La transmission des savoirs à Saint-Martial de Limoges au xiiie siècle
Résumé
L’abbaye Saint-Martial de Limoges a laissé plus de deux cents manuscrits et une série d’inventaires rédigés entre la fin du xiie et la première moitié du xiiie siècle. Le dernier, bien qu’incomplet, ne compte pas moins de 372 entrées. Les sources ne font pas explicitement mention d’une école, mais divers témoignages en font état. La présence d’une école implique des ouvrages spécifiques nécessaires à la transmission des savoirs aux futurs religieux, en particulier des florilèges. Si ces florilèges et autres ouvrages à usage pédagogique ne se retrouvent pas aujourd’hui dans les manuscrits conservés depuis 1730 à la BnF, les inventaires médiévaux permettent de les appréhender. L’inventaire des manuscrits alors conservés à l’infirmerie renferme aussi les traités nécessaires à une bonne connaissance de cette science. Ces inventaires montrent comment s’effectuait la transmission des savoirs, littéraires, historiques, mais aussi médicaux au sein de la grande abbaye limousine.
Texte intégral
1Les écoles ont de tout temps été un facteur essentiel de la transmission des savoirs, d’une certaine forme de savoir, dont les livres en sont un des vecteurs fondamentaux si l’on veut transmettre un savoir critique et raisonné. Aux xiie siècle, l’université est encore balbutiante, les petites écoles inexistantes, et la transmission du savoir se fait à travers les écoles cathédrales et monastiques1.
L’école monastique de Saint-Martial
2Qu’en était-il à Limoges entre le milieu du xiie et celui du xiiie siècle ? Nous n’avons aucune trace d’une école cathédrale. La perte des archives des abbayes de Saint-Augustin et de Saint-Martin ne permet pas de savoir ce qu’il en était dans ces deux monastères. L’abbaye de la Règle – des moniales – a certes conservé une partie de ses archives mais elles sont tardives et non classées, partant non communicables, et les abbayes de femmes n’étaient pas à la pointe de l’enseignement à cette date. Il ne reste donc que l’abbaye Saint-Martial, des moines noirs passés dans l’obédience clunisienne en 1062. Son chartrier, conservé aux archives départementales de la Haute-Vienne (3 H 1-570) n’a été classé qu’en 1976 par Martine Sainte-Marie2. Ce riche fonds ne renferme aucune pièce concernant explicitement de près ou de loin une quelconque école monastique. Et pourtant, celle-ci a existé. Dans sa thèse d’École des chartes sur l’abbaye, publiée en 1901, et qui reste encore la meilleure somme que nous ayons sur elle3, Charles de Lasteyrie ne dit mot de cette école, pas plus qu’il ne parle d’ailleurs du site de la bibliothèque, écrivant alors en ignorant le texte du ms. BAV Regin. lat. 267 :
« Il est deux bâtiments dont nous n’avons pu retrouver l’emplacement : c’est d’abord la bibliothèque construite par le bibliothécaire Pierre de Verteuil, au commencement du xiiie siècle ; c’est ensuite la maison abbatiale.4 »
3Si l’on sait, grâce à ce texte, que la bibliothèque se trouvait dans la chapelle Saint-Michel5, il n’en va pas de même de l’école.
4Seuls Geoffroy de Vigeois et Bernard Itier nous permettent d’avoir quelques idées sur cette école dans la seconde moitié du xiie siècle. Geoffroy évoque dans sa chronique le « maître d’école » (magistrum scholae, I, 31, 2) et il se qualifie plus loin de « jeune écolier » (Ego Gaufredus eram tunc praesens puerulus in schola, I, 53, 2) en 1152. Bernard est plus explicite. Il nous dit être au monastère, à l’âge de quatorze ans, à la limite de la puericia, comme écolier6. Ce texte est l’un des rares qui fassent allusion à l’école de Saint-Martial. Bernard mentionne par ailleurs dans une liste des officiers de l’abbaye copiée sur la marge du ms. BnF lat. 1338, f. 250v7, au 24e rang, un magister scole, suivi d’un magister noviciorum. Il cite aussi à deux reprises un magister puerorum, remplissant probablement les mêmes fonctions. Le premier est Gérard Vassal, en 1217 : duo armaria in claustro et aliud in ecclesia ad opus infantum fiunt a Gerardo Vassal, magistro puerorum8. Cette construction est évoquée dans une note due à un autre scribe : Anno M°CC°XVII°, facta fuit […] et duo armaria in claustro, vicelicet duo que sunt in pariete refectorii, unum ad opus puerorum, aliud in quo lumina […mutilé…]9. On la rapprochera d’une autre note figurant dans un essai d’obituaire antérieur à Bernard : [04.02] II Non. Febr. Aimericus. Iste fecit armariam arcuatam ubi scola legit et cantat10.
