Présence des drogues d’origine animale dans la pharmacopée charitable au xviie siècle : l’exemple des Secrets touchant la médecine
Résumé
In his tribus versantur était la devise des apothicaires qui traduisait le fait que les drogues utilisées pour préparer les médicaments provenaient des trois règnes de la nature : animal, végétal et minéral. Il s’agissait là de la médecine officielle qui découlait des dogmes enseignés dans les facultés à Paris ou Montpellier. La part qu’occupaient les substances animales dans la médecine populaire est difficile à évaluer ; il existe peu de traces écrites. Un moyen d’accéder au contenu de la médecine charitable est, en revanche, offert par des ouvrages rédigés pour des personnes charitables dans le but de les aider à prendre en charge la santé des pauvres. Certains de ces ouvrages, dus à des médecins ou des personnes cultivées, s’appuyaient trop sur la science officielle pour pouvoir éclairer la médecine populaire. En revanche, un petit livre intitulé Secrets touchant la médecine se montre plus proche de la pratique populaire. L’étude des formules de remèdes qu’il propose permet d’évaluer la part des drogues animales que l’on peut ensuite interpréter à l’aide des pharmacopées savantes.
Texte intégral
1In his tribus versantur, la devise des apothicaires, rend compte du fait que les drogues qu’ils utilisaient pour confectionner les médicaments appartiennent aux trois règnes de la nature, animal, minéral et végétal. Au xviie siècle comme en témoignent les pharmacopées et les traités de matière médicale, les drogues végétales s’avèrent les plus nombreuses dans la médecine officielle. La part occupée par les animaux est cependant loin d’être négligeable.
2La place qui leur revient dans la médecine populaire est plus difficile à évaluer, en raison de la rareté et de l’hétérogénéité des documents disponibles. En revanche, dans le cas de la médecine charitable, il est plus facile d’aborder la question, grâce aux sources constituées par les nombreuses pharmacopées charitables publiées à cette époque.
Sources
3Une pharmacopée charitable est un ouvrage destiné à aider les personnes charitables (dame du château, épouse de notable, curé de paroisse rurale, etc.) à secourir et donner des soins aux pauvres des campagnes, qui vivent éloignés de tout médecin et de tout apothicaire, du fait de la concentration des professionnels de santé en milieu urbain. Dans les villes elles-mêmes, les pauvres malades doivent également être secourus par des personnes bénévoles, en raison du coût des consultations médicales et des médicaments. Ces petits livres, souvent publiés au format in-12, ce qui permet de les ranger dans une poche et de les emporter au lit du malade, décrivent les formules de médicaments, simples à préparer, renfermant des matières premières peu coûteuses et faciles à se procurer, tout en conservant une bonne efficacité, suivant les critères de l’époque1. Certains de ces manuels sont assez proches de la médecine officielle, comme les Œuvres charitables de Philibert Guibert2 ou les Remèdes de Madame Fouquet3 et ne font donc que reproduire ses caractéristiques. En revanche, d’autres se montrent beaucoup plus proches de la médecine populaire et, pour cette raison, constituent un sujet d’étude plus intéressant.
4C’est, en particulier le cas des Secrets touchant la Médecine4. Ce modeste ouvrage (fig. 1) qui ne comportait que deux cent quatre-vingts pages de texte, au format d’un petit in-8°, fut publié anonymement, chez Michel Vaugon et chez Pierre Promé, à Paris. Le nom de l’auteur, Mademoiselle d’Auvergne, n’apparut, en effet, que lors de la seconde édition, chez les mêmes libraires. La date figurant sur la page de titre, 1668, ne correspond pas à celle de l’« achevé d’imprimer », 16 avril 1678. Les allusions à d’autres livres publiés, relevées dans la préface, montrent que l’ouvrage parut réellement en 1678 et que c’est la page de titre qui se trouve fautive ; ce qui donne une juste idée du soin apporté à l’impression.
Fig. 1. – Couverture de Secrets touchant la medecine.

Cliché O. Lafont.
Répartition des espèces utilisées
5Les formules de médicaments proposées dans l’ouvrage font appel cent onze fois à des drogues d’origine animale. Il peut toutefois s’agir à plusieurs reprises d’une substance identique. Des parties différentes d’un même animal peuvent être utilisées. Il en résulte néanmoins une grande variété (fig. 2). La figure 2 indique la ventilation par catégories des espèces utilisées.
