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    Éditions du Comité des travaux historiques et scientifiques
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    Plan

    Plan détaillé Texte intégral Les profils Instagram des fans : en tension vers l’actualisation de sensations et l’accomplissement de soi « Me retrouver un peu » : de la présence diffuse de l’artiste à la présentification de soi via Dolcenera La réactualisation de la présence de Dolcenera et du « vrai soi » à travers les interactions sur les plateformes et la vision des performances Se sentir exister et développer son propre potentiel, via l’analogie Bibliographie Notes de bas de page Auteur

    Pratiques artistiques et culturelles : jeux du réel et du virtuel entre plausible et incroyable

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Fans de musique : l’intensification de la présence virtuelle de l’artiste pour l’accomplissement et la préservation de soi

    Elena Nesti

    Résumé

    En prenant appui sur des moments émotionnellement très intenses, les fans d’une chanteuse pop intensifient la présence médiatisée, virtuelle et diffusée de l’artiste en l’utilisant comme soutien à leurs quotidiens. J’analyse comment le passage du mode d’existence virtuel au mode d’existence concret, à travers des actualisations rituelles au cours des interactions médiatiques, et grâce à la vitalisation de l’inanimé permise par la musique, concerne aussi bien l’artiste que chaque fan par analogie. Pendant des moments de réception où des impressions seront plus réelles que la réalité, il s’agit pour les fans d’éprouver et de faire apparaître un « vrai-soi » au gradient d’existence plus intense que dans le quotidien, qui sera accompli virtuellement dans l’expérience, mais protégé et dissimulé par une identité médiatique qu’ils construiront, par contraste avec cette expérience de plénitude, en la moulant sur celle de leur artiste préférée.

    Texte intégral Bibliographie Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    1À la suite de l’essor des plateformes web, que les célébrités utilisent souvent en première personne pour assurer leur communication, la relation des artistes avec les fans a acquis une double dimension. D’un côté, les fans peuvent compter sur des temps très limités, presque instantanés, au cours d’événements en direct (concerts, signature des copies, plateaux télévisés) durant lesquels ils peuvent avoir de courtes, mais émotionnellement très intenses interactions avec leur icône, souvent dans des situations d’hyper-proximité corporelle avec elle (selfie, bises, étreintes). De l’autre, leur quotidien est caractérisé par un engagement dans l’interaction autour des contenus publiés sur les plateformes Instagram et Twitter, où les comptes sont gérés à la première personne. C’est le cas pour Dolcenera, auteur-compositeur-interprète italienne. Ses chansons, les vidéos de ses performances sont autant de matériaux sur lesquels les fans peuvent s’appuyer et qui ont en commun l’élément-musique : comment les fans arrivent-ils à faire passer la musique de son état dit « inconsistant », « immatériel » à celui plus tangible d’une présence de l’artiste à leur côté ? Ces deux modalités d’interactions avec l’icône, rencontres réelles et virtuelles, s’entrecroisent. À partir du cas d’étude de Dolcenera et de ses fans, rassemblés dans le Noirfansclub, nous verrons comment les fans intègrent l’artiste à leur quotidien pour en faire un soutien efficace dans les moments de découragement qu’ils traversent.

    Les profils Instagram des fans : en tension vers l’actualisation de sensations et l’accomplissement de soi