5Le second est Pierre Merret, en 1218 : Anno verbi incarnati, M°CC°XVIII°, vigilia S. Columbani manebant in hoc cenobio […] armarius Bernardus Iterii, magister puerorum Petrus Merret… Il avait alors la responsabilité de sept garçons, dont Bernard donne les noms : VII pueri. J. Rotger. Audier la Mota. Zacharias. G. de Montagut. S. de Granmont. Mateu Baile. A. Tiso11. Il n’y en avait plus que cinq en 1223 : V. pueri. B. d-Analac. Rotbertus de Serran. Gui deu Clauzeus. Helias de Frachet. Guischart de Chasteu12. La question de l’école monastique a été passée sous silence par Lasteyrie, comme nous l’avons dit13.
La bibliothèque et ses livres
6Qui dit école dit livres, ces objets indispensables à la transmission du savoir intellectuel. L’abbaye de Saint-Martial est une des abbayes de la France médiévale ayant laissé le plus bel ensemble de manuscrits.
7Dans la seconde moitié du xviie siècle, un carme, le P. Bonaventure de Saint-Amable, auteur d’une ample et peu critique Histoire de Saint-Martial en trois volumes in-folio (Limoges-Clermont, 1673-1685) rédigea un catalogue des manuscrits alors conservés dans la bibliothèque de la collégiale (165 articles)14, catalogue publié en 1739 par dom Bernard de Montfaucon15. Étienne Baluze, le bibliothécaire limousin de Colbert, tenta en 1669 d’acheter ces manuscrits pour son maître, mais les prétentions financières des chanoines étaient sans limite et l’affaire ne se fit pas. En décembre 1676, l’archevêque d’Auch, Henri de La Mothe-Houdancourt, abbé de Saint-Martial, donnait procuration à un mandataire pour s’opposer à toute vente des « manuscrits et livres anciens de l’abbaye, dont la conservation doit estre précieuse… comme un dépôt illustre ». En 1709, Antoine Lancelot, visitant la bibliothèque, mit la main sur un exemplaire du catalogue de Bonaventure de Saint-Amable et le communica à un religieux de Saint-Augustin de Limoges, dom Claude Béral16, qui en envoya copie à dom Thierry Ruinart en lui laissant entendre que la Congrégation pourrait peut-être acquérir cet ensemble. L’affaire resta sans doute lettre-morte car dom Martène n’y fait aucune allusion dans son voyage littéraire, lors de son passage à Limoges :
« Saint-Martial est une ancienne abbaye de notre ordre, qui fut sécularisée il a plus de cent cinquante ans sur un faux exposé ; et changée en église collégiale assez considérable. On y conserve encore près de deux cens manuscrits, la plupart des saints pères, surtout de S. Ambroise, S. Jérôme, S. Augustin, S. Grégoire, monumens du travail des saints moines bénédictins qui ont autrefois sanctifié cette abbaye et édifié le païs, mais aujourd’hui fort négligés par les chanoines…17 »
8Un nouveau catalogue, comptant 202 articles, fut dressé par la suite. En 1723, une copie en fut faite par dom Vincent Marcland18, pour dom François Anceaume19. Ce catalogue fut imprimé en 1730, avec quelques petites modifications, comptant 204 articles (fig. 1) :
BIBLIOTHECA INSIGNIS ET REGALIS ECCLESIÆ SANCTISSIMI MARTIALIS LEMOVICENSIS ; SEU CATALOGUS LIBRORUM MANUSCRIPTORUM Qui in eadem Bibliotheca asservantur, juxta rectum ordinem dispositus, & in quatuor classes distributus [Marque] PARISIIS. Apud Fratres BARBOU, via Jacobæa, sub Ciconiis. M D CC XXX.
