Un pèlerinage dans les « pays aplatis » : l’excursion d’Yvonne Bufaumène sur le Chemin des Dames
p. 269-281
Texte intégral
1Le témoignage d’Yvonne Bufaumène est issu d’un journal intime patiemment couché sur le papier au moyen d’une écriture régulière et conservé dans les couvertures de cahiers d’écoliers. Il porte sur la période allant de la déclaration de guerre jusqu’à la journée du 6 septembre 1919 qui clôture, tel un point d’orgue, cet écrit testimonial qui nous a été confié il y a plusieurs années2. Son auteure est une jeune femme de 25 ans née le 28 janvier 1894. Elle habitait Garches avec sa mère et est restée célibataire toute sa vie. Elle a toujours eu un goût prononcé pour l’écriture : déjà vers 1904-1905, elle décrivait sur un cahier d’écolier les péripéties d’un voyage en Alsace. Elle possède une parfaite maîtrise de sa langue maternelle, tant syntaxique qu’orthographique. Pendant la guerre, elle a été lingère à l’hôpital auxiliaire 260 de Vaucresson de novembre 1914 à octobre 1915. Elle semble appartenir à la petite ou moyenne bourgeoisie. Son engagement patriotique auprès des blessés a sans doute été conforté par le journal nationaliste L’Écho de Paris dont elle est une fidèle lectrice.
Journal de guerre d’Yvonne Bufaumène

coll. Jean-François Jagielski
2Afin d’être à l’heure pour le départ qui doit avoir lieu à 7 h 40, elle a dormi la veille à proximité de la gare du Nord. Le jour du voyage, un jeudi, elle est rejointe par quatre personnes de sa connaissance dont elle ne parle pas dans la suite de son témoignage. Elle sait que les horaires de ce qui s’avère être une visite-marathon seront très serrés car tous reprennent un train à Soissons à 17 h 45 pour un retour à Paris prévu à 19 h 30. C’est ce que nous apprend le guide publié à cet effet par les Chemins de Fer du Nord dont elle possède à l’évidence un exemplaire3. Nous savons par la même source qu’il existe trois classes de confort pour effectuer ce voyage et que les prix varient entre 35,70 et 51,40 francs4, sans toutefois pouvoir connaître celle qu’elle a retenue. Le déjeuner doit être pris « sur le pouce » avant l’arrivée en gare de Coucy-le-Château prévue pour 11 h 15. C’est la rançon à payer pour qui veut découvrir les paysages de dévastation occasionnés par la Grande Guerre situés à moins de 2 heures de train de la capitale.
3En nous appuyant sur ce témoignage, nous souhaiterions interroger son auteure en axant notre réflexion autour des points suivants : comment porte le regard d’une civile parisienne sur le spectacle des ruines et en quoi ces premières excursions touristiques ont pu modeler l’image alors en construction des « pays aplatis »5 ? Qu’est-ce qui retient alors l’attention de ces touristes d’un jour ? Ont-ils réellement, par le biais de ces rapides excursions, les moyens de mesurer l’ampleur réelle des dégâts occasionnés par la guerre ? Et, enfin, comment sont construites et mises en scènes ces visites d’un jour durant laquelle le spectateur est plongé dans ce qui s’apparente être une pure œuvre de propagande jouant les prolongations ?