    2Dolcenera – nom de scène d’Emanuela Trane –, est bien connue par le grand public italien depuis 2003 pour ses productions au travers des genres musicaux, du pop-rock à l’électronique, en passant par l’electronic dance music (EDM), toujours avec des influences blues. Son plus grand succès médiatique correspond à deux moments où elle a participé à des télé-crochets musicaux : Music Farm (2005) et The Voice of Italy (2016) en tant que coach. Le Noirfansclub est composé d’environ cent cinquante personnes d’âges très variés, réparties sur tout le territoire italien et présentes sur toutes les plateformes des réseaux sociaux : Facebook, Instagram, Twitter. Le mot Noir ne fait aucunement référence à la couleur de la peau, il s’agit simplement d’une citation d’un vers de la chanson de Dolcenera, Siamo Tutti Là Fuori1. Toutes ont en commun leur passion pour Dolcenera, un attachement affectif à la personne au-delà de la chanteuse et partagent des conditions personnelles de non-accomplissement, non-aboutissement, anxiété, doute, fragilité, liées à la non-révélation de l’homosexualité pour certains, à l’adolescence pour d’autres, à la mobilité géographique et sociale pour la plupart d’entre eux. Leurs profils Instagram cristallisent ce qu’ils aspirent à être, et constituent un espace où ils ne cachent pas des références à leur homosexualité éventuelle. En dehors de la communication sur ces plateformes, ils peuvent aussi activer cet aspect identitaire dans des contextes spécifiques et « sûrs », quand entourés par la communauté Noir, ils partageront une condition de non-jugement réciproque. Au centre des discours des Noir et de Dolcenera est revendiquée une authenticité qui présume l’existence d’un « vrai-soi », d’une identité qui reste cachée et qui émergerait dans des moments précis, limités, de façon instantanée. L’intérêt de prendre en compte l’articulation virtuel-réel est de comprendre comment les fans rendent ce qui est authentique, réel, comme tel, donc comment ils s’y prennent pour actualiser des sensations et des impressions de réel à partir d’interactions virtuelles et de souvenirs, et quels choix ils opèrent.

    3Leurs interactions avec Dolcenera et les autres fans se font à travers leurs profils Instagram qui condensent leurs potentiels (un fan peut par exemple être un artiste potentiel, un influenceur potentiel)2 : la plupart voudraient jouer un autre rôle, se réaliser, comme leur artiste préférée, dont le succès est indice de réalisation. Au cours des interactions avec Dolcenera, ils écrivent et publient depuis leurs comptes Instagram et y engagent ce que je vais appeler des formes virtuelles non accomplies ou en voie d’accomplissement de leur propre identité à travers des profils qui mettent en scène ce qu’ils voudraient être.

    « Me retrouver un peu » : de la présence diffuse de l’artiste à la présentification de soi via Dolcenera

    4Au quotidien, Dolcenera est toujours potentiellement joignable : ses chansons sont accessibles en streaming et sauvegardées dans les portables des fans, tout comme ses photos et vidéos, disponibles en ligne sous le hashtag #dolcenera sur toutes les plateformes (Instagram, Facebook, Twitter), sur ses comptes et dans les médias internet. De plus, une atmosphère de possibilité, rendue telle par le fait que « Dolcenera peut publier à tout moment », s’instaure avec les fans. Chaque événement communicationnel (publication, notification d’un like reçu de sa part sur son propre post ou commentaire) revivifie le lien entre Dolcenera et ses fans, et intervient précisément comme l’actualisation d’une possibilité, qui implique la virtualisation des autres – par exemple, une non-réponse –, si, via la publication des contenus sur son compte @manuDolcenera ou via l’interaction avec un fan ou encore via l’écoute musicale et la vision des vidéos, l’actualisation répétée donne une impression de présence diffuse et constante3. Bianca, 18 ans, fan de Dolcenera depuis 3 ans, affirme :

    « J’écoute sa musique [celle de Dolcenera] quand j’ai besoin de me retrouver un peu, de comprendre ce que je veux de moi-même4. »

    5L’expérience que De Souriau nomme « l’appel de l’œuvre » peut nous aider à comprendre l’analogie entre l’action artistique de la réalisation d’une œuvre, le moment où l’on a envie d’écouter une chanson qui nous appelle et le moment de l’écoute où l’on se sent concernés par celle-ci et où l’on se l’approprie.

