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    Plan détaillé Texte intégral Composantes narratives Le Pui de Montesclaire, une expression possible des confins La poétique des confins Notes de bas de page Auteur

    Itinéraires et confins

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Écriture des confins et confins de l’écriture dans la Continuation de Perceval par Gerbert

    Frédérique Le Nan

    p. 237-252

    Texte intégral Composantes narratives Le Pui de Montesclaire, une expression possible des confins La poétique des confins Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    Hercules fu tant fort qe pur dieu fu tenuz.
    En eir, en terre, en mer assaia ses vertuz.
    Desques a la fin du siecle fust en son temps cremuz.
    Nul homme trova qe li contrefust.
    Quant si loinz fu alé qe unques nul plus seust,
    Son merc ficha illuec qe returné ne fust :
    Si fu fete la bon[de] ; deske tuit temps estust.
    Thomas de Kent, Le Roman d’Alexandre,
    éd. Champion (coll. « Champion classiques. Moyen Âge »)
    (v. 5380-5386).

    1Si l’on admet que sur le royaume insulaire de Bretagne et sur la Bretagne armoricaine s’est localisé en partie le mythe arthurien, l’écriture de fiction livre plus exactement un espace imaginaire, organisé à partir d’une trajectoire qui est l’itinéraire du héros, voire sa quête, impliquant peu ou prou une intention et une finalité. La composante historique semble à première vue particulièrement mineure, puisque en guise de localisations avérées ne sont évoqués que quelques rares toponymes.

    2Dans cette perspective, l’on examinera l’une des suites du Conte du Graal de Chrétien de Troyes, la Continuation Perceval (dite Quatrième continuation en raison de sa datation supposée, 1226-1230), qui nous est conservée dans deux mss fr. de la Bnf, écrits en dialecte arrageois au début du XIIIe siècle1. Le rédacteur en est un certain Gerbert, probablement le Gerbert de Montreuil du Roman de la Violette.

    3La notion d’itinéraire y est délicate. S’applique-t-elle à la pérégrination du héros arthurien au sens où le lecteur aurait à suivre un balisage tracé, avec l’intention pour le rédacteur de rendre compte d’une progression détaillée (du bas latin itinerarium : « relation de voyage ; carte de voyage »), au moyen d’annotations temporelles, toponymiques, paysagères et plus généralement descriptives ? On peut en douter. Cependant, au sens plus libre de « chemin qui est suivi pour aller d’un lieu à un autre, sans que le périple ne puisse être consigné sur une carte », la notion d’itinéraire sera retenue. Elle est en ce sens indissociable de la quête qui doit conduire le héros aux confins de sa destinée, aux confins du monde représenté, aux marges d’un territoire dont les frontières ne sont jamais tracées, des limites extrêmes, estraignes comme il est dit dans le récit.

    Composantes narratives

    4Mais, à l’aune de quel lieu référentiel l’éloignement du héros doit-il être évalué ? La réponse semble simple dans la mesure où l’espace arthurien a pour repère absolu la cour du roi et, en son centre, la Table Ronde que Wace2 a introduite dans le Brut. De là, le tropisme est obscurément puissant et le mouvement centrifuge si permanent que le lectorat ne semble pouvoir envisager la partance du héros autrement que depuis ce cœur palpitant. Chrétien de Troyes lui-même ne manque guère d’y initier l’aventure de quelques valeureux chevaliers3, à une exception près toutefois. Dans le Conte du Graal que prolonge, insérée entre la Continuation de Wauchier de Denain et celle de Manessier, la Continuation de Perceval par Gerbert4, l’histoire révèle que le lieu référentiel n’est pas forcément ce centre emblématique, mais en l’occurrence un territoire incertain, lui-même frappé d’altérité, comme le manoir de la mère du héros, situé dans la Gaste forêt que le jeune homme n’a de cesse de vouloir retrouver, un lieu variant en somme :

    […] il vint as destrois de Valdone,

    en la haute forest estraigne

    qui avironne la montaingne. (v. 2604-06)

    5Aussi le projet complexe du retour vers la mère habite le héros de Gerbert durant la quasi première moitié du récit. En ce sens le continuateur ne s’éloigne pas du personnage de Perceval introduit par Chrétien, tant dans l’évocation de son intériorité que dans son propre rapport au monde et à Dieu :

    […] il bien savoit

    que li pechiés molt li grevoit

    de sa mere qui chaï morte (v. 47-49)

    Biax sire Diex, par vo merchi,

    car m’asenez a droite voie

    ou le manoir ma mere voie ! (v. 130-32)

    6Dans le même temps, cette représentation de l’espace, qui relève assurément de l’intimité rétrospective du personnage, laisse la place à une perspective plus ouverte, inhérente à l’action guerrière, tacite et redondante. En effet, dès lors que Perceval se rend victorieux d’un chevalier, il lui enjoint, comme il est courant de le faire dans le champ arthurien, de se rendre à la cour d’Arthur pour s’en remettre à sa volonté5. Les deux trajectoires mentales coexistent donc jusqu’au vers 2605 de la Continuation, à partir de quoi Perceval parvient à retrouver le chemin qui doit le conduire jusqu’à la maison de sa mère :

    Mais de l’errer tant s’abandone,

    qu’il vint as destrois de Valdone,

    en la haute forest estraigne

    qui avironne la montaingne.

    Bien a reconut le destroit,

    car pres du bois iluec endroit

    encontra les .v. chevaliers,

    a cui il demanda premiers

    s’il estoit Diex ou angelos

    quant il portoit ses gavelos.

    Bien reconoist le terreoir,

    car pres d’iluec ert le manoir

    ki fu sa mere. Bien le voit.

    Cele part velt aler tot droit,

    qu’a l’autre fois quant il i fu

    et sa suer l’ot reconneü,

    dont dist que sa suer jecteroit

    d’iluec et si le meteroit

    hors de cele forest salvage.