Voir pour croire
4« Le voyage est de courte durée : on part, et à deux heures à peine de trajet de la capitale commence la désolation ». C’est en ces termes abrupts que la préface intitulée Aux visiteurs du guide des chemins de fer du Nord avertit notre témoin de ce qui l’attend. Vu la brièveté du trajet, il invite les pèlerins à commencer leur excursion en parcourant des yeux le progressif spectacle de désolation qui se dessine à eux derrière la vitre du wagon. Ce que ne manque pas de faire Yvonne :
« Et c’est à partir de Villers-Cotterêts […] qu’on commence à voir pans de mur et arbres brisés, peu de choses en comparaison de ce que nous verrons bientôt. Nous remarquons une colossale cheminée trouée de part et d’autre par un non moins colossal obus et tenant debout comme si rien n’était, plusieurs distilleries et sucreries bouleversées et, au milieu de tous les autres, un pauvre petit village qui n’est plus qu’un amas de pierres. »
5À l’approche de la gare d’arrivée, au cœur de ce qu’on appelle alors les « régions dévastées », le spectacle se fait sidérant :
« Plus on approche de Coucy et plus le paysage est désolé, ce ne sont maintenant que villages détruits ou presque, grandes plaines défoncées par les obus. Les quelques maisons qui paraissent debout le sont comme des châteaux de cartes, criblées d’éclat d’obus et nous ne voyons cela que de loin, mais le train ne va pas très vite et l’on se rend que trop compte de ce coin si joli de l’Île-de-France avant le désastre. »
6La source que nous utilisons ici, un journal intime, nous renseigne sur l’état d’esprit qui habite cette jeune femme à la vue de ce que l’écrivain Roland Dorgelès, qui va séjourner près de là sensiblement à la même époque, nomme « un pays foutu, archi-foutu » où « il n’y a plus rien à récolter […] que de la ferraille et des os »6. Tout est alors vécu sur le registre de l’émotion provoquée par ce premier contact visuel avec une réalité7 jusque-là difficilement imaginable pour une habitante de la région parisienne, puis d’une empathie non feinte à l’égard des premiers réfugiés revenus vivre dans ces zones dites « rouges » d’absolue désolation.
7Le témoignage de la jeune femme est précis et donne des renseignements précieux pour nous aider à comprendre comment s’est mise en place cette forme de tourisme des champs de bataille née au lendemain du premier conflit mondial. Pas moins de « 17 autobus » attendent « les 380 voyageurs environ que contient le train et qui sont tous des pèlerins ». Ces derniers sont, dès leur arrivée, plongés dans un bain d’authenticité puisque nous apprenons que « les lourdes voitures […] ont, paraît-il, servi à transporter nos poilus de Verdun ». Une fois les voyageurs débarqués du quai, la visite débute à Coucy même, une commune du Soissonnais qui possédait avant la guerre un château-fort dont le donjon massif et l’enceinte extérieure ont été minés par les Allemands lors de leur repli de mars 1917 sur la ligne Hindenburg8. L’effet visuel provoqué par cette ruine sur notre témoin est immédiat et intense, effet qui ne va pas sans rappeler celui voulu par la collection des Guides illustrés des champs de batailles de la maison Michelin qui privilégient toujours les photographies montrant un avant et un après permettant au touriste de constater la destruction des sites et des paysages :
« Nous nous trouvons toutes seules un moment au milieu de ces pauvres ruines désolées, c’est le silence complet, et la différence entre ce qui fut et ce qui est est si poignante que nous en ressentons une émotion inexprimable. Seule la maison où habita le kaiser (sic) est à peu près debout. »
Carte postale légendée « Les autobus “SCEMIA” au moment du départ des touristes pour la visite des champs de bataille »

coll. Thierry Hardier
8Après un rapide passage par Anizy, village où les habitants « habitent de petites maisons en bois ou des sortes de cagnas recouvertes de tôles », l’autocar d’Yvonne se dirige par une route plus ou moins chaotique vers ce qui constitue le temps fort de la journée, la visite du Chemin des Dames. S’offre alors, aux abords du plateau de sinistre réputation, le spectacle des cimetières provisoires et des tombes isolées. Une étape incontournable si l’on se souvient que notre auteure a bien pris le soin de nous rappeler que les 380 voyageurs de ce 6 septembre 1919 sont « tous des pèlerins »9.
Photographie, quête des corps des soldats disparus

collection particulière
Pèlerins-touristes sur le Chemin des Dames

coll. Jean-François Jagielski ; source : Les champs de bataille de France édité par les chemins de fer du Nord et de l’Est, Paris, imprimerie J. Cussac, s.d., p. 44.