    « Cet appel s’adresse si instamment à chacun de nous, dès qu’il se sent à l’intersection de deux modes d’existence, dès qu’il sent en les vivant – et c’est sa vie même – cette oscillation, cet équilibre instable, ce tremblement pathétique de toute réalité entre des forces qui la soutiennent en deçà et une transparence en sublimité qui se dessine au-delà5. »

    6L’expérience de la création (y compris la performance d’une chanson, car celle-ci est recréée à chaque interprétation) est faite d’une suite d’accomplissements successifs, d’ajustements à partir de cette tension entre les deux modes d’existence décrite par De Souriau. L’artiste sait bien que parmi les accomplissements artistiques, il y en a un qui serait plus vrai, plus authentique qu’un autre6. À travers le discours qu’elle tient, Dolcenera se représente comme toujours étant à la recherche de cette voix plus vraie et plus à l’écoute de l’œuvre qui appelle sa créatrice, sans que l’œuvre puisse se donner à elle-même le droit fil de sa destinée existentielle7. De la même façon pour elle-même, elle fait des efforts d’être fidèle à la « forme essentielle de soi-même », qu’elle appelle son âme ou son être, et qu’elle assume comme structure et comme fondement de sa personne8. Pour Bianca et les Noir, Dolcenera et sa musique sont plus qu’une consolation ou un élément de réassurance ou de différenciation, elles sont une manière d’exister.

    7Le passage du virtuel au réel se vérifie à chaque fois que les fans entrent en contact avec leur « vrai soi » (« me retrouver un peu » dans le témoignage cité ci-dessus) en passant par un contenu qui concerne Dolcenera. Regarder la vidéo de l’une de ses performances ne suffit pas pour éprouver une émotion intense, il faut le faire avec une qualité d’attention particulière, laquelle, comme l’écrit Antoine Hennion, est propre aux amateurs envers leurs objets de passion9. Pour faire surgir la présence virtuelle de Dolcenera, c’est-à-dire l’actualiser dans le moment présent, les fans vont devoir accomplir des actions. Reste donc à considérer comment les fans procèdent pour faire advenir la présence de l’artiste et des autres fans dans leur quotidien sur le plan pratique.

    La réactualisation de la présence de Dolcenera et du « vrai soi » à travers les interactions sur les plateformes et la vision des performances

    8Federica10, 31 ans, fan de Dolcenera depuis 10 ans, raconte avoir simulé une interaction imaginaire avec Dolcenera, pendant qu’elle était au travail, distraite, plongée dans ses pensées. Elle pliait des t-shirts et accomplissait un geste routinier en imaginant que Dolcenera était en train de la regarder. Sa présence virtuelle, actualisée grâce aux détails tirés de sa connaissance de l’artiste, lui a alors permis de penser et de vivre ce que Dolcenera lui aurait dit, la façon dont elle se serait comportée en entrant dans le magasin où Federica travaille. Même si l’interaction n’a pas lieu avec Dolcenera en chair et en os, sa présence virtuelle aide Federica à simuler la manière dont elle voudrait apparaître aux yeux de son icône.

    9D’autres actions accomplies en solitaire par les fans dans leur quotidien leur permettent – comme le dirait Latour en faisant référence aux manières dont un être explore d’autres êtres pour exister –, de « s’altérer »11 avec succès, grâce à des interactions concrètes. Premièrement, les fans peuvent activer leur réseau Noirfanclub via les plateformes et les messageries instantanées, surtout WhatsApp. Ce réseau est toujours disponible, presque toujours en ligne et constitue un relai sûr qui réagit à chaque tentative d’obtenir une réponse. Deuxièmement, les fans peuvent créer un post, une story, éditer des photos et vidéos en « taguant » Dolcenera, puis attendre son « j’aime » en retour. Les notifications de toutes ses réponses seront ensuite enregistrées en tant que copie d’écran comme autant de preuves que Dolcenera existe et que leur relation artiste-fan est réelle. Pour les fans, n’importe quel contenu validé par l’artiste deviendra ainsi l’indice qu’elle comprend leur vie intime : Dolcenera saisit qui ils sont réellement, leur vocation, leur « vraie » personnalité. Si les commentaires écrits par un Noir sur Instagram se détachent du style que cette même personne adopte dans sa communication publique sur son propre profil, l’éventuelle réponse de Dolcenera valide aussi l’écart entre l’identité médiatique du fan et le « vrai soi », qui sera donc activé toujours davantage au cours des interactions avec elle. Par exemple Bianca, qui dans son profil affiche le sourire et le bonheur constant, se livre à Dolcenera dans un commentaire à une de ses publications en mentionnant le fait qu’elle est constamment déprimée. Ou encore Ludovica laisse des questions qui lui viennent de ses études en ingénierie, qui ne font pas l’objet de sa communication sur son profil. Les Noir actualisent une possibilité dans la multiplicité, et ils testent et réactualisent continuellement cette possibilité grâce aux interactions avec Dolcenera. A contrario, l’absence de retour, de like ou de réponse de sa part, sollicités en la taguant dans les contenus qu’ils ont publiés, persuadés qu’elle les verra elle-même, sera signifiante en tant que non-validation du contenu, d’une prise de distance par rapport à ce qu’il révèle de la manière d’être du fan en question. Ce qui a rencontré son approbation, ou ce qui n’a pas été validé, viendra nourrir leur identité dans les interactions futures. Dans ce sens, l’identité médiatique du fan contient et protège le « vrai soi », dont l’authenticité est décidée en partie par Dolcenera, sur la base des impressions qu’elle aura produites lors du contact direct, en chair et os.