6Les mammifères représentent un peu plus de la moitié, avec pas moins de cinquante-six utilisations. Ils sont suivis par les oiseaux, utilisés dix-huit fois, puis par les insectes et les crustacés, avec respectivement neuf et huit emplois. Les autres catégories : mollusques, batraciens, reptiles, cnidaires, arachnides, annélides, ou poissons sont moins représentées et se partagent les 18 % qui restent.
Fig. 2. – Répartition des catégories d’espèces animales utilisées.

Doc. O. Lafont.
Étude systématique des espèces et des drogues qu’elles fournissent
Espèces n’appartenant pas aux mammifères
7Les poissons ne sont ainsi représentés que par une seule espèce : l’anguille dont la graisse est utilisée comme excipient dans un liniment contre les hémorroïdes5. Les vers et les vermisseaux6 représentent les annélides dans deux onguents, l’un contre les brûlures et l’autre contre la paralysie. Les arachnides se limitent au seul scorpion7, dont on utilise l’huile directement pour frotter la peau, dans le but de provoquer la sudation en cas de petite vérole, mais cette même huile peut également être incorporée au baume du chien (vide infra), pour favoriser la fermeture des plaies. Pour les cnidaires, on rencontre le corail8 qui entre dans un opiat contre les flux de ventre ou de sang, mais aussi dans un emplâtre contre les plaies et les tumeurs, ou encore dans une simple poudre dentifrice.
8Les reptiles sont illustrés par la vipère9, qui fait partie d’une liqueur destinée à traiter les fièvres. La vipère est également le constituant unique d’une thériaque véritablement atypique10. La thériaque officielle, symbole de la polypharmacie, comporte quatre-vingts substances différentes. Sa formule, mise au point au premier siècle, par Andromaque, le médecin de Néron, repose sur l’idée que plus un médicament comporte de constituants, plus large sera son spectre d’activité. De plus, les substances sont supposées fermenter entre elles, ce qui est censé exalter les propriétés et faire apparaître de nouvelles potentialités. On ne peut dès lors que s’étonner de voir, ici, nommer thériaque un médicament ne renfermant qu’un seul composant, la vipère, en dehors de l’excipient, le miel. L’activité attribuée à la vipère contre les morsures des bêtes sauvages, appelée effet « alexitère », repose sur une interprétation raisonnée. C’est la vipère qui produit son venin, mais elle ne souffre aucunement de la présence de ce venin dans son organisme ; c’est donc que la chair de vipère possède un effet protecteur contre son propre venin. Curieusement, la formule proposée dans l’ouvrage propose le remplacement éventuel de la vipère par un autre reptile, la couleuvre11. Cette substitution n’a aucun fondement « théorique », puisque la couleuvre ne fabriquant pas de venin, sa chair ne devrait pas exercer d’effet protecteur !
9Chez les batraciens, le crapaud12 est utilisé contre la peste, après un chauffage de sept heures dans du vin blanc, ou sous forme d’une pâte coupée en rondelles, ou encore en huile et en poudre, en applications. Quant à la grenouille, on la trouve sous forme d’« eau de fray de grenouille13 » que l’on incorpore à un onguent contre la brûlure.
10Chez les mollusques, on trouve l’huître14, représentée par sa perle qui est broyée dans un opiat destiné à traiter des flux de ventre ou des flux de sang. L’estimation de l’efficacité de la perle repose sur sa valeur. On considère, en effet, qu’une matière de cette qualité ne peut qu’avoir une activité importante, comme dans le cas les pierres précieuses ou de l’or. Les porcelaines de mer15 entrent dans une poudre pour blanchir les dents. Quant aux limaces et autres limaçons16, ils apparaissent dans une liqueur en application contre la douleur sciatique, dans un onguent contre la paralysie et les douleurs des membres, ainsi qu’en application directe contre les cors aux pieds.