9À cette date n’ont pas encore démarré les grandes campagnes de regroupement des corps. Celles-ci n’auront lieu qu’à partir du vote de la loi de finance du 31 juillet 1920 qui, en même temps, donne le signal à l’organisation définitive des cimetières de regroupement et autorise les familles qui le désirent à rapatrier les corps de leurs défunts10. Ces derniers reposent donc encore dans les cimetières provisoires ou des tombes individuelles (parfois un simple trou d’obus) éparpillées ici et là. Nombre de ces corps sont anonymes, ceux des futurs disparus11. Le spectacle de la mort tout comme celui de l’ancien champ de bataille est encore tout à fait semblable à celui du temps de guerre :
« Les tranchées, dont peu sont comblées, sont surtout visibles de près tant les hautes herbes et la végétation ont poussé dedans, beaucoup d’abris creusés dans les talus au bord de la route, de profonds boyaux aussi. Et comme on a peine à croire que voilà où et comment ont vécu les nôtres pendant 5 ans. À un certain endroit de la route nationale, on se rend très bien compte que Français et Boches se sont battus de chaque côté, et la lutte a été si acharnée là comme partout à certains moments que les croix, toujours plus nombreuses, ne vous surprennent plus. De temps en temps, un petit cimetière très bien entretenu, soit au bord de la route, soit en plein champ. Ils sont là une vingtaine, une cinquantaine, peut-être plus, plusieurs d’officiers [bord de page déchiré] mais au moins identifiés ; les leurs savent où ils sont. De pieuses mains fleurissent les tombes. Après Chavigny, nous descendons au petit cimetière du Montparnasse, puis arrivons au Chemin des Dames dont il fut tant parlé et que domine le fort de la Malmaison et, plus près de nous, la ferme, un pan de mur et deux tas de pierres. »
10L’étape suivante amène nos pèlerins au Moulin de Laffaux devenu un lieu d’absolue désolation dont il fut tant question dans les communiqués de guerre, notamment à partir du déclenchement de l’offensive d’avril 1917. S’ensuit une traversée au pas de charge de Crouy, un village du Soissonnais complètement dévasté depuis l’attaque française de janvier 1915. Puis c’est déjà l’arrivée vers l’étape finale, une ville cette fois, Soissons, où le train du retour attend ces voyageurs d’un jour. Un rapide constat visuel autour de quartiers plus ou moins détruits. Puis une visite incontournable, celle de la cathédrale qui, comme celle de Reims, personnifie à jamais le martyr de la ville12 : « Elle est maintenant comme très distinctement divisée en deux parties : l’une n’est plus à l’intérieur que pierres et gravats, et l’autre séparée de la première par un mur de ciment qui la soutient ». Notre fidèle lectrice de l’Écho de Paris s’empresse alors d’aller recueillir les paroles d’un curé qui est « dans la nef au moment où nous y sommes [et] raconte avec émotion le bombardement et la destruction de sa chère cathédrale ». Il ne lui reste que quelques instants avant de sauter dans le train. Elle en profite pour écrire quelques cartes « à la gare, sur des planches, installé[e] tant bien que mal ». Elle achève cependant son périple sur une note positive, après avoir constaté que l’autocar qui la ramène vers la gare de Soissons avait traversé un secteur de la ville relativement épargné par les bombardements.
Mais quel regard ?