    Atant en va vers le manage. (v. 2603-22)

    7Ce retour ultime vers les défilés lointains du pays maternel libère le personnage d’une progression incessante, paradoxale et régressive, pleinement tournée vers un territoire déjà foulé, puisque, une fois la tombe de la mère découverte, une fois la sœur sortie de son isolement après avoir grandi parmi une estrange gent en tel terre (v. 8762), Perceval ne semble garder qu’un lointain souvenir du lieu de l’infans que le Roi Hermite évoquera longtemps après, à son attention :

    Bien sai que vous estes mes niez ;

    une seror petite aviez

    qui demora aprés vo mere

    sanz conseil d’aidë et de frere

    entre estrange gent en tel terre

    ou si ami nel sevent querre. (v. 8759-8763)

    8À ce point du récit, le second espace référentiel, la cour, devient omniprésent – les occurrences ne se comptent plus –, et se fait l’unique pôle de rattachement que le personnage en perpétuelle « itinérance » semble concevoir. Néanmoins le repère invariant de la cour est un lieu abstrait, tel un syncrétisme de valeurs morales et chevaleresques n’appelant pas forcément de retour impérieux. On lit dans ces pages que, si le hasard guide parfois les pas de Perceval jusqu’à son roi, la cour d’Arthur n’est cependant jamais représentée. Et, passée la séquence nommée par J. Bédier « Tristan ménestrel » (un épisode dont le statut autographe hautement problématique6 a suscité différents débats), Perceval ne revient jamais à son point d’ancrage arthurien, lui préférant des espaces insaisissables en pensée, aux confins d’un monde dont le centre objectif s’est perdu.

    9Les confins (de confinium, de cum et finis « limites ») sont en ce sens le point de non-retour d’une trajectoire inexpliquée. Du reste, ils sont tout autant affaire de temps que d’espace, car l’éloignement ne se mesure guère en liues7. Il apparaît plus nettement un décompte du temps en unités redondantes : en semaines et en saisons, trouve-t-on souvent, rien de chiffrable en somme, ni datation ni distance géographique explicitement posées.

    car mains yvers et mains estez

    sui por le Graal traveilliez (v. 8272-73)

    Et Perchevax cele semaine

    erra et ot molt de grietez (v. 8292-93)

    Perchevax qui cele semaine

    avoit erré a grant meschief (v. 9220-21)

    10Pour désigner ces situations extrêmes, le mot estraigne est convoqué ; il s’applique volontiers à un païs et une contree (v. 2431), à une montaigne (v. 10167), toutes sortes de territoires a priori inhospitaliers que traverse le héros. Le vocable estrange/estraigne peut encore désigner des gens particulièrement isolés du reste du monde, non pas franchement étranges ou différents (impliquant puissamment une composante fantastique), mais des êtres seulement lointains et distants. On note que cet emploi s’applique à la petite communauté au sein de laquelle a grandi la sœur de Perceval : entre estrange gent en tel terre (v. 8763). Du reste, des hommes aux propriétés exubérantes sont aussi représentés, comme ceste gent orrible et estraigne (v. 5698), capables de revenir à la vie après avoir subi une décollation.

    11Par conséquent, ces territoires de l’Ailleurs sont habités ; Perceval y croise encore prestre (v. 2426) et hermites (v. 10 170), une présence humaine qui n’est d’ailleurs en rien inédite, puisque la manière se trouve déjà fort bien attestée chez les devanciers de Gerbert, et portée à sa plus complète réalisation narrative dans un ouvrage légèrement antérieur à la Continuation, la Queste del saint Graal8.

    12Un épisode a retenu notre attention au sein des 17 000 vers de la Continuation : il débute par un message écrit sur un parchemin, mystérieusement suspendu à une croix, au croisement de deux routes. À l’instant où il y parvient, Perceval n’est pas seul, mais il suggère à ses compagnons de voyage, une jeune femme et son ami, dont il vient de sauver la vie, d’emprunter le grand chemin de droite : c’est la voie de Durecestre (v. 8260). L’autre route n’a d’autre direction que celle de l’aventure et du danger ; elle n’appelle aucune destination repérable. C’est cependant la voie qu’il choisit d’emprunter :

    Li briés dist : « Vous qui chevalchiez,

    tornés le grant chemin a destre,

    c’est la voie de Durecestre

    qui la gent maine asseürté ;

    l’autre voie est par verité

    par non la voie aventureuse,

    molt est a errer perilleuse »(v. 8258-64)

    13En effet, la cité de Durecestre (probablement Dorchester en Angleterre9) n’est pas de celles qui retiennent l’attention du héros, une cité cependant aisée à consigner sur une carte. Il est entendu que « l’autre voie » est réservée, une voie qui ne « maine pas asseürté », qui est « a errer perilleuse ». C’est certainement à ce point du récit que s’exprime le mieux la volonté intimement prospective qui habite le héros, de pénétrer les confins, de se glisser vers les extrémités d’une terre non foulée, à la marge des chemins de ce pays de Bretagne insulaire :

    il est en tel chemin entrez

    ou onques chevaliers n’ala

    qui peüst revenir de la

    sanz mort ou sanz estre affolez.

    Li chemins n’est pas desfoulez,

    ce m’est avis, ne molt batus. (v. 8334-39)

    14Cette progression (qui est a senestre) doit s’accomplir sans que l’itinéraire ne puisse être tracé sur une carte. Les indications le concernant sont en effet impossibles à consigner en l’absence de toponymes, car la ligne du cheminement s’accomplit seulement au gré de quelques mentions topographiques (rivière, forêt, montagne, broussailles) et de sporadiques indications de durée (jour, semaine, hiver, été), comme il a été dit :

    Et Perchevax cele semaine

    erra et ot molt de grietez,

    car li païs fu desertez ;

    si ot sovent et fain et soi. (v. 8292-95)

    15Il va sans dire que l’itinéraire de gauche donne sa mesure à la détermination du héros. Sa volonté, ou talent, s’évalue en effet à l’aune de la menace que le voyage implique10 : la souffrance du corps affamé, les blessures et la mort, car l’homme y est souvent traveillez par la douleur (v. 8273). Il l’est aussi par une extrême solitude, par le silence11 de sa progression, sauf à l’occasion de rencontres inquiétantes qui font naître sa plainte, et en raison de quoi il sollicite la merci de Dieu qui lui rappelle son projet : querre le Graal.

    et Perchevax outre passa

    que riens plus ne lor velt enquerre

    ainz pense au Graal qu’il va querre. (v. 8316-18)

    Perchevax a par le main pris

    le chevalier, si dist : Estez,

    car mains yvers et mains estez

    sui por le Graal traveilliez (v. 8270-73)

    16De même le motif de la faim constitue un repère dans la spatialisation des confins, car il donne à l’étendue sans nourriture, au desert, son amplitude ; d’où ces gestes répétés d’hospitalité sur lesquels le rédacteur ne manque pas de s’arrêter et qui viennent ponctuer le déploiement extrême du temps et de l’espace :

    Atant s’en vont tot un sentier.

