Cambry et la retraite rustique
p. 31-38
Texte intégral
« Rentre chez toi, bon homme, viens retrouver les fruits de tes espaliers, émonder ces jeunes ormeaux ; demeure en ton pays, promène toi sur les eaux du lac dans les beaux soirs d’été, jouis de la nature et de tes derniers jours. [...] Rédige tes mémoires les jours de pluie1. »
1Jacques Cambry nous a laissé quatre relations de voyage, correspondant à des enquêtes spécifiques, auxquelles se mêlent des échos et des images de toute la France, de l’Italie, des Indes orientales et occidentales, de navigations antérieures à la Révolution. Mais ces quatre relations ne constituent pas un corpus homogène. Deux voyages de Mentor : Cambry « instituteur » d’un adolescent, d’un Émile, qu’il faut instruire par la découverte de l’étranger, avant la Révolution. Deux voyages d’inspecteur, l’un dans les décombres de la Basse-Bretagne, après la Terreur ; l’autre dans l’Oise, alors que le Consulat permet, ou promet, un retour au calme, à la sécurité, à la paix, donc à la prospérité. Nous avons à chaque fois des « itinéraires », des parcours, dont l’unité est assurée par le narrateur qui constate et commente, se met en scène. Il n’est pas seulement montreur de « vues d’optique » ou de lanterne magique, il intervient et s’impose, en même temps qu’il impose son point de vue. C’est peut-être là ce qui est le plus intéressant pour le lecteur du xxie siècle : découvrir Cambry. Le rapport d’inspection ou la relation de voyage révèlent la personnalité de l’auteur, d’autant plus que les choses vues sont enrichies par les références à d’innombrables lectures dans les domaines les plus divers.
2Cambry est homme des Lumières, mais surtout homme de son siècle, du dernier tiers, débouchant sur le cataclysme de la Révolution. Comme ses contemporains, il est ouvert aux nouvelles influences, il a acquis de nouvelles connaissances, il se veut homme de raison et homme sensible, croyant au bonheur et au progrès. Mais si Cambry est tourné vers l’avenir, qui ne peut être que radieux, il est aussi nourri de vingt-cinq siècles de sagesse. Que de textes faisant l’éloge de la vie rustique, de la retraite aux champs, voire « au désert », évoquant le bonheur des bergers, au moins des « cultivateurs » ; tout un corpus appris dès le collège, repris par la Pléiade, Racan, inspirant encore Delille et Ducis… Il suffit de quelques vers de Virgile, d’Horace ou d’Ovide, même de simples allusions pour suggérer au lecteur, ou à l’interlocuteur, les charmes de la retraite, pour inviter au séjour dans le jardin d’Épicure, îlot de calme dans la tempête de la société, asile au sein de la nature.
« Avant la révolution, la ville de Quimperlé était une des plus tranquilles, des plus heureuses de la France ; après une vie bruyante, agitée, après de longs voyages, [...] que de navigateurs se retiraient à Quimperlé. Le sang s’y purifiait au milieu des bois, des forêts, des bosquets qui l’entourent ; les chagrins y étaient dissipés par une société douce, aimable ; un médiocre revenu y faisait vivre dans l’aisance. La chasse, la pêche, des promenades variées, pittoresques, la chère la plus délicate et le repos le plus parfait faisaient passer des jours heureux à l’homme assez sage, pour préférer à l’éclat, au mouvement des grandes villes, le calme d’une vie paisible, l’air pur des bois et des rivières, des plaisirs près de la nature. [...] C’était un port paisible et sûr, à la suite des tempêtes et des naufrages de la jeunesse2. »
3L’évocation de Quimperlé à la veille de la Révolution rassemble tous les éléments de l’idéal de la retraite à laquelle, depuis le xvie siècle, aspire le sage, opposé au mondain, le but ultime de tout voyageur. Cambry ne manquera jamais de s’attarder devant le spectacle du bonheur rustique que lui offrent ses « courses » ou ses promenades3.
4Le voyage outre-Manche en 1787, rapide excursion de trois semaines à Londres et dans ses environs, pour faire découvrir le modèle anglais à son Émile, est un voyage philosophique, donc d’acquisition de connaissances, découverte d’une société ; mais qui s’intitule aussi Promenades d’automne en Angleterre4, suggérant ainsi une évasion. Les plus belles pages sont celles consacrées aux grands domaines autour de Londres, qui comptent parmi les chefs-d’œuvre de l’art des jardins à l’anglaise. Il y est transporté, au moins connaît-il une exaltation, un enthousiasme, annonçant les réactions du voyage en Suisse. Mais il y a, d’abord, approche inattendue d’une société ignorée des Français ; un détail suffira : approchant de Londres, Cambry remarque : « La proche banlieue de Londres offre le spectacle du bonheur de petites gens, non pas l’âge d’or dans une rusticité primitive, mais dans une honnête médiocrité. » Peu de choses certes, mais qui révèle que, au-delà de ce que l’opulence5 peut produire, le regard s’arrête avec émotion sur une « satisfaction » évidente6.