    10Pendant l’écoute ou le visionnage en solitaire d’une performance de Dolcenera, le fan active une qualité d’attention particulière qui lui permet de ressentir le mouvement de l’artiste. En s’efforçant de faire résonner le mouvement de la performeuse dans leurs propres corps, c’est-à-dire en empathie kinesthésique avec Dolcenera, les fans peuvent ainsi essayer d’éprouver les mêmes sensations que le corps de l’artiste sur scène. En effet, le mouvement de la performeuse peut être ressenti par l’auditeur même en absence de tout stimulus visuel, grâce au stimulus sonore, comme l’ont démontré Rizzolatti et Sinigallia dans leurs recherches sur l’empathie12. Dans le cas du contact visuel qu’ils établissent dans la tentative de ressentir le mouvement du corps de Dolcenera, après avoir cherché à l’expérimenter moi-même, je fais l’hypothèse que les fans activent le regard haptique, c’est-à-dire une modalité de regard qui engage la vision centrale et concentre la perception plutôt sur la forme de l’objet regardé13 et qui leur permet d’amplifier leurs propres sensations. De ce point de vue, le cas du corps et de l’image de Dolcenera est d’autant plus intéressant à considérer que l’artiste s’auto-représente souvent comme cyborg, corps augmenté, doté d’une corporéité très musclée qui défie les représentations normatives de féminin et masculin (fig. 1) et qui favorise en même temps l’identification de la part d’identités mouvantes, non conformes aux stéréotypes de genre.

    Fig. 1. - Dolcenera dans le booklet de son album Le Stelle Non Tremano – Supernovae (2016).

    Image

    Cliché Elena Nesti ©.

    11Or, la majorité des fans de Dolcenera n’accepte pas sa propre apparence. Bianca par exemple me dit être très malheureuse parce qu’elle voudrait être plus mince et en 2016-2017, quand elle a rejoint le Noir, elle a fait un régime très strict pour arriver à se plaire davantage. Rachele, Daria et Daiana, autrefois en important surpoids, contrôlent leur poids et leur régime en communiquant sur ce sujet non seulement en privé, mais aussi sur les réseaux sociaux. Gio, Carolina, Vita étaient aussi en fort surpoids à leurs débuts dans le Noir, et Amelia dit maintenant envier les bras musclés de Dolcenera et être en train de travailler afin d’avoir les mêmes. À cela s’ajoutent des désordres dans la coordination motrice qui sont observables chez plusieurs Noir lorsqu’ils marchent ou accomplissent des mouvements simples. Pour cette raison, quand ils recherchent activement des moments d’empathie kinesthésique avec ce corps performant en activant une attention particulière et leur regard haptique, comme je viens d’expliciter, ils ne font pas qu’actualiser la présence de Dolcenera, ils retrouvent aussi la sensation de leur propre corps, qu’ils vivent habituellement de façon détachée et maladroite. Le lien entre le sujet-fan et l’objet-artiste regardé se fait à travers la forme du corps de la performeuse et de ses mouvements, saisis de façon immédiate pendant la vision.