    Et li prestres ist du mostier,

    qui molt estoit plains de bonté,

    a Percheval par charité

    a priié que le digner praigne

    od lui. Molt trovera estraigne

    et le païs et la contree

    ainz qu’il ait la forest outree. (v. 2425-32)

    Sire, font cil, or venez prendre

    le digner od nous lieement,

    et vous l’arez molt bonement (v. 9228-30)

    17En d’autres séquences, on perçoit la pensée quasi obsessionnelle que cette quête de nourriture provoque chez le héros en proie à une faim lancinante :

    .xiii. hermite molt enpalis

    trova dedens une maison ;

    n’avoient mie grant foison

    de vïandes a lor souper,

    ains orent fait un pain colper

    en .xiii., s’en ot une piece

    chascuns que devant soi depiece. (v. 8430-36)

    18En réalité, quoi qu’il advienne, Perceval ne semble connaître d’autres sentiments véritables que le désir d’aller plus avant, de pousser toujours plus loin son cheminement, en dépit des sollicitations ou des rencontres.

    Perchevax d’errer s’apareille,

    car il n’a cure d’arester. (v. 8410)

    19Se pose alors la question de sa motivation intime et de la finalité de sa pérégrination. Quel est le statut d’un personnage de cette nature ? Perceval est-il un simple voyageur sans but autre que de se soumettre à l’aventure ? Ou bien se dessine-t-il une finalité aux épreuves qu’il s’impose, à la manière de la Queste del saint Graal, qui transmue la simple aventure chevaleresque en une épreuve élective ?

    20Il apparaît donc que la notion d’itinéraire doit entrer en conjointure avec celle de quête. La quête n’est pas fortuite, mais construite, et l’on en connaît les causes. Perceval a de fait entrepris depuis des mois et des années de revenir au château du Graal pour y ressouder une épée brisée. Il est bien en quête du Graal et de la Lance qui saigne ; et, a priori, rien ne doit, de son propre vœu, l’en détourner, car cette quête est celestielle. À cet égard, les confins devraient mener à Dieu, qui ne se côtoie que dans la solitude et le désert et se faire l’expression de l’au-delà, de cet ailleurs absolu qui est le Paradis chrétien :

    et Perchevax outre passa

    que riens plus ne lor velt enquerre

    ainz pense au Graal qu’il va querre. (v. 8316- 8318)

    se de pechié vous astenez,

    si porrez paradis conquerre,

    et del Graal que alez querre

    porrez savoir la vraie ensaigne

    et de la lance por coi saigne. (v. 8754-58)

    21Cette quête lui est réservée assurément, et les confins touchent au divin, mais ils n’en restent pas moins dans cet ouvrage l’expression spatialisante des contingences terrestres, faites d’obligations et d’obstacles, qui détournent le héros de sa trajectoire spirituelle. En effet, un but séculaire s’affirme et se dessine progressivement, un but inattendu aussi, car préalablement réservé à l’autre héros des Continuations, Gauvain. Il s’agit d’atteindre la cité de Montesclaire (v. 10102), du Pui de Montesclaire (v. 9006), qui ne peut être approché qu’après avoir suivi une voie marginale :

    Lors se hastent et vont lor voie

    tant qu’il vinrent desor un mont :

    molt en ot de plus lais el mont,

    en Esture et en Ricordane.

    Une iaue qui ot non Gordane

    qui molt estoit et grans et lee

    coroit desoz en la valee ;

    et d’autre part cele riviere

    fu li chastiax, ce m’est aviere,

    du Pui de Montesclair laiens,

    dont il parloient tantes gens ; (v. 9302-12)

    22Le chemin qu’emprunte Perceval doit le guider vers ce repère, mais il lui est inconnu : « ou onques chevaliers n’ala / qui peüst revenir de la / sanz mort ou sanz estre affolez (v. 8335-37), un chemin sur lequel pourtant il ne cesse de côtoyer divers protagonistes dont l’altérité ne fait jamais défaut et qui sont tous annonciateurs d’étrangeté et de mystères : deux jeunes femmes éplorées, traînant une litière dans laquelle gît un homme dont les deux jambes sont brûlées (v. 8297), un autre homme dont la tête et le cou brûlé ont subi le même sort (v. 8322), deux ermites, l’un flagellant une croix, l’autre priant au pied de la croix (v. 8343 sq.), une bête hurlante et sa portée infernale (v. 8379), une jeune femme tirant un char dans lequel gît un homme au corps entièrement consumé (v. 8908).

    23Les confins sont donc pluriels et paradoxaux, il s’agit d’espaces insaisissables en pensée, mais que, en ces voies terrestres, la rencontre jalonne, et auxquels elle donne sa ponctuation, son rythme et sa respiration. Elle se détermine en un espace d’échange verbal où l’action guerrière n’a en réalité que fort peu sa place. Il s’agit bien d’un paradoxe puisque la parole envahit ce désert, puisque le chevalier taiseux par nature qui n’estoit mie trop parliers (v. 9095) rencontre l’obligation de l’échange, puisque finalement cet espace est saturé par la présence d’autrui et par les messages aux contenus convergents qui lui parviennent de Montesclaire.