11Au-delà de la qualité descriptive propre à ce témoignage, celle qui nous offre un instantané de cette région moins d’un an après la signature de l’armistice du 11 novembre 1918, le journal d’Yvonne Bufaumène contient aussi une partie plus réflexive qui va nous permettre d’essayer de mieux cerner ce que ce voyage express lui permet de connaître des réalités de l’ancien front. Il est aussi temps de nous interroger sur la perception de ce qui a été vu (ou plutôt entrevu) par notre témoin dans le cadre de ce type d’excursion-marathon…
12Revenons d’abord sur les motivations qui ont incité notre touriste d’un jour à venir se confronter au spectacle d’une guerre encore présente sur les lieux qui l’ont portée plus de quatre ans durant. La narration de cette journée est, de fait, le point d’orgue d’un journal comprenant plusieurs centaines de pages, un moment durant lequel son auteure a ressenti le besoin d’aller se confronter aux paysages de l’ancien front qui, jusqu’à ce jour, n’avaient été que de pures abstractions entrevues en lisant la presse ou par le témoignage des soldats qu’elle a forcément croisés durant le conflit. C’est en ces termes qu’elle démarre la narration rétrospective de cette journée exceptionnelle, journée qui lui permet de se confronter aux dures réalités d’une guerre qui ont certes été au centre de son récit, mais qui, jusqu’ici, n’avaient pu être narrées que du point de vue d’une civile vivant à l’arrière :
« Et pour terminer sur une pénible et trop vivante image de la guerre sans laquelle un journal de guerre ne serait pas complet, voici le triste récit de notre pèlerinage à Soissons et aux environs de cette pauvre petite ville si riante naguère, aujourd’hui amas de ruines. Comment résumer l’impression rapportée de cette journée où des heures se sont écoulées sans que nous voyions une seule maison debout, un seul arbre vert et feuillu ? C’est une désolation inexprimable, un tableau d’une telle détresse que l’on se demande avec angoisse : quand et comment tout cela renaîtra-t-il de ses ruines ? »
13Cette journée semble être, à la fois et en même temps, la fin d’une époque importante de son existence mais aussi l’amorce d’un nouveau départ. La finalité dernière de ce voyage semble en effet assez comparable à celle d’un travail de deuil : le fait de se rendre physiquement sur l’ancien front permet à l’auteure de ces lignes d’aller se rendre compte mais aussi de pouvoir espérer tourner la page d’un conflit qui a tant marqué l’époque qui l’a engendré et dont l’existence même de ce journal – qu’elle nomme d’ailleurs comme les soldats qui ont participé au conflit « journal de guerre » – témoigne.
14Mais ce voyage organisé sous forme d’une véritable course-marathon13 visant à faire découvrir à un public nombreux – qui plus est, en moins d’une journée – les réalités occasionnées par plus de quatre années de conflit génère aussi par la nature même de son organisation ses propres limites. Les regards de ces pèlerins sont condamnés à demeurer à jamais ceux de touristes capables d’apercevoir – au mieux et de très loin – un tableau aussi général que sidérant, qui leur montre l’ampleur des dévastations sans toutefois jamais les autoriser à aller vraiment y voir de plus près, et ce, faute de temps. Et nous touchons là à ce qui fait vraiment la limite de l’expérience de l’ancien front que vont connaître ces milliers de voyageurs empruntant au pas de charge et pour un temps compté, les routes et les chemins de désolation des régions libérées. On embrasse les choses d’un regard panoramique tout à fait comparable à celui qui est montré par les photographies des différents guides des champs de bataille qui vont alors à se multiplier. On s’arrête peu et surtout les organisateurs de ces périples s’efforcent de ne jamais réveiller les risques d’ennui ou d’inconfort qui sommeillent dans l’esprit ou le corps de ces touristes d’un jour : « Les routes, ayant été réparées, ne sont pas trop mauvaises, mais il est 2 heures environ et nous trépidons depuis 3 heures, ce qui est fatigant », nous confie notre témoin au détour d’un paragraphe de son journal.