11Les crustacés sont plusieurs fois représentés. Les cloportes17 sont utilisés par voie orale contre les maux de reins, et au sein d’un bandage contre l’esquinancie. Quant à l’écrevisse entière18, calcinée, elle entre dans une potion vulnéraire, séchée et pulvérisée dans du vin, elle est utilisée contre l’hydropisie, ou elle entre dans une potion vulnéraire. Les yeux d’écrevisse19 doivent leur curieux nom à leur aspect, qui évoque une grosse pupille, mais ces gastrolithes blanchâtres, qui servent durant la période de mue, n’ont rien à voir avec l’organe de vision. Ce sont des masses calcaires (fig. 3). Ils sont employés dans le « vin d’yeux de cancre » pour l’estomac, ou dans l’urine, pour les chutes de femme grosse.
Fig. 3. – Yeux d’écrevisse.

Cliché O. Lafont.
12Les insectes sont, avant tout, représentés par les abeilles qui fournissent leur cire et leur miel. La cire20 sert d’excipient soit pour un baume (deux fois) soit pour un onguent (deux fois). Le miel21 sert à la fois d’excipient pour un onguent (deux fois) et de substance active, en applications, pour empêcher que « le lait ne vienne aux femmes » et, contre la pleurésie, en cataplasme sur une feuille de papier avec de la chaux présentée au feu. Autres insectes « les fouille-merde en vie22 », portent un nom très expressif. Il ne faut pas oublier qu’au xviie siècle, l’on n’a pas peur d’utiliser des mots crûs, et que c’est contre cette tendance que s’élèvent les précieuses, spirituellement raillées par Molière, non sans certains excès. Ces « fouille-merde » sont, en fait, des coléoptères coprophages, comme les scarabées bousiers, que l’on utilise, après les avoir broyés vivants, dans un baume contre les hémorroïdes.
13Les oiseaux doivent leur importante représentation aux très nombreux usages qui sont suggérés par les œufs de poule. L’œuf entier23, frais, entre ainsi dans un emplâtre contre la petite vérole, ou, comme liant, dans un onguent contre les hémorroïdes. Lorsqu’il est cuit, il constitue un excipient, utilisé pour lutter contre le flux de sang et le « dévoyement ». Les œufs durs servent à préparer le baume de sucre. Le blanc de l’œuf24 peut être utilisé cuit, pour enrober la thériaque et dissimuler ainsi sa saveur, ou cru, avec de la moutarde, pour préparer un cataplasme. Le jaune d’œuf peut, quant à lui, être employé, lorsqu’il est frais, mêlé avec la graisse d’anguille (vide supra) au sein d’un liniment contre les hémorroïdes, ou, pour confectionner un onguent, en le battant avec de l’huile d’amandes. Le jaune d’œuf25, sans précision de fraîcheur, peut entrer dans la composition d’un emplâtre pour le sein, ou d’un cataplasme. Mélangé à du vin blanc, il constitue une boisson, réputée lutter contre la fièvre quarte.
14D’autres oiseaux sont toutefois utilisés, comme le canard26, dont la graisse, « en frottements », sert à lutter contre la paralysie, ou le corbeau et la corneille27, qui sont transformés en une pâte, à prendre par voie orale, pour humecter et rafraîchir. La cervelle de la pie28 est, quant à elle, utilisée pour lutter contre la rétention d’urine.
Les mammifères : le groupe le plus fourni
15Dans cet ouvrage charitable, ce sont les mammifères terrestres qui représentent le plus grand contingent d’animaux fournissant des drogues pour la confection des médicaments (fig. 4).
Fig. 4. – Ventilation des mammifères terrestres fournissant des drogues.

Doc. O. Lafont.
16On peut être surpris de constater que les drogues d’origine humaine constituent un groupe aussi fourni (13 %). En revanche, le rôle prépondérant de l’espèce bovine (36,5 %) ne surprend guère, pas plus que ne le fait l’importance du porc (19,5 %), ou du groupe constitué par les ovins et les caprins (14,5 %) : tous se trouvent être des animaux domestiques largement répandus dans les campagnes. Le chien (2,5 %), le cerf (2,5 %), le lièvre (5 %), la souris (2,5 %) et le cheval (5 %) sont, quant à eux, présents, mais à un bien moindre degré.