    Le Pui de Montesclaire, une expression possible des confins

    24Si l’on voulait en décrire les propriétés, l’on dirait de prime abord qu’il s’agit d’un lieu où sévit le non-droit, en opposition absolue avec les valeurs positives que représente de manière bipolaire la cour d’Arthur. En ce sens Montesclaire est devenu l’Ailleurs, qui laisse la possibilité de voir éclore des représentations abstraites et incertaines. On note que le chemin qui y mène n’est pas un chemin de Bretagne, la chose en est bien attestée12, mais un itinéraire qui emprunte des voies compliquées et passablement désespérantes.

    25De plus la forteresse est assiégée. Un mal tirant / qui si nous va mal atyrant (v. 9191-92) la tient fermement sous son autorité et l’affame. Si ce dernier est nommé, l’appellation relève de la désignation périphrastique, de celles auxquelles le roman arthurien nous a habitués et qui décrivent plus qu’elles n’identifient : Celui au Dragon13.

    Mais dedens n’est nus si hosez

    qui ost issir fors de la porte

    por celui qui la teste porte

    du dragon dedens son escu,

    car tantost sont ars et vencu. (v. 9410-14)

    26En effet, l’action de cet être réside tout entière dans la destruction des chevaliers assiégés. Son écu est tel que s’y dresse une tête de dragon jetant un redoutable feu brûlant sur ses ennemis, anéantis à l’instant même où la flamme les touche14. Aussi, les confins englobent, dans une limite informelle, des lieux toujours plus menaçants et moins concevables.

    27On note aussi que peu avant l’affrontement, Perceval reçoit un objet de la main d’une mystérieuse pucelle afin qu’il puisse se protéger des dangers à venir, dont chaque rencontre, chemin faisant, lui a permis de prendre la mesure. Cet objet est un écu qui lui est exclusivement réservé15. Naturellement les propriétés reliquaires de ce talisman a priori magique sont précisément décrites :

    un escu bel a grant merveille,

    tout blanc, a une crois vermeille.

    En la crois ot tel saintuaire

    dont on ne se doit mie taire :

    une pieche avoit ens entee

    du saint Fust ou fu tormentee

    la chars Jhesucrist le fil Dieu. (v. 8469-75)

    28Cet écu agit comme un signal apte à figurer la mission de Perceval : il rappelle qu’il accomplit une tâche qui lui a été impartie en tant que chevalier agissant au service de Dieu pour anéantir les incarnations du diable qui se dressent sur son chemin. C’est pourquoi le texte endosse rapidement la responsabilité de déclarer Celui au Dragon comme étant un anemi (v. 9620), le diable fait homme.

    29Ainsi la lecture des confins est fluctuante. On entend que préalablement l’espace évoqué n’est pas construit : nulle trajectoire, nulle destination qui puissent être consignées, nulle désignation possible autre que démonstrative et descriptive. Le référent est incertain, relevant probablement d’un paganisme diffus. Cependant l’une des manières de tenir la représentation est d’assimiler la figure dévastatrice au démon que l’élu doit vaincre. Il s’agit là d’une opération de déclinaison consistant à passer d’un domaine référentiel à un autre, que le rédacteur ne manque pas de réaliser quelques vers plus bas, une déclinaison donc vers la diabolie qui s’avère relativement conventionnelle dans la mesure où l’aventure arthurienne (en ce début du XIIIe siècle) prend souvent l’allure d’un grand combat tératologique où les forces du Bien et du Mal s’affrontent.

    30Cette correction référentielle participe selon nous du caractère paradoxal que les confins révèlent. De même, si nous nous plaçons cette fois du point de vue des assiégés, on notera d’autres procédures rationalisantes. Saisir l’inconnu par l’écriture, comme par l’image, implique, quoi qu’il advienne, diverses projections du monde réel sur cet écran de l’imaginaire en fonction du bagage social et culturel qui est propre au clerc écrivant. Chez l’homme chrétien, la dévastation est le fait du diable. Aussi la vision diabolique est naturellement apportée. Chez l’homme laïque, l’état de siège n’est en rien exotique. Il participe d’une réalité regrettable, mais commune à la société médiévale, et ne saurait se concevoir ex nihilo.

    31Ce faisant, le rédacteur s’autorise une analogie saisissante entre le lieu incertain de Montesclaire, ou « Mont de l’éclair », et une cité particulièrement célébrée en son temps : celle de Couchi. Cette forteresse de Picardie connut son heure de gloire au début du XIIIe siècle parce qu’elle était jugée imprenable16 (une imposante tour en effet, reconstruite entre 1225 et 1230 sur les ruines d’une ancienne place forte par Enguerrand III, vassal de Philippe-Auguste, mais seigneur rebelle à la couronne). La référence s’impose donc pour affirmer l’invincibilité de Montesclaire et la victoire attendue de Perceval sur le diable. Il est assuré aussi que la référence à ce château de Couchi tend à ramener le champ des confins à une réalité connue et antagoniste :

    drois est, car molt est biax et riches.

    Il ne fu pas avers ne chices

    qui la fist faire et deviser.

    Qui Couchi porroit aviser,

    il porroit bien dire de lui

    qu’il fu compassés a celui

    de murs, de tors riches et fors. (v. 9313-19)

    32À ce point du récit, la description perd fortement en étrangeté et en mystère, mais elle gagne en vigueur, car comment décrire ce que l’on ne connaît pas ? Il y a là un paradoxe que l’on ne saurait réduire.

    La poétique des confins

    33En effet, cette question nous paraît essentielle. Certains modes de pensée comme l’analogie (par horizontalité comparative) ou l’adossement aux représentations chrétiennes (par verticalité assimilatrice) sont extrêmement agissants dans ce type de narration. La forme en est typiquement romanesque et, compte tenu de l’extrême longueur des continuations (60 000 vers), on pourrait sans mal faire valoir que le vide ne sied guère au roman. Le lecteur pressent en effet qu’il est préférable pour le rédacteur de s’en tenir à une imago mundi probable, quitte à défaire le tissu des confins en l’investissant de n’importe quelle réalité historique et sociale, comme le siège d’une forteresse célèbre du temps de Philippe-Auguste, plutôt que de se perdre dans les méandres d’un possible insaisissable et de risquer l’inachèvement de son histoire.

