III. La compétitivité du site Allemagne : diagnostic
p. 91-124
Texte intégral
LA CONTROVERSE SUR LES DETERMINANTS
Le débat sur l’érosion de l’avantage compétitif ouest-allemand
1Outre-Rhin, un nombre croissant de voix s’élèvent pour dénoncer la perte par l’économie ouest-allemande de son « avantage compétitif ». A l’appui de cette thèse, elles évoquent généralement toute une série de critères selon lesquels l’ancienne RFA aurait vu se dégrader la compétitivité de son site (Standort) ; en particulier, les coûts salariaux unitaires, le temps de travail et la durée d’utilisation des machines, la fiscalité sur les sociétés, l’emprise de la réglementation - notamment en matière d’environnement-, le coût de l’électricité, le temps de formation et la durée des études supérieures, ou encore le coût des services publics. Bien évidemment, cette campagne est pour une bonne part orchestrée par le patronat. Tyll Necker, président de la fédération de l’industrie allemande (BDI) jusqu’en 1994, n’en disconvient d’ailleurs pas, et il revendique haut et fort sa paternité dans ce domaine : « Le BDI mène la discussion sur le Standort avec âpreté depuis 1987 déjà. A aucun moment, il n’a été question de dénigrer les sites de production allemands, comme beaucoup nous l’ont reproché » (T. Necker, 1994). Pourtant, à en croire les syndicats, les cris d’alarme lancés par le patronat sont loin d’être dénués d’arrière-pensées. Ainsi, selon le directeur du département de politique économique de la confédération syndicale DGB, « le débat sur le Standort a été plus ou moins instrumentalisé dans l’optique des négociations salariales, ce qui entraîne une focalisation trop exclusive sur les coûts salariaux » (M. Geunisch, 1993).
2Quelle que soit l’interprétation qui en est faite, une attitude circonspecte reste a priori de mise face à ces cris d’alarme, car l’idée d’une dégradation de la compétitivité ouest-allemande est loin d’être neuve. De fait, elle resurgit périodiquement depuis le milieu des années 70, à l’occasion de tous les ralentissements conjoncturels, et s’apaise à mesure que la croissance et les excédents commerciaux reprennent, comme le rappelle le directeur de l’institut économique Prognos (H. J. Barth, 1993). Plus encore, si l’on en croit l’institut DIW, « les affirmations fréquentes selon lesquelles l’Allemagne occidentale connaîtrait une crise structurelle sont sans fondement », car elles assimilent abusivement deux phénomènes distincts : d’une part, les restructurations inévitables en période de récession et, d’autre part, une crise structurelle stricto sensu, « c’est-à-dire caractérisée par une faiblesse durable de la croissance » (DIW, 1993). Quant au Conseil des experts économiques, il convient que la position internationale de la RFA reste forte pour un bon nombre de critères : les parts du marché mondial, les dépenses de R & D et les dépôts de brevets, le maintien d’un fort volume d’investissement direct réalisé par des entreprises étrangères en RFA, ou encore le rating bancaire qui témoigne d’une crédibilité inchangée aux yeux de la finance internationale.
3Si les « Cinq Sages » conviennent qu’un débat similaire a déjà eu lieu, notamment au début des années 80, ils ajoutent cependant que les problèmes actuels prennent une tout autre dimension, car ils s’inscrivent dans un contexte très différent, avec une globalisation des marchés plus étendue, la réalisation du Marché unique, l’intensification de la concurrence internationale, l’apparition de nouveaux compétiteurs dans l’ex-bloc de l’Est et, enfin, les conséquences de l’unification en termes de déficits publics et de restructurations inéluctables (SVR, 1993). A l’instar du professeur Roland Vaubel (université de Mannheim), certains affirment d’ailleurs que « la transformation de l’Europe de l’Est constitue pour l’économie allemande le plus grand choc réel depuis la fin de la guerre » (Die Zeit, 15-10-93). De fait, si l’on admet que la RFA devrait à terme bénéficier de sa proximité géographique vis-à-vis des marchés d’Europe centrale et orientale, il est clair que ces pays constituent dans l’immédiat un sérieux défi pour la spécialisation industrielle allemande.