- L’homme
17Le crâne d’un homme, « pendu ou mort de mort violente29 », est censé se montrer souverain contre les pertes de sang. Pour plus de précisions, il s’avère indispensable de recourir à l’éclairage de la science officielle. C’est ainsi que Nicolas Lémery mentionne qu’avant de l’incorporer à une préparation, il faut le pulvériser. Il ajoute doctement qu’il convient d’éviter de le calciner auparavant, comme le voulaient les Anciens :
« Parce que, dans la calcination l’on fait dissiper le sel volatil, en qui consiste sa principale vertu30. »
18L’« arrière-faix » d’une femme31, qui n’est autre que le placenta, a la réputation, lorsqu’il est transformé en pain, de se montrer souverain contre le mal caduc, c’est-à-dire l’épilepsie.
19Autre drogue d’origine humaine, la « mumie » d’outremer, déformation du mot momie, entre dans la composition d’un baume contre la goutte. Il est surprenant de trouver dans un ouvrage charitable une substance aussi coûteuse et rare que la mumie. Il est vrai qu’à l’époque, les momies du commerce étaient plus souvent falsifiées qu’authentiques (fig. 5). C’est ainsi que Pierre Pomet32 n’hésite pas à préciser que :
« Les Mumies qu’on nous apporte d’Alexandrie d’Égypte, de Venise, & même de Lyon, ne sont autre chose que des Cadavres de gens morts de différentes manieres, lesquels soit qu’ils ayent esté enterrez ou non, après avoir esté vuidez, tant des entrailles que du cerveau, sont remplis de poussiere de Myrrhe, Aloës cabalin, Bitume de Judée, de Poix noire & autres Gommes ; & ensuite entortillez d’une mechante serpilière, empoissée de la même composition ; ces corps estant ainsi accommodez, on les met dans un Four, pour en faire consumer toute l’humidité, & estant ainsi bien dessechez, ils nous les envoyent, les vendans pour de vrayes Mumies d’Egypte…33 »
Fig. 5. – Mumie, illustration de l’Histoire générale des drogues de Pomet.

Cliché O. Lafont.
20Plus aisée à se procurer, l’urine d’homme34 peut être utilisée en lavement contre les coliques. On peut également incorporer la propre urine du malade à un onguent contre la goutte.
- Les bovins
21La graisse de bœuf, ou le suif, ou le « suppoint35 » entrent dans de nombreuses compositions, en tant qu’excipient, c’est le cas pour un onguent, ou pour confectionner le baume du chien (vide infra), mais on peut également s’en servir directement pour se frotter les pieds, contre les fluxions.
22Le lait de la vache36 entre dans un cataplasme censé agir contre les charbons pesteux. Quant à la crème de lait, étendue sur le visage, elle est réputée souveraine contre les marques de la petite vérole. Le beurre37, matière grasse peu coûteuse et très répandue, constitue certainement la substance utilisée le plus fréquemment. C’est, tout naturellement, un excipient pour quatre onguents différents, mais il peut aussi être employé seul, en applications, sur le sein « pour éviter que le lait ne vienne aux femmes ». Il entre également dans un cataplasme pour « faire percer les mamelles ». Mélangé à de l’huile de palme, il sert à fortifier les membres. Sous forme de grosses pilules, il accompagne une potion contre la rétention d’urine. Le veau38 peut être utilisé sous forme de « ruelle », dont le jus de cuisson constitue une agréable « tisane rafraîchissante ». Le bouillon d’une « livre de coupée » sera administré comme un lavement, également rafraîchissant.
- Les caprins
23L’urine de bouc39 est fort appréciée, en boisson, contre l’hydropisie, mais le sang d’un vieux bouc40 est réputé se montrer souverain contre l’inflammation et la pleurésie. Le lait de chèvre41, en aspirations nasales, est censé dégager le cerveau. Quant au chevreau42, après l’avoir fait rôtir à la broche, on en recueille la graisse qui est utilisée contre la paralysie.
- Les ovins
24La peau du mouton43 sert de support pour l’application d’un emplâtre, alors que le « poulmon » de brebis pressé44 est employé pour faire tomber les « porreaux ».
- Le porc
25On trouve des formules où entre le porc mâle et d’autres, où il n’est pas fait mention du sexe de l’animal. La panne du porc mâle45 est plusieurs fois citée sous des noms différents : « sain » de porc, ou graisse de porc. Elle entre comme excipient, dans trois onguents, ou encore pour le baume du chien. La vessie de porc mâle46, remplie d’urine, est utilisée pour la préparation d’un onguent contre la goutte. Sans indication de sexe, la panne de porc47 est encore utilisée comme excipient dans un cataplasme et deux onguents.