    34C’est pourquoi ces confins sont finalement saturés de rencontres et de paroles échangées, d’images référentielles. Ils nécessitent aussi certaines propriétés narratives comme le temps long, durant lequel l’évocation se déploie. En effet, le choix de la durée compte davantage qu’une éventuelle délimitation géographique, car la forme même du roman la prend à sa charge de façon linéaire, en suivant le fil conducteur de l’aventure et de la quête. C’est cette manière même qui donne un mouvement particulier aux textes médiévaux dans leur ensemble, et plus encore à ce genre spécifique qu’est la continuation. En réalité, la linéarité narrative obtenue n’est acquise que par touches successives, par tranches d’histoires qui s’additionnent en une trame étirable à l’infini. Les confins sont là aussi dans cette façon qu’a le rédacteur d’entraîner son personnage (et son lecteur) vers une pérégrination incessante.

    35Se posent du reste les questions de la cohérence narrative et de sa complétude. Le risque que s’amuïsse l’aventure faute de matière et d’imagination est réel, inhérent même à l’esprit de la continuation en tant que genre, alors même que le rédacteur a certainement conscience qu’un autre que lui-même aura peut-être l’occasion de prendre la relève pour mener à son terme l’histoire commencée.

    36Un personnage de l’histoire incarne cette menace de l’effacement, un protagoniste anonyme et inclassable, dont la vocation narrative est pourtant essentielle, mais qui ne correspond en rien aux cadres référentiels investis dans l’épisode. Il s’agit justement de la demoiselle portant au cou l’écu reliquaire contenant un morceau de la Croix et qui permet à Perceval de sauver Montesclaire. Or cette messagère « qui se desvoie » semble frappée d’une altérité si profondément archaïque qu’elle ne peut à l’évidence s’engager longuement dans une mission hautement chrétienne. Les deux plans référentiels, païens et religieux, parviennent à interférer sur quelques lignes, mais le personnage ne s’installe pas. Et, face à la difficulté de les contraindre en une même figure, le rédacteur fait le choix de l’effacement :

    Il dist bien qu’ele se desvoie

    par faerie et par fantosme,

    il jure le baron saint Cosme

    qu’il ira encore aprés

    savoir se ja ne loinz ne pres

    en porroit noveles aprendre (v. 8880-85)

    37Une autre procédure textuelle doit être évoquée afin de rendre compte de la poétique des confins, car elle pose la question de la cohérence interne du récit. Alors que Perceval entre dans Montesclaire, le lecteur a le sentiment que, de ce point de vue, la Quatrième Continuation fait négligemment suite à ce qui précède. Cette aventure n’était-elle pas réservée à Gauvain dès l’instant où ce dernier avait fait le vœu de se rendre au pied de la cité assiégée (dans la Partie-Gauvain du Conte du Graal17) ? De même le principe d’alternance et d’entrelacement des aventures n’est-il pas négligé par Gerbert quand il semble oublieux de cette prérogative offerte au neveu du roi ? En prolongeant la Continuation de Wauchier de Denain18 déjà largement consacrée à Perceval, Gerbert aurait pu restituer ce bien propre à Gauvain et lui concéder quelque vers.

    38En réalité, il ne s’agit pas d’une négligence à imputer au continuateur, oublieux d’un fil narratif tendu très en amont, mais d’un choix narratif consistant à conférer au héros Perceval une suprématie absolue. Il y a peut-être là une nouvelle influence de la Quête qui marque l’irrémédiable déclin de Gauvain. En effet, nous apprenons beaucoup plus loin que ce dernier aurait dû le premier se trouver à Montesclaire, afin d’y agir glorieusement en libérateur. Cette absence de Gauvain est d’ailleurs remarquée par la demoiselle de la forteresse assiégée en attente de son sauveur :

    Cis termes par samble trop cors

    a la pucele qui cuidoit

    avoir secors, qu’ele atendoit

    Gavain et pense adés qu’il viegne

    et que de son veu li soviegne

    qu’il avoit grant piech’a voé.

    « J’eüsse en lui bon avoé,

    fait ele, se il cha venist

    et se aventure avenist,

    se cil c’on nome Percheval

    qui tant par a quis le Graal

    et la Lance dont li fers saine

    venist par chi por nule paine,

    je seroie espoir secorue » (v. 9350-63)

    39Il n’y a en réalité nulle négligence de la part de Gerbert. Mille trois cents vers plus loin (v. 10 647 sq.), on lit que Gauvain ne put accomplir son veu, car il fut malencontreusement jeté dans les geôles d’un certain Leander, fils humilié du Chevalier Vermeil qu’autrefois massacra Perceval pour lui soutirer ses premières armes19. Leander, dans un esprit de vengeance, avait retenu prisonniers Gauvain et ses compagnons. Aussi dans l’épisode des vers 12 172 sq. Gerbert prend la peine de rapporter la scène où Perceval tire de sa prison le neveu du roi afin de ménager un premier épisode qui lui soit véritablement consacré. Cette séquence commence au vers 12381 alors que Gauvain décide à son tour, mais trop tard, de se rendre à Montesclaire.

    40La substitution du héros est à mettre au compte d’une perception particulière des confins. En refusant le principe même de l’entrelacement et du partage des gloires20, Gerbert étire la durée, déjà considérable, dévolue à son personnage principal. Cette durée donne son étalon à la mesure de l’isolement et à l’immensité de la traversée. Du même coup, la pérégrination se compte aussi en vers, sans pratiquement qu’il n’y ait de rupture narrative et les exploits lointains de Perceval surgissent dans une continuité textuelle qui révèle, ce faisant, la bonne maîtrise narratrice du rédacteur21.

    41Cette manière prouve aussi que gagner les confins est assurément un cheminement électif ; il n’y a, pour ainsi dire, ni chevauchée commune ni aventure que veuillent mener ensemble Perceval et Gauvain. D’une manière presque précipitée, le narrateur révèle comment les chevaliers se séparent au croisement de deux routes, combien leur compagnie mutuelle leur semble pesante et inutile, une piètre collaboration qui se clôt sur ces mots, justifiant la séparation immédiate :

    Lors est Perchevax sovenu

    du Graal et de son escu

    dont ot molt le cuer irascu

    quant ne set la senefïance

    ne du Graal ne de la Lance

    qui par la pointe du fer blanc

    rent et saine tot adés sanc. (v. 12306-12)

    42Ainsi le héros est aux prises avec la nécessité d’accomplir son cheminement seul jusqu’au Graal ; il s’agit là d’une quête si absolue et si parfaitement celestielle que les confins où il évolue en sont la condition.

