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    Plan détaillé Texte intégral Clin d’œil sur l’authenticité marocaine Les conditions de production du discours faisant autorité Les jeux de catégorisation Techniques de catégorisation et d’autorité Spectacle, affabulation et expertise – l’orientalisme sans l’érudition Notes de bas de page Auteur

    Pratiquer les sciences sociales au Maghreb

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Indiana Jones et les manuscrits de Tombouctou : effets de manche et d’autorité dans le reportage télévisé et la pratique anthropologique

    Baudouin Dupret

    p. 293-305

    Texte intégral Clin d’œil sur l’authenticité marocaine Les conditions de production du discours faisant autorité Les jeux de catégorisation Techniques de catégorisation et d’autorité Spectacle, affabulation et expertise – l’orientalisme sans l’érudition Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

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    1En mars 2013, TV5 Monde diffuse sur son site un petit reportage intitulé « Maroc, les sauveurs de manuscrits ». La vidéo commence par la scène de deux personnes portant ample vêtement saharien et chargées de grosses valises, qui suivent une ruelle et prennent place sous une tente soutenue par des rondins de bois et entièrement parée de tapis, couvertures et kilims. L’un d’eux sort de sacs en plastique des manuscrits à l’aspect ancien, qu’il nous présente comme provenant de Tombouctou et vieux de plusieurs siècles. Il les aurait achetés en Mauritanie, à la frontière du Mali, à des réfugiés démunis, héritiers de familles gardiennes de bibliothèques, qui s’en sépareraient pour assurer leur survie. Notre voyageur, qu’on présente comme collectionneur et philologue, serait engagé dans leur sauvegarde, entre autre contre les salafistes, dont on nous dit qu’ils n’aiment pas le soufisme et les textes mystiques. L’enjeu de ce reportage, c’est donc la sauvegarde du patrimoine. Cela justifie de passer sans véritable transition à la question d’une mosquée d’époque almohade des environs qui, menaçant ruine, a été démolie par la municipalité et dont le gardien a sauvé quelques manuscrits. Ce saccage-ci n’est justifié par rien d’autre, nous dit-on, que l’erreur ou l’ignorance. Il est en outre contraire aux traditions locales, qu’incarne par exemple la zawiya d’Aglou où l’on conserve précieusement les vieux manuscrits. Le reportage se conclut sur la parole d’un expert, présenté comme un anthropologue, qui parle de fléau de grande ampleur qu’il faut combattre en raison de la tolérance dont ces manuscrits sont le gage en terre d’islam. Un peu plus tard, ce même mois de mars, notre anthropologue chevalier de la cause des manuscrits, tout juste débarqué de l’avion le ramenant du Sud marocain, est interrogé sur France Culture à propos du danger d’anéantissement qui les guette. Il y explique qu’une paranoïa répandue du Sahara au Yémen empêche les familles de révéler leurs trésors cachés, particulièrement en ces temps d’islam extrémiste virulemment opposé à l’islam soufi, ouvert et érudit.2

    2Dans les pages qui suivent, je voudrais revenir sur tous les artifices utilisés, dans ce genre de production médiatique et dans l’expertise anthropologique sur laquelle elle s’appuie, pour créer du récit et lui conférer un statut d’autorité. Cela passe, pour l’essentiel, par des jeux de catégorisation portant sur le décor, le costume, la voix, la mise en scène du savoir indigène, l’invocation du savoir anthropologique, le travail sur les langues, des associations d’idées, des mécanismes inférentiels, un mélange de niveaux dénotatif et connotatif, et la production de l’autorité de la parole experte. Pour documenter mon propos, je puiserai dans ce reportage et cette émission radiophonique.