- Le cheval
26Le hongre ou la « cavalle48 » fournissent leurs précieux excréments. Introduits dans un bon vin blanc, ils permettront, mais après filtration, d’obtenir une boisson précieuse contre la pleurésie. La « fiante de cheval49 » est incorporée à un onguent contre la brûlure.
- Le cerf
27Parmi les nombreuses utilisations de la corne de cerf râpée (fig. 6) que propose la médecine officielle, l’auteur de l’ouvrage n’a retenu que la préparation d’une modeste poudre pour blanchir les dents50.
Fig. 6. – Râpures de corne de cerf.

Cliché O. Lafont.
- Le lièvre
28Cet animal fournit sa peau et son sang. La peau51 est employée pour couvrir un membre enduit d’huile de palme. Le sang52 sert à humidifier un linge qui sera appliqué sur la partie du corps atteinte d’érysipèle. Le texte précise que ce sang peut être utilisé pendant deux ans ; ce qui ne manque pas de surprendre, compte tenu de la coagulation et de la biodégradation.
- La souris
29Ce sont ses crottes53 qui sont incorporées à un onguent à utiliser pour les « cheutes ».
- Le chien
30Cet animal familier n’entre que dans une seule composition : le baume du chien. Le titre complet de la rubrique est savoureux :
« Baume merveilleux appellé Baume du chien, dont l’Autheur faisoit des cures si admirables que les Medecins de son pais le mirent en justice comme étant un Sorcier54. »
31Quelle référence ! Le mode opératoire proposé ne manquera pas d’émouvoir les âmes sensibles, mais il mérite d’être intégralement cité, car il montre la complexité de ces préparations :
« Prenez un chien bien gras & d’une mediocre grandeur, donnez-luy un grand coup de marteau à la tête, & aussitôt après vous le jetterez tout entier dans un grand chaudron remply d’eau boüillante, où vous aurez mis des Orties, du Sureau & des Mauves, autant de l’un que de l’autre, & tant que vous jugerez à propos selon la quantité d’eau, & la grandeur du chien. Faites boüillir continuellement l’eau, jusques à ce que le chien soit cuit, en remettant toûjours de l’eau à mesure qu’elle s’évaporera, afin qu’il y en ait assez pour bien cuire le chien : puis étant cuit ajoûtez cinq pintes de bon vin blanc ou clairet, cinq ou six livres de vers de terre, faites cuire encore une heure, retirez la liqueur du feu, passez-la toute chaude par un linge fort, & pressez la chair du chien & les herbes dans un pressoir d’Apoticaire : puis remettez toute la liqueur qui a passé par le linge & par le pressoir, dans le méme chaudron sur le feu, & dans icelle liqueur vous mettrez une livre de cire neuve, trois livres de graisse de bœuf, trois livres de graisse de pourceau mâle, trois livres d’huile d’olive, une livre d’huile Rosat, une livre d’huile de Millepertuis, une livre d’huile de Camomille, une livre d’Huile de Scorpion, si vous pouvez en trouver. Faites reboüillir le tout à petit feu tant que la cire & les graisses soient bien fondues, puis retirez le chaudron du feu, & laissez-le reposer lusques au lendemain, & avec une cuiller percée, vous ramasserez tout le Baume qui sera congelé sur l’eau, lequel vous priverez de toute humidité aqueuse, en laissant bien égouter l’eau par les trous de la cuiller percée55. »
32La récompense de toutes ces opérations complexes réside dans l’activité de ce baume qui :
« Guérit les playes recentes en vingt-quatre heures56. »
33Ce médicament externe n’est pas sans rappeler la fameuse « huile de petits chiens » popularisée par Ambroise Paré et destinée à traiter les plaies d’arquebuse, nouveauté de son temps.
34Le règne animal s’avère donc tout autant représenté dans la médecine charitable qu’il peut l’être dans la médecine savante. Comme c’était la règle pour ces pharmacopées charitables, tous les animaux utilisés étaient autochtones et, généralement, d’accès facile. Une seule exception doit être citée, la momie, dont l’origine lointaine et la rareté rendent l’utilisation improbable dans la campagne française. Les animaux exotiques et coûteux, comme l’éléphant, ou le rhinocéros ne sont naturellement pas mentionnés, contrairement à ce que l’on constate dans les pharmacopées officielles.