     

    43Ces confins sont aux marges du temps et de l’espace, des contingences humaines, saisissables par l’entendement humain et sujettes à la représentation. Le texte oscille ainsi incessamment entre une perspective si abstraite que la trame semble s’amuïr, et la nécessité d’un référent structurant. La lecture chrétienne est agissante en ce sens, puisque Perceval tend vers Dieu tout en acceptant de se confronter à quelque avatar diabolique comme Celui au Dragon. En outre le rédacteur met tout en œuvre pour asseoir la suprématie de son héros, quitte à réduire le champ des possibles chez un personnage autrefois plus glorieux, Gauvain. Le rédacteur explore ainsi les marges du monde représenté, mais il le fait dans les limites de ses forces créatrices, de son inventivité. À bien des égards du reste, il échoue à restituer l’étrangeté des confins, l’attraction vers l’inconnu, rattachant promptement ces images instables à Dieu ou au Diable, ou plus concrètement, pour les représentations séculaires, aux structures féodales qui furent celles de son temps.

    44Le chercheur, lecteur et éditeur du texte, quant à lui, éprouve aussi le sentiment diffus qu’il pourrait s’égarer dans les marges du récit22 et dans l’inconfort de cet entre-deux référentiel, faire l’expérience d’un imaginaire mouvant, puis trop simplement rattaché au réel. Il peut craindre également que le dénouement de l’histoire ne soit jamais réalisé. Sa quête de cohérence le place aux limites de la « médiévistique », subissant comme son personnage l’expérience de la durée extrême, du temps déployé, s’obligeant aussi à l’étude patiente d’une écriture toute en méandres et sans résolution véritable.

    Notes de bas de page

    1La Continuation de Perceval par Gerbert, éd. intégrale en cours de réalisation d’après les mss BN, fr. 12576 et n. a. fr. 6614.

    2La Partie arthurienne du Roman de Brut, éd. par I. D. O. Arnold et M. M. Pelan, Paris, Klincksieck, 1962.

    3Erec, Lancelot in Les Romans de Chrétien de Troyes I. Erec et Enide, éd. Mario Roques, Paris, Champion, 1900, réed. 2009 et III. Le Chevalier de la charrete, éd. Mario Roques, Paris, Champion, 1983.

    4La Continuation a été éditée intégralement par M. Williams et M. Osward : Gerbert de Montreuil, La Continuation de Perceval, éd. M. Williams, t. I et II (jusqu’au vers 14 078), Paris, Champion, (coll. « Les Classiques français du Moyen Âge »), 1922 et 1925 ; Gerbert de Montreuil, La Continuation de Perceval, éd. M. Oswald, t. III (du v. 14 079 au v. 17 086), 1975.

    5Voir, à titre d’exemple, les vers 3248-52 : De Percheval lairai ester, / de Mordret parler me convient, / cui a la cort aler covient / rendre prison al roi Artu, / qui tant estoit de grant vertu.

    6Au vers 3309, débute l’extrait qui fut édité par J. Bédier et J. Weston, pour la Romania (35e année, 1906), sous le titre : « Tristan ménestrel ». Cet extrait comprend environ 1500 vers dont le contenu se place dans la dernière partie de la légende, à la suite du bannissement de Tristan. Pour les auteurs, il s’agirait de l’interpolation (p. 32) d’un court poème que Gerbert aurait lui-même intitulé : La Luite de Tristrant (v. 7018). Voir également de Gerbert de Montreuil, La Continuation de Perceval. Tristan ménestrel, éd. par Ch. Marchello-Nizia, Paris, Gallimard (coll. « La Pléiade »), 1995, p. 975-1010.

    7Quelques exemples toutefois : « si puet .iii. liues et demie / veoir… » (v. 8904-05) ; « la ou la vois ne soit alee / plus de .iii. liues environ » (v. 9464-65) ; « qu’il n’ot el bos oiseil ne beste / environ a liue et demie / que de paor ne s’en fremie » (v. 2584-86). Or ces distances décrivent moins un déplacement que la possibilité qui est offerte d’une perception : le point jusqu’où la vision ou l’oïr sont possibles.

    8La Queste del saint Graal, éd. par A. Pauphilet, Paris, Champion (coll. « Les Classiques français du Moyen Âge »), 1984, réed. 2003.

    9Voir M. Osward, La Continuation…, op. cit., t. III, « Table des noms », p. 145.

    10On trouvera plus loin une autre voie à gauche qu’emprunte pour son plus grand malheur Gauvain (v. 12 369). La voie a senestre est synonyme d’écueil, de danger.

    11A cest mot, Perchevax se taist / qui n’estoit mie trop parliers : / ausi ne doit nus chevaliers / trop parler, n’estre plains d’eschar (v. 9094-97).

    12Voir les vers 12 336 à 12 350.

    13Cf. le vers 9291.

    14Le même épisode se retrouve dans le Haut Livre du Graal. Perlesvaus dont on ne sait encore s’il est antérieur ou postérieur à la Queste. L’épisode en prose est rapporté dans la Branche IX, et raconte qu’un peuple converti à la Nouvelle Loi subit le siège d’un Chevalier au Dragon. Ces gens ne sortiront jamais de leur cité tant que vivra un ennemi si redouté. Ce dernier a l’allure d’un géant ; de son écu jaillit la tête d’un dragon qui jette feu et flammes et détruit la contrée. Perceval affronte en combat singulier le terrible adversaire, et avec l’aide de Dieu, l’abat impitoyablement. Cf. Le Haut Livre du Graal. Perlesvaus, éd. par W. A. Nitze and T. Atkinson Jenkins, New York, Phaeton Press, 1972, p. 251-253.

