Introduction
p. 11-15
Texte intégral
1Les communications rassemblées dans ce deuxième volume de la série « Histoires des Bretagnes » reprennent les contributions présentées à Brest au Centre de Recherche Bretonne et Celtique lors de trois journées d’études organisées à l’Université de Bretagne Occidentale entre septembre 2009 et juin 2010. Le séminaire « Histoires des Bretagnes » est animé par des médiévistes historiens et littéraires et accueille des spécialistes de toutes les disciplines, histoire, littérature, études celtiques mais aussi linguistique et histoire de l’art, travaillant sur la Bretagne médiévale. Il est consacré à la formation, la représentation et la réception de la Bretagne au sens large, ces territoires aux limites floues chez les auteurs du Moyen Âge qui comprennent aussi bien notre actuelle Bretagne armoricaine que le royaume insulaire où s’est localisé le mythe arthurien. Après nous être intéressés aux mythes de fondation1, nous nous sommes lancés dans l’exploration de cet espace, à la fois réel et imaginaire, en étudiant ses itinéraires et ses confins.
2Routes, navigations, quêtes et chemins construisent l’espace historique et imaginaire des Bretagnes. En réponse à la translatio imperii que représentent les grandes migrations légendaires se déroulent les grandes quêtes comme celle du Graal. Aux marches des territoires des Bretagnes s’organisent les expéditions de conquêtes territoriales et politiques ou les itinéraires religieux (routes de pèlerinage, de pénitence et de christianisation). Sans cesse repoussés, les confins sont objet de fascination : îles lointaines, terres sauvages ou promises, origines, au-delà ou lieu du salut : ils donnent un mouvement particulier à nos plus grands textes médiévaux, tant aux chroniques, ouvrages encyclopédiques et bestiaires, qu’aux romans ou aux textes édifiants.
3Le première série de communications met en valeur les multiples lignes de fracture, spatiales, politiques ou linguistiques, qui parcourent les Bretagnes médiévales et délimitent des frontières et des marges.
4Les contributions étudient tout d’abord les frontières, qui se déplacent au gré des constructions politiques, et l’intégration des espaces limitrophes, marges politiques et culturelles ainsi créées. L’article de Gary German revient sur l’installation des Saxons, qui marque le début du Moyen Âge britannique. La triade des fléaux rappelle, en moyen-gallois, l’arrivée calamiteuse de trois groupes, Corranyeit, Pictes et Saxons, qui brisèrent l’ancienne unité territoriale et politique de la Grande-Bretagne. Il montre que ce poème intègre des éléments empruntés aussi bien aux textes antiques et médiévaux qu’à une tradition galloise vivante jusqu’à sa mise par écrit, entre le XIIe et le XIVe siècle.
5Claire Garault s’intéresse à l’abbaye Saint-Sauveur de Redon et aux enjeux de sa mémoire. La comparaison entre les Gesta Sanctorum Rotonensium, rédigés entre 868 et 876, et le Cartulaire, rassemblé à partir du XIe siècle, illustre l’insertion du monastère à différentes échelles, comme marge en périphérie du pouvoir politique mais aussi centre sacré, et souligne les enjeux identitaires de son histoire. Fanny Madeline étudie l’évolution de l’Armorique sous l’autorité des Plantagenêts (1156-1202) pour montrer qu’ils n’y exerçaient qu’un contrôle indirect, mais qu’ils poussèrent l’aristocratie à une insertion accrue dans les réseaux de vassalité et d’alliance, renforçant l’homogénéité du duché de Bretagne.
6Les communications d’Amaury Chauou et de Heather Pagan relèvent les enjeux de la géographie arthurienne au Moyen Âge britannique. Le premier montre comment par deux fois, en 1175 pour Henri II, comme à la toute fin du XIIIe siècle pour Édouard Ier, le précédent arthurien fut utilisé pour justifier l’expansionnisme des rois d’Angleterre. Ce surprenant retournement du mythe en faveur des Anglo-Normands est aussi illustré par le Brut en prose anglo-normand. Les circonstances de la rédaction de cette chronique, qui narre l’histoire des rois anglais depuis Énée jusqu’à 1272, sont étudiées par Heather Pagan. Dans la lignée de l’exploitation du mythe arthurien par Henri II, ce récit fut sans doute rédigé dans le contexte de la soumission des Écossais et des Gallois par Édouard Ier, vers 1300, avant d’être continué, de deux manières différentes, vers 1333.
7Dans ces espaces aux frontières problématiques, hommes, personnages, textes et manuscrits circulent, esquissant des trajectoires géographiques et textuelles qui révèlent la complexité des échanges, des rencontres et des itinéraires au sein des Bretagnes et de la matière de Bretagne. L’article d’Hélène Bouget met en perspective, dans les cycles arthuriens en prose du XIIIe siècle, les différentes trajectoires du Graal qui, passant d’abord d’Orient en Occident, de l’espace historique à l’espace breton de la fiction, change de statut et oriente la poétique et le sens de ces œuvres dont il constitue un lieu de transition, favorisant la création d’un univers romanesque en constante expansion. Sébastien Douchet poursuit l’exploration de l’espace géographique arthurien à travers l’image et la fonction des ponts qui, au-delà du motif traditionnel du passage périlleux, perturbent les avancées plus qu’ils ne les favorisent. Lieux de perception entre le vrai et le faux, révélateurs de fautes et de troubles, ils représentent des « lieux dialectiques » où s’expriment les tensions humaines ou romanesques.