De la compétitivité des entreprises à l’attractivité du territoire
En matière de compétitivité internationale, le débat ne porte plus seulement sur les performances des entreprises ; il s’est dans une large mesure déplacé vers la comparaison des espaces économiques. Une récente étude de l’institut Ifo (Munich) illustre fort bien ce propos. Elle porte sur la compétitivité de l’industrie électronique allemande et conclut que, dans cette branche, le bilan est plus favorable si l’on considère que les entreprises allemandes ont, au cours des dernières années, davantage renforcé leurs investissements à l’étranger que les firmes étrangères ne l’ont fait en RFA (Ifo-Schnelldienst, 02-05-95). La conclusion est évidemment inverse si l’on s’intéresse non pas aux entreprises de nationalité allemande - ce qui n’a plus grand sens à mesure que s’amplifie la mondialisation de l’économie - mais aux entreprises implantées ou attirées sur le sol allemand - quelle que soit leur nationalité-, ce qui est justement le parti pris ici. Dans cette optique, « l’attractivité devient la quintessence d’une compétitivité de long terme, grâce à laquelle les entreprises anticipent la perpétuation d’un avantage compétitif du territoire, ce qui justifie leur investissement [...] sur celui-ci. » (D. Taddéi, B. Coriat, 1993). Par suite, au delà des indicateurs de compétitivité, la question ultime consiste ni plus ni moins à savoir dans quelle mesure l’Etat et les entreprises restent à même de distribuer suffisamment de revenus et de créer suffisamment d’emplois dans les limites géographiques de la RFA,
4Dans un tel contexte, la résurgence et l’amplification du débat sur la perte de compétitivité ouest-allemande peuvent admettre, en définitive, trois explications, comme le montre le président de l’institut de recherche économique HWWA (Hambourg), M. Erhard Kantzenbach. Outre la dernière récession occidentale, donc, qui a notamment eu pour effet de révéler dans des faiblesses structurelles que la précédente phase d’expansion avait masquées, il s’agit d’interrogations sur la rationalité et l’efficacité de la politique économique - par exemple du fait des incertitudes entretenues autour du relèvement des impôts ou encore des tergiversations à propos de la réduction des subventions dans l’ancienne RFA. Enfin, il s’agit des effets de l’unification allemande, parmi lesquels les transferts publics massifs qu’il sera durablement nécessaire d’apporter à l’ex-RDA (E. Kantzenbach, 1993). Notons que ce dernier argument fait l’objet d’une controverse. Ainsi certains estiment-ils que « la crise du Standort Deutschland n’a rien à voir avec l’unification », comme l’écrit Otto Schlecht, ancien secrétaire d’Etat au ministère fédéral de l’Economie et actuel président de la fondation Konrad Adenauer (Die Welt, 19-09-93). D’autres soutiennent au contraire que la prétendue crise de compétitivité de l’ancienne RFA se résume précisément au problème du financement de l’unification. C’est notamment l’analyse développée par Rudolf Hickel, principal animateur du groupe de travail « politique économique alternative », qui donne de temps à autre la réplique au très orthodoxe Conseil des experts économiques.
5Avant d’en venir aux causes, il convient sans doute d’examiner les faits eux-mêmes. Pour avoir une vue d’ensemble de ce débat sur l’attractivité relative de l’Allemagne par rapport à d’autres localisations rivales, il est commode de se référer à un classement international qui fait autorité : celui établi chaque année par le Forum d’économie mondiale (Genève) et l’école de management IMD (Lausanne). La version 1995 de ce palmarès a été réalisé sur la base de 378 critères différents et se fonde notamment sur les réponses fournies par 4 000 managers internationaux. Il en ressort que l’Allemagne se placerait au sixième rang mondial parmi les 48 pays retenus, après les Etats-Unis, Singapour, Hongkong, le Japon, et la Suisse, mais loin devant la France(13e place).
6Pour séduisants qu’ils soient, par leur simplicité apparente, ces classements synthétiques n’en soulèvent pas moins des problèmes méthodologiques considérables, car il n’est en principe pas possible de trouver une échelle unique pour mesurer et comparer la compétitivité internationale de différents pays. En effet, il est nécessaire de tenir compte de facteurs multiples, fluctuants, souvent difficiles à appréhender voire non quantifiables, comme par exemple les jugements portés sur le système financier, la bureaucratie, l’influence de l’Etat ou le consensus social. En outre, les facteurs de compétitivité sont largement interdépendants. Qui plus est, comme le montre l’institut berlinois DIW, la qualité d’une localisation relève d’une double rationalité, car elle reflète à la fois les préférences des investisseurs potentiels et celles d’une économie nationale. Aussi, les indicateurs avancés n’apportent que des éclairages partiels et difficiles à considérer isolément.