Fig. 1. – Le catalogue de vente des manuscrits de Saint-Martial de Limoges, Paris, Barbou, 1730.

© J.-L. Lemaitre.
9Cela correspond, avec quelques manques, aux manuscrits acquis pour la bibliothèque du roi en 1730 et qui furent alors revêtus dans le courant de l’année 1733 d’une reliure aux armes royales, en maroquin rouge ou bleu (violet d’après l’ancien inventaire), mais loin d’être à ce nous pouvons savoir de cette bibliothèque aux xiie-xiiie siècles. Il faut se tourner vers les inventaires contemporains conservés, en particulier ceux de Bernard Itier et de son successeur, sans doute Étienne de Salvaniec.
Les inventaires de la bibliothèque aux xiie-xiiie siècles
10En dehors de ceux de Bernard Itier, les inventaires des manuscrits de Saint-Martial sont l’œuvre de bibliothécaires restés anonymes. Le plus ancien (A1, BnF, lat. 5243, f. 89v-90) a été copié à la fin du xiie siècle sur le deuxième livre du chapitre. Vient ensuite celui de Bernard Itier (A2, BnF, lat. 1085, f. 1-7v, 76, 104v), auquel on ajoutera le catalogue des livres de médecine, sans doute conservés à l’infirmerie (A3, arch. dép. Haute-Vienne, 3 H 411). Suit le troisième catalogue (A4, BnF, lat. 1139, f. 229-236), le plus important numériquement, dû à un successeur de Bernard Itier, sans doute Étienne de Salvaniec. Le quatrième inventaire (A5, BnF, lat. 5245, f. 164r) n’est en fait qu’un extrait du troisième.
11On ajoutera à ces inventaires de livres deux inventaires du trésor, l’un du xiiie siècle (A6, BnF, lat. 1139, f. 28-29), l’autre dressé le 27 septembre 1393, mais en très mauvais état de conservation (A7, BnF, NAL 2073, f. 22-23), ainsi que l’inventaire des livres légués par le cardinal de Chanac, dans son testament donné le 29 décembre 1384 (A8).
12C’est ensuite le néant… On ne sait pratiquement plus rien de l’histoire de la bibliothèque de l’abbaye puis de la collégiale jusqu’au xviie siècle. Treize manuscrits du fonds de Saint-Martial20 portent une note disant qu’ils ont été remis en 1477 à la bibliothèque de l’abbaye par l’abbé Jacques II Jouviond (1433-1488) :
Anno Domini millesimo CCCC° LXXII°, XXa mensis junii, fuit hujusmodi liber traditus librarie hujusmodi monasterii Beatissimi Martialis per reverendum in Christo patrem et dominum nostrum Jacobum Jouviondi, abbatem predicti monasterii.21
13Mais certains de ces manuscrits portent des traces d’une appartenance antérieure à l’abbaye, notes de Bernard Itier ou cotes anciennes…22.
Les livres à l’usage des écoliers
14La présence de « classiques » au sein d’une bibliothèque monastique est un des critères de l’existence d’une école23. Que reste-t-il en ce domaine du riche fonds de Saint-Martial ? Le recueil copié par Adémar de Chabannes au xie siècle (Leiden, Vossius O 15) : Virgile, Perse, Cato minor, Hygin, et quatre manuscrits de la BnF, tous du xie siècle : lat. 4883 A, un florilège ; — lat. 5239, un traité d’astrologie ; — lat. 7231, un Cicéron copié par Adémar de Chabannes ; — lat. 7903, un Térence (quatre manuscrits absents du catalogue de 1730)… Il faut donc se tourner vers les anciens catalogues. Ils nous font connaitre trente-trois manuscrits ayant pu être à l’usage des écoliers, en prenant en compte l’incertitude offerte par les inventaires médiévaux. En effet, on sait que l’équation « un texte = un volume » est rare au Moyen Âge, un même volume, indépendamment des florilèges, pouvant renfermer des écrits très variés. Citons seulement le no 49 de l’inventaire dressé par Bernard Itier : a Trogus Pompeius, b Suetonius de gestis.XII. Cesarum, c Gneus Florus, d Valerius Maximus, e Pomponius Mela, hec omnia in uno volumine. Il renferme pour l’essentiel des œuvres d’historiens, Trogue Pompée, Suétone, Florus, Valère Maxime, ou de géographe comme Pomponius Mela.