35Toutes les drogues rencontrées dans les Secrets touchant la medecine sont également citées dans les ouvrages de référence de l’époque, comme le Traité des drogues de Nicolas Lémery ou l’Histoire générale des drogues de Pierre Pomet (vide supra).
36Parfois, si l’animal est bien présent dans la matière médicale officielle, ce n’est pas la même partie qui est utilisée dans l’ouvrage, c’est le cas du poumon de brebis ou des crottes de souris qui ne sont pas cités par Lémery. La médecine charitable se montre donc, certes, moins riche, mais reste en harmonie avec la médecine officielle.
Bibliographie
D’Auvergne Anne Marie (d’), Secrets touchant la médecine, Michel Vaugon, Pierre Promé, Paris, 1668 (1678).
Fouquet, Madame, Recueil des remèdes faciles et domestiques, Jean Ressayre, Dijon, 1701.
Guibert Philibert, Toutes les œuvres charitables de Philebert Guibert, Pierre Amiot, Rouen, 1667.
Lafont Olivier, Des médicaments pour les pauvres, ouvrages charitables et santé publique aux xviie et xviiie siècles, Pharmathèmes, Paris, 2010.
Lemery Nicolas, Dictionnaire universel des drogues simples, Veuve d’Houry, Paris, 1748.
Pomet Pierre, Histoire générale des drogues, Jean-Baptiste Loyson & Augustin Pillon, Paris, Estienne Ducastin, au Palais, 1694.
Notes de bas de page
1 O. Lafont, Des médicaments pour les pauvres, ouvrages charitables et santé publique aux xviie et xviiie siècles.
2 P. Guibert, Toutes les œuvres charitables de Philebert Guibert.
3 Mme Fouquet, Recueil des remèdes faciles et domestiques.
4 A.-M. D’Auvergne, Secrets touchant la médecine.
5 Ibid., p. 117.
6 Ibid., p. 114, 185.
7 Ibid., p. 139, 218.
8 Ibid., p. 30, 132, 237.
9 Ibid., p. 150.
10 Ibid., p. 72.
11 Ibid., p. 72.
12 Ibid., p. 122.
13 Ibid., p. 14.
14 Ibid., p. 132.
15 Ibid., p. 238.
16 Ibid., p. 173, 185, 226.
17 Ibid., p. 5, 6.
18 Ibid., p. 131, 132.
19 Ibid., p. 119.
20 Ibid., p. 172, 199, 200, 218.
21 Ibid., p. 120, 125, 141, 144, 186.
22 Ibid., p. 277.
23 Ibid., p. 125, 126, 129, 140, 148.
24 Ibid., p. 274.
25 Ibid., p. 79, 271.
26 Ibid., p. 123.
27 Ibid., p. 19.
28 Ibid., p. 137.
29 Ibid., p. 112.
30 N. Lemery, Dictionnaire universel des drogues simples.
31 A.-M. D’Auvergne, Secrets touchant la médecine, p. 242.
32 P. Pomet, Histoire générale des drogues.
33 Ibid., seconde partie, p. 6.
34 A.-M. D’Auvergne, Secrets touchant la medecine, p. 273.
35 Ibid., p. 2, 19, 117, 218.
36 Ibid., p. 121, 139.
37 Ibid., p. 25, 141, 142, 185, 186, 261, 271.
38 Ibid., p. 9, 11.
39 Ibid., p. 124.
40 Ibid., p. 66.
41 Ibid., p. 16.
42 Ibid., p. 123.
43 Ibid., p. 183.
44 Ibid., p. 272.
45 Ibid., p. 25, 125, 218, 235.
46 Ibid., p. 223.
47 Ibid., p. 23, 155.
48 Ibid., p. 70.
49 Ibid., p. 2.
50 Ibid., p. 237.
51 Ibid., p. 152.
52 Ibid., p. 18.
53 Ibid., p. 183.
54 Ibid., p. 217.
55 Ibid., p. 217-219.
56 Ibid., p. 219.
Auteur
-
Olivier Lafont
Société d’Histoire de la Pharmacie
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Signes et communication dans les civilisations de la parole
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