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    Plan détaillé Texte intégral Production et élaboration des traces du passéLes silences des sourcesL’élaboration malgré tout du savoir historiqueCe que les sources font aux chercheurs·ses Notes de bas de page Auteur

    Des sources pour une Plus Grande Guerre

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    De la source à la connaissance

    Épilogue

    Aude-Marie Lalanne Berdouticq

    p. 317-323

    Texte intégral Production et élaboration des traces du passéLes silences des sourcesL’élaboration malgré tout du savoir historiqueCe que les sources font aux chercheurs·ses Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    1Dans De la connaissance historique, Henri-Irénée Marrou écrit que « l’histoire se fait avec des documents comme le moteur à explosion fonctionne avec du carburant1. » Nous ne pouvons en effet pas atteindre le passé sans recourir aux traces laissées par l’activité des hommes et des femmes. Certes les concepts et réflexions importés à l’intérieur de notre propre pensée servent l’entreprise herméneutique mais la fondation du travail historien reste la recherche, la collecte, la consultation, la sélection, l’analyse des sources du passé. Marrou complète : « L’existence et la conservation de [ce]s documents sont dues au jeu d’un ensemble de forces qui n’ont pas été ordonnées en vue des exigences d’un historien éventuel2 ». Il souligne ainsi la servitude technique, les contraintes qui pèsent sur l’élaboration de l’histoire. Le caractère obscur, inaccessible, fragmentaire mais aussi pléthorique des sources entrave bien souvent la bonne conduite de l’activité historienne.

    2Pourtant ces contraintes ont également des vertus heuristiques, puisqu’ainsi qu’il est ressorti de ces journées d’étude, il est possible d’en faire une force. Une force individuelle, car les obstacles nous forcent à emprunter des chemins de traverse, parfois tout aussi riches que la route principale. Une force collective car l’histoire par échantillon, que les contemporanéistes sont forcés de réaliser, contribue à construire par la mise en commun, une « Plus Grande Guerre », au sens d’une plus grande histoire de la guerre. Ce va-et-vient constant entre le plaisir que procure la manipulation des sources et la pénibilité que recèle leur approche permet de mettre en évidence quatre axes de réflexion.

    Production et élaboration des traces du passé

    3Les sources ne sont jamais complètement ce qu’on voudrait qu’elles soient, ce qui ne manque pas d’avoir des conséquences sur le travail de l’historien·ne. Maria Xypolopoulou souligne ainsi le caractère construit de la source photographique. En convoquant la notion d’« environnement iconographique », elle nous invite à prêter attention au fait qu’une composition iconographique n’est jamais purement fortuite. C’est donc à la manière dont la source s’élabore que nous devons prêter attention ; que cette source s’efforce de faire une histoire immédiate, à l’image des missions envoyées pour documenter les révolutions russe et allemandes en train de se produire, comme l’avait mentionné Alexandre Sumpf ; ou qu’elle réinterprète un évènement à la lumière du passé. Ainsi que l’écrit Claudio Staiti, les sources s’appuient le plus souvent sur des références culturelles préexistantes qui aident à donner un sens à ce qui est en train de se produire. En Sicile, l’ombre portée du risorgimiento fait ainsi de la Première Guerre mondiale une nouvelle guerre de libération.

    Les silences des sources

    4La réflexion sur les modalités spécifiques d’accès aux sources et sur ce que ces modalités font au travail de l’historien·ne était le prolongement tout naturel des journées d’étude ayant eu lieu sur le campus de l’université Paris Nanterre qui accueille La Contemporaine, bibliothèque, archives et musée, elle-même issue de la Première Guerre mondiale3. Ces sources sont parfois là, sous nos yeux. C’est le cas des forts de Verdun étudiés par Mathieu Panoryia, dont la présence matérielle complète les archives de la commission sénatoriale des armées dans un dialogue constant entre sources de pierre et sources de papier. Ces sources sont parfois difficiles d’accès, ou lacunaires. Ce sont ces pleins et ces vides qu’évoqua Laurence Campa lors des débats. Le travail du chercheur et de la chercheuse est alors orienté par une esthétique du fragment, de l’incomplétude dans laquelle l’exhaustivité n’est jamais qu’un horizon.