15Dans le témoignage d’Yvonne Bufaumène, les contacts directs avec les populations locales revenues vivre en ces contrées que Roland Dorgelès compare volontiers à un nouveau Far West sont nuls, exception faite de celui que nous avons mentionné plus haut. À cela deux raisons principales. D’abord, et puisque nous sommes en septembre 1919, la très faible proportion de population revenue vivre dans les villages complètement sinistrés situés aux abords du Chemin des Dames14. Mais aussi, le mode de déplacement imposé par les organisateurs de ces excursions en autocar. On entrevoit certes dans ce témoignage ceux que les textes réglementaires du ministère des Régions libérées nomme « les sinistrés », mais ici encore, de loin :
« Quelques courageux habitants, peut-être une douzaine à Anizy, habitent de petites maisons en bois ou des sortes de cagnas recouvertes de tôles [bord de page déchiré] remonter dans l’autobus pour nous diriger vers le Chemin des Dames en passant par Pinon, Chaillevois, Urcel. »
16Pour les mêmes raisons, même attitude et même regard distant de notre témoin à l’égard des prisonniers allemands qui sont employés à déblayer et déminer l’ancien champ de bataille jusqu’à la signature du traité de paix. Et, de ce fait, la confortation voire le renforcement des stéréotypes produits par la propagande de guerre alliée à l’égard de ces « prisonniers boches, soit disant (sic) employés à déblayer, [qui] regardent par bandes passer les autobus, l’air insolent pour la plupart et pas un seul de ceux que nous rencontrons, outils en main, ne font seulement mine de travailler ». Voir tout, voir vite, observer de loin avec un regard distancié, tels sont au final les artefacts visuels imposés à ces visiteurs pressés qui ne font que passer…
Un voyage organisé… et mis en scène
17Yvonne Bufaumène et les pèlerins qui l’accompagnent en ce jeudi 6 septembre ne sont assurément pas les tous premiers excursionnistes pénétrant au cœur des régions dévastées. Ils ont été précédés et ce, dès février 1919, par de nombreux journalistes français mais aussi étrangers ayant reçu une accréditation pour la conférence de la paix alors en préparation. L’intention des différentes compagnies de chemin de fer – dont celle du Nord qui nous intéresse ici – est de leur offrir les toutes premières impressions en se rendant vers les contrées septentrionales ayant subi les plus amples destructions, avec, bien sûr, une contrepartie : à charge pour eux de produire des articles accompagnés de photographies visant à faire connaître au monde entier l’ampleur des dévastations mais aussi leur indignation et leurs émotions à la vue d’un tel spectacle de désolation. Et ce sont donc les efforts combinés de véritables campagnes de presse nationales mais aussi ceux des nombreuses affiches et prospectus publicitaires produits par ces mêmes compagnies de chemin de fer15 qui vont populariser dans un premier temps l’idée d’aller visiter l’ancienne zone de front. La préparation de cette première version d’un tourisme de mémoire qui a été préparée et pensée, parfois dès 191716, lors du repli stratégique allemand dans le Soissonnais. Elle l’est à nouveau au surlendemain du conflit par les différentes compagnies de chemin de fer qui vont scénographier ces excursions-éclair pour lesquelles rien n’est laissé au hasard, dans le but évident de marquer à jamais les esprits et les mémoires des voyageurs confrontés pour la première fois à la vision de l’ancien front. Ces derniers, dès leur retour, se feront les témoins à chaud de l’ampleur de la désolation qu’ils auront vue, une bonne manière par le biais du bouche à oreille d’en inciter d’autres à prendre la même direction…
18L’aspect pour le moins spartiate de l’excursion que connaît Yvonne Bufaumène participe à cet esprit de renoncement que – du moins dans un premier temps – les organisateurs imposent à leurs voyageurs. Nous l’avons vu, on se restaure dans le train avant même de débarquer à Coucy où aucune structure d’accueil n’est prévue sur place, à l’exception de la présence des cars. On ne peut s’empêcher de voir un rapprochement de situation voulu entre le dénuement de cet accueil et l’abnégation tant vantée des combattants durant le conflit, voire même celle que connaissent par nécessité les habitants revenus récemment en ces déserts. Mais les privations des touristes ont leurs limites, et comme le rappelle Gersende Piernas, « dès le mois de juillet […] les voyageurs se plaignent à Coucy-le-Château qu’il n’y a pas de café disponible dans les gares à peine reconstruites »17. Cette indigence de moyens n’est de plus guère favorable aux affaires locales qui en ont pourtant tant besoin : dès le début du mois de juillet, on autorise les cafetiers à venir vendre des boissons chaudes ou fraîches à la montée ou à la descente des trains et, à Soissons, les hôteliers et cabaretiers lancent une pétition le 25 mai 1919 pour s’opposer à la rigueur des horaires prévus par la compagnie du Nord qui interdit aux pèlerins d’aller consommer avant de réembarquer dans le train pour Paris. Par la suite, les exigences croissantes de confort des touristes n’iront d’ailleurs pas sans poser des problèmes relationnels tant avec les vétérans revenus sur les lieux de leurs combats qu’avec les familles en deuil à la recherche des leurs ou même de simples autochtones qui dénonceront à qui mieux mieux ces « trains de plaisirs » venus troubler par leur voyeurisme malsain le calme des contrées dévastées. Certains d’entre eux s’arrogeant même le droit d’en ramener, pour prouver qu’ils y sont vraiment allés, quelques souvenirs macabres. Situations sans doute aussi exceptionnelles que paroxystiques mais que la presse locale ou spécialisée dénonce cependant très régulièrement18.