    12Dans la relation fan-artiste, caractérisée par une large chaîne de médiations (la communication à travers des profils construits sur les plateformes, le travail du manager et des intermédiaires, les médias mêmes), ce qui est identifié comme réel est ce qui possède la qualité d’être immédiat, sans médiation, saisissable de façon instantanée comme un tout cohérent. Eugenio Barba affirme que les techniques de la scène servent à in-former le corps, à l’animer de vie14. Cela ne concerne pas seulement la présence de la chanteuse, mais aussi le corps du fan lui-même. Nous savons en effet que les modifications de la posture et du sens musculaire d’un corps peuvent intervenir directement sur le tonus émotionnel (contractions toniques involontaires des muscles comme manifestations émotionnelles, donc en réaction à des émotions éprouvées) d’un deuxième corps en présence15. Dans ce cas de recherche active de sensations du corps performant, nous pourrions faire l’hypothèse que l’audience vise et imite sa tonicité pendant un temps bref. L’union avec les émotions de Dolcenera, observable lorsque les Noir sont pris dans cette expérience d’exploration, ne serait que le résultat d’une imitation qui se passe d’abord de façon involontaire via le corps.

    13En essayant d’analyser cela de façon plus ample et en appliquant la notion latourienne des modes d’existence, nous pourrions affirmer de façon heuristique qu’être ému signifie être plus présent, « exister un peu plus », en premier lieu à travers son corps. En ce sens, le sujet-fan semble représentatif d’une attitude et d’une réponse humaine face aux objets de passions et aux émotions. La permanence identitaire douloureuse caractérise le fond de la vie quotidienne des Noir, alors que ce qui se passe au moindre contact avec Dolcenera, même si ce n’est qu’une interaction via les plateformes (par exemple la réception d’un like, vision d’un nouveau contenu photo ou vidéo) est une réactualisation qui les rend heureux. L’approche de fans envers leurs objets de passion est à entendre comme une demande d’actualisation de leur propre présence (du fan) par des sujets en voie de réalisation. Pour le dire avec Latour, attirés par ce qu’ils ne sont pas et pour lesquels le fait de rester dans ce virtuel incertain comme leur statut identitaire est cause d’infélicité, tandis que l’actualisation est une condition de félicité16.

    14Pour cette raison, ils répondent à la fois activement et passivement à l’appel de l’œuvre, celui de la chanson qui demande à être écoutée à ce moment précis. À chaque actualisation, au fur et à mesure des interactions, le sujet acquerra une détermination formelle toujours nouvelle. Des actualisations réitérées sont autant d’incrémentations du gradient d’existence17 du sujet, c’est-à-dire de l’intensité de présence : au contact avec leurs objets de passion, donc au cours des actualisations, les fans se sentent exister un peu plus. Bianca met en mots ses expériences au contact avec son objet de passion comme une expérience d’élévation qui pourrait faire écho à des expériences de transcendance :

    « Elle m’enlève ce poids de la vie quotidienne, dans le sens que par les chansons, elle me transporte dans d’autres réalités. »

    15Dans son discours comme dans celui d’autres fans, ce passage du mode d’existence virtuel au mode d’existence concret18 que j’ai essayé de décrire jusqu’ici équivaut à la sensation de retrouver le sens du réel à travers l’élévation, la sensation d’un passage à un gradient d’existence plus haut.

    « Les pieds par terre, mais la tête qui flotte dans les nuages » – dit Bianca,
    « moi au piano je m’élève, je m’élève, je m’élève, parce qu’à un moment donné, le jeu de me surprendre grandit, grandit, grandit et à un moment donné on monte tous les deux, le piano et moi, je me vois carrément dans un courant ascensionnel » – dit Dolcenera19.

    16Aussi bien les Noir que Dolcenera utilisent souvent un vocabulaire relatif à l’élévation pour décrire ces expériences, qui renverraient à une sorte d’élévation spirituelle. Dans d’autres témoignages des Noir autour de moments précis des performances de Dolcenera, l’envol est associé aux notes aiguës, à la plénitude du son et encore à une intensité émotionnelle qui est ressentie au niveau corporel comme de la chaleur. Par l’analyse musicale, j’ai relevé que ces notes indiquées par les Noir sont marquées par une plus grande intensité sonore. À côté de celle-ci, l’intensité émotionnelle cristallise la façon d’être des Noir face aux performances de Dolcenera. La performance d’écoute et de dégustation est une incrémentation du gradient d’existence du passionné, aussi sa présence s’intensifie de façon directement proportionnelle à celle de Dolcenera.