    5Ken Daimaru a été confronté à l’abondance, certes, mais aussi au caractère fragmentaire de ses sources qui ne sont pas commodément réunies dans un seul carton mais dispersées en raison de l’histoire archivistique japonaise et de l’existence pour ce pays de trois fronts pendant la Première Guerre mondiale. Les manques des sources sont souvent légions, leurs défaillances plurielles. Le peu de sources portugaises disponibles sur la Grande Guerre, déploré par Silvia Correia, trouve son origine dans le contexte politique et dans la politique d’archivage. Les silences des sources sont tout aussi remarquables, comme le souligne Claudio Staiti lorsqu’il compulse journaux et mémoires de guerre des soldats siciliens, journaux trop rares du fait de l’illettrisme. Ces silences des sources peuvent aussi être dus à des phénomènes d’occultation, comme celui des femmes qui entourent le philanthrope américain John Moffat, qu’étudie Chloé Pastourel. Pour Élise Rezsöhazy, l’absence de sources produites par la police elle-même oblige à considérer d’autres supports. Surgit alors une nécessité, comme un mot d’ordre pour l’historien·ne : la diversification des sources. Considérer d’autres institutions permet finalement de reconstituer la Geheime Feldpolizei pour que les silences de certaines sources ne soient pas des silences de l’histoire dans son ensemble. Pour pallier ces manques, les romans policiers que suggérait Annette Becker ne sont ici qu’un exemple parmi d’autres.

    L’élaboration malgré tout du savoir historique

    6À partir de ces fragments, de ces silences, de ces sources plus ou moins accessibles, il faut pourtant élaborer un savoir. La construction de ce savoir passe par la collecte, la sélection, l’orchestration et l’interprétation. Chaque étape de ce processus est porteuse d’enjeux spécifiques. À commencer par la collecte, dont les dynamiques, ainsi que celles du classement, peuvent rompre la cohérence d’un ensemble documentaire. On a depuis longtemps dépassé l’affirmation de Fustel de Coulanges, selon lequel l’histoire se fait d’abord avec des textes. Pour Lucien Febvre déjà :

    L’histoire se fait avec des documents écrits sans doute, quand il y en a. Mais elle peut se faire, elle doit se faire avec tout ce que l’ingéniosité de l’historien peut lui permettre d’utiliser. Donc, avec des mots. Des signes. Des paysages et des tuiles. Des formes de champs et des mauvaises herbes. Des éclipses de lune et des colliers d’attelage. Des expertises de pierre par des géologues et des analyses d’épées en métal par des chimistes4.

    7Le travail de la chimie est justement évoqué par Nina Régis pour révéler la composition des morceaux de pain allemand de la Grande Guerre.

    8La sélection des sources n’est pas une opération purement mécanique. Le talent, l’art ou la science du chercheur ou de la chercheuse y trouve une occasion de s’exercer. Pourquoi privilégier telle source et non telle autre ? Les enjeux sont d’importance. Ces journées d’étude ont ainsi montré comment la poésie est devenue une source pour les historien·nes, et un corpus pour les littéraires, ce qui n’avait de prime abord aucun caractère d’évidence. Le décentrement du regard s’est également révélé fécond. La présentation par Ken Daimaru de l’action des médecins japonais pendant la Grande Guerre à travers les sources militaires japonaises a en retour suscité des questions sur les sources européennes. Du décentrement a jailli la comparaison. La sélection des sources oriente également naturellement vers la pratique d’un type d’histoire. C’est le cas pour Clément Collard, qui pratique une histoire par en bas, en partant du point de vue des invalides de guerre en rééducation à l’école Jean Janvier de Rennes. C’est aussi celui de Maria Xypolopoulou, qui interroge le genre et les regards à partir des photographes de guerre.

    9La sélection des sources n’est rien sans leur orchestration. Celle-ci peut émerger de la mise en série d’éléments disparates dont émergent des traits distinctifs, tels les films de parades et de marche étudiés par Alexandre Sumpf. Cette orchestration peut être effectuée par le biais d’outils techniques, telle la base de données prosopographique des poètes de langue française « Poésie Grande Guerre5 ». L’outil technique n’est pas pour autant exempt d’enjeux épistémologiques, car la construction de la base présuppose de questionnements ontologiques aussi fondamentaux que : « qu’est-ce qu’un poète ? » ou « qu’est-ce qu’un poème ? ». Enfin les journées d’étude ont été l’occasion de questionner le traitement numérique des sources. Celui-ci change nos façons de travailler mais aussi d’envisager les sources, de les utiliser et, en définitive, de les penser.