19La scénographie voulue par les organisateurs passe aussi par des lieux incontournables où l’on emmène invariablement nos touristes, ce dont témoigne le journal d’Yvonne :
« Après Chavigny, nous descendons au petit cimetière du Montparnasse, puis arrivons au Chemin des Dames dont il fut tant parlé et que domine le fort de la Malmaison et, plus près de nous, la ferme, un pan de mur et deux tas de pierres. L’impression ressentie là est qu’un formidable incendie a tout ravagé, tout brûlé, voilà ce que sont devenues nos belles plaines du Soissonais cultivées naguère comme on en voit même encore avant d’arriver à Soissons. On peut descendre dans un poste de commandement boche absolument obscur, mais qui vous frappe par l’impression de profondeur et de sécurité que l’on y ressent. Une petite tombe anonyme est là tout près, et c’est encore un Français. Nous voyons relativement peu de tombes boches, ils doivent être plutôt enterrés nombreux. Nous passons ensuite à l’Ange Gardien, passons à côté de Vaudesson et d’Allemant et descendons au moulin de Laffaux qui n’existe plus que de nom : un trou et le vestige des fondations et c’est tout. Puis, en passant par Margival, nous arrivons à Crouy après avoir vu à notre gauche une mitrailleuse allemande encore en position. Même ruines là que partout ailleurs. »
20Comme dans tout voyage organisé, et donc pensé par des scénographes, nos pèlerins sont dirigés vers des étapes incontournables, des lieux immortalisés dans le passé par les communiqués de guerre mais aussi, quelques mois après la fin du conflit, tant par la venue de milliers de touristes que par les innombrables cartes postales qui leur sont vendues sur place ou à la fin de leur périple et qui participent elles aussi à la mise en scène des ruines et des régions dévastées19. À la descente des cars, les guides emmènent donc leurs cohortes de touristes serrés vers des lieux-phares, figés dans un mélange d’authenticité et de reconstitution, qui sentent parfois la mise en scène : les dizaines de croix de bois alignées du cimetière Montparnasse, le moulin de Laffaux dont il ne reste que le nom écrit sur un panneau branlant, la mitrailleuse allemande « encore en position » qui semble ici posséder le même degré d’authenticité que la légende des soldats enterrés dans la tranchée des Baïonnettes à Verdun… Incontestablement, ces tableaux figés offerts aux voyageurs d’un jour participent à la construction d’un tout premier imaginaire touristique de la Grande Guerre. Il est fait d’un mélange et d’une succession de lieux isolés, figés et décontextualisés, agrémentés de reconstructions scénographiques à vocation pédagogique permettant à tout un chacun de s’approprier en un temps record une mémoire visuelle du conflit et de ses conséquences sur les paysages.
