La littérature bretonne en vannetais au tournant du xxe siècle
p. 25-34
Texte intégral
1La littérature bretonne en vannetais, telle qu’elle est apparue de façon différenciée depuis la fin de la période prémoderne, notamment au xviiie siècle (avec Marion, Sanson etc.), a joui jusqu’aux années 1900 d’un renom certain chez les Morbihannais bretonnants, même si vue de l’extérieur elle reste totalement sous influence cléricale ; mais n’est-ce pas précisément cette emprise qui lui a assuré, dans la dernière période postérieure à la Révolution, un assez large lectorat dans le milieu alors nombreux des prêtres1 et autres sœurs du troisième ordre2.
2Cette floraison d’ouvrages de dévotion en vannetais correspond à une même profusion d’ouvrages pieux en breton du Léon tout au long d’un xixe siècle qui a connu grâce à ceci une explosion du breton écrit (Le Dû-Le Berre, 1987)3 ; outre l’effet mécanique de la Révolution (selon Le Braz), ceci est également le corollaire d’un enseignement confessionnel qui s’est poursuivi très tard en langue bretonne (Lagrée, 1992)4, avant que la nouvelle école de la République ne change brutalement la donne dans les dernières décennies du siècle.
3Parmi ces nombreux ouvrages de piété, dont bien peu ressortent à la littérature telle qu’on l’entend désormais dans les langues nationales comme le français, il est au moins deux œuvres en breton vannetais qui ont eu une influence décisive et qui ont marqué les esprits pour longtemps, devenant des classiques. Toutes deux sont liées à un monde clérical alors omniprésent comme à la spécificité vannetaise qui se veut résolument de sensibilité chouanne.
4La première de ces œuvres est le recueil poétique de Monseigneur Jean-Marie Le Joubioux, natif de l’île d’Arz (où il né en 1806), Doue ha mem bro (1844) ; par-delà une dévotion quelque peu convenue et fort respectueuse de l’ordre établi, affleure une grande sensibilité qui l’apparente au romantisme plus franc de son ancien condisciple et ami Brizeux, auquel il dédie certains textes ; il y manifeste constamment un amour charnel du pays natal, dont l’île est bien sûr l’épicentre, ainsi qu’un attachement filial à la langue bretonne et à sa culture qui reste intrinsèquement liée à la tradition catholique alors puissamment restaurée.
5Dans le célèbre poème De’m buhé (1841 : ar morig a mem bro, mem buhé), par la comparaison entre la prestigieuse baie de Naples qui ne saurait selon lui égaler le golfe du Morbihan qui l’a vu naître, Le Joubioux retrouve le ton élégiaque d’un Du Bellay et, usant de motifs comme le voyage et les îles, fait écho à des références qui remontent à la littérature grecque, offrant ainsi à son breton haut-vannetais une profondeur de champ alors enviable.
6La seconde œuvre caractéristique de la littérature vannetaise du milieu du dix-neuvième siècle est également l’œuvre d’un prêtre devenu recteur, lié d’ailleurs au précédent, Joachim Guillôme (né en 1797 à Malguénac), qui jeune avait rejoint les Chouans durant les Cent-Jours, comme son oncle, avait participé à la première chouannerie ; son Livr er labourér (1849) reste également un modèle du genre ; celui-ci relie le vannetais à la prestigieuse littérature antique et à un « idéal classique » (Le Berre, 1990)5, puisqu’il s’agit d’un long poème descriptif inspiré des Géorgiques de Virgile qui dicte le travail et dit la peine ou la joie des jours, selon les saisons et le rythme immuable que le bon Dieu impose, à savoir l’ordre éternel des champs. La littérature vannetaise se voit ainsi reliée directement moins au monde romain (comme chez Le Joubioux) qu’au latin qui reste la langue sacrée, celle qu’utilisent largement Église et lettrés, comme le prouvent moult citations et références latines çà et là.
7Il est symptomatique que ces deux œuvres essentielles, dans le champ vannetais au moins et ce de façon hautement symbolique, se trouvent ainsi magnifiées par pareil lien établi avec les langues antiques, quoiqu’étant largement par ailleurs tributaires du bretonisme et du bardisme si l’on entend par là l’influence de Hersart de La Villemarqué – dont le beleg forbannet du recueil Barzas-Breiz est d’ailleurs, sans qu’il le sut à l’époque, un texte de l’abbé Nourry, ancien recteur de Bignan en exil, qu’avait honoré Le Joubioux dans une biographie (Buhé en eutru Noury, 1843)6.