    10Enfin les questionnements sur l’interprétation, sur le travail herméneutique de l’historien·ne, ont mis en évidence différentes méthodes. Erwan Le Gall a ainsi prôné l’apport de la prosopographie régimentaire, Béatrice Dal Bo celui du traitement informatisé. D’autres intervenants privilégient l’étude microhistorique, celle d’un objet – le pain de guerre comme Nina Régis – ou d’une institution – l’école de rééducation qui retient l’attention de Clément Collard, le château de Chavaniac-Lafayette de Chloé Pastourel. Ces méthodes d’interprétation permettent d’écrire plusieurs histoires : sociale, institutionnelle, économique, culturelle… lesquelles se rejoignent parfois par ailleurs, puisque plusieurs contributions mobilisent les éléments d’une histoire des corps. Aussi, en partant d’une approche, on débouche parfois sur une autre. L’histoire des gendarmes participe ainsi d’une histoire sanitaire de la Grande Guerre dans le contexte épidémique de la grippe espagnole, comme le montre Romain Pécout. En partant d’une discipline, on débouche aussi parfois sur une autre, et nombreuses sont les approches pluridisciplinaires de ce volume. Pour Jean-Philippe Miller-Tremblay, l’anthropologie historique est indispensable afin de repérer la linéarité, la compacité, la synchronicité des formations tactiques d’infanterie. Autant d’approches qui ne négligent ni la chronologie et la variation des phénomènes observés dans le temps, ni la géographie et les jeux d’échelles. C’est ainsi que Romain Pécout montre l’importance croissante des gendarmes en sortie de guerre, tandis que Clément Collard construit une typologie multiscalaire.

    Ce que les sources font aux chercheurs·ses

    11L’historiographie est aussi l’analyse d’un phénomène sensible. Le contact avec les sources est associé à toute une série d’émotions liées à leur contenu ou à leur matérialité. L’historien·ne est celui ou celle qui se livre à la difficile mais stimulante analyse codicologique du support papier, mais aussi celle qui considère avec curiosité les alvéoles et les miettes de pain précieusement recueillies dans une enveloppe, telle Nina Régis. L’émotion que peut ressentir Sílvia Correia en évoquant les poèmes retrouvés sur des mouchoirs ou des vêtements des dépouilles de soldats portugais, l’empathie vis-à-vis des acteurs et des actrices rendu·es visibles par les sources, sont des affects fréquemment éprouvés mais qui peuvent s’avérer trompeurs : il n’est pas évident que nous puissions ressentir la même chose que des individus qu’un siècle sépare de nous. Si la distance sociale ou géographique se surajoute à cette distance temporelle, il apparaît alors nécessaire de se méfier de nos émotions et de ne pas plaquer nos représentations sur celles des acteurs et des actrices du passé.

    12Les vertus de la contrainte créée par les sources, donnent au travail de l’historien·ne un caractère parfois ingrat mais aussi magique. Il reste à souligner une dernière difficulté rencontrée en travaillant les sources, celle de l’impossibilité de dialoguer avec les acteurs de l’histoire de cette Grande Guerre que l’on écrit. Le seul dialogue qui nous reste est donc celui qui a eu lieu pendant ces deux jours, cet échange sur la richesse duquel nous aimerions insister. Voilà bien la force collective des historien·nes, le moyen de construire cette « Plus Grande Guerre », au sens d’une plus grande histoire de la guerre, que nous entendons prolonger à travers ces actes.

    Notes de bas de page

    1 Marrou Henri-Irénée, De la connaissance historique, Paris, Seuil, 6e éd., 1975 [1954], p. 65.

    2 Ibidem.

    3 L’histoire de La Contemporaine – Bibliothèque, Archives, Musée ne saurait pas se dissocier de celle de la Première Guerre mondiale. En 1917, le couple d’industriels parisiens Henri et Louise Leblanc faisaient le don à l’État de leur collection privée consacrée au conflit. Se constituait alors en 1918 la Bibliothèque et Musée de la Guerre, sous la direction de Camille Bloch, avec la collaboration de l’ancien combattant Pierre Renouvin. Devenue par la suite la Bibliothèque de Documentation Internationale Contemporaine, cette institution s’appuie sur l’importance des pratiques documentaires et de conservation pour l’historiographie, ainsi que sur un regard transnational et sur la pluralité de supports, qui contribuent à la richesse de ses fonds.