5L’année suivante, en Suisse, Cambry découvre ce que peut la nature, sans le secours de l’opulence ; mais il découvre aussi que les Suisses, libres et laborieux, donc heureux, ont aménagé leurs campagnes et en ont fait de charmants tableaux, contrastant souvent avec le spectacle majestueux et terrifiant des montagnes. Les paysages offrent une mosaïque de vergers, de potagers, de vignes, de bouquets d’arbres, des pâturages avec du beau bétail7. Cela réjouit le voyageur devenu « touriste » et lui rappelle toutes ces toiles et gravures où l’on retrouve des images d’une félicité, d’une prospérité rurales.
6Par ailleurs, Cambry rencontre dans les campagnes helvétiques des sages qui ont su se retirer, sinon du monde, du moins du tapage du monde, et qui accueillent le visiteur en lui montrant sans ostentation leurs trésors et en partageant leur savoir8.
7Cinq ans plus tard, Cambry, ayant survécu à la Terreur, entreprend d’inspecter les neuf districts du Finistère pour tirer le bilan d’un temps de désordre. On ne peut pas dire qu’il sorte d’un cauchemar, puisqu’il n’est pas question de revenir à un « avant », l’Ancien Régime, aboli, et qu’il ne voit pas ce que pourrait être l’avenir. La Bretagne, sortie de la féodalité et de l’obscurantisme, pourrait-elle être une Suisse armoricaine ? Au moins a-t-elle des sites superbes, voire sublimes, et aussi des secteurs pittoresques ou quasi arcadiens. Cambry signale bien ce que pourrait être le « potentiel touristique » du Finistère, en particulier autour de Quimperlé, après le retour à la paix.
8Puis, s’il y a des districts que l’« industrie » pourrait faire prospérer, dans ce département, pourtant parcouru au cœur d’un hiver terrible, ce qui s’impose surtout au lecteur ce sont des haies fleuries, des bocages odorants, des chants d’oiseau, et la Bretagne apparaît comme le pays du printemps9.
9Le citoyen en mission conclut pratiquement son rapport par la description détaillée du domaine de Kerjégu où il a été accueilli, recueilli, par M. de Mauduit : havre de paix, épargné par la guerre civile, retraite par excellence, simple gentilhommière dont les jardins comportent certes des allées, des tonnelles, des parterres, mais surtout donnent accès à des potagers, des vergers, des prairies avec quelques arbres remarquables et vénérables. Ce ne sont ni les jardins de l’opulence, ni les jardins merveilleux d’Armide10, c’est surtout de la campagne bretonne, du bocage aménagé pour offrir des parcours, avec des « asyles », des « retraites », et aussi des points de vue, des échappées sur la mer11. On pense un peu à Clarens, avec son « Élysée », et même aux sites de l’Astrée12, encore très fréquentée au xviiie siècle, et aussi aux sites et aux scènes des Saisons de Thomson, traduites par Saint-Lambert13.
10Concluons sur le département de l’Oise. Cambry qui a connu les grands domaines de l’Ile-de-France, au nord de Paris, au temps des Princes, de l’opulence de la haute noblesse ou de la haute finance, retrouve un département beaucoup moins sinistré que le Finistère et dont la convalescence est déjà bien avancée. Il s’agit d’y accompagner et faciliter le retour à la prospérité. Mais, bien que Cambry enquête, décide en préfet soucieux de dénoncer les retards et de valoriser les initiatives prometteuses, il consacre à chaque étape quelques lignes pour dépeindre des paysages ou croquer quelque site. Nous le voyons répéter de petites esquisses, en passant, comme en Suisse : regroupant quelques beaux arbres, quelques fermes, des prés, un petit cours d’eau, un moulin. Peu de chose, mais tout ce qui faisait, naguère encore, le charme de la campagne française, et suggérait un certain bonheur, une certaine paix14. Cambry parfois s’arrête chez tel propriétaire qui réside dans semblable site qu’il a mis en valeur, le félicite, vante sa sagesse et envie son bonheur15.
11Ce qui nous ramène au thème du colloque : « Cambry et la reconstruction nationale ». Cambry sait désormais que les doctrines ont échoué et qu’il n’a plus de modèle de société ; mais, il prône implicitement une société qui permette aux citoyens d’atteindre ou de retrouver, tout en contribuant à la prospérité nationale, un certain niveau de satisfaction ou d’aisance, avec des degrés dans ce qu’on appelle la « médiocrité ». Cela s’exprime dans l’habitat, la demeure et ses abords, dans les sites, disons même les paysages.
