets de la Révolution française sur les bibliothèques et les collections d’Ancien Régime a déjà produit des études permettant de mieux connaître les modalités institutionnelles, matérielles et sociales de la constitution des grands dépôts, musées et collections nationales1. La redistribution d’ampleur des objets, œuvres et livres qui caractérise le moment 1789-1815 provoque une vaste réorganisation du champ culturel, scientifique et artistique, bouleversant les frontières des différents savoirs. Elle nourrit encore une ambitieuse politique de domination, ouverte par la République et poursuivie sous l’Empire, à l’échelle de l’Europe. Passant progressivement de l’étude des confiscations nationales (ecclésiastiques à partir de 1789, nobiliaires et royales en 1792 puis académiques en 1793) à celle des spoliations menées dans les territoires conquis par la République à partir de l’été 1794, ces différents travaux, classiques, permettent désormais de mieux saisir le rôle joué par les circulations (imposées) des livres, œuvres d’art et objets scientifiques dans les rapports de force créés au sein de la Grande Nation et de rendre compte de l’émergence de Paris comme la nouvelle capitale de la civilisation européenne2. Comme le montre Maria Pia Donato, cette ambition justifie, aux côtés d’intérêts plus pragmatiques, la volonté de Napoléon Bonaparte d’organiser de manière systématique la confiscation des archives des États conquis (à Rome comme à Vienne) afin de faire de l’hôtel de Soubise, le centre des archives de l’Europe. L’ambition est affichée, mais il s’avère finalement difficile d’organiser ces archives et Pierre Daunou, qui en a la charge, ne parvient pas à faire coexister de manière cohérente les différents enjeux (administratifs, scientifiques ou politiques) qui se cristallisent sur ces collections de papier. Si les dynamiques d’ensemble et les logiques spécifiques aux grandes institutions parisiennes (Louvre, Muséum national d’histoire naturelle ou Bibliothèque nationale) sont désormais bien connues, il n’en reste pas moins que ce terrain de recherche reste encore fertile, justifiant ainsi les études réunies dans ce volume.
2La constitution progressive de vastes dépôts où viennent se concentrer les livres, objets et œuvres transforme la géographie du Paris savant de l’Ancien Régime. Leur gestion oblige la mise en œuvre de pratiques particulières allant des opérations d’écriture (inventaires) aux techniques de conservation mobilisant un personnel important qui découvre des opportunités nouvelles de carrière ou de reconversion. Certains peuvent même y trouver les possibilités d’un retour en grâce. Le 15 brumaire an III (5 novembre 1794), l’abbé Grégoire, président par intérim de la Commission temporaire des arts, envoie une lettre aux membres du Comité de salut public pour demander le retour d’Antoine-Isaac Silvestre de Sacy à Paris :
« la Commission temporaire des arts, d’après le rapport fait par la section des dépôts littéraires, du besoin qu’elle a des connaissances du citoyen Silvestre Sacy dans les langues orientales, arrête que ledit citoyen demeurant depuis environ quinze mois à la campagne sera appelé à Paris pour y être employé aux travaux de la section des dépôts littéraires3. »
3Mais, au-delà des personnalités connues, ces opérations de gestion et d’administration des collections offrent encore des opportunités de carrière à certains acteurs qui mobilisent des savoirs spécifiques. Laurence Lippi montre, dans ce volume, qu’autour d’André Thouin, jardinier en chef du Jardin du Roi et pièce maîtresse de la gestion des collections naturalistes à partir de 17904, gravite une foule de « petites mains », aides-jardiniers, salariés par le Jardin puis par le Muséum national d’histoire naturelle à partir de 1793. Sans forcément avoir laissé de nombreuses traces dans les archives, ces derniers ont joué un rôle majeur dans les opérations de collecte. Thouin organise ce réseau de « rabatteurs », attentif à ce que chaque grande expédition maritime organisée à partir de 1790 soit accompagnée par l’un des aides-naturalistes avec lesquels il collabore. Certains, comme Félix Lahaye avec l’expédition d’Entrecasteaux ou Anselme Riedlé avec la seconde expédition du capitaine Baudin, contribuent ainsi à enrichir les collections de plantes qui servent, en particulier, comme matériaux pédagogiques aux professeurs. Ces opérations de collecte, de tri et de gestion mobilisent des personnels aux profils souvent hétérogènes.