    17Le lien entre les fans et l’artiste s’établit à travers les chansons : œuvres à faire, des quasi-objets, des êtres nécessaires à l’existence. Dans ce cas-là, il s’agit autant de l’existence de Dolcenera-artiste qui, sans les chansons, n’existerait pas en tant qu’identité artistique et médiatique, que de celle des fans qui sont attachés à ses chansons comme si elles garantissaient leur survie. Les chansons sont des formes potentiellement finies, accomplies et disponibles, mais qui n’existent, avec leur sonorité et le timbre de leur interprète, uniquement quand elles sont écoutées. Elles appellent à être accomplies dans l’expérience20. En tant que formes sonores en mouvement, ou, comme l’envisage Filippo Bonini Baraldi à propos des airs de musique, en tant qu’agents sociaux virtuels21, elles permettent aux fans d’actualiser une relation : avec Dolcenera, avec soi ou des proches que leur rappelle une chanson pendant des écoutes successives.

    Se sentir exister et développer son propre potentiel, via l’analogie

    18Les chansons de Dolcenera offrent ainsi à ses fans une vérité plus réelle que le réel, dans la mesure où c’est une vérité plus supportable et qu’elle est saisie de façon immédiate. Mais dans quelle mesure les chansons fonctionnent-elles comme des moyens servant à l’actualisation identitaire ? À ce point de l’argumentation, la pensée analogique permet de nous focaliser sur les rapports entre les objets au lieu de penser par catégories, par exemple en termes d’identification. Le lien entre les fans et les chansons se base sur l’analogie. L’artiste et son public se retrouvent dans l’expérience, pas seulement celle qui est racontée par la chanson, mais aussi celle de sa création. Le lien entre les fans et les chansons se base sur l’analogie, dans la mesure où les premiers sont des sujets potentiels, en devenir, en tension avec un idéal, un modèle. Dans le même temps, les chansons existent à la place de Dolcenera, comme si Dolcenera était là. L’analogie s’établit entre le mode d’existence virtuel des chansons dans leur forme potentielle et leur interprète : les chansons n’existent qu’en puissance, donc virtuellement, jusqu’à ce qu’elles soient effectivement jouées et, de la même manière, Dolcenera existe en puissance jusqu’à ce que la personne qui lui donne vie décide de l’incarner, de la performer, sans quoi, au quotidien elle n’est que Manu.

    19Il existe donc un lien d’analogie entre les modes d’existence de Manu-Dolcenera, les fans et les chansons. En somme, l’analogie se crée autour du processus de création et autour de cette chaîne de sujets-objets en tant que formes, entre le mode d’existence virtuel des chansons dans leur forme potentielle et leur interprète ou les fans, tout comme dans leurs modes d’existence concrets en tant que formes achevées d’objet et de sujet (la chanson en train d’être jouée, Dolcenera dans les moments de plénitude de ses performances d’une part et les fans en contact avec leurs émotions, leurs capacités et leurs aspirations). Quand, pendant les moments saillants de ses performances, le gradient d’existence de Dolcenera s’intensifie, celui des fans s’intensifie aussi, et cela grâce au glissement que les fans préparent à travers leur corps : pendant ces moments, le passage au mode d’existence concret hic et nunc concerne aussi bien Dolcenera que le sujet-fan.

    20À chaque réactualisation, le sujet-fan, artiste ou chanson va acquérir une nouvelle détermination formelle : après chaque performance, on observe un changement, une transformation. L’écoute en solitaire par exemple, conditionnée par la construction de la relation avec l’artiste, permet aux fans de « s’altérer »22. Chaque intensification du gradient d’existence de Dolcenera dans la performance amène à l’intensification de celui du fan, qui ressent effectivement l’émergence de Manu. Les fans entrent en contact avec ce qu’on pourrait décrire comme leur vrai soi. En passant par un contenu qui concerne Dolcenera, en entrant en relation avec elle, les Noir font le bilan avec eux-mêmes. Ils se sentent impliqués comme les créateurs de leur propre œuvre.

