Enjeux et ambitions de la mémoire. Introduction
p. 21-26
Texte intégral
1La mémoire n’est pas l’histoire mais elle n’en constitue pas moins un élément incontournable du travail de l’historien. Pour donner du sens au passé, l’histoire comme connaissance par traces se nourrit en effet de mémoires recueillies, utilisées comme sources par croisement avec d’autres matériaux en prêtant attention aux phénomènes de permanence et de rupture. Jules Michelet encore, héraut de quelques hauts personnages du roman national – Jeanne d’Arc, Richelieu ou Clovis –, ne proclamait-il pas que l’historien devait être un grand « ressusciteur », dont l’art et le métier devaient surpasser les limites de la méthode archivistique pour éclairer le peuple ? Dans sa mission de résurrection intégrale du passé, l’historien étudie aussi la mémoire (d’un groupe social, d’une nation, d’une institution) comme objet révélateur d’un certain rapport des hommes à leur passé, souvent inscrit dans un temps long. Un objet fragile parce que la mémoire, par sa fonction de transmission, est ouverte à toutes les déformations, recompositions, manipulations.
2Les phénomènes mémoriels en Bretagne sont particulièrement nombreux parce que l’oralité y a joué un très grand rôle – pensons à la gwerz de Skolan et à son éventuel lien avec le Livre Noir de Carmarthen, manuscrit gallois du milieu du xiiie siècle. Les contributions réunies dans la première partie de ce volume en soulignent l’importance. C’est ce qu’examine Karin Ueltschi en démontrant que la matière de Bretagne a réussi à s’ancrer dans l’histoire parce que le roman breton fait passer la figure du roi Arthur de fables orales, véhiculées par les contes, à celui de récit écrit, orienté dans le temps. Le récit arthurien, s’il ne dispense pas une connaissance vérifiable, n’en détient pas moins au Moyen Âge une légitimité alors considérée comme historique : il fait histoire, et à ce titre il est le support d’une mémoire bien vivante, susceptible d’être rappelée et commémorée par exemple par l’invention de la tombe royale d’Arthur et de Guenièvre à Glastonbury à la fin du xiie siècle. Dans ces conditions, au Moyen Âge, personne ne doute de l’existence d’Arthur. Tout juste la projection de sa mémoire dans le futur, sous la forme du messianisme arthurien – un mythe encore appelé « espoir breton » – est-elle interrogée.
3Les manipulations que permet la mémoire sont l’objet de la réflexion d’André-Yves Bourgès. La fabrication de l’histoire des diocèses bretons est en effet au centre d’un vaste corpus hagio-historiographique produit au cours d’un long xve siècle, qui, dans le genre de l’histoire « mythifiante », largement favorable à la thèse d’une origine spécifiquement bretonne des institutions diocésaines du duché de Bretagne, est très révélateur de la manière d’écrire l’histoire dans les cercles du pouvoir ducal. Il s’agit avant tout de servir une idéologie dominante, fût-ce en plaquant des acteurs bretons de Petite-Bretagne ou de Bretagne insulaire sur des schémas institutionnels relevant de la Gaule franque. Le risque est alors de confondre mythe et réalité, sauf à ce que la critique historique contemporaine vienne interroger ce corpus littéraire comme source.
4Les sources se rapportant à la fondation de l’abbaye cistercienne de Bégard, étudiées par Claude Evans, mènent à une reconsidération tout à fait comparable. La perte de nombreux documents originaux, dont il ne reste plus que des copies, l’accent mis par les moines sur la date de 1130 et sur les origines ducales de l’abbaye, à quoi s’ajoute l’importance traditionnellement accordée à la Chronique de Bégard, un document du xviie siècle toujours présenté comme source de l’histoire des origines de l’ordre cistercien en Bretagne, alors que son contenu n’est corroboré ni par les documents médiévaux, ni par les statuts de l’ordre de Cîteaux, en font un nouvel exemple de déformation de la mémoire.
5Ces déformations font cependant partie du travail fictionnel et sont la condition sine qua non de son enrichissement. Ainsi Fabienne Pomel centre-t-elle son attention sur un ensemble de réécritures arthuriennes des xxe et xxie siècles (Roubaud, Rio, Cocteau, Apollinaire) pour montrer comment la figure de l’auteur de réécriture se développe entre le modèle médiéval du clerc-médiateur et translateur, chaînon d’une transmission de la mémoire arthurienne, et la figure du sacrilège, rompant et mutilant les données de la tradition dans un rapport transgressif à l’héritage et à la filiation. J. Roubaud, qui se projette volontiers dans la figure du conteur médiéval, et M. Rio dans celle du fils sacrilège, offrent deux cas assez caractéristiques de ces postures opposées, qui ne sont pourtant pas sans effets de trompe-l’œil. En outre, la figure de Merlin, réinvestie diversement par les auteurs de réécritures arthuriennes (de L’Enchanteur pourrissant d’Apollinaire à La Terre Gaste de M. Rio), en tant que double (parfois inversé) de l’auteur, souligne toute l’étendue des déclinaisons possibles de la mémoire arthurienne.
6Cette transmission changeante d’un inépuisable réservoir de thèmes et de personnages arthuriens, à dimension plus fictionnelle qu’historique – la mémoire des hauts faits d’Arthur ouvre sur les deux –, est déjà repérable dans l’analyse de quelques romans islandais post-médiévaux proposée par Matthew Driscoll. Le cas islandais est tout à fait typique des médiations par lesquelles des branches différentes de la littérature arthurienne se sont développées à l’époque moderne, puisque la conservation de la mémoire arthurienne médiévale – la Saga d’Érec est présente dans un manuscrit islandais daté des environs de 1500 – y donne lieu à des prolongements originaux, qui ne masquent cependant pas complètement les modèles continentaux.
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La Petite Saga de Tristan et autres sagas islandaises inspirées de la matière de Bretagne
Ásdís Rósa Magnúsdóttir et Hélène Tétrel (dir.)
2012