8De fait, parmi les continuateurs de cette littérature vannetaise brillante par la forme et le fond, à la fois enracinée dans la réalité des terroirs morbihannais, mais reliée à l’universel comme l’est la culture catholique alors toute à ses fastes, les principaux noms qui apparaissent durant la seconde moitié du xixe siècle n’ont eu qu’à poursuivre dans la même voie.
9Un « supplément » au Livr er labourér, dû à J.-M. Le Frapper, « labourer é St Zunan, Riantec », réaffirmait dès 1851 : « Un inean mad hum blige ar er mezeu » ; il concluait ensuite cette centaine de vers en faisant une profession de foi dans le breton révélé par le livre :
mes goude em bout lenet er liv…
n’hum gollou quet er breton…
m’er sel èl un heritage…
m’er sèl ur guir langage.
10Yves Le Berre (op. cit.) estime que cette influence va perdurer trois-quarts de siècle, c’est-à-dire jusqu’à la Grande Guerre. Il suggère qu’au travers d’une autre représentation de la langue bretonne reliée non seulement à la nature (comme chez les bretonistes au xixe siècle), mais à la terre (et à la paysannerie comme plus tard chez le barh labourer, Loeiz Herrieu), on peut parler d’une autre littérature propre au pays comme au dialecte vannetais.
11L’un de ces continuateurs du Livr n’est autre que le cousin de François Cadic, son aîné de vingt ans d’ailleurs : Jean-Mathurin Cadic (1843-1917) qui signa Yan Kerhlen, anagramme de son Leh-kren natal, à Kerfourn (avant que ses parents ne rejoignent Noyal où les Cadic ont constitué une dynastie d’édiles, paysans aisés, comme on le voit en mairie) ; également prêtre et collecteur de chants populaires, il fut aussi compositeur de cantiques et auteur d’un long poème bucolique d’une bonne dizaine de pages, paru en 1892, puis à Vannes en 1897, En Est [La Moisson], autre complément au Livr er labourer de 1847, affirmait-on alors, que rééditera la revue Dihunamb en 1927, preuve de l’intérêt qu’on a pu lui porter, à juste titre.
12Un autre exemple de cette influence récurrente du recteur Guillôme est dû à un nom porté par plusieurs autres auteurs vannetais, tous prêtres également, comme l’abbé Jean-Marie Mary (né à Carnac, 1858-1902), qui a composé un long poème d’une cinquantaine de pages, Foér Vériadeg, dont la structure narrative et même les déictiques (comme ici neoah au sens évolué de cependant) ne laissent pas de rappeler les liaisons temporelles du Livr er labourér : Neoah ol er réral, bugalé ha merhed…
13Une autre dynastie d’écrivants vannetais est celle des Larboulette. Raoul7 (1992) en recense trois en détail et en mentionne trois autres, sans compter un Larboulet, sans doute parent, en tout cas natif lui aussi de Plouhinec. Certains, comme d’autres prêtres, ont écrit du théâtre de patronage pour une dizaine de troupes qui ont pu être recensées. Quant au Père Larboulette, Jésuite – sans doute Pierre (1810-1892), auteur des Guerzenneu eid ol er blai (Vannes, 1856), il fut vicaire à l’île d’Arz et c’est un des prêtres que cite un auteur également natif de cette île des poètes, en plus d’être devenue l’île des capitaines.
La référence de l’île aux capitaines
14Le hasard a voulu que nous disposions actuellement d’un texte inédit8 daté de 1880 (précisément Calan-Gouyan 1880) et signé « P.M. ancien capitaine de navires en retraite ».
15Ce long texte, de la taille d’un volume, écrit sur un cahier, totalisant 118 paragraphes (sur une centaine de feuillets), est versifié à l’instar des œuvres mentionnées ci-dessus (en alexandrins, puis en sixains ou huitains).
16Sans vouloir dévoiler l’intégralité de cette œuvre particulièrement intéressante pour la mentalité sous-jacente comme pour la langue qui est, selon l’auteur lui-même, essentiellement son parler natif, celui de son île natale où le breton s’est depuis pratiquement effacé.
