III. La Grande Guerre, nouveau moteur de l’industrie touristique ?
p. 263-267
Texte intégral
1Les interactions entre le tourisme et la Première Guerre mondiale dépassent les simples bornes chronologiques du conflit. Comme le pressentaient judicieusement de nombreux professionnels, la Grande Guerre, parce qu’elle suscite un intérêt de premier ordre, devient elle-même un objet touristique. Une telle évolution n’est pas surprenante1. Déjà au lendemain de la défaite napoléonienne, Waterloo attirait de nombreux curieux et écrivains. Quelques années plus tard, les sites emblématiques de la Guerre de Sécession connaissaient, à leur tour, pareil défilé. De la même manière, les tours opérateurs ne tardent pas à organiser des voyages pour faire découvrir les champs de bataille de la Grande Guerre. À travers le journal intime inédit d’une jeune femme (Yvonne Bufaumène), Jean-François Jagielski montre comment se mettent en place ces premières excursions, moins d’un an après la signature de l’Armistice. L’intérêt précoce des touristes pour l’ancien front annonce un engouement à la hauteur de celui qui avait été envisagé par le Touring-Club de France dès 1917.
2Toutefois, peut-on considérer ce tourisme du deuil comme un tourisme classique ? Assimilés dans un premier temps à des pèlerins, les premiers visiteurs des champs de bataille – dark tourism exclu – sont principalement des hommes et des femmes venus se recueillir sur les lieux où l’un des leurs est tombé. Comme à l’époque médiévale, les pèlerins se départissent d’eux-mêmes, mettant entre parenthèses leur vie quotidienne – même si la durée de leur absence est évidemment plus réduite2. Le détachement du corps vis-à-vis de la communauté n’empêche toutefois pas de créer de nouvelles relations, mues par la curiosité, l’imaginaire, l’interaction économique et sociale. Force est de constater qu’à partir de 1919, la situation est, en de nombreux points, parfaitement similaire.
3Les motivations du tourisme de mémoire, entièrement dirigées vers la figure du héros disparu, et sa réalité, empreinte de considérations pratiques, ne se recoupent pas systématiquement. Il va sans dire que chaque visiteur est unique. Celui-ci se déplace avec son propre bagage culturel et ses propres attentes. Dès lors, découvrir – ou redécouvrir – le champ de bataille peut constituer, pour lui, une véritable désillusion. La première déconvenue intervient souvent lorsqu’il (re-)découvre un paysage où la nature a repris ses droits. Et pour cause, plus les années passent et moins le champ de bataille ressemble à celui sur lequel s’est battu le soldat, et moins il ressemble à celui qui était décrit minutieusement dans la presse. Pour les touristes, en dépit des explications historiques qui lui sont fournies par les guides, il est donc difficile de s’imaginer ce qui s’est réellement passé sur le site qu’ils visitent. Une telle évolution n’est pas sans conséquence sur les flux touristiques, comme le démontre Simon Gregor. En effet, les visiteurs finissent par se détourner des champs de bataille pour se rendre sur des lieux davantage chargés en émotions : les monuments commémoratifs et les cimetières.
4À la déception s’ajoute souvent l’incompréhension. Les pèlerins subissent la présence, de plus en plus massive, des « curieux » venus découvrir les sites de la Grande Guerre. Le champ de bataille y perd de sa solennité. En effet, la venue de visiteurs génère immédiatement une économie touristique que détaille parfaitement Nicolas Lefort à partir de l’exemple du Hartmannswillerkopf. On retrouve, selon la renommée du site visité, des hôtels, des restaurants, des boutiques de souvenirs, des guides exposant à haute-voix des exploits militaires auxquels ils n’ont pas participé… Comble de l’irrespect, il n’est pas rare voir des détritus joncher le « sol sacré ». Cette intrusion des civils sur le champ de bataille interpelle les anciens combattants qui, estimant que cette terre leur appartient, se sentent dépossédés. Ce sentiment est encore plus exacerbé chez les Allemands qui viennent se recueillir en France. Juliette Roy relate parfaitement le douloureux pèlerinage à Verdun des anciens soldats du Reich dont le sacrifice est passé sous silence. À la grande différence de leurs adversaires français, rares sont en effet les monuments qui leur rendent hommage…
5La glorification des vainqueurs, au détriment des perdants, entraine une rivalité des mémoires qui durera au moins jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Verdun le prouve à plus d’un titre, la mémoire est aussi – et peut-être surtout – un outil politique. Les guides touristiques véhiculent quasi-systématiquement un message cherchant à glorifier une nation au détriment de l’adversaire. Côté français, par exemple, le Touring-Club de France et l’Office national du Tourisme s’associent dès 1919 pour financer une collection d’ouvrages intitulée La France dévastée. En charge de la rédaction du volume consacré à la Lorraine, Maurice Barrès évoque sans détour son ambition de montrer au touriste les ravages provoqués par les « barbares d’Outre-Rhin »3. Dans une Europe de l’entre-deux-guerres politiquement tourmentée, les sites les plus emblématiques de la Grande Guerre deviennent même l’objet d’une propagande acharnée comme le démontre adroitement Pierre-Louis Buzzi à partir de l’exemple des fascistes italiens4.