12Le retour à la paix et à l’ordre doit être évident, perçu de la grande route, avec des chaumières fleuries, des bancs sous les treilles, des jardins bien tenus, des granges et des étables avec de beaux troupeaux… et des vieillards contents de leur sort.
13Mais nous savons que Cambry en disgrâce, à 53 ans, en 1802, ne s’est pas retiré dans un modeste domaine, sous les frondaisons de quelques vieux chênes druidiques, derrière une haie d’aubépine16. Il a regagné Paris, et, aux portes de la capitale, dans le beau domaine de son épouse à Cachan, il se consacre à ses recherches, aux ouvrages qu’il ne publiera jamais, et à l’Académie celtique… En fait, depuis longtemps il a choisi de vivre dans un ailleurs, bien antérieur à l’Ancien Régime, dans la Gaule éternelle aux « temps bien plus anciens où les Gaulois vivaient sous l’empire des Druides17 ».
14Lorsqu’il meurt, voici deux siècles, l’Académie celtique, par la voix de Mangourit, évoque un « pays éclatant de lumière », « la tranquille Celtique, habitée par des sages, des héros, des hommes de bien18 ».
Notes de bas de page
1Voyage pittoresque en Suisse et en Italie, vol. I, p. 79. Necker venait d’être rappelé par Louis XVI pour résoudre la crise qui mènera à la Révolution. À son propos, Cambry évoque la retraite du sage. Dès l’automne 1790 Necker se retirera à Coppet.
2Cette page ouvre la description du district de Quimperlé. Voyage dans le Finistère ou état de ce département en 1794 et 1795, édition critique de Dany Guillou-Beuzit, Quimper, Société archéologique du Finistère, 1999, p. 389.
3Mais, conscient de s’écarter des obligations du « voyage encyclopédique » et de céder à la tentation du « voyage sentimental », il ne manquera pas de souligner que c’est en connaissance de cause et pour le profit du lecteur qu’il semble négliger ses devoirs d’homme des Lumières.
4De Londres et de ses environs, Amsterdam, 1788, in 8°, V + 147 p. Après l’Avertissement, p. I à V, autre titre : Promenades d’automne en Angleterre. Encore plus que d’autres ouvrages de Cambry, celui-ci semble avoir eu une diffusion confidentielle, que ne compensa pas une réédition pirate qui, de plus, introduisit une regrettable confusion.
5On nous pardonnera d’apporter ici la définition de quelques termes employés fréquemment par Cambry et ses contemporains : opulence souligne l’abondance de biens dont on tire le meilleur parti. Le terme est neutre, n’implique ni le luxe, ni l’ostentation, et n’est pas lié à la hiérarchie sociale. À l’époque, on oppose à l’opulence, l’indigence, en situant à mi-chemin la médiocrité, qui est la condition du vrai sage, aurea mediocritas. L’abondance qui n’est pas liée à la richesse est le contraire de la misère.
6Limitons nous à quelques brèves citations, correspondant à de rapides notes de Cambry, « en passant ». « Haies vives autour des héritages, maisonnettes champêtres, asyles du repos, de l’abondance, de la propreté (…) de bons vieillards à l’ombre de vieux chênes, des enfants jouant autour d’eux. (…) Dans ces petits édens, dans une maisonnette de brique (…) le simple artisan travaille aux côtés de sa femme, qui file et voit du coin de l’œil ses beaux enfants, jouer, sauter ou se battre sur le gazon. (…) Joignez à ce tableau rustique un riche fond de peupliers, d’arbres, de maisonnettes dominés par les nombreux clochers de la grande cité. » De Londres et de ces environs, p. 20-22.
7Contentons-nous de quatre croquis, parmi les trois douzaines que nous pourrions citer : autour de Genève : « De jolies collines, des jardins simples, petits mais délicieux, d’un mélange heureux de vergers et de potagers toujours embellis par les eaux du lac et par les plus imposants aspects des montagnes de Savoie », vol. I, p. 15. « Ces jolis bosquets, ces retraites asyle de la fortune, qui vit ici dans la sagesse et la médiocrité, ces rives fleuries, ces monts sublimes », vol. I, p. 24. Près de Constance « où nous arrivâmes (…) par un chemin uni comme un jardin, sur des rives fleuries, au milieu de prairies, de vignobles et de vergers », vol. II, p. 284. « Rien d’aimable comme ces rives, les arbres étayés sont surchargés de fruits ; le Rhin majestueux sépare des prairies couvertes de troupeaux ; c’est le pays de l’abondance », vol. II, p. 289. « Voyez ces bocages rians, ces prairies ravissantes, asyle du repos, de la paix, de l’égalité », vol. II, p. 274.