    15Cf. les vers 8480-85 : que nus ne pooit recovrer, / ne le saint Graal ne la Lance / dont li fers onques ne restance / de sainier, fors cil solement / qui cel escu premierement / porra del col a la pucele.

    16Cf. les travaux d’Amida Stanton, Gerbert de Montreuil as a writer of grail romance : an investigation of the date and the more immediate sources of the continuation of Perceval, The University of Chicago Libraries, 1942, p. 27. Cette date, assignée par Viollet-le-Duc (Description du Château de Coucy, 2e éd., Paris, 1961), permet aussi de situer la rédaction du poème après 1225.

    17Voir Chrétien de Troyes, Le Roman de Perceval ou le conte du Graal, publié d’après le ms. fr. 12576 de la Bibliothèque nationale de France, par W. Roach, 2e éd. revue et augmentée, Genève, Droz, Paris, Minard, 1959, v. 4684-4720.

    18The Continuations of the Old French Perceval of Chrétien de Troyes. The second continuation, ed. W. Roach, Philadelphie, American Philosophical Society, vol. IV, 1971.

    19Chrétien de Troyes, Le Conte du Graal (Perceval), éd. par F. Lecoy, Paris, Champion, t. I, 1984, rééd. 1998, v. 1774-1202.

    20Ce partage des gloires est pourtant sensible chez Chrétien de Troyes et dans la Première Continuation. Gauvain apparaît toutefois dans l’épisode du « Tristan Ménestrel » de la Continuation par Gerbert où il affronte en dernière position Tristan, puis, le reconnaissant sous ses armes dorées, l’introduit chaleureusement à la cour d’Arthur. Cette valorisation du neveu atteste d’un état de la légende, antérieur à la Continuation.

    21Il ne se trouve guère que dans cet épisode probablement interpolé du « Tristan ménestrel » que Perceval quitte le devant de la scène et ce durant 1500 vers. Cet effacement se réalise au profit de Tristan, avant que le héros ne réapparaisse dans le plus triste équipage, fort éprouvé par une quête du Graal restée vaine (v. 4322-4340) : « Tout sont mis a desconfiture, / quant Perchevax par aventure / vint par le forest chevalchant / desor un noir ronchi bauchant, / maigre, pelu, redois et las ; / de son elme ot rompu les las, / qui fu quassez et depechiez ; / ses escus fu par lius perchiez, / dont la bocle, si con moi samble, / fu faite d’une viez sozchangle ; / ses haubers fu par lius desrous, / il fu entorteilliez et rous / que piech’a qu’il ne fu rollez. / Ses espius fu toz desplanez : / d’un tronchon fu atot l’escorce, / mais li fers fu de bone forge / dont la pointe estoit amouree. / Et se fu toute deschiree / sa cote a armer de cendal, / qu’il vient de querre le Graal » C’est à ce point exact que se situe le raccord entre la Continuation Perceval et le « Tristan ménestrel » que Gerbert a amendé.

    22Certains critiques n’eurent en leur temps pas de mots assez sévères pour juger l’art de ces continuateurs.

    Auteur

    • Frédérique Le Nan

      Maître de conférences HDR à l’université d’Angers

      frederique.lenan@univ-angers.fr

      Frédérique Le Nan a soutenu un doctorat intitulé Le Secret dans la littérature narrative arthurienne et une habilitation à diriger des recherches dont le titre est Pérégrination littéraire et philologie médiévale. Ce dossier contient une édition de la Continuation de Perceval par Gerber « de Montreuil » qui est en cours d’achèvement. Ses recherches portent en outre sur le roman du XIIe au XIVe siècle et sur la poésie d’Oc et d’Oïl.

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    1La Continuation de Perceval par Gerbert, éd. intégrale en cours de réalisation d’après les mss BN, fr. 12576 et n. a. fr. 6614.

    2La Partie arthurienne du Roman de Brut, éd. par I. D. O. Arnold et M. M. Pelan, Paris, Klincksieck, 1962.

    3Erec, Lancelot in Les Romans de Chrétien de Troyes I. Erec et Enide, éd. Mario Roques, Paris, Champion, 1900, réed. 2009 et III. Le Chevalier de la charrete, éd. Mario Roques, Paris, Champion, 1983.

    4La Continuation a été éditée intégralement par M. Williams et M. Osward : Gerbert de Montreuil, La Continuation de Perceval, éd. M. Williams, t. I et II (jusqu’au vers 14 078), Paris, Champion, (coll. « Les Classiques français du Moyen Âge »), 1922 et 1925 ; Gerbert de Montreuil, La Continuation de Perceval, éd. M. Oswald, t. III (du v. 14 079 au v. 17 086), 1975.

    5Voir, à titre d’exemple, les vers 3248-52 : De Percheval lairai ester, / de Mordret parler me convient, / cui a la cort aler covient / rendre prison al roi Artu, / qui tant estoit de grant vertu.

    6Au vers 3309, débute l’extrait qui fut édité par J. Bédier et J. Weston, pour la Romania (35e année, 1906), sous le titre : « Tristan ménestrel ». Cet extrait comprend environ 1500 vers dont le contenu se place dans la dernière partie de la légende, à la suite du bannissement de Tristan. Pour les auteurs, il s’agirait de l’interpolation (p. 32) d’un court poème que Gerbert aurait lui-même intitulé : La Luite de Tristrant (v. 7018). Voir également de Gerbert de Montreuil, La Continuation de Perceval. Tristan ménestrel, éd. par Ch. Marchello-Nizia, Paris, Gallimard (coll. « La Pléiade »), 1995, p. 975-1010.

    7Quelques exemples toutefois : « si puet .iii. liues et demie / veoir… » (v. 8904-05) ; « la ou la vois ne soit alee / plus de .iii. liues environ » (v. 9464-65) ; « qu’il n’ot el bos oiseil ne beste / environ a liue et demie / que de paor ne s’en fremie » (v. 2584-86). Or ces distances décrivent moins un déplacement que la possibilité qui est offerte d’une perception : le point jusqu’où la vision ou l’oïr sont possibles.

    8La Queste del saint Graal, éd. par A. Pauphilet, Paris, Champion (coll. « Les Classiques français du Moyen Âge »), 1984, réed. 2003.