21Il est indéniable que les choix et les préoccupations des organisateurs de ces toutes premières excursions sur le Chemin des Dames ont, au moins en partie, modelé jusqu’à nos jours ce que la géographe Anne Herzog nomme pour l’ancienne région Picardie un « imaginaire touristique régional »20. Vivant depuis plus de 30 ans dans le Soissonnais et nous intéressant depuis plus d’une vingtaine d’années aux traces rupestres laissées par les soldats de la Grande Guerre dans les carrières souterraines de cette région, nous avons pu nous même mesurer combien le Chemin des Dames, après avoir été très longtemps le lieu d’une « bataille introuvable » voire celui d’une « amnésie nationale »21 a pu, en partie grâce à la promotion assurée par le tourisme de mémoire, redevenir une route sur laquelle figure désormais des bornes kilométriques indiquant à celui qui l’emprunte qu’il se trouve sur le Chemin des Dames. Nous pouvons en témoigner, ce ne fut pas toujours le cas, la seconde partie de la décennie 1990-2000 constituant à cet égard un tournant spectaculaire. Toute mise en valeur touristique d’un lieu de mémoire suppose de faire des choix plus ou moins heureux pour le présenter au public et ces choix reposent sur une ou des interprétations personnelles. Nous avons pu nous-même nous confronter à cette réalité en participant récemment à un groupe de réflexion pour la réalisation du jardin de mémoire du Moulin de Laffaux. Ces choix sont discutables et reflètent toujours le rapport mémoriel que l’époque qui les produit entretient avec ce lieu. Mais ils participent aussi à la création d’un imaginaire collectif nécessaire qui, s’il n’existait pas, équivaudrait à la négation même de l’existence de ce lieu.
Notes de bas de page
2 Nos remerciements à M. Frédéric S., possesseur du manuscrit, qui l’a dactylographié et a eu la gentillesse de nous en confier une copie. Toutes citations en provenant et qui suivent sont de la journée du 6 septembre 1919. Remerciements à T. Hardier, P. E. Sautereau et au Groupe Recherche Études et Collections de l’Association de Mise en Valeur du Château de Coucy pour leurs contributions iconographiques.
3 Chemin de Fer du Nord, Souvenir de la Grande Guerre. Visite des régions dévastées du Nord de la France, vol. III, Coucy-Le-Château – Moulin de Laffaux – Chemin des Dames – Anizy-Le-Château – Soissons, Paris, Imprimerie G. Langlois, 1919.
4 Ce qui correspondrait environ à une somme variant de 58 € en première classe à 40 € en troisième.
5 DORGELES, Roland, Le Réveil des morts, Paris, Albin Michel, 1923, p. 12.
6 Ibid., p. 73 et 24.
7 DANCHIN, Emmanuelle, Le temps des ruines 1914-1921, Rennes, PUR, 2015, p. 114-122.
8 SHERMAN, Daniel J., The construction of memory in interwar France, Chicago, Chicago U.P., 1999, p. 40-45 ; CHAMPEAUX, Antoine, « Les guides illustrés des champs de bataille : 1914-1918 » in CANINI, Gérard (dir.), Mémoire de la Grande Guerre. Témoins et témoignages, Nancy, PUN, 1989, p. 342-343.
9 La perception des touristes-pèlerins au Chemin des Dames évoluera cependant par la suite de manière négative, notamment du fait des dénonciations de comportement que l’on croise dans la presse des anciens combattants mais aussi dans certaines œuvres littéraires produites par des écrivains proches de l’Action française. Sur ce point, voir JAGIELSKI, Jean-François, « Émergence d’un motif littéraire dans les années 1920 : le “réveil des morts” » in BENOIT, Christian et alii (dir), Le sacrifice du soldat, s.l., ECPAD-CNRS éd., 2009, p. 145-155.
10 PAU, Béatrix, Le ballet des morts. État, armées, familles : s’occuper des corps de la Grande Guerre, Paris, Vuibert, 2016, p. 129-142.
11 HARDIER, Thierry et JAGIELSKI, Jean-François, « Le corps des disparus de la Grande Guerre : l’impossible deuil », Quasimodo, n° 9, tome 2, 2005, p. 75-95, en ligne, http://www.revue-quasimodo.org/PDFs/9%20-%20HardierJagielski.pdf.