    Clin d’œil sur l’authenticité marocaine

    3Avec le Yémen, le Maroc constitue le pays ayant soulevé le plus grand engouement anthropologique. Cela tient sans doute en bonne partie à l’illusion d’un pays où les traditions auraient moins qu’ailleurs souffert des affres de la modernité. Le maintien d’une légitimité d’origine sultanienne et chérifienne, voulue entre autre par la figure tutélaire de Lyautey, contribue largement à cet état de fait, de même probablement que les fantasmes gellnériens entourant les structures tribales et maraboutiques. Une sorte d’apogée fut atteinte, en la matière, avec Clifford Geertz, la figure éminente du culturalisme anthropologique. Le principe adopté par cette école consiste – en le caricaturant – à identifier un trait de caractère collectif incarnant le fonctionnement de la culture d’une société dans son ensemble. Dans le cas marocain, c’est la culture du bazar et du marchandage, qui serait consubstantielle aux habitants de Sefrou, ville dans laquelle Geertz et son équipe ont mené leur enquête. Les épigones de Geertz, comme Lawrence Rosen, n’ont pas hésité à lire à travers ce prisme – ce qu’il appelle « la toile des obligations réciproques » – tous les domaines du vivre ensemble, comme le droit, en l’étendant de Sefrou au Maroc, du Maroc au monde arabe, et du monde arabe à l’islam.

    4Dans le domaine politique et religieux, la notion de baraka a connu une destinée exceptionnelle. Geertz parle d’un « système caïdal de l’ombre » dans lequel les fonctions étatiques sont considérées non pas comme des institutions dépersonnalisées, mais comme au contraire une extension de la personnalité. Par cela, il faut entendre tout simplement que les relations politiques seraient, au Maroc, fondées sur l’individu et non l’institution, ce qui se traduirait par un clientélisme indépendant de la fonction exercée dans l’administration de l’État. Ce clientélisme – pourtant universel si on le décrit sans recherche d’exotisme – procède, dans la perspective geertzienne, des qualités statutaires de la personne courtisée, lesquelles résideraient dans le lignage la rattachant à un saint et, au-delà, au Prophète. Il en découle toute une théorie de l’aura de la personne, sa baraka, remontant naturellement jusqu’au sommet de la hiérarchie politique, le sultan, qui en réactive les propriétés par ses tournées continuelles (mahalla).

    5Le Maroc est donc une terre bénie du culturalisme. Ksars, marabouts, chorfas, fqihs, autant d’éléments constitutifs d’une culture séculaire que le discours sur le patrimoine investit avec aisance et volupté. Il s’agit en effet des deux faces d’une même pièce, celle de la tradition, qu’il convient de sauvegarder à des fins économiques et mémorielles. Comme le souligne une anthropologue, c’est un terrain sur lequel le Maroc « joue en maître », aussi bien politiquement – en fédérant de la sorte des populations diverses – qu’économiquement – en créant les conditions d’une mise en tourisme – et diplomatiquement – en mobilisant les ressources symboliques de l’islam confrérique. Et tout comme le culturalisme avait ses chantres, la préservation du patrimoine a ses héros…

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    Les conditions de production du discours faisant autorité

    6Le reportage et le compte-rendu anthropologique recourent à des procédés semblables pour faire accéder leurs propos à un statut d’autorité. Ils peuvent éventuellement, de manière intertextuelle, être enchâssés l’un dans l’autre, s’appuyer l’un sur l’autre, incorporer leurs voix respectives. Le cas échéant, les effets d’autorité de l’un s’exerceront sur l’autre et ce, particulièrement dans le sens allant du discours scientifique vers le récit de reportage.

    7Le reportage constitue un remarquable instrument vérédictionnel. En dépit du fait qu’il résulte d’un montage, il met en avant des prétentions à la description de la réalité. Il y parvient, entre autre, par l’incorporation de scènes qui ont été capturées « naturellement », c’est-à-dire sans avoir été suscitées directement et explicitement par le réalisateur. Il peut également y parvenir en insérant dans son déroulé des personnes, des lieux ou des objets qui n’ont pas été conçus pour les besoins du film, mais viennent d’un autre registre, celui d’une « réalité » convoquée pour attester de la véracité de ce qui est énoncé par le film. Du fait du sentiment communément partagé que vérité et réalité se superposent, la production de vues prises dans la vie réelle et à partir d’elle convoie une valeur vérédictionnelle. Toutefois, le plus souvent, les scènes « naturelles » sont assemblées en sorte de construire un récit qui ne correspond pas tant à ce que les lieux filmés laissent voir d’eux-mêmes qu’à ce que le réalisateur du film a voulu collationner pour raconter. Autrement dit, les vues et les scènes « naturelles » sont organisées de façon intentionnelle pour dire quelque chose sur le sujet qui a été assigné au film en tant que thème. En somme, le reportage télévisé est fait de deux éléments appariés : les preuves de ce qui a réellement pris place dans un lieu donné, d’une part ; le montage interprétatif de ces preuves par le réalisateur, de l’autre. En ce sens, le reportage est une fiction/histoire probante. Cela ne doit pas être compris de manière ironique et cela ne préjuge pas de la qualité du film : une histoire documentaire peut être dotée d’une capacité démonstrative exceptionnelle et peut relever du chef d’œuvre. Cela signifie simplement que ce genre filmographique est doté d’une forme de langage et d’une grammaire propres. Cela montre aussi que ce genre est en mesure de produire une intelligibilité d’une façon organisée et avec des techniques de persuasion spécifiques qui s’appuient sur des récits fondés naturellement sur la réalité.