4À l’instar d’un Antoine-Alexandre Barbier qui administre la bibliothèque du séminaire de Saint-Firmin (Paris) avant de rejoindre la section « Bibliographie » de la Commission temporaire des arts en 17955, Jean-François Massol, ancien chanoine, syndic du chapitre cathédral d’Albi, se voit confier la gestion de la bibliothèque de la nouvelle école centrale. Jocelyne Deschaux montre ainsi comme ce prêtre constitutionnel s’impose comme un nouveau spécialiste appelé à jouer un rôle essentiel dans les opérations de tri et de sélection des nombreux ouvrages issus des différentes bibliothèques ecclésiastiques de la province (des Dominicains, des Capucins, du chapitre cathédral). Loin de se contenter de collecter les ouvrages, Massol semble jouer un rôle actif dans l’organisation scientifique d’une bibliothèque, ouverte au public en 1797 et appelée à devenir un outil privilégié de l’entreprise pédagogique menée par les professeurs de l’école centrale : élaborant un système de classification originale, il entend ainsi lier l’ordre des livres à l’ordre des savoirs. Pour ce faire, il n’hésite pas à compléter les collections en achetant ou en échangeant des ouvrages grâce aux relations qu’il entretient avec un vaste réseau d’imprimeurs, libraires ou lettrés albigeois. Contraint par des finances réduites, il n’hésite pas à vendre certains ouvrages ou manuscrits pour en acheter d’autres, liant ainsi son activité de bibliothécaire à celle d’expert bibliophile. Si des impulsions venues de Paris tendent à uniformiser le travail d’inventaire et de classification6, les logiques et dynamiques locales restent ainsi importantes. Rappelons, revenant encore à Barbier, que ce dernier se construit un vaste réseau de correspondants au sein desquels figurent en grand nombre de nombreux libraires de Paris, des départements et d’Europe. Barbier construit sa position centrale sur la dynamique de circulation des livres en servant d’intermédiaire entre les membres des administrations et des institutions scientifiques, d’un côté, et les professionnels du livre, de l’autre. Cette porosité entre les professionnels et les nouveaux personnels chargés de la gestion des dépôts, musées et bibliothèques semble confirmée par les autres études réunies dans ce volume.
5Analysant la trajectoire du marchand d’art Jean-Baptiste-Pierre Lebrun, Sarah Bakkali rappelle le rôle joué par les professionnels du marché de l’art dans la constitution et l’administration des collections nationales. Issu d’une dynastie de peintres bien implantés dans les circuits du marché des amateurs d’art du Paris des Lumières, marié depuis 1776 à Élisabeth-Louise Vigée, Lebrun s’impose, avant la Révolution, comme l’un des plus importants marchands de tableaux. Situé rue de Cléry, son hôtel particulier, l’hôtel Lubert, devient même l’une des salles d’exposition et de vente les plus prisées. À partir de 1790, les autorités n’hésitent pas à se tourner vers lui afin d’expertiser les œuvres et les tableaux confisqués : progressivement, alors que son épouse émigre pour fuir la Révolution, Lebrun s’impose comme un acteur incontournable des opérations de vente ou d’échanges qui rythment la gestion des nouvelles collections nationales, brouillant ainsi les frontières entre intérêts privés et intérêts publics. Intermédiaire entre l’administration et ses confrères marchands d’art, il n’en remplit pas moins ses missions au sein de la Commission temporaire des arts à partir de 1793 où il réalise, selon un rapport de juin 1794, un important travail d’inventaire :
« Il résulte que comme membre de la Commission des arts, il a remis 50 inventaires et 12 rapports. Que comme adjoint à la commission temporaire des arts, il a remis depuis le 20 germinal jusqu’au 30 messidor, 54 inventaires montant à 15 476 art. et cinq rapports. Le total des pièces remises par le C. Le Brun, monte à 1217[…] »
6De son côté, Vincent Guillaume, étudiant le rôle et les activités des membres de la section de physique de la Commission temporaire des arts entre 1793 et 1795, souligne encore le rôle joué par des professionnels issus des métiers parisiens : la section de physique se compose du démonstrateur Jacques Charles, membre de l’Académie des sciences, et de trois artistes, deux fabricants d’instruments (Fortin et Lenoir) et de l’horloger Janvier. Ces artistes jouent un rôle essentiel dans la création et la gestion du dépôt national d’instruments scientifiques dans l’hôtel de Nesle, le 28 septembre 1793, et du dépôt national de physique, rue de l’Université dans la maison du duc d’Aiguillon, le 26 juin 1794. Cette association entre des personnels issus du monde académique et professionnel témoigne encore de la volonté des autorités, sous le gouvernement révolutionnaire, de casser la distinction entre savants et artistes, une distinction qui sera pourtant rétablie sous la République du Directoire.