    9Voir M. Osward, La Continuation…, op. cit., t. III, « Table des noms », p. 145.

    10On trouvera plus loin une autre voie à gauche qu’emprunte pour son plus grand malheur Gauvain (v. 12 369). La voie a senestre est synonyme d’écueil, de danger.

    11A cest mot, Perchevax se taist / qui n’estoit mie trop parliers : / ausi ne doit nus chevaliers / trop parler, n’estre plains d’eschar (v. 9094-97).

    12Voir les vers 12 336 à 12 350.

    13Cf. le vers 9291.

    14Le même épisode se retrouve dans le Haut Livre du Graal. Perlesvaus dont on ne sait encore s’il est antérieur ou postérieur à la Queste. L’épisode en prose est rapporté dans la Branche IX, et raconte qu’un peuple converti à la Nouvelle Loi subit le siège d’un Chevalier au Dragon. Ces gens ne sortiront jamais de leur cité tant que vivra un ennemi si redouté. Ce dernier a l’allure d’un géant ; de son écu jaillit la tête d’un dragon qui jette feu et flammes et détruit la contrée. Perceval affronte en combat singulier le terrible adversaire, et avec l’aide de Dieu, l’abat impitoyablement. Cf. Le Haut Livre du Graal. Perlesvaus, éd. par W. A. Nitze and T. Atkinson Jenkins, New York, Phaeton Press, 1972, p. 251-253.

    15Cf. les vers 8480-85 : que nus ne pooit recovrer, / ne le saint Graal ne la Lance / dont li fers onques ne restance / de sainier, fors cil solement / qui cel escu premierement / porra del col a la pucele.

    16Cf. les travaux d’Amida Stanton, Gerbert de Montreuil as a writer of grail romance : an investigation of the date and the more immediate sources of the continuation of Perceval, The University of Chicago Libraries, 1942, p. 27. Cette date, assignée par Viollet-le-Duc (Description du Château de Coucy, 2e éd., Paris, 1961), permet aussi de situer la rédaction du poème après 1225.

    17Voir Chrétien de Troyes, Le Roman de Perceval ou le conte du Graal, publié d’après le ms. fr. 12576 de la Bibliothèque nationale de France, par W. Roach, 2e éd. revue et augmentée, Genève, Droz, Paris, Minard, 1959, v. 4684-4720.

    18The Continuations of the Old French Perceval of Chrétien de Troyes. The second continuation, ed. W. Roach, Philadelphie, American Philosophical Society, vol. IV, 1971.

    19Chrétien de Troyes, Le Conte du Graal (Perceval), éd. par F. Lecoy, Paris, Champion, t. I, 1984, rééd. 1998, v. 1774-1202.

    20Ce partage des gloires est pourtant sensible chez Chrétien de Troyes et dans la Première Continuation. Gauvain apparaît toutefois dans l’épisode du « Tristan Ménestrel » de la Continuation par Gerbert où il affronte en dernière position Tristan, puis, le reconnaissant sous ses armes dorées, l’introduit chaleureusement à la cour d’Arthur. Cette valorisation du neveu atteste d’un état de la légende, antérieur à la Continuation.

    21Il ne se trouve guère que dans cet épisode probablement interpolé du « Tristan ménestrel » que Perceval quitte le devant de la scène et ce durant 1500 vers. Cet effacement se réalise au profit de Tristan, avant que le héros ne réapparaisse dans le plus triste équipage, fort éprouvé par une quête du Graal restée vaine (v. 4322-4340) : « Tout sont mis a desconfiture, / quant Perchevax par aventure / vint par le forest chevalchant / desor un noir ronchi bauchant, / maigre, pelu, redois et las ; / de son elme ot rompu les las, / qui fu quassez et depechiez ; / ses escus fu par lius perchiez, / dont la bocle, si con moi samble, / fu faite d’une viez sozchangle ; / ses haubers fu par lius desrous, / il fu entorteilliez et rous / que piech’a qu’il ne fu rollez. / Ses espius fu toz desplanez : / d’un tronchon fu atot l’escorce, / mais li fers fu de bone forge / dont la pointe estoit amouree. / Et se fu toute deschiree / sa cote a armer de cendal, / qu’il vient de querre le Graal » C’est à ce point exact que se situe le raccord entre la Continuation Perceval et le « Tristan ménestrel » que Gerbert a amendé.

    22Certains critiques n’eurent en leur temps pas de mots assez sévères pour juger l’art de ces continuateurs.

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    Le Nan, F. (2011). Écriture des confins et confins de l’écriture dans la Continuation de Perceval par Gerbert. In H. Bouget, M. Coumert, J.-C. Cassard, A. Chauou, & H. Tétrel (éds.), Itinéraires et confins. Brest: Éditions du CRBC. https://doi.org/10.4000/13c1l
    Le Nan, Frédérique. « Écriture des confins et confins de l’écriture dans la Continuation de Perceval par Gerbert ». In Itinéraires et confins, édité par Hélène Bouget, Magali Coumert, Jean-Christophe Cassard, Amaury Chauou, et Hélène Tétrel. Brest: Éditions du CRBC, 2011. doi:10.4000/13c1l.
    Le Nan, Frédérique. « Écriture des confins et confins de l’écriture dans la Continuation de Perceval par Gerbert ». Itinéraires et confins, édité par Hélène Bouget et al., Éditions du CRBC, 2011, https://doi.org/10.4000/13c1l.

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    Bouget, H., Coumert, M., Cassard, J.-C., Chauou, A., & Tétrel, H. (éds.). (2011). Itinéraires et confins. Brest: Éditions du CRBC. https://doi.org/10.4000/13c1c
    Bouget, Hélène, Magali Coumert, Jean-Christophe Cassard, Amaury Chauou, et Hélène Tétrel, éd. Itinéraires et confins. Brest: Éditions du CRBC, 2011. doi:10.4000/13c1c.
    Bouget, Hélène, et al., éditeurs. Itinéraires et confins. Éditions du CRBC, 2011, https://doi.org/10.4000/13c1c.
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