7Ainsi en est-il par exemple des prélèvements obligatoires qui, d’un côté, pèsent sur les comptes des entreprises, mais, de l’autre, servent aussi à cofinancer la formation de la main-d’œuvre ou encore les infrastructures, ce qui bénéficie en retour aux mêmes entreprises. De surcroît, les structures de financement des dépenses publiques et sociales diffèrent fortement d’un pays à l’autre, ce qui rend difficile toute comparaison internationale sur tel ou tel type de prélèvement obligatoire (F. Stille et al., 1992). Il en est de même pour la réglementation allemande sur le marché de l’emploi, car les entreprises se plaignent fréquemment de ses rigidités, mais elles profitent en même temps des bénéfices de la paix sociale qui en sont la contrepartie. Selon l’IW (Cologne), institut proche du patronat, le nombre de jours ouvrés perdus pour cause de grève s’est situé dans la période 1970-1993-en moyenne annuelle - à seulement 37 dans l’ancienne RFA, contre 124 en France et 928 en Italie. L’argument « du revers de la médaille » peut donc s’énoncer en disant que la paix sociale a ses avantages et ses inconvénients. Par suite, si la notion de compétitivité internationale ne peut se réduire à l’examen de tel ou tel facteur isolé, l’étude de la compétitivité ouest-allemande relève de l’analyse systémique, en ce sens que les explications doivent en être recherchées dans la cohérence d’ensemble des structures économiques et de l’organisation sociopolitique en RFA.
8Or, l’un des principaux atouts de l’économie allemande réside justement - aujourd’hui comme hier - dans son tissu industriel dense et caractérisé par un dosage équilibré entre grandes entreprises et PMI, quoi qu’on en dise parfois sur la taille insuffisante des firmes d’outre-Rhin. D’ailleurs, comme l’a montré une étude récente du ministère français de l’Industrie, « l’industrie germanique est avant tout une industrie de grandes entreprises » (C. Souquet, 1994), constituée autour d’un noyau dense de firmes de taille moyenne (le fameux Mittelstand). Ce rappel s’impose d’autant plus que l’industrie manufacturière peut être considérée comme l’un des principaux vecteurs de la compétitivité. En définitive, « il serait certainement erroné de ne mesurer l’attractivité relative des sites de production allemands qu’à l’aune des coûts du travail et du degré d’imposition. Plus la part des secteurs à forte valeur ajoutée est élevée, et plus des facteurs tels que l’efficacité des réseaux et voies de communication, la densité des relations avec les sous-traitants et avec les services aux entreprises, la fiabilité du cadre juridique, de même que l’efficacité de l’administration et, davantage encore, le niveau de qualification de la main-d’œuvre disponible pèsent d’un poids important. La République fédérale n’était pas mal placée dans ces domaines jusqu’à aujourd’hui, mais ceci ne préjuge pas qu’elle le restera dans le futur » (H. J. Barth, 1993).
Facteurs de production et déterminants socio-économiques
9A défaut de critère unique, la compétitivité de l’Allemagne ne peut donc être jugée que sur ses résultats passés - relativement flatteurs au demeurant : dynamique des revenus et de l’emploi ou, plus directement, parts de marché. Pour apprécier l’évolution future de ces performances, par contre, il faut nécessairement entrer dans le détail d’un ensemble de critères disparates.
10Pour la plupart des experts, l’atout ultime de la compétitivité allemande réside dans les infrastructures et dans le capital humain. C’est notamment la thèse d’Henning Klodt, directeur de département à l’Institut d’économie mondiale (IfW/Kiel), qui évoque le bon niveau de qualification des personnels, en particulier chez les ouvriers qualifiés, les techniciens et les ingénieurs. C’est encore l’avis de l’américain Michael Porter, dans son best-seller L’avantage compétitif des nations : « On raconte que le président de Zeiss, leader allemand de l’optique, aurait dit que Zeiss était dans l’impossibilité de déplacer ses unités de production à l’étranger parce qu’il n’y avait pas d’ouvriers spécialisés » (M. Porter, 1993). A dire vrai, cette image traditionnelle s’estompe quelque peu dans la période récente ; on peut citer à ce propos le cas de l’industrie automobile allemande qui, pour s’implanter dans le Sud des Etats-Unis, forme sa main-d’œuvre selon les méthodes allemandes. C’est sans doute ce qui conduit Ulrich Hermani, manager chez le constructeur de machines-outils Trumpf, à affirmer que, par rapport à des localisations concurrentes dans d’autres pays industriels (Etats-Unis, Japon, France, Espagne ou République tchèque) le seul avantage encore en faveur de l’Allemagne concerne - outre les infrastructures - le personnel d’encadrement (Der Arbeitgeber, 03-12-93).