7Sur le plan local, les autorités publiques jouent souvent un rôle d’impulsion dans l’organisation des collections. C’est ce que montre Elisabeth Denton dans l’étude qu’elle propose sur les origines de la bibliothèque de l’École de médecine de Montpellier, créée en décembre 1794. Commissaire du gouvernement, Gabriel Prunelle joue ici un rôle fondamental dans la collecte des ouvrages (issus de l’ancienne Société royale des sciences de Montpellier, du Conservatoire d’anatomie et du Jardin des plantes). Soutenu par Jean-Antoine Chaptal, professeur à l’École, Prunelle (médecin militaire qui fut élève de ce dernier), comme Massol à Albi, mobilise un vaste réseau de libraires et d’érudits de toute la France et même de l’Europe : alors qu’il s’installe à Montpellier en 1807 (il devient professeur de médecine légale à l’École), il se conduit en véritable missionnaire bibliophile, multipliant de nombreux déplacements pour compléter des collections nécessaires à l’enseignement médical. Là encore, s’il est chargé officiellement de cette mission de collecte (ses frais de transport sont en partie pris en charge par le ministère de l’Intérieur), il utilise ses relations et ses propres finances pour assurer la réussite de son entreprise. Écrire l’histoire des acteurs, des institutions et des opérations qui ont été au cœur de la constitution de ces collections n’est pas sans résonance avec des enjeux contemporains. C’est en tout cas ce que rappelle encore Elizabeth Denton actuellement en charge de la bibliothèque de l’université de médecine de Montpellier. Son travail de recherche sur les origines de cette bibliothèque permet, au moment où la bibliothèque du xxie siècle est en plein réaménagement, d’accompagner la nouvelle gestion et organisation des fonds documentaires. À une échelle différente, Maria Pia Donato rappelle la nécessité de connaître non seulement les modalités de confiscation des archives, mais aussi celles de leur retour après 1815 pour comprendre certaines lacunes ou anomalies d’organisation et de classification des archives contemporaines. Couteux financièrement, ce retour des archives dans leurs dépôts d’origine, après plusieurs années, pose problème – car il faut les « laver » de l’empreinte laissée par les Français en les ré-agençant à travers de nouvelles classifications8 – et alimente des conflits d’appropriation. À l’heure où se multiplient les débats sur les possibles restitutions d’objets ou d’œuvres confisqués par la France tout au long de son histoire coloniale9, les études réunies dans ce volume se justifient d’autant plus.
Bibliographie
Des DOI sont automatiquement ajoutés aux références bibliographiques par Bilbo, l’outil d’annotation bibliographique d’OpenEdition. Ces références bibliographiques peuvent être téléchargées dans les formats APA, Chicago et MLA.
Format
Avilès Flores Pablo, « La construction de l’idée de patrimoine collectif : des collections privées aux nationalisations révolutionnaires », EHESS, François Hartog (dir.), 2015.
Donato Maria Pia, Les archives du monde. Quand Napoléon confisquait l’histoire, Paris, PUF, 2020.
Étienne Noémie, La restauration des peintures à Paris, 1750-1815 : pratiques et discours sur la matérialité des œuvres d’art, Rennes, PUR, 2012.
Lacour Pierre-Yves, La République naturaliste. Collections d’histoire naturelle et Révolution française (1789-1804), Paris, Musée national d’histoire naturelle, 2014.