    21Comme Dolcenera pendant la création et la performance, les fans deviennent pour ainsi dire des développeurs de potentiels – de leur propre potentiel de sujets en voie de réalisation –, mais aussi de celui de leurs objets de passion. Par exemple, grâce à la relation avec Dolcenera, Bianca apprend et développe ses capacités en tant qu’influenceuse ou bien promotrice de produits diététiques à côté de ses études en médecine, ou encore d’autres Noir développent leur passion pour l’actualité du panorama de la musique pop italienne en rédigeant des critiques musicales. Tous s’engagent dans un travail de promotion auprès des médias lors de chaque sortie d’un nouveau titre de Dolcenera, en faisant donc exister la chanson dans l’attention du public. Loin d’être des récepteurs passifs, comme le dit John Fiske, ils sont engagés dans une activité de production, à partir de leur habilité à transformer une fantaisie intime, à l’actualiser de façon matérielle et potentiellement publique dans leur corps et à leurs images23.

     

    22À chaque expérience signifiante d’interaction et de production narrative, ils actualisent de nouvelles significations, et la suite d’actualisations aura pour effet la réalisation de soi. Les fans de musique sont des passionnés très habiles pour faire surgir de l’épaisseur des objets et du corps en mouvement vu sur écran, en leur donnant une vie dans leur propre quotidien. Les chansons – comme les téléphones portables sur lesquels ils reçoivent les notifications et regardent des vidéos – sont des objets qui matérialisent les détours par lesquels ils doivent eux-mêmes passer pour se sentir exister. Les chansons font renaître le sujet, le réactivent, l’interaction dans l’espace virtuel leur offrant des expériences intenses : ce qui compte est que l’interaction en présence et sur les plateformes puisse nourrir les actualisations, dans des allers-retours infinis, au cours d’une relation fan-artiste qui reste suspendue et virtuelle. Ces réactualisations successives sont nécessaires jusqu’à ce que Bianca et Federica, comme les autres fans, n’aient plus besoin de passer par l’analogie avec Dolcenera et ses chansons, ni du soutien de toute la communauté du Noirfansclub pour réaliser leurs aspirations et se montrer comme celles qu’elles veulent être. Ainsi, pour les fans, le lien d’analogie avec l’idole sert à se réaliser, en passant par des actualisations répétées de leur présence – via la présence diffuse de l’artiste dans leur quotidien et dans leur potentiel – via l’interaction renouvelée avec elle. Le fan connaît de rares moments de rencontre réelle, en chair et en os, en présence de son idole, mais l’interaction à travers les plateformes numériques lui permet de faire l’expérience de ce réel tant désiré, qui donne à chacun la possibilité de se réaliser en tant que personne.

    Bibliographie

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    Format

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    10.4324/9780203837177 :

    Hennion Antoine, La passion musicale : une sociologie de la médiation, Paris, Éd. Métailié, 2007.

    10.3917/meta.henni.2007.01 :

    Latour Bruno, Une enquête sur les modes d’existence, Paris, La Découverte, 2012. En ligne.
    [URL : http://modesofexistence.org/]

    Moujan Carola, « Optique-haptique, distraction et expérience spatiale », Entrelacs. Cinéma et Audiovisuel, éd. numérique, no 10, 2013.
    [URL : https://journals.openedition.org/entrelacs/522]

    10.4000/entrelacs.522 :

    Rizzolatti Giacomo, Sinigaglia Corrado, So quel che fai : il cervello che agisce ei neuroni specchio, Milano, R. Cortina ed., 2006.

    Notes de bas de page

    1 Siamo stelle noir, siamo voci in bar (Nous sommes des étoiles noires, nous sommes des voix dans un bar). Noir est en français dans le texte original pour la rime.