11Cet atout d’une main-d’œuvre hautement qualifiée, l’Allemagne le doit notamment au système dual de la formation professionnelle, système qui a fait ses preuves et qui demeure parfaitement adapté aux besoins des entreprises, malgré les problèmes qu’il rencontre depuis quelques années. Il ne saurait donc être question d’une crise du système, mais la formation en alternance n’en perd pas moins du terrain en RFA. Une proportion croissante d’entreprises s’y plaint ainsi d’un manque d’ouvriers qualifiés et d’un nombre insuffisant de candidats à l’apprentissage ; plus de 100 000 postes d’apprentis n’ont pu être pourvus dans l’ancienne RFA en 1994. Dans une classe d’âge, la proportion choisissant la filière de l’apprentissage en alternance est passée de 74,8 % en 1989 à 69,9 % en 1993, ce qui constitue le symptôme d’une certaine désaffection de la part des jeunes. Ceci est à rapprocher du fait que 40 % d’une classe d’âge obtient désormais l’Abitur, l’équivalent allemand du bac.
12Cette évolution s’explique largement par la détérioration de l’image de l’ouvrier qualifié dans l’opinion publique, notamment par rapport à l’image du diplômé de l’enseignement supérieur. Le gouvernement fédéral trouve à cet égard préoccupant qu’il n’y ait plus que 1,6 million d’apprentis face à 1,8 million d’étudiants. Il est en effet probable que les étudiants peineront de plus en plus à réussir leur insertion dans la vie professionnelle. Comme l’explique l’économiste Henning Klodt (IfW/Kiel), la situation allemande est bonne dans l’apprentissage, mais moins favorable en ce qui concerne l’enseignement supérieur, pour lequel la qualité des enseignements est moyenne et la durée des études particulièrement longue. En RFA, le fait est que l’âge de fin d’études était à la fin des années 80 de 26,7 ans en moyenne dans les écoles techniques supérieures (Fachhochschulen) ; dans les universités proprement dites, il atteignait même 27,9 ans, alors qu’il se situait à 26,2 ans en France et dans une fourchette de 23 à 24 ans aussi bien en Grande-Bretagne qu’aux USA et au Japon (Zukunftskommission, 1993).
13En matière d’infrastructures, facteur d’importance cruciale pour le choix d’une localisation, et donc pour l’attractivité des sites, l’ancienne RFA dispose d’un réseau d’infrastructures de bonne qualité dans l’ensemble, malgré l’apparition récente de certaines lacunes en matière de transport. Ainsi, selon Michael Heise, le secrétaire général du Conseil des experts économiques, elle abrite un réseau de transport routier et ferroviaire dense, ainsi que des possibilités dans l’ensemble satisfaisantes pour les télécommunications. Ceci étant, les infrastructures publiques posent des problèmes de coût et d’efficacité, à l’exemple de la Deutsche Bundesbahn - ancienne formule qui, avant la réforme entrée en vigueur le 1er janvier 1994, n’était « tout simplement plus finançable ». D’où la nécessité pour l’Etat d’offrir des infrastructures présentant pour ainsi dire un meilleur rapport qualité-prix ; outre les chemins de fer, ceci concerne les services communaux, l’approvisionnement en eau, la poste ainsi que les télécommunications (M. Heise, 1993). En matière d’infrastructures de télécommunications, précisément, la situation est jugée qualitativement bonne pour l’Allemagne, mais les tarifs téléphoniques y sont supérieurs à ceux de la plupart des autres pays développés : parmi un groupe de 23 pays industriels, la RFA se classerait ainsi dans le quart où ils sont les plus chers (Zukunftskommission, 1993). En 1991, quand ils atteignaient 100 dans l’ancienne RFA, ces tarifs ne se situaient qu’à 87,4 dans la moyenne de treize pays industriels.
14En RFA, l’électricité semble de même particulièrement coûteuse, en raison notamment des accords qui ont longtemps garanti l’achat de certains contingents de charbon national, non rentable et subventionné (système du Kohlepfennig, dont la suppression est programmée pour 1996), mais aussi à cause des normes très exigeantes en matière de sécurité et de protection de l’environnement. Ainsi, selon les calculs de la fédération de l’énergie industrielle (VIK/Essen), une consommation de 10 000 kW à raison de 7 000 heures par an coûtait au1er janvier 1993, 30 à 40 % plus cher en Allemagne qu’en France ou au Bénélux. En fait, l’Allemagne apparaît au sein de l’Union européenne comme un pays où le kW industriel se révèle très onéreux si l’on raisonne sur la base des taux de change effectifs (17,29 Pf/kWh au1er janvier 1993, soit le prix le plus élevé après le Portugal : 18,71 Pf/kWh), mais dans la moyenne des Douze si l’on calcule sur la base des parités de pouvoir d’achat établies à Bruxelles par Eurostat.