17Le genre en est diversifié, à la fois biographique et quasi ethnographique. Dans un premier temps il s’agit d’une littérature de proximité avec une dimension personnelle et quasi votive qui le fait revenir, sur l’âge, vers l’île de ses dix premières années en pénétrant de maison en maison pour décrire ses habitants de l’époque, dont beaucoup sont alors défunts :
Damb enta, me isprid, antreamb e pep ty,
Contamb er vugalé e oé é peb-hani.
Peguement hoemb aguent, peguement homb hinihue
Guelamb pèt e zou marhue, ha pèt e zou hoah bihue9.
18Sa mémoire intacte, ravivée même sans doute par l’âge, le transporte alors vers les anciennes histoires que l’on racontait à la veillée, notamment celles se rapportant à l’époque de la Terreur, où l’on mesure le traumatisme que fut cette seconde phase de la Révolution, devenu le sentiment fondateur de l’entrée des Morbihannais dans le siècle comme en politique :
D’emb-ni tud ag en arvoriq,
Ne gonzet quet a Republiq10.
19Cette doxa chouanne se retrouve dans maints chants de chouans (rappelons que Le Diberder édita en 1949 ceux collectés par François Cadic) et autres chansons vannetaises (comme certaines des collections de J.-M. Cadic, mentionné ci-dessus, ou d’Augustin Guillevic, l’auteur de la grammaire qui fit désormais autorité en matière de vannetais écrit – récemment publiées par le Conseil Général du Morbihan) : Ha boutamb er ganaill er-méz ag en Alré ! (Expulsons la canaille des murs d’Auray – variante Scarzamp… – s’agissant des soldats républicains, dont les politiciens seraient les continuateurs), d’où ce rejet : vennamb ket ni ag er ré ru (nous ne voulons pas des Rouges – en politique)…
20À côté de cet engagement véhément, suit une description du Morbihan, que n’aurait sûrement pas reniée Mgr Le Joubioux, avant le vrai morceau de bravoure qui concerne son île :
Arh e zou un inis hemp koet,
Hemb cloarizion ag hemb goesket.
Ne vé quet cavet un derüen
Et hum laquad er hoèsqueden11.
21L’auteur ajoute au lyrisme patriotique appuyé – de la toute petite patrie en l’occurrence : une île modeste – cette solide dose de réalisme acquise par le marin, détaillant la pêche côtière tout comme le travail de goémonier sur les îles inhabitées (comme Meaban), y mêlant au passage de nombreuses histoires fantastiques de fantômes et autres revenants évoqués lors des veillées. Après avoir évoqué les mânes de Brizeux, l’auteur s’exclame :
« Digasset, ô men Doué, Barzèd fur a[g] santel
E ouyou conz a[g] scriv bréhonec Breih-Izel.
Bretonnèd en ur guir, ré peré e gonzou
El ma conzé Guilom, el ma conz Joubioux »12.
22Il ajoute alors en guise de commentaire :
Mæs, ô tra truéhus ag a feut er galon,
E laquad de ridec dareu ur guir Breton.
E huelet ur predec dismantet è pel lèh
Bermen er vugalé n’er houyant è nim blèh
Quasi ol er ré youanq ne gonzant meit gallec13…
23Cette thématique des derniers Bretons (bretonnants), ceux d’un monde ancien qui va disparaître, une constante du xixe siècle depuis 1830, revient à plusieurs reprises :
Er Bréhonnec goal-glan,
E zichennei er bé,
ô Barzèd, saüet béau
Ha[g] salvet hi vuhé !14
24Sa logique reste toutefois infaillible comme dans ce quatrain intitulé Arh ag Arhis :
Un den gouïek en dès laret,
Arh e zou inis er Barzèd ;
Mar en dès laret gurioné,
Me zou mé enta barz éhué15.
25Sa description d’Arz, comme des autres îles et des bourgades environnantes qui forment un horizon d’enfance comme de proche fin de vie, celle d’un armor qui est un plat pays à l’horizon ouvert, reste saisissante de précision et constitue, comme cela était la coutume, autant de scènes de genre très réussies, quasiment iconographiques (comme le sera le Cheval d’Orgueil un siècle après), notamment le pardon, la procession...