    8L’incorporation de la parole savante est un cas de figure particulier de cet enchâssement. Cela renvoie, de manière générale, à toute la problématique de l’expertise. « Recours à un savoir spécialisé pour aider à trancher dans une conjoncture problématique », l’expertise consiste à solliciter l’avis d’un tiers, dans un processus évaluatif et décisionnel. Un de ses enjeux principaux tient à son autorité, c’est-à-dire à la question de savoir dans quelle mesure l’avis de l’expert contribue au surcroît de véracité du propos tenu par l’instance qui l’a sollicité. En ce sens, l’expertise est normative. Le plus souvent, c’est sous la forme d’un témoignage qu’elle intervient. Il faut souligner, s’agissant de ce dernier, l’extrême importance de l’établissement de la crédibilité de l’expert. Souvent, cette « production » de la crédibilité devient un substitut à la vérité : la chose dite est vraie parce qu’elle a été dite par quelqu’un dont le statut veut qu’il dise des choses vraies. A y regarder de plus près, bien sûr, il apparaît que l’expertise procède souvent plus de techniques de sens commun que d’un savoir scientifique démontrant ce qu’elle affirme.

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    Les jeux de catégorisation

    9L’analyse des catégorisations d’appartenance offre un cadre extrêmement performant pour traiter des techniques d’autorité à l’œuvre dans un reportage. Il s’agit d’étudier les catégories que les membres d’un contexte donné utilisent pour cataloguer des personnes, des collectivités, des objets, des événements, etc. Souvent, elles sont organisées en « collections », en catégories perçues comme « allant ensemble ». Ainsi, dans notre reportage, manuscrit va-t-il avec patrimoine, tente avec désert, soufisme avec modération. Ces catégories sont sélectionnées ponctuellement, en fonction des circonstances. La sélection n’est donc pas un problème abstrait d’exactitude, mais une question empirique d’adéquation (par exemple, un commerce qui s’explique par la pauvreté), de configuration par rapport au destinataire (les spectateurs d’un reportage, dans notre cas), de capacité implicative (par exemple, l’idée que l’extrémisme pousse au saccage du patrimoine) et, en conséquence, de tous les éléments propres à cette situation que le raisonnement pratique juge spécifiquement pertinents (la localisation, par exemple : le Sud marocain, en tant que lieu de culture du désert).

    10Les systèmes catégoriels s’organisent autour de deux axes structurants : les relations et le savoir. D’une part, on retrouve des collections de catégories organisées en paires relationnelles (e.g. « autochtone/étranger » ; « monument/gardien »), c’est-à-dire en doublets qui se réfèrent à des relations entre personnes, choses ou personnes et choses. Les catégories d’une collection axée sur les relations sont (potentiellement) descriptives (par exemple, un islamiste est susceptible de saccager le patrimoine soufi). Elles sont aussi « adéquates inférenciellement » : des qualités, droits et devoirs moraux peuvent être imputés aux membres sur cette base (par exemple, la contribution à la tolérance pour le soufi ou le devoir de protection du patrimoine pour le savant). Enfin, elles revêtent une « pertinence programmatique » : le non-respect de droits ou de devoirs incombant à une catégorie constitue une absence remarquable, une violation (par exemple, le défaut de protection d’un édifice historique permet d’inférer que l’État marocain est en déréliction). Les collections axées autour du savoir sont, pour leur part, celles qui regroupent savants et profanes. Les premiers sont détenteurs, de par leur savoir, de droits spéciaux ou exclusifs dans le traitement de problèmes particuliers (par exemple, l’identification de manuscrits anciens, du sujet dont ils traitent, de leur valeur).