15Prenons les auteurs plus répandus, ceux dont la présence ne surprendra pas, parce qu’ils étaient à la base de l’enseignement de la grammaire, de la rhétorique et de la dialectique, le trivium (en prenant en compte les gloses éventuelles). Que trouve-t-on à Saint-Martial ?
16Boèce :
- A4. [120] a Isto|ria Langobardorum, et b aritmetica Boecii. — A4 [181] a B|(ernardus) Clarevallensis, et b Boecius de Trinitate, in uno. — A4. [258] Boecius de consolatione|,/ duo sunt\.
17Cicéron :
- A2. [160] Marcus Tullius. — A2. [190] a Ma|gnus Seneca, et b controversie Tullii, et c Apuleius, et| d Plinius et e alia multa.
- A4. [118] a Note Senece, b sinonima| Ciceronis, c leges Romanorum, d Grecorum, e Alemanorum,| f Francorum, g Syranorum, in uno. [ BAV, Regin. lat. 852]24. — A4. [188] ¶ a Tullius Cicero de officiis, et b institute legum, in uno.
18Auxquels il faut ajouter le lat. 7231, un Cicéron copié par Adémar de Chabannes.
19Donat :
- A4. [289] Expositio Donati. [ lat. 7570]25.
20Horace :
- A2. [45] Oracius.
- A4. [233] Oratius.
21Juvénal :
- A4. [83] a Juvenalis, b Lucanus| et c alia bona, in uno. — A4. [267] Juvenalis alter.|
22Priscien :
- A2. [117] Summa magistri Petri Hispaniensis super librum Prisciani de constructione.
- A4. [238] Duo Prisciani de constructione. — A4. [270] Glose Prisciani. — A4. [298] a Priscianus et b Arator. — A4. [323] Priscianus in XII versus Virgilii.|
23Térence :
- A2. [87] Terencius.
- A4. [254] Terencius [lat. 7903]26.
24Virgile, avec les commentaires de Servius et de Priscien.
- A4. [316] Commentum in Virgilio. — A4. [323] Priscianus in XII versus Virgilii.
25On remarque toutefois ici l’absence d’Ovide, mais la présence de fables (A4. [363] Liber Esopus). On retiendra surtout la place occupée par l’histoire, et dans une moindre mesure la géographie, à Saint-Martial. La grande abbaye limousine possédait en effet sur ses rayons César (A4. [197] b. Istoria Julii Cesaris), réuni en un même volume avec Tite Live ; — Flavius Joseph (A2. [43] Josephus in duo volumina ; — A4. [189] Josepus de antiquitate, in duobus voluminibus ; – A4. [150] Flavius de re militari ). — Florus (A2. [49] e. Gnaneus Florus) ; — Lucain, en double exemplaire (A2. [88] Lucanus, II ; A4. [84] b. Lucanus, [268]. Lucanus alter) ; — Pomponus Mela, en double exemplaire (A2. [49], 126) ; — Solin, en double exemplaire au xiiie siècle (A2. [124] Solinus de mirabilibus mundi ; A4. [154]. b Solinus de mirabilibus mundi ; [200]. g. Solinus) ; — Suétone (A2. [49] b. Suetonis de gestis XII Cesarum/A4. [182] b Suetonius gesta Cesarum) ; — Tite Live, suivi de César (A4. [197] a Titus Livius) ; — Trogue Pompée, également en double exemplaire au xiiie siècle (A2. [49]/ A4. [182] a Trogus Pompeius ; A4. [229]. Item alter Trogus Pompeius) ; — Végèce, en deux exemplaires (A4. [154] a Libri quatuor Flavii de re militari ; A4. [269]. Flavius de re militari) ; plus deux anonymes, Gesta Alexandri (A4. [155] 266), peut être le De rebus gestis Alexandri Magni de Quinte Curce, et une Istoria Romana (A4. [200]). Les Facta antiquorum anonymes correspondent peut-être aux Facta et dicta memorabilia de Valère Maxime, dont l’abbaye conservait plusieurs exemplaires (A2. [49] d, 125, et A4. [282]). Un seul historien important manque à Saint-Martial, Salluste, présent par contre dans la bibliothèque du prieuré d’Aureil voisin, en plusieurs exemplaires.