10.4000/books.mnhn.5319 :Poulot Dominique, Musées, nation, patrimoine 1789-1815, Paris, Gallimard, 1997.
Robin Cécile, « La bibliographie, de la science du bibliographe à l’outil administratif. Naissance d’une science officielle sous la Révolution et l’Empire », Annales historiques de la Révolution française, 380/2, 2015, p. 101-123.
10.4000/ahrf.13508 :Robin Cécile, Au purgatoire des utilités. Les dépôts littéraires parisiens (an II-1815), thèse d’histoire, D. Margairaz (dir.), éd. numérique, Université de Paris, 2013.
[URL : https://ecm.univ-paris1.fr/nuxeo/site/esupversions/6317563e-7210-49b5-9775-8f0b5f6d7328]
Savoy Bénédicte, Patrimoine annexé. Les biens culturels saisis par la France en Allemagne autour de 1800, (2 vol.), Paris, Éditions de la maison des sciences de l’homme], 2003.
Sarr Felwine, Savoy Bénédicte, Rapport sur la restitution du patrimoine culturel africain. Vers une nouvelle éthique relationnelle, éd. numérique, Paris 2018.
[URL : http://restitutionreport2018.com]
Van Strien-Chardonneau Madeleine, « André Thouin (1747-1824), un commissaire de la République en voyage dans les Provinces-Unies (1794-1795) », dans Pierre Serna (dir.), La République en voyage, 1770-1830, Rennes, PUR, 2013, p. 299-310.
Vicq d’Azyr Félix, Instruction sur la manière d’inventorier et de conserver, dans toute l’étendue de la République, tous les objets qui peuvent servir aux arts, aux sciences, et à l’enseignement, proposée par la Commission temporaire des arts, et adoptée par le Comité d’instruction publique de la Convention nationale, Paris, ventôse an II.
Notes de bas de page
1 D. Poulot, Musées, nation, patrimoine 1789-1815 ; voir encore la thèse, peu exploitée, de P. Avilès Flores, « La construction de l’idée de patrimoine collectif : des collections privées aux nationalisations révolutionnaires ».
2 B. Savoy, Patrimoine annexé. Les biens culturels saisis par la France en Allemagne autour de 1800 ; C. Robin, Au purgatoire des utilités. Les dépôts littéraires parisiens (an II-1815) ; P.-Y. Lacour, La République naturaliste. Collections d’histoire naturelle et Révolution française (1789-1804) ; M.-P. Donato, Les archives du monde. Quand Napoléon confisquait l’histoire.
3 Arch. nat. de Pierrefitte, F/17/1051.
4 Voir, par exemple, M. Van Strien-Chardonneau, « André Thouin (1747-1824), un commissaire de la République en voyage dans les Provinces-Unies (1794-1795) », p. 299-310.
5 C. Robin, « La bibliographie, de la science du bibliographe à l’outil administratif. Naissance d’une science officielle sous la Révolution et l’Empire », p. 101-123.
6 Cf. par exemple, le mémoire rédigé par Félix Vicq d’Azyr, Instruction sur la manière d’inventorier […].
7 Arc. nat. de Pierrefitte, F/17/1238 d. 4. N. Étienne, La restauration des peintures à Paris, 1750-1815 : pratiques et discours sur la matérialité des œuvres d’art.
8 Sur ces opérations d’effacement de l’empreinte française sur les tableaux, cf. N. Étienne, La restauration des peintures à Paris, 1750-1815 : pratiques et discours sur la matérialité des œuvres d’art.
9 F. Sarr, B. Savoy, Rapport sur la restitution du patrimoine culturel africain. Vers une nouvelle éthique relationnelle.
Auteurs
-
Patrice Bret
Chercheur honoraire au Centre Alexandre Koyré (UMR 8560, EHESS/CNRS/MNHN)
-
Jean-Luc Chappey
Professeur des universités, université Paris I – Panthéon-Sorbonne, Institut d’histoire moderne et contemporaine
Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
Signes et communication dans les civilisations de la parole
Olivier Buchsenschutz, Christian Jeunesse, Claude Mordant et al. (dir.)
2016