15S’il est un domaine où les chefs d’entreprise allemands dénoncent de plus en plus souvent le handicap des sites nationaux - tout du moins dans l’ancienne RFA -, c’est bien celui du nombre et de la durée des procédures administratives. Ceci vaut tout particulièrement dans le cas de la chimie-pharmacie. En effet, pour un groupe tel que BASF, ces contraintes signifient que, pour des installations quasiment identiques, la construction nécessite un délai de quelque 18 mois dans les environs de Cologne, alors que 9 mois suffisent dans le Nord de l’Espagne ; or cette différence temporelle du simple au double représente pour le groupe un manque à gagner de 30 millions de DM (H. Henzler et L. Spath, 1993). De surcroît, le temps nécessaire pour de telles autorisations administratives tend à augmenter depuis quelques années, comme l’atteste par exemple la procédure d’examen de conformité à la loi fédérale sur les émissions de gaz carbonique dans le Land de Rhénanie du Nord-Westphalie : la proportion des dossiers pour lesquels les délais requis sont inférieurs à six mois a nettement diminué entre 1980 (62,8 %) et 1991 (42,4 %), tandis que celle des dossiers traités en plus d’un an a plus que doublé dans l’intervalle (de 9 % à 21,4 %).
16Corrélativement, les dépenses en faveur de l’environnement représentent près de 1,74 % du PNB ouest-allemand, soit - après l’Autriche - le ratio le plus élevé de tous les pays industriels, nettement devant les Etats-Unis (1,36 %) ou le Japon (1,02 %). En outre, Autriche et Etats-Unis mis à part, il n’y a qu’en RFA que ces dépenses soient réalisées pour l’essentiel par les entreprises. De fait, le coût de la protection de l’environnement est supporté en Allemagne pour les deux tiers par les entreprises, alors qu’il est pour l’essentiel à la charge de l’Etat dans la plupart des autres pays industriels ; les deux tiers des dépenses « environnementales » effectuées dans l’ensemble de l’Europe des Douze le sont en Allemagne. Cependant, si les dépenses anti-pollution sont souvent dépeintes comme une charge, elles constituent aussi un atout, dans la mesure où la RFA occupe le rang de premier exportateur au monde dans le domaine des biens relevant de l’environnement.
17L’un des autres handicaps majeurs dont se plaignent les entreprises ouest-allemandes concerne la faible durée du travail. Le fait est que, dans l’industrie manufacturière, la durée annuelle conventionnelle n’atteignait en 1994 que 1 620 heures dans l’ancienne RFA, contre 1 737 dans l’ex-RDA, 1 755 en France, 1 880 au Japon et 1 896 aux Etats-Unis. Par ailleurs, c’est en Allemagne que les absences du personnel sont les plus longues, qu’elles soient occasionnées par des cas de maladie, d’accident du travail, de cure, de maternité ou de congés spéciaux. L’institut patronal IW (Cologne) estime que ces absences ont augmenté entre 1987 et 1992 de 12 % dans l’ancienne RFA, alors qu’elles se sont réduites de 9 % aux Etats-Unis et de 2 % au Japon. Après avoir défalqué ces absences, il calcule que la durée annuelle effective ne représentait en 1992 que 1 519 heures dans la partie ouest de l’Allemagne, contre 1 857 aux USA et 2 007 au Japon (et 1 646 en France) (IW-Informationsdienst, 03-06-93 et 09-03-95).
18Selon plusieurs rapports officiels, cette courte durée du travail se double en RFA d’une durée d’utilisation des machines elle aussi trop brève. Ce dernier point est cependant loin de faire l’unanimité, car lesdits rapports se fondent sur des données de la Commission de Bruxelles d’après lesquelles la durée hebdomadaire d’utilisation des équipements n’aurait été en 1994 que de 60 heures en RFA, contre 68 en France, 81 aux Pays-Bas, 88 en Grande-Bretagne et 96 en Belgique ; la RFA se situerait au-dessous de la moyenne des Douze (69 heures). Or, comme l’explique l’institut d’études socio-économiques (WSI/Düsseldorf) de la confédération syndicale DGB, ces données reposent sur des modes de calcul différents selon les pays étudiés ; elles méconnaîtraient de la sorte que la durée hebdomadaire d’utilisation des équipements est en Allemagne relativement longue par rapport aux autres pays européens.