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    11Plusieurs questions sont liées à la catégorisation : les implications conventionnelles des sélections opérées (par exemple, le caractère modéré du soufisme) ; les conséquences inférentielles des sélections opérées (par exemple, la nécessité pour les réfugiés de vendre des manuscrits pour survivre) ; l’utilisation du savoir catégoriel dans leur production de descriptions (par exemple, la description de « salafiste » qui véhicule à sa suite la propension à détruire l’héritage savant contenu dans les manuscrits). On observe ainsi que de nombreuses activités sont liées catégoriellement, c’est-à-dire qu’elles sont accomplies de manière attendue et adéquate par les personnes qui en sont les dépositaires. L’activité « sauver le patrimoine » constitue, par exemple, une obligation liée à la catégorie « citoyen éclairé du monde ».

    12Les catégorisations d’appartenance procèdent de manière morale et normative. Ainsi en va-t-il des préjugés et stéréotypes, dont le mode de fonctionnement est transitif, en ce sens que le membre d’un groupe catégoriel, alors même qu’il ne s’agit pas d’un groupe au sens d’une communauté organisée, est considéré comme le représentant de cette catégorie, paré de ses caractéristiques et se trouve inexorablement lié, à ce titre, aux attributions dont la catégorie peut faire l’objet. Dans notre reportage, le fait d’être qualifié de soufi ou de salafiste fait de la personne le titulaire des propriétés génériques de ce groupe. Bien sûr, l’imputation d’un attribut collectif à un corpus de savoir ou de doctrine n’est pas une question d’attribution empiriquement validée, mais bien l’établissement d’une relation de propriété. L’attribut donné au corpus est plutôt un dispositif de description. On pourrait parler de halo de pertinence descriptive. La caractérisation islamique de la violence ouvre un champ sémantique en même temps qu’elle constitue une pertinence programmatique. Le travail de catégorisation peut intervenir par simple jeu de ressemblance.

    13Nous voyons à l’œuvre une grammaire morale, faite d’identités, de causes et de motivations, à partir de laquelle toute une toile de significations est convoyée, sous couvert d’information, de documentation, de reportage. Cette grammaire s’organise souvent autour de paires disjonctives comme, par exemple, la paire « modéré/extrémiste ». Le choix d’une partie de la paire plutôt que de l’autre a des implications telles que le discours subséquent pourra être inféré et géré en conséquence. Chacune des parties de cette paire catégorielle véhicule en effet avec elle une somme de présuppositions conventionnelles, telles que « modéré → raisonnable → ouvert à la discussion → partenaire » ou « extrémiste → déraisonnable → fermé à la discussion → adversaire ». Le choix de la catégorie n’est donc pas seulement descriptif, il présuppose certains engagements en termes de croyance qui sont contradictoires, avec toutes les conséquences épistémiques qui en découlent. Dans cette perspective, il n’est pas difficile de montrer, si l’on met les notions de « modéré » et d’« extrémiste » en regard l’une de l’autre, que le rattachement à l’une ou l’autre de ces deux catégories entraîne des conséquences patrimoniales opposées :

    MODERE

    EXTREMISTE

    RAPPORT RELIGIEUX AU MONDE

    CONTEMPLATION MYSTIQUE

    violence ARMEE

    TOLERANCE

    SECTARISME

    HUMANISME

    BARBARIE

    Techniques de catégorisation et d’autorité

    14Bien que le reportage sur les « sauveurs de manuscrit » soit court, il met en batterie un ensemble impressionnant de catégorisations, qui ont ceci en commun de contribuer très activement à la production d’un savoir faisant autorité sur le thème du patrimoine, de la menace qui le guette et de la nécessité de le sauvegarder.