8Par exemple, rencontrons, près de Lausanne, M. Foulquier : « Il vit en sage dans sa retraite, et charge la nature, les plantes et quelques vieux amis du soin de charmer ses vieux jours ». « L’ordre, le goût varient les agrémens de cette heureuse retraite, où l’on jouit des délices du lac et des plus heureux points de vue. Puisse l’honnête propriétaire de ce beau lieu, exempt de troubles et de maladie, réaliser pendant une longue vie tous les récits qu’on nous a faits du bonheur des patriarches et des charmes de l’âge d’or », vol. II, p. 83 et 85.
9On relira la description du printemps en presqu’île de Plougastel, p. 282, passage qui a été probablement lu par Chateaubriand dès son retour en France, et qui semble avoir inspiré le fameux « Printemps en Bretagne » du Livre I, ch. 6, des Mémoires d’Outre-Tombe, cf. éd. J.-C. Berchet, Classiques Garnier, 1989, vol. I, p. 162-163 et 664. Mais il n’est pas exclu que ces deux « pages » aient une source commune.
10La Jérusalem délivrée du Tasse, source d’inspiration d’innombrables artistes, fut lue dans toute l’Europe cultivée jusqu’au début du xixe siècle, tout comme le Roland furieux de l’Arioste. Chez M. de Mauduit, on lit Le Tasse et l’Arioste, cf. p. 414, mais on ne rivalise pas avec les jardins fabuleux chantés par Le Tasse.
11En fait, Cambry recompose tout un espace où l’on peut errer en liberté et en sûreté, mais plutôt lieu de réminiscences que d’expériences. On y retrouve de nombreuses conventions de l’époque et même des siècles précédents, des souvenirs de tapisseries de « verdure » du xviie siècle et de maîtres du xviiie.
12Le roman pastoral d’Honoré d’Urfé, dont la publication s’échelonna de 1607 à 1627, a été lu jusqu’au début du xixe siècle. Cambry le mentionne très souvent, implicitement ou explicitement.
13Les Saisons de James Thomson, publiées de 1726 à 1746, qui connurent un très grand succès outre-Manche, furent traduites en français en prose dès 1759 et « imitées » par Saint-Lambert en vers en 1769. D’autres traductions suivirent et diffusèrent un certain modèle d’aménagement de l’espace, qu’on appellera « paysager ».
14Les toiles de la manufacture de Jouy, qui connurent leur âge d’or de 1780 à 1820, évoquent bien alors, et encore de nos jours, les bonheurs d’une vie champêtre idéalisée, de l’Ancien Régime à la Restauration. Nous pourrions donner deux à trois douzaines de ces « croquis » ; quelques-uns suffiront et mettront en évidence le « vocabulaire » pictural très limité qui permet de suggérer en quelques coups de plume ou de crayon. « De jolies habitations champêtres, riches de pâturages et de vergers délicieusement ombragés », vol. I, p. 23. « Une petite maison de campagne dans une position délicieuse, elle est située sur le penchant d’une colline d’où l’on embrasse toute la vallée du Thérain », vol I, p. 67. « Une agréable habitation embellie de promenades charmantes », vol. I, p. 123.
15Retrouvons le citoyen Lafosse, de l’Institut, qui « habite à présent à Montataire : il y vit en philosophe dans l’ancien prieuré dont il a fait l’acquisition, travaille son jardin, emploie avec adresse la bêche et le rabot, et toujours utile à l’humanité, aide de ses conseils tous ses voisins qui le respectent comme un père », vol. II, p. 66.
16Cambry avait acquis deux presbytères proches de Quimperlé, celui de Lothéa en 1793, et celui de Trémeven en 1795, peut-être pour compenser le fait de n’avoir pas eu dans sa part d’héritage le domaine familial, mais non pas ancestral, de Keransquer, qu’il regrettera toujours et qu’il tentera d’ajouter à son patronyme. Mais il ne sera jamais question d’une retraite en Cornouaille.
17Voyage dans le Finistère, p. 418.
18Mémoires de l’Académie Celtique, tome I, p. 389-393, « Éloge de Cambry, lu à l’Académie Celtique le 19 janvier 1808 ». On pourra consulter également deux études de J. Gury publiées au siècle dernier : « Sites et jardins pittoresques en Bretagne de Louis XVI à Louis-Philippe », Bulletin de la Société Archéologique du Finistère, t. CVIII, 1980, p. 309-316, et « Du catalogue des objets à la découverte du paysage romantique avec Jacques Cambry, entre 1794 et 1802 », dans L’objet au xviiie siècle (Textes et documents), Société française d’étude du xviiie siècle, Faculté des Lettres de Brest, 1983, p. 165-179.
Auteur
-
Jacques Gury
Maître de conférences honoraire en littérature comparée, UBO
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