Introduction
p. 5-6
Texte intégral
1L’éventail des articles qui ont examiné les problématiques liées à la traduction est particulièrement large : du point de vue chronologique, puisqu’ils intéressent des pratiques observées depuis l’époque suméro-akkadienne (Ier millénaire avant J.-C.) jusqu’au xxe siècle ; du point de vue typologique, dans le sens où ils concernent des textes religieux, littéraires, médicaux, des récits de voyage ou des manuels d’acquisition des langues étrangères comme des documents épigraphiques de l’Antiquité romaine ; enfin les objectifs qui sous-tendaient leur existence étaient aussi bien scientifiques que politiques et, dans tous les cas, les enjeux dépassaient largement le simple souci de trouver le mot juste et le désir de toucher un public autre que celui de la « langue source ». Si les contributions semblent assez bien réparties sur l’ensemble des grandes périodes historiques, à l’exclusion du Moyen Âge (2 pour l’Antiquité, 2 pour la Renaissance, 2 pour les Temps modernes et 2 pour l’époque contemporaine xixe / xxe siècle), le déséquilibre n’en est pas moins en faveur des époques « centrales », de la Renaissance au début du xixe siècle : cela n’est assurément pas un hasard, quand on sait la place qu’occupe la Renaissance, à la suite de l’Antiquité romaine, dans l’élaboration d’une culture de la traduction, au point d’être « par excellence l’ère de la Traduction » (Irina Falkovskaya). Pour les lettrés romains comme pour les humanistes de la Renaissance, le savoir se construit en intégrant des pans entiers de cultures « autres », de manière à les transformer pour en faire une culture nouvelle. Les pratiques de traduction n’étaient, bien entendu, pas limitées à ces deux époques et les régions multiculturelles se prêtaient particulièrement bien au bilinguisme et aux traductions. En témoignent les traductions de textes littéraires sumériens en langue akkadienne dans le contexte de la formation des grands empires du Ier millénaire av. J.-C., qui accordent une place majeure au savoir intellectuel : la transmission de la langue morte qu’était le sumérien constitue ainsi « le premier témoignage d’une réflexion que l’on peut véritablement qualifier de philologique et exégétique » (Darya Pevear). À l’époque romaine, les régions qui disposaient d’une écriture avant l’installation des Romains sont également celles qui ont donné lieu à des bilingues, autant d’occasions de traduire le latin en une langue locale ou l’inverse. La contribution qui se consacre à ce matériel épigraphique (Maria-José Estaran-Tolosa) s’appuie sur des documents ibériques et surtout africains (latin-punique et latin-libyque). C’est à la Renaissance que l’on doit le passage de la « traduction libre » à la « traduction fidèle », adoptée depuis lors dans tout le monde savant, et l’un des artisans majeurs de ce concept est Louis Le Roy, qui s’inscrit aussi dans le projet d’enrichir la langue française tout en transmettant des connaissances (Irina Falkovskaya). C’est également l’objectif que poursuit Mme Dacier, dont les traductions d’Homère (Iliade et Odyssée, 1711-1716) firent longtemps autorité et furent republiées jusqu’au xxe siècle : mais, dans son cas, la passion de transmettre la beauté du texte grec et de réhabiliter Homère s’alliait à un sens poussé de la polémique puisque Mme Dacier fut l’un des plus ardents champions des « Anciens » dans la querelle qui les opposait aux « Modernes » (Éliane Itti). La transmission de savoirs techniques (médecine, langues étrangères, géographie) fait l’objet de trois contributions. La première (Moreno Campatella) s’attache à étudier quel fut l’impact de la terminologie de Galien, à travers les traductions italiennes du xvie siècle réalisées elles-mêmes à partir de traductions latines (de même époque) du texte grec, sur la création du lexique scientifique italien moderne. Aux xviie et xviiie siècles, l’apprentissage des langues étrangères appartient désormais à la culture nobiliaire européenne : l’article (Andrea Bruschi) s’attache à suivre l’évolution des modalités d’apprentissage de l’italien (mais également de l’anglais) en France, qui était centré sur l’analyse de la langue écrite ainsi que sur l’acquisition de la culture et de l’histoire du pays, tout en restant en partie tributaire des méthodes d’acquisition du latin. Enfin, la concurrence qui ne cessa de se renforcer entre la France et l’Angleterre (Jan Vandersmissen) pour la connaissance et la maîtrise de l’Afrique, entre le xviiie et le xxe siècles, fut un moteur majeur de la rédaction et de la traduction des récits de voyage français et anglais : l’expertise coloniale s’appuyait d’emblée sur les connaissances géographiques dont la diffusion (grâce à la traduction) était un enjeu de poids. Le Congrès du CTHS se déroulant à Nîmes, il était légitime que le poète occitan Mistral fût représenté, grâce à une contribution (Pierre Fabre) qui mettait l’accent sur la dimension universelle (et non pas régionale !) de son œuvre : les multiples traductions – à commencer par celle dont il fut l’auteur, en français – sont d’abord évoquées avant que l’étude ne s’attache à quelques choix que les traducteurs ont opérés pour rendre compte de l’onomastique ou de certains faits culturels provençaux.
Auteur
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Michèle Coltelloni-Trannoy
Président de section
Professeur d’histoire romaine à l’université Paris-Sorbonne
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Signes et communication dans les civilisations de la parole
Olivier Buchsenschutz, Christian Jeunesse, Claude Mordant et al. (dir.)
2016