26Aux historiens païens, il faudrait aussi ajouter les historiens chrétiens présents dans la bibliothèque, comme Orose (A2. [44] Orosius.II. libri ; — A4. [93] Orosius, novus.— [94] Orosius, vetus) ; — Anastase le bibliothéaire (A2. [47] Cro|nica Anastasii.|, A4. [158] Cronica Anastasii).
27Bède est très présent pour les œuvres exégétiques (A2 [52] et A4. [64, 66-70], mais aussi pour ses traités de comput et de métrique (A4 [62] Beda de temporibus [lat. 5239 (?)] ; — [63] Item alter Beda de temporibus — [65] Beda de metrica arte), mais ses œuvres historiques manquent.
28On trouve aussi l’Historia tripartita et Iherosolimitana (A2. [91] a Historia tripartita et b Iherosolimitana) ; — A4. [124] Istoria tripartita), ou Richard le Poitevin, ([160] a Vi|ta sancti Gau|terii et b cronica Ricardi Cluniacensis, in uno).
29On ne manquera pas de rapprocher cette richesse de la place tenue par l’École historique de Saint-Martial du xie au xiiie siècle, avec Adémar de Chabannes, Geoffroy de Vigeois, Bernard Itier, jusqu’à Pierre Coral, sans omettre les chroniqueurs anonymes des manuscrits BnF lat. 11019 et lat. 5452.
30Cette profusion d’historiens antiques a-t-elle suscité des générations de moines sinon historiens du moins attiré par l’histoire, ou le goût des moines limousins pour l’histoire les a-t-ils poussé à enrichir la bibliothèque en ce domaine ? On ne répondra toutefois pas à cette question.
31La présence de quelques auteurs grecs enfin fait s’interroger sur la place qu’ils pouvaient tenir réellement. Cultivait-on le grec dans les monastères de la France méridionale au Moyen Âge ? Quelques auteurs grecs, en dehors de la médecine (Galien, Hippocrate), apparaissent au fil des inventaires, parmi les livres de grammaire et de logique, mais dans une traduction latine, même si cela n’est pas toujours dit explicitement, et il faut attendre le xvie siècle pour avoir à Limoges un véritable enseignement du grec.
32Retenons ici Ésope (A4. [363] a Liber Ysopus) ; Aristote, dont les Topiques, dans la traduction de Boèce, ont été réunis par Bernard Itier avec le séquentiaire de Rogerius pour former le ms. lat. 1338, son « bloc-notes », absent des inventaires27. — Flavius Joseph (37-95 apr. J.C.) où les deux œuvres majeures de l’historien juif sont bien différenciées- : « La Guerre des Juifs » (A2. [150]. Flavius Josephus istoriacus Judaici belli) ; — « Les Antiquités judaïques » (A2. [189]. Josephus de antiquitate, in duobus voluminibus ; — Jean Stobée (ve siècle apr. J. -C.), auteur d’une anthologie, sous une forme versifiée (A4. [228] Stobias versificatus).
33Les deux inventaires rédigés par Bernard Itier et sans doute par son successeur Étienne de Salvaniec renferment donc, de manière indifférenciée, de nombreux volumes plus destinés à l’enseignement et à la formation des écoliers qu’à l’enrichissement intellectuel des moines profès.