    2 Dans le souci de protéger les identités des interlocuteurs, je ne pourrais pas joindre de captures d’écran de leurs profils Instagram.

    3 F. Comunello, Networked sociability, p. 81. Selon Comunello, la répétition des événements communicatifs amène à une création d’une présence diffuse.

    4 Propos recueillis au cours d’un entretien formel directif réalisé en janvier 2018 dans le cadre de l’enquête ethnographique pour mon terrain de thèse.

    5 É. de Souriau, Du mode d’existence de l’œuvre à faire, p. 217.

    6 Ibid., p. 198.

    7 Ibid.

    8 Ibid., p. 207.

    9 A. Hennion, La passion musicale : une sociologie de la médiation.

    10 Federica est vendeuse dans un magasin de vêtements.

    11 B. Latour, Une enquête sur les modes d’existence.

    12 G. Rizzolatti, C. Sinigallia, So quel che fai : il cervello che agisce ei neuroni specchio, p. 183.

    13 C. Moujan, « Optique-haptique, distraction et expérience spatiale ».

    14 E. Barba, N. Savarese, L’énergie qui danse : l’art secret de l’acteur. Un dictionnaire d’anthropologie théâtrale, p. 8.

    15 M. Bernard, Le corps, p. 59.

    16 B. Latour, Une enquête sur les modes d’existence.

    17 Ibid.

    18 É. de Souriau, Du mode d’existence de l’œuvre à faire, p. 201.

    19 Tiré d’un entretien formel enregistré que j’ai pu réaliser avec Dolcenera.

    20 Ibid.

    21 F. Bonini Baraldi, Tsiganes, musique et empathie, p. 233.

    22 B. Latour, Une enquête sur les modes d’existence.

    23 J. Fiske, Understanding Popular Culture, p. 149.

    Auteur

    • Elena Nesti

      Docteur en anthropologie et sociologie des arts et de la culture, ED 267 Arts & Médias, Paris III – Sorbonne-Nouvelle, SPAE università di Torino, boursière de l’université franco-italienne, membre du CIRSDe

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    1 Siamo stelle noir, siamo voci in bar (Nous sommes des étoiles noires, nous sommes des voix dans un bar). Noir est en français dans le texte original pour la rime.

    2 Dans le souci de protéger les identités des interlocuteurs, je ne pourrais pas joindre de captures d’écran de leurs profils Instagram.

    3 F. Comunello, Networked sociability, p. 81. Selon Comunello, la répétition des événements communicatifs amène à une création d’une présence diffuse.

    4 Propos recueillis au cours d’un entretien formel directif réalisé en janvier 2018 dans le cadre de l’enquête ethnographique pour mon terrain de thèse.

    5 É. de Souriau, Du mode d’existence de l’œuvre à faire, p. 217.

    6 Ibid., p. 198.

    7 Ibid.

    8 Ibid., p. 207.

    9 A. Hennion, La passion musicale : une sociologie de la médiation.

    10 Federica est vendeuse dans un magasin de vêtements.

    11 B. Latour, Une enquête sur les modes d’existence.

    12 G. Rizzolatti, C. Sinigallia, So quel che fai : il cervello che agisce ei neuroni specchio, p. 183.

    13 C. Moujan, « Optique-haptique, distraction et expérience spatiale ».

    14 E. Barba, N. Savarese, L’énergie qui danse : l’art secret de l’acteur. Un dictionnaire d’anthropologie théâtrale, p. 8.

    15 M. Bernard, Le corps, p. 59.

    16 B. Latour, Une enquête sur les modes d’existence.

    17 Ibid.

    18 É. de Souriau, Du mode d’existence de l’œuvre à faire, p. 201.

    19 Tiré d’un entretien formel enregistré que j’ai pu réaliser avec Dolcenera.

    20 Ibid.

    21 F. Bonini Baraldi, Tsiganes, musique et empathie, p. 233.

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    Dassié, Véronique, éditeur. Pratiques artistiques et culturelles : jeux du réel et du virtuel entre plausible et incroyable. Éditions du Comité des travaux historiques et scientifiques, 2022, https://doi.org/10.4000/books.cths.16251.
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