19Cette idée est attestée par une enquête commune des instituts ISO (Cologne) et DIW (Berlin), selon laquelle la durée hebdomadaire moyenne dans le secteur manufacturier de l’ancienne RFA serait de 72,8 heures en 1990, ce qui situe la RFA plutôt en tête des pays européens, grâce au fait que le système du travail posté y est largement répandu24 essentiellement sous la forme d’équipes de deux personnes (F. Bauer et al., 1994). En outre, il faut rappeler que - contrairement à ce qui se produit en France ou en Italie - les entreprises allemandes ne ferment généralement pas pendant les vacances d’été : selon l’institut « Arbeit und Technik », elles ne seraient fermées de la sorte que pendant 29,1 heures par an en moyenne, contre 175,2 dans le cas des firmes italiennes. Il en résulte que la comparaison internationale est encore plus favorable à l’Allemagne si l’on raisonne en termes de durée annuelle et non hebdomadaire.
20En termes financiers, un autre élément a priori préoccupant pour les entreprises résulte de la charge du déficit budgétaire. Dans l’Allemagne unifiée, le déficit public a en effet avoisiné 120 milliards de DM en 1994 (dont 37 milliards pour la Treuhandanstalt), soit 3,6 % du PNB, ce qui représente - malgré tout - une amélioration par rapport aux 5 % enregistrés en 1993, comme le rappellent les six principaux instituts allemands de recherche économique, dans leur rapport commun du printemps 1995 (DIW-HWWA-Ifo-IfW-IWH-RWI, 1995). En outre, le reliquat du passif financier hérité de l’ex-RDA a été officiellement repris par l’Etat allemand à la fin de 1994, ce qui représente un endettement supplémentaire de plus de 300 milliards. Au total, le montant de la dette publique de la RFA est passé d’environ 1 000 milliards (41 % du PNB) fin 1989, avant l’unification, à près de 2 000 milliards en 1995 (près de 58 % du PNB). Par voie de conséquence, le service de la dette publique a représenté en 1994 un montant de quelque 140 milliards en RFA.
21Comme le montre Wolfgang Kitterer, professeur à l’université de Cologne et conseiller scientifique auprès du ministère fédéral des Finances, la part du service de la dette dans l’ensemble des dépenses publiques est passée de 2,4 % en 1963 à 3,7 % en 1973 et à 9 % en 1983 ; à la fin de l’année 1993, le ratio devrait s’être élevé à 11,5 % pour l’Etat fédéral, les Länder et les communes. Pour le seul Etat fédéral, il atteignait alors déjà 14 %, et une montée à plus de 22 % à l’horizon 1997 est même annoncée dans la programmation financière à moyen terme publiée par Bonn (W. Kitterer, 1993).
22Cette montée de la dette publique implique en particulier une réduction des marges de manœuvre pour une éventuelle baisse de la charge fiscale pesant sur les entreprises. Or, si l’on en croit les calculs de l’institut patronal IW (Cologne), la RFA restait en 1994, malgré les allégements introduits en début d’année, le pays où la pression fiscale supportée par les entreprises était la plus forte. En effet, compte tenu de l’impôt sur les sociétés (Körperschaftsteuer), de l’impôt sur le capital des entreprises (Vermögensteuer) et de la taxe professionnelle assise sur le bénéfice d’exploitation (Gewerbeertragsteuer) ou non assise sur les résultats (Gewerbekapitalsteuer), les bénéfices non distribués des sociétés de capitaux étaient alors taxés à un taux marginal total de 62,3 % en Allemagne25 contre 59,2 % au Japon, 52,2 % en France, 45,3 % aux Etats-Unis (dans la ville et l’Etat de New York) et seulement 33 % en Grande-Bretagne (IW-Trends, 3e trimestre 1993). Cependant, une comparaison internationale sur la base des seuls taux d’imposition n’a pas de sens, car il faut aussi prendre en compte d’autres dispositions fiscales et notamment les possibilités d’amortissement (Zukunftskommission, 1993). Ainsi, en Allemagne, « l’impôt sur les bénéfices est plus lourd qu’en France, mais le régime des provisions est plus favorable, notamment pour l’investissement » (Institut La Boëtie/Gefact, 1993).