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    15Ces catégorisations sont assemblées de façon à produire un récit. L’essentiel est, tout d’abord, dans la construction de pareille trame narrative, de camper la geste et de portraiturer ses héros. « C’est un drôle d’équipage, nous dit la narratrice, qui débarque dans cette oasis. Dans ses valises venues directement du Sahara, de précieux trésors. Abd al-Wahhab et son ami ont traversé plus de 700 km jusqu’à cette khayma pour nous montrer ce que contiennent leurs bagages, des documents inestimables ». Par associations d’idées, effets inférentiels et jeux connotatifs, le spectateur est alors amené à entendre un récit et souscrire, en conclusion, à la morale de l’histoire : la nécessité de sauver les manuscrits. Association d’idées quand, par exemple, on passe des trésors de Tombouctou à une mosquée du Sud marocain : la menace qui pèse sur les manuscrits n’a aucun rapport avec la destruction de cette mosquée almohade, sinon l’air de famille qui unit ces deux opérations de sauvetage de patrimoine. Effets inférentiels aussi quand on est conduit à mettre en relation la guerre au Mali, ses réfugiés, leur pauvreté et la sauvegarde des trésors de Tombouctou : « Il y a la pauvreté, explique le collectionneur, il y a la guerre, il y a beaucoup de choses ». Jeux connotatifs, enfin, tout particulièrement quand le soufisme est invoqué. Abd al-Wahhab nous le dit, quand il énumère les raisons pour lesquelles les manuscrits sont vendus par leurs propriétaires : « Plus que ça, les salafistes n’aiment pas le soufisme ». Propos récurrent, entre autre dans cette autre émission où notre expert précise : le soufisme est « un islam ésotérique, qui prône la production de connaissances académiques, mais aussi ésotériques, on est dans la magie, donc c’est un islam qui est très ouvert, d’ailleurs qui compte en son sein différentes confréries ».

    16Les catégorisations à l’œuvre ne sont pas toutes verbales, loin s’en faut. Dans la production documentaire et anthropologique, il existe aussi des catégorisations d’ordre visuel qui procèdent de manière sémantique, bien sûr, mais aussi séquentielle.

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    17Ainsi, l’image d’un amoncellement de pierres peut-elle renvoyer à la notion de ruines, mais cette image de ruines accolée à l’image d’un homme les contemplant en se prenant la tête peut également inférer l’idée de tristesse de l’homme à la vue des ruines. Au nombre des catégorisations visuelles, il y a d’abord le décor. Dans le fil d’un discours patrimonialiste, celui-ci se doit d’être « authentique ». Le reportage débute donc dans des ruelles de ce qu’on nous dit être une « oasis » – rien ne venant attester de la véracité de la chose. Le cadrage est tel qu’on ne voit pas la route macadamisée conduisant à cette ruelle, pas plus qu’on ne voit les 4x4 ayant mené les protagonistes à cet endroit. En revanche, on pénètre dans une khayma, vocable arabe signifiant « tente ». Celle-ci présente tous les attributs nécessaires à l’activation de l’imaginaire du désert : coussins, tapis, kilims, piliers de bois, tables basses. Ce n’est d’ailleurs pas tellement étonnant dès lors que l’on sait que ce lieu idéal pour la mise en scène d’un retour d’expédition saharienne n’est autre que l’annexe d’une maison d’hôte où les touristes de passage viennent siroter le symbole même de l’authenticité marocaine, le thé à la menthe (dont les origines remontent, soit dit en passant, au XIXe siècle).

    18Si l’habit ne fait pas le moine, il fait en tout cas partie de la mise en scène. Faire parler des « sauveurs de patrimoine » sous une khayma et dans une oasis est d’autant plus crédible que les intervenants sont revêtus d’une tenue pouvant être tenue pour traditionnelle. Cela ne fait aucune différence de savoir à quelle tradition elle renvoie ; peu nous chaut que nos chasseurs de manuscrits et collectionneurs de trésors soient revêtus de la robe correspondant à leur tradition ethnique ; et d’ailleurs, à quoi bon se demander s’ils l’ont revêtue pour les besoins de la caméra : peu importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse ! Parce que le costume accrédite l’autochtonie du locuteur, il participe de la véracité du savoir affiché. Rien ne permet en effet de savoir si les manuscrits sont effectivement anciens, viennent de Tombouctou ou relèvent d’une science ou d’une autre, mais, par un jeu d’imprégnation, les propos tenus par une personne présentant les signes extérieurs d’authenticité vernaculaire jouissent d’une présomption de crédibilité.