12 PECHENARD (Mgr P. L.), Le martyr de Soissons. Août 1914-juillet 1918, Paris, Beauchesne, 1918.
13 Ce troisième et très prisé pèlerinage par voie ferrée intitulé « Le Chemin des Dames » a été mis en place entre le 13 juin et le 7 novembre 1919, les dimanches, jeudis et jours fériés. L’aller-retour est prévu sur une durée de 12 heures. Sur ce point, voir, PIERNAS, Gersende, « Les pèlerinages dans les régions dévastées du nord de la France organisés par la Compagnie du chemin de fer du Nord au lendemain de la Première Guerre mondiale », In Situ, n° 25, 2014, p. 7-10, en ligne, https://doi.org/10.4000/insitu.11420.
14 REMBERT, Sébastien et ROELLY, Aude (dir.), 90 ans après. Archives inédites des communes de l’Aisne dans la Grande Guerre, s.l., Archives départementales de l’Aisne, 2008, p. 166-171.
15 De nombreux exemplaires d’articles, de prospectus publicitaires et d’affiches sont conservés dans deux cartons des Archives nationales du monde du travail de Roubaix, cote 202 AQ 1638 et 1639. Pour les publications spécifiques à cette forme de tourisme de guerre sur l’ensemble des anciens fronts, voir Les champs de bataille de France édité par les chemins de fer du Nord et de l’Est, Paris, Imp. J. Cussac, s.d.
16 C’est à cette même époque que paraît le tout premier des guides illustrés Michelin des champs de bataille (1914-1918) consacré aux lieux de combat de la première bataille de la Marne. Voir également, Réunion de la Fédération des Syndicats d’Initiative du Sud-Ouest organisée le 17 août 1917 à Cauteret sous les auspices de l’Office national du Tourisme et du Touring-Club de France, Bagnères, Imprimerie Péré, 1917, p. 3-12.
17 PIERNAS, Gersende, art. cit., p. 21. Apparemment assez peu attentive à son confort personnel, le journal de notre témoin ne fait pourtant aucune référence à ces pratiques commerciales.
18 Entre autres : L’Aisne du 6 septembre 1919, organe du Comité et de l’Association des Sinistrés de l’Aisne, au sujet du vol par des touristes qui « continuent la besogne des Boches [et] ont eu la délicate idée, pour avoir un souvenir de Coucy, de décapiter, avec une pioche, deux sujets du tympan de la porte d’entrée [de l’église] » ; Le journal des Mutilés du 4 septembre 1920 (« Là-Haut. Au champ d’horreur ») et du 16 octobre 1920 (« Deux ans après »).
19 DANCHIN, Emmanuelle, op. cit., p. 72-76.
20 HERTZOG, Anne, « Tourisme de mémoire et imaginaire des champs de bataille », Via@-revue internationale de tourisme, n° 1, 2012, en ligne, https://doi.org/10.4000/viatourism.1276.
21 OLIVERA, Philippe, « La bataille introuvable » et ROUSSEAU, Frédéric, « Chemin des Dames, lieu d’amnésie nationale… Un parcours de l’historiographie des trois semaines sanglantes depuis 1945 » in OFFENSTADT, Nicolas (dir.), Le Chemin des Dames. De l’événement à la mémoire, Paris, Stock, 2004, p. 36-46 et p. 360-370.
Auteur
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Jean-François Jagielski
Membre fondateur du Collectif international de recherche et de débat sur la guerre de 1914-1918 (CRID 14-18). Contributeur à de nombreux ouvrages collectifs sur la Première Guerre mondiale et l’après-guerre, il est notamment le co-auteur de Combattre et mourir pendant la Grande Guerre (Imago, 2001) – récompensé par le prix Afforty en 2002 – et d’Oublier l’apocalypse ? Loisirs et distractions des combattants pendant la Grande Guerre (Imago, 2014). Il a également publié Le Soldat inconnu. Invention et postérité d’un symbole (Imago, 2005) et codirigé Craonne, 100 ans de batailles inachevées (CRID 14-18-La Cagna, 2018).
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Voyage(s) sur un front historique méconnu (1914-2019)
Yves-Marie Evanno et Johan Vincent (dir.)
2019
Des sources pour une Plus Grande Guerre
Damien Accoulon, Julia Ribeiro Thomaz et Aude-Marie Lalanne Berdouticq (dir.)
2021