23Pour une comparaison internationale des budgets publics et sociaux en termes globaux, le taux de l’ensemble des prélèvements obligatoires constitue par contre un bon indicateur. Mesuré par rapport au PNB de l’ensemble de la RFA, ce taux devrait être passé de 37 % en 1970 à 44,5 % en 1995. Sur ce plan, la RFA dépasse donc nettement le niveau atteint aux Etats-Unis ou au Japon, mais elle se situe par ailleurs dans la moyenne des pays industriels et sensiblement à parité avec la France, où les prélèvements obligatoires devraient représenter 44,7 % du PIB en 1996.
24En RFA, cette montée des prélèvements obligatoires s’explique en partie par le poids croissant des dépenses sociales. Ainsi, la part des cotisations sociales dans le salaire brut dépasse 40 % en 1995, alors qu’elle n’atteignait pas 36 % avant l’unification. Compte tenu du vieillissement de la population et - hypothèse optimiste - à supposer que le taux de chômage se situe en moyenne à 7 % et que les dépenses de santé ne croissent en termes réels que de 2 % par an, la part des dépenses sociales dans le PNB allemand passera de 33 % actuellement à 37 % au tournant du siècle et à 53 % en l’an 2030 (H. Henzler et L. Spath, 1993).
25Préoccupante pour le système d’assurance-vieillesse, l’évolution démographique actuelle laisse en effet présager que les plus de 60 ans représenteront près d’un quart de la population de la RFA en l’an 2000 et environ un tiers à l’horizon 2030, selon le groupe de travail interministériel réuni en juillet 1993 (Standortbericht, 1993). Quant à l’assurance-maladie, la progression des dépenses n’a pu être limitée ces dernières années que par un contrôle renforcé de la part des pouvoirs publics. Les évolutions récentes renvoient donc en partie aux dysfonctionnements intrinsèques du système de protection sociale, notamment pour l’assurance-maladie et l’assurance-chômage (Deutsche Bank, Bulletin, 27-12-93).
26En Allemagne, pour expliquer le poids croissant des dépenses sociales au début des années 90, il faut aussi incriminer une cause circonstancielle - et non des moindres : l’unification. En effet, le coût social de l’unification a pour l’essentiel été répercuté sur les cotisations sociales des salariés. Selon Norbert Blum, le ministre fédéral du Travail, ce sont environ 230 milliards de DM que les caisses d’assurance-chômage et d’assurance-vieillesse devront transférer de l’Ouest vers l’Est de l’Allemagne d’ici 1996. Dans son édition du 6 septembre 1993, l’hebdomadaire hambourgeois Der Spiegel en concluait que l’actuelle crise financière de l’assurance sociale ne résulte pas d’un épuisement du système, mais tout simplement des abus qui en ont été faits.
Evolutions salariales et crise des coûts
27Selon les « Cinq Sages », la situation économique difficile de la RFA tient en partie au fait que les entreprises ont insuffisamment utilisé les potentiels de réduction de coûts qui s’offraient à elles au cours des dernières années (SVR, 1993). La Dresdner Bank va plus loin en affirmant que les coûts salariaux constituent aujourd’hui le talon d’Achille de la RFA. Elle fait cependant remarquer que de nombreux secteurs de l’industrie allemande se caractérisent par une forte intensité capitalistique qui permet d’atténuer l’impact des coûts de main-d’œuvre sur la compétitivité. Dans des branches telles que la construction mécanique ou l’électrotechnique, les coûts de main-d’œuvre ne représentent ainsi que 29 % du chiffre d’affaires. Elle ajoute que le « coût du capital » constitue un autre facteur de compétitivité dont l’importance est souvent mésestimée en Allemagne. Approché par le taux d’intérêt réel des emprunts gouvernementaux à long terme, ce coût (il s’agit donc du coût du capital emprunté) se situe finalement - depuis le milieu des années 80, en tout cas - à un niveau comparable en Allemagne, aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne et au Japon, et c’est surtout la France qui se singulariserait par un niveau nettement supérieur depuis 1989 (Dresdner Bank, 1993).