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    19La trame narrative du reportage est assurée par la voix de la journaliste documentariste et scandée par les interventions de protagonistes, de témoins et d’experts. Chacune de ces interventions produit un effet d’authentification du propos général, du fait de l’intervenant, de ce qu’il dit et de ses attributs d’autorité (comme, par exemple, le sur-texte venant préciser ses nom et qualité : « Monsieur X, collectionneur et philologue »). La parole fonctionne aussi de manière intertextuelle, mélangeant des orateurs multiples qui concourent, par le truchement du montage, à la production du fil narratif unique. Parmi ces orateurs, on peut distinguer les détenteurs du savoir indigène et ceux qui sont porteurs d’expertise scientifique. Ici aussi, peu importe ce qui sous-tend la prétention au savoir, il convient juste d’en avoir les oripeaux : l’indigène doit témoigner, l’expert doit certifier. Il n’est pas nécessaire que ce dont témoigne l’indigène soit spécifiquement exact. On peut ainsi douter de ce que les manuscrits sauvés du naufrage soient effectivement originaires de Tombouctou. On peut surtout penser que, bien loin d’être les rescapés de la vindicte islamiste, ils sont les objets d’un trafic bien rodé. Mais, dans la grammaire de cette production médiatique, l’important est bien que la voix autochtone remplisse son rôle d’émanation de la réalité locale.

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    20Quant à la voix de l’expert, elle est celle du savant et de son objectivité, qui doit s’abstraire du localisme. Il s’exprime donc dans une des langues de la science, ne s’habille pas comme un indigène, adopte une démarche de connaissance, est rattaché à une institution scientifique, énonce des faits. Face à des manuscrits, il examine, inspecte, choisit, regarde, pointe du doigt – et peu importe qu’il le fasse, à propos d’un manuscrit arabe, en faisant glisser son index de gauche à droite. Le propos du chercheur doit être asserté, précis et objectif, de telle sorte qu’on ne puisse que le prendre au mot. S’il nous dit que « la dégradation de ces manuscrits a pris une ampleur beaucoup plus importante qu’avant », nous sommes tenus de le croire, alors même qu’il ne nous donne aucun point d’évaluation et de comparaison (et qu’il aurait bien du mal à nous en donner). Et son point de vue déontologique, en fin de parcours, s’impose comme une vérité d’évidence, d’autant moins discutable qu’il procède de la somme d’autorité qui a précédé : il faut « arrêter ce fléau des destructions », entre autre « parce que c’est un gage d’avenir en termes de tolérance au niveau de la religion musulmane ». Comment contredire ce propos qui cumule les avantages des bonnes intentions, du stéréotype et de l’argument politiquement correct ?

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    Spectacle, affabulation et expertise – l’orientalisme sans l’érudition

    21La production de ce genre de reportage vise à « faire le buzz », comme le dit notre anthropologue. L’anthropologie se transforme en une geste héroïque, à l’image des films mettant en scène cet archéologue aventurier, Indiana Jones, que sa quête de science et de sensations fortes mène à la poursuite du Diamant vert ou dans la recherche du Graal. L’information ne revêt donc plus qu’une importance secondaire face à la nécessité de faire l’actualité. Il s’agit d’une première dérive de la réalisation de reportages à vocation documentaire et de l’anthropologie sur laquelle ils s’appuient. Par le truchement de toute une panoplie de mécanismes d’autorité, on travaille à faire l’actualité, c’est-à-dire à la créer et, dans le même mouvement, à en traiter, dans un but qui n’est pas celui du savoir mais celui de l’indignation. Avec cette menace guettant les manuscrits du Sahara, il s’agit donc de créer un sujet faisant scandale et, ensuite, à le documenter de manière redondante, de telle manière qu’en fin de compte, il soit possible de tirer une conclusion normative, la morale de l’histoire : « il faut sauver le dauphin Willy »,3 les manuscrits dans notre cas, « ce trésor », pour suivre le titre choisi pour un article récent sur le sujet. Pour réaliser cet objectif, il convient de mobiliser les stéréotypes et les pétitions de principe, parce qu’ils présentent l’avantage indubitable d’être difficilement contestables. C’est le mécanisme de la solidarité négative : avancer une ligne argumentaire dont il est impossible de se dédire. Qui pourrait donc nier la valeur de vieux manuscrits et la nécessité de les sauvegarder ?