8Voyages et pèlerinages à l’intérieur et en dehors de la Bretagne sont également révélateurs d’échanges, comme en témoigne à la fin du XIIIe siècle, selon Yves Coativy, l’enquête royale du vicomte d’Avranches en Bretagne à l’échelle du duché et du royaume de France. Ils permettent, comme le montre Jean-Christophe Cassard, de s’interroger sur les modalités et le sens de la présence bretonne dans les lieux de pèlerinage que sont Saint-Jacques de Compostelle et Rome. Contestant, pour le premier, l’idée bien ancrée d’un cheminement terrestre au profit d’un déplacement maritime et relativisant ainsi l’historicité des fameux « chemins de Saint-Jacques », l’auteur s’interroge ensuite sur la nature des liens qui existent au moins jusqu’au XVIIe siècle entre Saint-Yves des Bretons à Rome et le duché puis la province.
9Les Bretagnes et la matière de Bretagne sont ainsi des lieux d’échange, où circulent les hommes et les motifs littéraires, mais aussi, au sens propre du terme, les textes et les manuscrits. Ceridwen Lloyd-Morgan rappelle ainsi, à travers les exemples du Livre Blanc de Rhydderch et du Livre Rouge de Hergest (XIVe siècle), les liens qui unissent la littérature arthurienne de langue française et les récits gallois, en particulier les Quatre Branches du Mabinogi et les romans en prose du Perlesvaus et de La Queste del Saint Graal. La nature des transferts au sein de la matière de Bretagne est ici multiple : elle repose à la fois sur la traduction et l’adaptation des textes, la circulation matérielle, les achats et les échanges de manuscrits au Pays de Galles à une époque où la légende arthurienne se prête encore à la situation politique, avant l’intégration de manuscrits anglais au XVe siècle qui modifient encore le paysage littéraire gallois. Au-delà même de l’espace breton et des langues celtiques, la matière de Bretagne se transmet jusque dans les traditions nordiques tout d’abord par les traductions et les adaptations, puis par la production de nouvelles œuvres. Ásdis Rosa Magnúsdóttir en expose ainsi les modalités de transfert et d’intégration dans les « sagas de chevaliers », nourries à la fois de la tradition des sagas islandaises et de l’univers du roman breton.
10L’espace des Bretagnes est ainsi propice aux voyages et aux déplacements au gré d’itinéraires variés, figurés et métaphoriques ou bien ancrés dans la réalité géographique et historique. Il devient dès lors un espace à explorer, un lieu où se projettent aussi les représentations des confins du monde. Les pérégrinations maritimes permettent de toucher aux extrémités du monde connu sur lesquelles Gervais de Tilbury, dans les Otia Imperialia, comme l’auteur du Miroir Royal norvégien projettent un double imaginaire issu de la tradition irlandaise des immrama et de la tradition chrétienne où, comme l’établit Frédérique Laget, les confins du monde et de l’océan abritent un monde paradoxal où s’épanouissent la monstruosité et la merveille. Dans les romans arthuriens, l’exploration des confins se fait également au gré de navigations, en particulier dans Perlesvaus, la Queste et l’Estoire del Saint Graal qui favorisent l’espace maritime plutôt que celui de la forêt. Tous trois peuvent se lire comme des réécritures christianisées des immrama qui, là encore, servent de modèle. Toutefois, précise Isabelle Olivier, le voyage en mer et les îles aux confins du monde n’ont pas finalement le même statut : tandis que la Queste et l’Estoire évacuent l’exotisme merveilleux au profit d’un sens métaphorique, le roman de Perlesvaus s’inscrit dans la tradition païenne des echtra à laquelle se superpose sans l’effacer, en tension, un sens chrétien.
11L’imaginaire des confins dans la matière de Bretagne s’étend encore à d’autres espaces dont il pose la question de la représentation, en particulier dans la Continuation de Perceval de Gerbert, où les confins parcourus par le héros pendant sa quête s’opposent certes à l’espace de la cour, mais se définissent comme un espace non construit, non décrit, investi par compensation d’allusions à la réalité historique ou sociale. Comme l’explique Frédérique Le Nan, l’espace des confins se place ainsi dans la continuité de l’espace référencé, à l’image de la poétique du récit qui renonce curieusement à l’entrelacement au nom de la continuité textuelle, métaphore du cheminement électif du héros. Les notions de transfert et de translatio sont encore constitutives du roman de Perceforest qu’étudie Anne Delamaire, et dont les héros civilisateurs repoussent les limites du connu, explorant les confins géographiques et merveilleux du monde et les confins immatériels d’un au-delà dont les frontières restent parfois imperceptibles. Les lieux parcourus se font alors porteurs de mémoire et acquièrent à l’échelle du roman une densité temporelle.
12Le rapport de l’espace au temps est enfin au cœur de la réflexion de Matthieu Boyd sur la transmission et la postérité de la matière de Bretagne au XIIIe siècle, en particulier dans le lai de Melion et Les Merveilles de Rigomer qui s’enrichissent de références à l’Irlande dont l’intégration suscite de nouvelles représentations et vient élargir les confins géographiques, littéraires, imaginaires de la matière de Bretagne.
13Notre exploration des Bretagnes médiévales nous aura ainsi portés de l’Armorique à Rome, de la migration des Saxons, fondatrice du Moyen Âge britannique et de l’univers arthurien, jusqu’à l’intégration et la renaissance de celui-ci aux confins de l’Europe, dans la littérature islandaise.
Notes de bas de page
1Magali Coumert, Hélène Tétrel (dir.), Histoires des Bretagnes – 1. Les mythes fondateurs, Brest, CRBC-UBOueb, 2010.
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La Petite Saga de Tristan et autres sagas islandaises inspirées de la matière de Bretagne
Ásdís Rósa Magnúsdóttir et Hélène Tétrel (dir.)
2012