Les livres de médecine
34Bernard Itier nous a laissé un autre témoignage particulièrement précieux de la transmission des savoirs à l’abbaye de Saint-Martial : le catalogue des livres de médecine, distincts des livres de la bibliothèque et qui était sans doute conservé à l’infirmerie (fig. 2). Pratiquement à la même époque, si l’on compare les écritures, il éprouve en effet le besoin de rédiger au dos d’une charte la liste des livres de médecine de l’abbaye, Libros phisicales incipimus intitulare28, liste donnant l’énoncé de treize volumes, en tête desquels [I] Johannicius ( 121) ; -[II] Constantinus super megategnum… ( 50) ; -[III] Liber Alexandri Yatros (141) ; -[IIII] Compendium magistri Salerni de Salerno (> livres de Bernard de Rialiac, 53) ; -[VIII] VIItem libri a Constantino translati ou [IX] Urine Isaac a Constantino Africano… (123. Costantinus)… Reste le second Alexander (122). Mais ce sont cette fois treize volumes, dont certains sont de véritables recueils de traités médicaux qui sont catalogués. On doit d’ailleurs se demander s’il s’agit en fait de treize volumes, ou d’une série de libelli rassemblés « en dossiers », car l’expression familière à Bernard Itier pour désigner des textes divers réunis sous une même reliure, in uno, n’apparaît pas. De plus, les manuscrits de saint-Martial, tels qu’ils se présentent aujourd’hui, sont issus de regroupements faits entre le Moyen Âge et le xviiie siècle qui ne correspondent pas à leur état primitif. Il suffit de se reporter aux quatre manuscrits qui subsistent pour s’en rendre compte, où l’on retrouve, dans une disposition différente, certains des textes mentionnés par Bernard Itier.
Fig. 2. – Le catalogue des livres de l’infirmerie de Saint-Martial dressé par Bernard Itier, arch. dép. de la Haute-Vienne, 3 H 411.

Arch. dép. de la Haute-Vienne.
35Pourquoi Bernard Itier a-t-il procédé ainsi ? S’il avait omis certains livres dans la liste copiée sur les marges du ms. BnF lat. 1085, ou s’ils étaient entrés après coup, par don ou par achat (qui aurait été de son fait), il aurait pu facilement les y ajouter. Or que fait-il ? Il établit une liste, très détaillée, pour son propre catalogue, accompagnée d’un titre (Libros phisicales incipimus intitulare) où les volumes (ou recueils) sont numérotés de I à XIII. Ce catalogue ne comporte pas de subdivisions. Il ne s’agit donc pas d’un relevé préparatoire spécialisé, d’autant que tous les livres ne s’y retrouvent pas, tant s’en faut. Tout laisse donc à penser – bien que nous n’en ayons pas la preuve formelle – que Bernard a dressé là une liste à l’usage du medicus, ou du physicus de l’abbaye et peut-être même, une liste des livres conservés à l’infirmerie, à portée de main. C’est ce qui expliquerait aussi que tous ces livres ne se retrouvent pas à la fin du siècle, dans le vaste catalogue des livres de la bibliothèque entrepris par un de ses successeurs (450 livres au moins)29, où ne figurent qu’un Liber medicinalis magnus (120), Megategnus de Phisica (192) [II], Macer (205), Compendium magistri Salerni de Salerno (217 [III]), Alter liber medicinalis (248), Speculus medicorum (365), soit six titres, dont l’un, Macer, est absent de la liste de Bernard Itier, et dont deux le Liber medicinalis magnus et l’alter liber medicinalis ne sont pas identifiables.