26Comme Du Bellay se référant à Ulysse, motif repris par Le Joubioux dans son célèbre poème, l’auteur met en avant une île, la sienne, laquelle vaut bien à ses yeux toujours émerveillés les innombrables (autres) merveilles du monde qu’il a lui-même visitées, bagage intellectuel qui est le privilège d’un fils de l’île aux capitaines :
Me zou bet en Turqui, er Spagne
E bro er Sauz, ag en Allemagne
Me zou bet ehué en Afriq
Ag er vro pel en Ameriq
En doar santel e mès guilet,
Mæs é mem bro en dro eon deit.
Guilet e mès un troh treu brau,
Mæs en Arh me chong oé attau16.
27Via ce thème de l’île et autant d’images pieuses en forme d’exempla que l’on retrouve de même chez l’autre îlien, Calloc’h (Le Duc)17, en palimpseste, comment ne pas voir dans ces vers que n’a pourtant sans doute pas lu le poète groisillon comme un élan prémonitoire, peut-être du fait d’une même situation insulaire comme dans la partie intitulée Songe du marin, Hunèrh er martelod ?
Saühe, diousq, me horf, huchet zou de garter,
Damb bermen ar er pont de bassein pedair œr,
Eit me teï er ré ral de reposein ehué
Ha ni e veillou ni betac er goleu-dé18.
Au xxe siècle
28Le sentiment qui prévaut au tournant du xxe siècle est donc que se maintient vaille que vaille une tradition littéraire séculaire en vannetais, d’un genre classique et donc historique, au moins autant que dans les autres parlers bretons, même en Léon… – « bénit Léon ! » comme s’exclamera bientôt un prêtre cornouaillais admiratif de cette théocratie en plein xxe siècle – alors que Saint-Pol était pourtant, comme l’on disait au xixe siècle, la Mecque des Bretons. Cette fierté du vannetais et même cette fierté vannetaise se voient renforcées par la présence de Joseph Loth à l’Université, puis au Collège de France, lui le fils de sabotier de Camors devenu le grand homme du breton – à juste titre au vu de son érudition et d’un certain humanisme – comme l’a souligné Herrieu, par exemple, tout clérical qu’il fût.
29On retrouvera cette évidence déclinée dans les histoires littéraires consacrées à la littérature vannetaise plus avant dans le siècle, tant la Petite histoire littéraire du dialecte breton de Vannes de l’abbé Pierre Le Goff (parue en 1924) que La littérature bretonne de Herrieu (deux versions successives, l’une jusqu’au xviiie siècle, l’autre jusqu’au xxe siècle).
30Comment interpréter alors le cri du même Herrieu, Dihunamb ! Pourquoi y avait-il, selon lui, nécessité d’un réveil au début de la Belle Époque et même une certaine urgence ?
Bro Kerné, Bro Léon ha Bro Landreger en des a houdé guerso kevelenneu ha livreu aveit er bobl ; Breihis er hornadeu sé e len, de nebetan pep sul, sorbienneu, fidorienneu, sonnenneu ha guerzenneu brehonek ; gouiein e hrant len er brehoneg guel eit er galleg ha n’ou dé ket méh anehé e laret e mant Breihis. Er Morbihan, allas ! a zou chomet ardran : er réral e zou dihunet ha ni zou ni ataù kousket. Mes arriù é eùé genemb en ér de zihousk ha mal é d’emb rak mar ne zihunamb ket bremen marsé ni gouskou aveit mat19.
31Sans doute faut-il voir de multiples raisons à cet appel paru dans le premier numéro de la nouvelle revue en 1905. On vient de changer de siècle, même si c’est la Grande Guerre qui – a posteriori – marquera la césure (an trouc’h écrit Abeozen). Outre l’exemple des autres diocèses où Feiz ha Breiz s’est imposée, doublée par l’action catholique du nouveau Bleun-Brug, comme en Côtes-du-Nord Kroaz ar Vretoned, dirigée par Vallée, un mouvement breton multiforme a vu le jour au tournant du siècle, à la fois politique (avec l’URB) et intellectuel, comme le montre le contenu des revues qui paraissent alors, le titre Spered ar Vro (de Malmanche), livraison certes éphémère, mais bientôt remplacée par l’intitulé de Jaffrennou qui reprend l’autre en partie, Ar Vro, lui qui lance également son hebdomadaire Ar Bobl, auquel Herrieu collaborera parfois, malgré une certaine froideur entre les deux hommes.