    4 Febvre Lucien, Combats pour l’histoire, Paris, Armand Colin, 1953, p. 428.

    5 Programme de recherche interdisciplinaire, dirigé par Laurence Campa au sein du Centre des Sciences des Littératures en Langue Française de l’Université Paris Nanterre, avec le soutien de l’Université Paris Lumières, ce projet interdisciplinaire se place au croisement entre littérature et histoire, et s’appuie sur les nouvelles méthodes des humanités numériques. Ses principaux objectifs sont d’élaborer et explorer le corpus des poètes en langue française de la Première Guerre mondiale, par la mise en ligne d’une base de données recensant presque mille individus. Sa vocation est mémorielle et patrimoniale, mais également scientifique, notamment dans le cadre de sa relation avec les discussions autour des sources historiques : le projet crée une nouvelle source à partir du moment où la poésie de la Grande Guerre est recensée, et l’approche numérique fournit un nouveau regard sur ces sources, permettant des allers-retours entre individu et corpus.

    Auteur

    • Aude-Marie Lalanne Berdouticq

      Normalienne et doctorante de l’Université Paris Nanterre. Elle termine une thèse sur la sélection médicale des recrues en France et en Angleterre pendant la Grande Guerre. Elle est actuellement ATER à l’Institut d’Études Politiques d’Aix-en-Provence.

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    1 Marrou Henri-Irénée, De la connaissance historique, Paris, Seuil, 6e éd., 1975 [1954], p. 65.

    2 Ibidem.

    3 L’histoire de La Contemporaine – Bibliothèque, Archives, Musée ne saurait pas se dissocier de celle de la Première Guerre mondiale. En 1917, le couple d’industriels parisiens Henri et Louise Leblanc faisaient le don à l’État de leur collection privée consacrée au conflit. Se constituait alors en 1918 la Bibliothèque et Musée de la Guerre, sous la direction de Camille Bloch, avec la collaboration de l’ancien combattant Pierre Renouvin. Devenue par la suite la Bibliothèque de Documentation Internationale Contemporaine, cette institution s’appuie sur l’importance des pratiques documentaires et de conservation pour l’historiographie, ainsi que sur un regard transnational et sur la pluralité de supports, qui contribuent à la richesse de ses fonds.

    4 Febvre Lucien, Combats pour l’histoire, Paris, Armand Colin, 1953, p. 428.

    5 Programme de recherche interdisciplinaire, dirigé par Laurence Campa au sein du Centre des Sciences des Littératures en Langue Française de l’Université Paris Nanterre, avec le soutien de l’Université Paris Lumières, ce projet interdisciplinaire se place au croisement entre littérature et histoire, et s’appuie sur les nouvelles méthodes des humanités numériques. Ses principaux objectifs sont d’élaborer et explorer le corpus des poètes en langue française de la Première Guerre mondiale, par la mise en ligne d’une base de données recensant presque mille individus. Sa vocation est mémorielle et patrimoniale, mais également scientifique, notamment dans le cadre de sa relation avec les discussions autour des sources historiques : le projet crée une nouvelle source à partir du moment où la poésie de la Grande Guerre est recensée, et l’approche numérique fournit un nouveau regard sur ces sources, permettant des allers-retours entre individu et corpus.

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    Lalanne Berdouticq, A.-M. (2021). De la source à la connaissance. In D. Accoulon, J. Ribeiro Thomaz, & A.-M. Lalanne Berdouticq (éds.), Des sources pour une Plus Grande Guerre. Ploemeur: Éditions Codex. https://doi.org/10.4000/books.codex.1990
    Lalanne Berdouticq, Aude-Marie. « De la source à la connaissance ». In Des sources pour une Plus Grande Guerre, édité par Damien Accoulon, Julia Ribeiro Thomaz, et Aude-Marie Lalanne Berdouticq. Ploemeur: Éditions Codex, 2021. doi:10.4000/books.codex.1990.
    Lalanne Berdouticq, Aude-Marie. « De la source à la connaissance ». Des sources pour une Plus Grande Guerre, édité par Damien Accoulon et al., Éditions Codex, 2021, https://doi.org/10.4000/books.codex.1990.

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    Accoulon, D., Ribeiro Thomaz, J., & Lalanne Berdouticq, A.-M. (éds.). (2021). Des sources pour une Plus Grande Guerre. Ploemeur: Éditions Codex. https://doi.org/10.4000/books.codex.1873
    Accoulon, Damien, Julia Ribeiro Thomaz, et Aude-Marie Lalanne Berdouticq, éd. Des sources pour une Plus Grande Guerre. Ploemeur: Éditions Codex, 2021. doi:10.4000/books.codex.1873.
    Accoulon, Damien, et al., éditeurs. Des sources pour une Plus Grande Guerre. Éditions Codex, 2021, https://doi.org/10.4000/books.codex.1873.
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