36Nous avons eu naguère l’occasion de publier et de commenter cet inventaire, et nous renvoyons pour le détail à notre article30. Ce qui est important ici est de voir qu’au sein de la grande abbaye limousine on avait à cœur dans ce domaine très particulier qu’est au xiie siècle la science médicale de mettre à la disposition de ceux qui devaient assurer les soins aux malades, moines ou hôtes de passage, — et dont on ignore tout de la formation — une documentation de base, reposant pour une bonne part sur les travaux l’école de Salerne, même si certains titres peuvent surprendre comme ce Medicinale falconum et accipitrum [IX, 3], quand on sait que la possession d’oiseaux de proie était en principe défendue aux moines…
37La transmission d’une certaine forme de savoirs, passe nécessairement dans les premiers siècles du Moyen Âge par les écoles, monastiques et cathédrales, avant le développement des universités, d’autant que celles-ci sont inégalement réparties et qu’un nombre infime de religieux pouvaient y accéder. Ces écoles n’ont pas laissé d’archives conséquentes et on ne peut les approcher qu’à travers des sources indirectes, comme le fit Mgr Émile Lesne en 194031. Les livres eux-mêmes sont inégalement conservés. Si l’abbaye de Saint-Martial fait exception, c’est loin d’être le cas partout. Prenons simplement le cas du prieuré de chanoines réguliers d’Aureil, en Limousin, presque aux portes de Limoges, fondé dans les années 1081-1085 par le normand Gaucher. L’inventaire de la bibliothèque a été ajouté à la fin d’un ordinaire qui est peut-être, selon dom Jean Becquet, l’œuvre de Bernard de Quinsac, qui apparaît dans l’inventaire comme donateur de livres, mais qui souscrit aussi, comme sacriste, un certain nombre de chartes d’Aureil entre 1196 et 122032 (fig. 3). Il compte 189 numéros et, plus encore qu’à Saint-Martial, les livres à usage « scolaire », avec de multiples florilèges sont présents, témoignant de l’existence d’une école au prieuré, dont on ne sait rigoureusement rien. L’ordinaire en question – un livre liturgique, absent lui-même de l’inventaire – est le seul manuscrit conservé, avec le cartulaire (un document d’archives) de ce riche fonds. Ce qui confirme l’importante de ces inventaires pour une meilleure connaissance de la transmission des savoirs au Moyen Âge.
Fig. 3. – L’inventaire des livres du prieuré d’Aureil, arch. dép. de la Haute-Vienne, D 1221, f. 42r.

Arch. dép. de la Haute-Vienne.
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Montfaucon Bernard de, Bibliotheca bibliothecarum manuscriptorum nova […], Paris, Briasson, 1739.
Notes de bas de page
1 Sources : les inventaires de Bernard Itier (BnF, lat. 1085, f. 1-7v, 76, 104v), de son successeur Étienne de Salvaniec (BnF, lat. 1139, f. 229-236), et celui des livres de médecine conservés à l’infirmerie (arch. dép. Haute-Vienne, 3 H 411).
2 Arch. dép. Haute-Vienne. Répertoire numérique de la sous-série 3 H. Fonds de l’abbaye Saint-Martial [consultable en ligne].
3 Voir aussi J.-L. Lemaitre, Mourir à Saint-Martial et Cl. Andrault-Schmitt (dir.), Saint-Martial de Limoges. Ambition politique et production culturelle.
4 Ch. de Lasteyrie, L’abbaye de Saint-Martial de Limoges, p. 332.
5 Voir la chronique de Bernard Itier, « Obierunt Radulfus deu Poi, abbas Dolensis, et Petrus de Vertuol, armarius, qui capellam Sancti Michaelis et librariam edificari fecit, et multa alia bona » (BnF, lat. 1338, f. 213, § 18 ; éd. no 133). — Id., « In crastino missam novam predictus B. celebravit apud S. Michel, ubi est librariam » (BnF, Rég. lat. 267, f. 1; éd. no 146, § 6). Voir notre édition pour la localisation précise : Bernard Itier, Chronique, p. xxxv.
6 Cf. M.-P. Deroux, Les origines de l’oblature bénédictine. Quatorze ans accomplis est aussi l’âge fixé par Alexandre III pour faire profession, cf. dom J. Hourlier, dans G. Le Bras, Histoire du droit et des institutions de l’Église en Occident, d’après Décrétales, X, lib. III, 31 c. 8 (Friedberg, II, 571).
7 Dans l’édition de H. Duplès-Agier, Chroniques de Saint-Martial de Limoges, p. 247, la liste est indiquée par erreur comme copiée au f. 259v du ms.