32La décennie qui va de cette année 1905 où paraît Dihunamb au seuil de la Grande Guerre est, dès lors, particulièrement productive en vannetais désormais bien codifié, en breton en général aussi d’ailleurs, comme nous avons tenté de le montrer dans le premier tome de l’anthologie du xxe siècle (citée ci-dessus).
33La prose est bien représentée, notamment dans le domaine de la fiction sous la forme de contes-nouvelles qui se démarquent assez nettement de leur origine orale traditionnelle (genre Cadic, par exemple), à l’instar d’un Maupassant et d’autres auteurs de la fin du xixe siècle qui en ont fait un nouveau genre, moins mauvais genre que le roman, même si l’on ne peut le taxer de romanesque (comme dans les romans-feuilletons d’Ar Bobl ou du Courrier). Citons, outre Herrieu, son épouse Loeiza Le Méliner, fine écrivaine, dont les descendants viennent d’ailleurs de rééditer le joli recueil de nouvelles parues dans la revue, puis réunies par celle-ci, avec une traduction de son fils Meriadeg Herrieu (récemment décédé), Ar bont er velin [Sur le pont du moulin], mais aussi Heneu (l’abbé Jean-Marie Le Héno), auteur de très nombreux textes à la prose d’une grande qualité idiomatique et même idiolectique, enrichie de ses séjours pastoraux assez divers, dans des genres proches mais plus légers, humoristiques parfois, même s’ils sont volontiers didactiques – l’un n’empêchant pas l’autre comme le prouvera dans une prose léonaise le capucin Dourmap-Medar dans la seconde partie du siècle.
34Outre la prose, la poésie est particulièrement bien servie par le breton vannetais de la Belle Époque, du moins rétrospectivement avec le nom prestigieux et sacralisé d’un Calloc’h, mais aussi le renom posthume de Pierre Laurent et de quelques autres bardes mineurs, sans oublier les premiers vers de L. Herrieu, puis d’autres réunis en recueils plus tard.
35Pour le directeur de Dihunamb, entre les deux guerres, le grand écrivain breton du siècle – poète en l’occurrence – n’est point Taldir, comme son titre d’archi-druide le suggère, ou son Gorsedd des bardes, mais bien Calloc’h, l’îlien mort au front sur un quiproquo qui plus est, poète vannetais issu du séminaire, chantre de la bretonnité et vrai chouan moderne.
36Le théâtre va bientôt se révéler être un autre domaine de prédilection du vannetais (celui de Calloc’h étant de peu de valeur – quand il n’est pas douteux comme sa pièce de jeunesse sur les Flamands à Groix, xénophobe à souhait). Mais le vannetais donna ici l’exemple – voire le la – à d’autres régions bretonnantes puisque plusieurs pièces de Joseph Le Bayon seront adaptées, notamment en breton du Léon. Son théâtre de Sainte-Anne d’Auray, appuyé par Jérome Buléon, influent dans le diocèse, connaît alors un rayonnement extraordinaire salué, par exemple, par Émile Masson dans le Mercure de France et qui s’exclame bientôt dans sa revue Brug (en 1913) :
« Filles et gâs de Bignan et Pluvigner, rendez grâce à votre prêtre. En vérité, voilà un homme ! un Éducateur ! Ah, socialistes, mes frères, sans doute vous raillez de tels artistes et leur théâtre, qui, à vos rouges narines, sent trop fort la sacristie, le catéchisme... lâchons : la Réaction ! Vous vous en détournez avec mépris, avec colère, vous ‘esprits avancés’ ! – Mais d’abord qui donc s’oppose à ce que vous ayez votre théâtre bretonnant d’idées avancées ? Votre théâtre breton révolutionnaire ».
37Masson ou, tout au moins, sa revue Brug, morbihannaise et pour partie vannetaise elle aussi, parue en 1913-1914, est par ailleurs un autre exemple en forme de contrepoint, qui prouve le dynamisme retrouvé du breton vannetais – s’y attachant toujours à la fois légitimité et prestige – dans l’écrit et la littérature au sens le plus large, source de fierté aussi de ses locuteurs alors majoritaires dans ce « pays breton », pourvu qu’ils fussent « éveillés » (dihunet) jusqu’au moins le milieu du dernier siècle.
