Appropriations et constructions identitaires. Introduction
p. 185-188
Texte intégral
1Tracé sur le parchemin ou sculpté dans la pierre, le message mémoriel laissé par les hommes du Moyen Âge demeure, malgré toutes les vicissitudes, présent, des rayonnages d’archives aux plus humbles monuments bâtis dans la campagne bretonne. Le contenu véhiculé reste toutefois complexe et codé et ne correspond pas toujours, et même pourrait-on dire, jamais aux attentes de ceux qui l’interrogent. En effet, contrairement à ce que peuvent affirmer les historiens de l’École Méthodique, la mémoire des Anciens ne peut être transcrite directement, le message est beaucoup trop vaste pour pouvoir être saisi et compris dans son entier. Les oreilles des historiens n’ont pas la dimension de celles des Panotii qui peuplent le tympan de Vézelay. Le pont qui relie les morts aux vivants qu’évoquait Ernest Renan est un chemin bien difficile et ressemble plutôt à une chaussée, submergée régulièrement par les flots de l’oubli. Malgré tout, il n’est jamais complètement perdu, mais conservé et rappelé par les redoutables gardiens que peuvent être les fondations monastiques, les tableaux de filiation, les récits élaborés par les moines ou le vocabulaire. La diffusion n’est pas directe et ces conservateurs ne sont pas des récepteurs passifs et fidèles qui se contenteraient d’enregistrer mécaniquement le message ou les portions de ce dernier ; ils le transforment, se l’approprient, l’adaptent à leurs préoccupations du moment pour lui conférer une identité propre.
2Jens Schneider s’est ainsi penché sur les gardiens des temps carolingiens pour voir comment le langage littéraire a conservé, rapporté et exprimé la mémoire des premiers temps de la Bretagne médiévale. Le choix des termes, en particulier les titres attribués, s’avère ainsi particulièrement instructif pour cerner la conception des contemporains : stratégie de rapprochement, d’imitation ou au contraire de détachement par rapport aux Francs voisins… Peu à peu, s’élabore une entité spécifique qui repose, selon Léopold Génicot sur trois socles : la constitution de tableaux de filiation, la construction de sanctuaire mémoriel et l’usage d’un vocabulaire spécifique pour désigner le populus. Jens Schneider s’intéresse particulièrement au dernier, mettant en parallèle pour cela la situation lotharingienne et celle de la Bretagne. En s’appuyant sur les historiens francs et le cartulaire de Redon, il essaie de voir comment l’espace armoricain a pu être désigné par les sources du Haut Moyen Âge et la manière dont les élites ont pu être appelées. Les comparaisons fructueuses établies ont permis ainsi de discerner les différentes stratégies employées et d’expliquer les évolutions de la perception du peuple breton, une image forgée pour l’essentiel par les historiens francs dont le regard varie en fonction des circonstances politiques : des Bretons couards d’Ermold aux courageux guerriers des Annales de Saint Vaast.
3Délaissé par les Lumières, fragilisé et en partie rompu par les destructions révolutionnaires, le chemin est de nouveau ouvert et réutilisé par les historiens du xixe siècle. Ces derniers tentent par-delà le « traumatisme » de 1789, de renouer avec un passé médiéval glorieux, dont l’immobilité apparente en terme économique ou social contraste avec les transformations accélérées du xixe siècle et lui confère une sorte de sérénité qui attire artistes, écrivains et historiens comme Arthur de La Borderie qui acquiert une renommée exceptionnelle. Cette recherche prend aussi la forme d’une quête narcissique, chaque récepteur percevant un message qu’il interprète et réécrit à la lumière de ses propres interrogations et de celles de la société dans laquelle il évolue. Celles-ci amènent à redécouvrir des œuvres littéraires laissées par des auteurs bretons du Moyen Âge comme Meschinot, mais aussi, en parallèle, leur relecture à la lumière des centres d’intérêt propres aux érudits de cette région. Arthur de La Borderie, auteur de plusieurs études sur ce poète, n’est pas un cas isolé ; les Sociétés Savantes, de leur côté très actives en ce milieu du xixe siècle, ressuscitent et inventent un Moyen Âge breton tandis que les milieux nationalistes y puisent des arguments pour défendre leurs opinions politiques.
4Denis Hüe est revenu sur la perception et la diffusion de l’œuvre de Meschinot. Il a montré comment Arthur de La Borderie, en soulignant certains passages et en en écartant d’autres, a fait de lui, au risque d’un anachronisme forcé, le chantre d’une nation bretonne, alors que son œuvre n’avait probablement pas d’autres ambitions que de servir fidèlement les ducs et de participer à l’union du royaume.
5Dans le renouveau de l’intérêt pour le Moyen Âge breton, Cédric Jeanneau a observé comment les Sociétés Savantes ont joué un rôle déterminant, en ressuscitant cette époque à travers les centaines de volumes qu’elles ont édités, mais aussi quelque part, en l’inventant, c’est-à-dire en lui conférant une chronologie particulière, des thématiques et des méthodes d’analyse spécifiques qui diffèrent de celles en usage dans les autres cénacles érudits des provinces voisines ou de celles pratiquées par les historiens universitaires.
6Sébastien Carney montre de la même manière comment les militants bretons ont réécrit l’histoire de la Bretagne, en puisant dans le passé médiéval de la province pour en extraire une galerie de héros avec en tête Nominoë, des lieux de mémoire régulièrement commémorés comme Ballon ou Saint-Aubin-du-Cormier, mais aussi des ennemis ou traîtres à la patrie comme Du Guesclin et plus généralement tous les Bretons jugés trop francisés.
7Les revendications nationalistes qui émergent chez les peuples « dominés » d’Europe au xixe siècle et qui conduisent à l’indépendance de nombre d’entre eux (Hongrois, Irlandais…) se structurent de manière différente en Bretagne et dans les pays de langue celtique. Si les abondantes recherches sur le passé médiéval permettent d’exhumer une histoire nationale glorieuse, celle-ci n’est pas utilisée uniquement dans une perspective anti-française ou anti-anglaise. Dans le cas du pays de Galles, Richard G. Roberts évoque le parcours de l’historien R. R. Davies partagé entre son affection pour sa patrie natale et son métier d’historien qui l’oblige à rester impartial. Les études qu’il a réalisées sur la colonisation du pays de Galles ou sur la révolte de Gwain Glyn Dûr ont fourni des arguments à certains de ses contemporains pour réclamer une reconnaissance plus forte de la nation galloise, mais il n’a pas remis en cause complètement le lien qui l’unissait à la Grande-Bretagne. Ni Arthur de La Borderie, en Bretagne, ni R. R. Davies de l’autre côté de la Manche n’ont dénoncé clairement leur intégration au sein de la mère patrie française ou anglaise, les deux ont préféré plutôt développer le concept « d’une particularité locale » au sein d’une assemblée plus vaste, la France ou « l’universalité britannique ».
Auteur
Le texte seul est utilisable sous licence Creative Commons - Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International - CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
La Petite Saga de Tristan et autres sagas islandaises inspirées de la matière de Bretagne
Ásdís Rósa Magnúsdóttir et Hélène Tétrel (dir.)
2012