8 BnF, ms. lat. 1338, f. 220v.
9 BnF, ms. lat. 5343, f. 89.
10 BnF, ms. lat. 4239, f. 3.
11 BnF, ms. lat. 3237, f. 10v.
12 BnF, ms. lat. 2400, f. V.
13 Ch. de Lasteyrie, L’abbaye de Saint-Martial, p. 211 : « Les enfants et les novices étaient surveillés et instruits par des religieux spécialement désignés. »
14 BnF, lat. 9363, f. 70 sq., lat. 12663, f. 59 sq., lat. 13069, f. 81 sq.
15 B. de Montfaucon, Bibliotheca bibliothecarum manuscriptorum nova, t. II, p. 1033-1040.
16 Matricule, 3989, profès de Saint-Augustin le 2 septembre 1692, mort à Solignac le 15 novembre 1734.
17 Dom E. Martène et dom U. Durand, Voyage littéraire de deux religieux bénédictins… Seconde partie, p. 69-70.
18 Matricule 3737, profès de Saint-Augustin de Limoges le 27 octobre 1687, mort à Saint-Augustin le 24 mai 1740.
19 Matricule, 2789, profès de Saint-Faron de Meaux le 11 mai 1671, mort à Saint-Denis le 21 août 1729.
20 BnF, lat. 315, 1813, 2056, 2303, 2372, 2455, 2637, 2768 A, 3154, 3572, 3885, 5230 et 9572.
21 Cf. BnF, lat. 315, f. 90v, BN, Catal. mss latins, t. I, p. 112 ; et Delisle, « Les manuscrits de Saint-Martial de Limoges », p. 9.
22 Voir J.-L. Lemaitre, « Les inventaires médiévaux des bibliothèques monastiques et canoniales limousines », p. 23-44 [= BSAHL, t. 125 (1997), p. 23-44].
23 Voir J.-L. Lemaitre, « Les “ Classiques ” dans les monastères de la France méridionale d’après les inventaires des bibliothèques ».
24 Delisle, Les manuscrits, p. 17, Catal. Montfaucon, no 1658.
25 Catal. 1730 : [190] Liber grammaticæ, seu explanatio Donati, in-octavo, ann. 500.
26 Sur ce manuscrit, fin xe-début xie siècle, qui provient de Colbert et porte un ex-libris de Saint-Martial, du xiiie siècle, cf. D. Gaborit-Chopin, La décoration des manuscrits à Saint-Martial de Limoges, p. 210. Un autre Térence, lat. 7901, provient également de Saint-Martial.
27 Voir Bernard Itier, Chronique.
28 Limoges, Arch. dép. de la Haute-Vienne, 3 H 411. Liste des livres de médecine (13 volumes) copiée par Bernard Itier, bibliothécaire de Saint-Martial de 1204 à 1225, au dos d’une lettre circulaire de l’abbé et du convent de Saint-Martial relative à la restauration du monastère, donnée sous l’abbatiat d’Hugues de Brosses (1198-1204). Original parchemin, (h. 132 mm ; L 265 mm, 12 lignes). – Acte utilisé par Bernard Itier dans le sens du petit côté : 25 lignes de 115 mm, écriture de petit module.
29 Le catalogue (Delisle, Cabinet des Manuscrits, t. II, p. 498-504) ne compte que 374 numéros.
30 J.-L. Lemaitre, « Les livres de médecine dans les monastères clunisiens au Moyen Âge ».
31 Voir E. Lesne, Histoire de la propriété ecclésiastique en France, t. II, fasc. V. Les écoles de la fin du viiie siècle à la fin du xiiie siècle.
32 Arch. dép. de la Haute-Vienne D 1221, f. 42-43. Voir J. Becquet, « La bibliothèque des chanoines réguliers d’Aureil en Limousin au xiiie siècle ».
Auteur
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Jean-Loup Lemaitre
Directeur d’études émérite de l’École pratique des hautes études (EPHE), Paris, IVe section « Sciences historiques et philologiques », membre de la Henry Bradshaw Society, Londres, conservateur du musée du Pays d’Ussel, Corrèze
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