Notes de bas de page
1Ce que F. Elies-Abeozen, dans son histoire de la littérature de langue bretonne, Istor lennegezh vrezhonek an amzer-vremañ (1957, p. 65-72) appelle labour ar veleien.
2Comme l’a montré F. Morvannou naguère dans une thèse inédite sur le sujet, ce que l’on trouvait déjà dans l’ouvrage de H.-F. Buffet, En Bretagne Morbihannaise, Paris, 1947.
3Histoire Littéraire et Culturelle de la Bretagne, 1987, tome 3, p. 251-291, « Un siècle d’écrits en langue bretonne – 1790-1892 ».
4Michel Lagrée, Religion et cultures en Bretagne (1850-1950), Paris, Fayard, 1992.
5Yves Le Berre, « Un ‘supplément’ au Livr el labourer de Joachim Guillôme », La Bretagne Linguistique, n° 6, 1990, p. 159-174.
6Rééditée par P. Le Besco, Oberenneu klok, Emgleo Breiz, 1993, (p. 101-171).
7Raoul Lukian, Geriadur ar skrivagnerien ha yezhourien, Brest, Al Liamm, 1992.
8Acquis à Vannes par Pascal Lafargue, qui compte le publier, aussi lui laisserons-nous le soin de dévoiler le nom complet et l’identité – qu’il connaît – de celui qui a écrit cette centaine de feuillets en vers.
9Allons donc, mon esprit, entrons dans chaque maison / Comptons les enfants qu’il y avait dans chacune d’elles. / Combien étaient-ils avant, combien sont-ils maintenant / Voyons combien sont morts, combien sont encore en vie.
10À nous, gens de l’Armorique, / Ne parlez pas de République…
11Arz est une île dénuée de bois, / Donc sans tiédeur et sans abri. / On n’y trouve pas un seul chêne / Pour pouvoir s’y mettre à l’abri.
12Amenez-nous, ô mon Dieu, de sages et saints bardes / Sachant parler et écrire le breton de Basse-Bretagne. / Des Bretons en un mot, de ceux-là qui nous parleront / Tel que parlait Guillôme, tel que nous parle Joubioux.
13Mais, c’est un fait pitoyable, qui me fend le cœur, / Qui ferait verser de chaudes larmes à un vrai Breton, / On voit le noble parler se désagréger de toute part. / À présent, les enfants ne le parlent plus nulle part. / La quasi-totalité des jeunes ne parlent que français.
14La langue bretonne va mal / Elle va descendre au tombeau, / O Bardes, levez-vous vite, / redonnez-lui un peu de vie !
15Un homme érudit l’a dit, / Arz est l’île des poètes ; / S’il a bien dit la vérité, / Moi aussi suis donc poète.
16Je suis allé en Turquie, Espagne / En Angleterre et en Allemagne. / Je suis aussi allé jusqu’en Afrique / Et dans ce lointain pays d’Amérique / J’ai vu de mes yeux la Terre Sainte, / Mais dans mon pays, je suis revenu. / J’ai vu toute une série de merveilles, / Mais ma pensée allait toujours vers Arz.
17Cité dans F. Favereau, Anthologie de la littérature bretonne au 20e siècle, Morlaix, Skol Vreizh, 2001, tome 1, p. 145.
18Lève-toi, réveille-toi, mon corps, appelé à tes quartiers, / Allons maintenant au pont en attendant quatre heures, / Afin que les autres puissent eux aussi aller se reposer / Et nous, nous veillerons alors jusqu’au lever du jour.
19La Cornouaille, le Léon et le Trégor ont, depuis longtemps, des revues et des livres à destination du peuple ; les Bretons de ces régions lisent, au moins tous les dimanches, des histoires, des blagues, des chansons et des vers en breton ; ils savent mieux lire le breton que le français et ils n’ont point honte d’affirmer qu’ils sont Bretons. Le Morbihan, hélas ! est resté à la traîne : les autres se sont réveillés, et nous, nous sommes toujours endormis ! Mais l’heure du réveil est arrivée, et cela était urgent, car si nous ne nous réveillons pas, peut-être dormirons-nous définitivement.
Auteur
-
Francis Favereau
Professeur émérite de langue & littérature bretonnes, CRBC, Rennes 2
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