6L’absence de neutralité du discours touristique interpelle. À bien des égards, comme le suggère Nadège Mariotti, le contenu des guides serait même de nature à influencer la représentation que le visiteur se fait de la Grande Guerre. Les éditeurs font délibérément le choix d’orienter leur public vers un site plutôt qu’un autre, favorisant la popularité du premier cité. Cette hiérarchisation varie évidemment d’un pays à l’autre pour des raisons mémorielles. Mais elle tient parfois, tout simplement, à des contraintes purement techniques. Les premières excursions de groupes se faisant en bus, il convenait de faciliter la découverte des champs de bataille en favorisant les sites facilement accessibles.
7Sans en douter, la mise en tourisme des lieux emblématiques de la Grande Guerre constitue une véritable aubaine pour les territoires sinistrés. Mais la viabilité de ce tourisme repose malgré tout sur un équilibre fragile. À la fin des années 1920, les vacanciers sont de plus en plus nombreux à succomber à la mode du sable chaud et des stations balnéaires. Étudiant le cas des Vosges, Philippe Alexandre insiste ainsi sur l’inquiétude des professionnels lorsque ces deniers prennent conscience de l’inexorable érosion du tourisme de mémoire au début des années 1930. Le déclin s’accentue encore plus avec la Seconde Guerre mondiale. Après 1945, les plages de Débarquement accaparent désormais l’intérêt des touristes. On aurait pu craindre, dès lors, une désertion définitive des champs de bataille de la Grande Guerre. C’était sans compter sur l’élan mémoriel qui s’est enclenché au milieu des années 1980 lorsque la population a pris conscience de la disparition inéluctable des derniers témoins. Les commémorations du Centenaire de la Grande Guerre n’ont fait qu’accélérer ce mouvement commémoratif. Cette chronologie, observée du côté des Britanniques par Mark Connelly et Tim Godden, est pareillement identifiée par Ugo Pavan Dalla Torre en Italie. Elle peut sans conteste être étendue à l’ensemble de l’Europe. Le tourisme de mémoire profite pleinement de ce regain d’intérêt. En étudiant le Grand Couronné, un territoire peu connu pour ses combats, Olivier Verdier démontre à quel point il impacte significativement l’économie touristique des anciens champs de bataille. C’est en réalité l’ensemble des territoires qui semblent profiter de cette dynamique comme le suggère Franck David en s’interrogeant sur la patrimonialisation des monuments aux morts par les collectivités locales.
8Même si les motivations des visiteurs sont diverses, comme le prouvent les résultats de l’enquête menée par Claire Dupuis auprès des touristes australiens, leur présence offre de nouvelles perspectives. Cependant, pour faire face aux problèmes de financement et à l’exigence des visiteurs, les professionnels du tourisme doivent perpétuellement s’adapter comme le démontre Chiara Isadora Artico en étudiant l’évolution scénographique des musées consacrés à la Grande Guerre. Les visites se veulent de plus en plus immersives à l’image de la reconstitution d’une tranchée dans le parc de loisirs du Puy-du-Fou, en Vendée (département situé sur la côte atlantique française, loin des tranchées originelles). Dans un futur proche, le tourisme de mémoire consistera-t-il à visiter le champ de bataille aujourd’hui disparu ? Est-ce déjà une réalité ? Avec les moyens technologiques actuels, en particulier la réalité augmentée, le visiteur invisible peut déjà se promener au milieu de poilus apeurés par le bruit des marmites5. De tels subterfuges permettent-ils de mieux comprendre le conflit ? Ou est-ce du simple voyeurisme ? On peut douter que les poilus acquiesceraient ce nouveau mode de tourisme…
Notes de bas de page
1 VAN YPERSELE, Laurence, « Tourisme de mémoire, usages et mésusages : le cas de la Première Guerre mondiale », Témoigner. Entre histoire et mémoire n°116, 2013, p. 13-21.
2 REGNIER-BOHLER, Danielle, « Introduction générale », in REGNIER-BOHLER, Danielle, Croisades et pèlerinages. Récits chroniques et voyages en Terre sainte, XIIe-XVIe siècles, Paris, Laffont, 1997, p. XXXVII.
3 BARRES, Maurice, La Lorraine dévastée, Paris, Félix Alcan, 1919, p. 175.
4 Pour un éclairage du côté allemand, voir KOHSER-SPOHN, Christiane, « Der Staat im Stein. Die Kriegsdenkmäler der Gipfel im Elsass (1918-1945) », in LOEW, Peter-Oliver, PLETZING, Christian, et SERRIER, Thomas (dir.), Wiedergewonnene Geschichte. Zur Aneignung von Vergangenheit in den Zwischenräumen Mitteleuropas, Wiesbaden, Harrassowitz, 2006, p. 383-398.
5 « Avec le Timescope, une descente bluffante dans les tranchées », La Voix du Nord, 1er décembre 2017 ; Bataille de Passchendaele en réalité augmentée à l’initiative de la Royal British Legion, disponible dans leurs Pop in Centres, www.britishlegion.org.uk/remembrance/ww1-centenary/passchendaele-100.
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