    22Une deuxième dérive est encore plus inquiétante. L’orientalisme est aujourd’hui dépassé et contesté, bien que certaines de ses façons d’opérer restent puissamment mobilisées dans une certaine pratique de l’anthropologie : recours aux porteurs, informateurs, traducteurs, toutes personnes stipendiées pour faire ce dont l’expert n’a pas toujours la capacité et le savoir. Mais l’orientalisme produisait une forme de connaissance qu’il était possible de critiquer, développer, contester, invalider, dépasser. Il avait un rapport à son objet très comparable à celui du juriste positiviste, pour qui la règle seule importe, indépendamment de sa pratique. L’orientaliste contribuait à la construction et reconstruction d’un savoir positif –parfois, la paraphrase de celui des savants indigènes– dont il avait du mal à saisir la relation avec la société et ses membres. Vint l’anti-orientalisme, dans le sillage de toutes les critiques de la modernité, avec l’ensemble de ses arguments pertinents, mais aussi ses aberrations. L’une de celles-ci consiste à faire croire que l’on peut s’intéresser à quelque chose indépendamment de cette chose, qu’on peut produire un savoir à propos d’un objet sans s’intéresser à cet objet. Ainsi pourrait-on discourir du droit sans s’intéresser à la règle du code ou à l’interprétation du juge. Dans notre cas, on pourrait parler de manuscrits sans rien savoir de ce qu’ils sont, de ce qu’on en fait, de leur étude, de ce qu’ils disent. Et l’on en arrive à affirmer, dans des revues scientifiques, que la vie sociale des manuscrits prime sur leur contenu, autrement dit, qu’on peut en dire des choses indépendamment de ce qu’ils sont. Or, la pratique de quelque chose est à la fois ce quelque chose et son usage. Si une chose peut avoir un usage social très autonome, ce n’est que par rapport à son contenu, et ce rapport suppose de maîtriser aussi bien la chose que son usage. On ne peut faire l’histoire des sciences sans s’intéresser de très près aux sciences dont on fait l’histoire ; on ne peut faire une anthropologie des manuscrits digne de ce nom sans avoir la moindre idée du savoir convoyé par et dans ces manuscrits.

    23Quand la tradition et l’authenticité sont une aspiration touristique, on peut penser qu’on y goûte peu et qu’on ne souhaite pas y sacrifier à titre personnel, mais on ne peut leur objecter leur inexactitude, leur invention, leur décalage par rapport à la réalité. Elles ne sont qu’un produit commercial dont le succès tient à leur capacité à faire rêver le client. Le produit peut être grossier ou subtil, farfelu ou documenté, de pure invention ou d’une grande exactitude, il n’en reste pas moins un produit commercial et doit être jugé en tant que tel. En revanche, quand la tradition et l’authenticité sont une aspiration et un critère des sciences sociales, on peut très justement penser que non seulement elles ont tort, mais qu’en plus elles se posent des questions dénuées de sens : tradition et authenticité ne sont pas des faits sociaux dont on peut établir l’existence objective ; ce sont des phénomènes sociaux dont on peut montrer comment les gens les tiennent pour des réalités.

    Notes de bas de page

    2 http://www.youtube.com/watch?v=IjG2xyiczbY
    http://www.franceculture.fr/emission-tout-un-monde-manuscrits-tresors-de-memoire-et-de-savoir-2013-03-12

    3 Du nom d’un feuilleton télévisé ancien dont le héros était un petit garçon se battant pour protéger les dauphins et, tout particulièrement, l’un d’entre eux nommé Willy.

    Auteur

    • Baudouin Dupret

      CNRS, Centre Jacques-Berque, Rabat

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    http://www.franceculture.fr/emission-tout-un-monde-manuscrits-tresors-de-memoire-et-de-savoir-2013-03-12

    3 Du nom d’un feuilleton télévisé ancien dont le héros était un petit garçon se battant pour protéger les dauphins et, tout particulièrement, l’un d’entre eux nommé Willy.

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