28Pour faire le lien avec le problème des dépenses sociales évoqué précédemment, il faut tout d’abord souligner qu’au cours des dernières décennies, le renchérissement de la main-d’œuvre renvoie avant tout aux coûts de main-d’œuvre annexes. Selon les calculs de l’institut IW (Cologne), ces coûts annexes ont, dans l’ancienne RFA, été multipliés par cinq depuis 1970, alors que les salaires ont augmenté de « seulement » 260 % dans le même temps. En 1994, les coûts de main-d’œuvre annexes représentaient en moyenne 80,2 % du salaire direct dans l’industrie ouest-allemande (dans l’industrie est-allemande : 67,8 %) et il est prévu que le ratio reste inchangé en 1995. Dans ce contexte, ce sont surtout les coûts de main-d’œuvre annexes d’origine législative - essentiellement la part des cotisations sociales payée par les employeurs - qui augmentent le plus fortement depuis le milieu des années 80 ; ils représentent en 1994 près de 46 % du total des coûts de main-d’œuvre annexes, contre 42,5 % en 1984, toujours selon les calculs de l’IW. Les responsables allemands jugent cette part beaucoup trop élevée. L’autre part est fixée par les partenaires sociaux. Ces « charges "auto-consenties" par les entreprises équilibrent le système, mais avec de bien meilleures retombées pour l’image que les salariés ont de leur entreprise, et probablement une gestion plus économique » (Institut La Boëtie/Gefact, 1993).
29Pour le coût horaire moyen de la main-d’œuvre dans l’industrie manufacturière, l’ancienne RFA est arrivée en 1994 en tête de l’ensemble des pays industriels, pour la sixième année consécutive, avec un montant de 43,97 DM. Certains calculs montrent que, quand les coûts horaires de main-d’œuvre (coûts annuels ramenés à une base horaire) sont à l’indice 100 dans le Land de BadeWurtemberg, ils sont en moyenne à 85 en Bavière, à 75 en Suisse et au Japon, et même à 60 en France ainsi qu’aux Etats-Unis, bien que le niveau de productivité puisse être sensiblement le même dans ces différents pays ou régions ; pour le Bade-Wurtemberg, ce handicap provient pour l’essentiel du fait que la durée effective du travail y est particulièrement courte (Zukunftskommission, 1993). En France, une étude du CERC - organisme dont on ne peut que regretter la disparition - permet de compléter le diagnostic. Elle montre que, dans l’ancienne RFA, le coût total de la main-d’œuvre dans l’industrie manufacturière en janvier 1993 était, par rapport à la moyenne française, supérieur de 25 % au taux de change courant (et même de 40 % pour les ouvriers) si l’on raisonne en termes de coût horaire, et de 22 % en termes de coût annuel en équivalent temps complet, car la durée du travail est plus courte outre-Rhin. Toujours en termes de coût annuel, la différence se réduit cependant à environ 10 % si l’on tient compte de la parité des pouvoirs d’achat (CERC, 1992).
30Si le problème de la compétitivité ouest-allemande est souvent ramené à un problème de coûts, c’est généralement avec l’hypothèse - plus ou moins explicitée - que les écarts de productivité sont peu décisifs entre les localisations allemandes et celles des pays comparables. L’idée sous-jacente consiste à dire que, par rapport à d’autres pays industriels tels que la France, la Suisse, le Japon ou les Etats-Unis, les handicaps allemands en matière de coûts de main-d’œuvre ne seraient plus contrebalancés par un niveau supérieur de productivité et de qualité, notamment parce que les filiales allemandes à l’étranger recourent aux mêmes processus de fabrication et sont dotées du même degré d’automatisation qu’en RFA (Zukunftskommission, 1993).
31Or, entre 1980 et 1992, la productivité horaire (par personne employée) a enregistré en RFA une progression de 2,8 % par an, soit les gains les plus élevés parmi les pays industriels, à l’exception du Japon et du Portugal (Dresdner Bank, 1993). Sur la période la plus récente, cependant, les résultats sont plus ternes. Ainsi en est-il notamment pour la période 1987-1992, où la productivité horaire par actif employé dans l’industrie manufacturière a engrangé des gains plus faibles en RFA que dans la plupart des autres pays industriels. « Au total, l’évolution de la productivité globale des facteurs en Allemagne n’est pas particulièrement brillante. Elle est voisine de celle de l’ensemble de la CEE, avec un fléchissement durant les années 80 ; elle est plus lente que celle observée en France et au Japon, surtout durant la dernière décennie. Ceci montre que l’efficacité des facteurs de production ne constitue pas un facteur comparatif majeur de l’Allemagne » (P. Artus, 1993).
32Selon les calculs du McKinsey Global Institute (Washington D.C.), le niveau ouest-allemand de productivité dans l’industrie manufacturière est non seulement nettement inférieur à celui des Etats-Unis, mais aussi désormais légèrement inférieur à celui du Japon. Ce résultat se fonde sur un calcul en parité des pouvoirs d’achat qui, pondérant les données relatives à neuf secteurs en fonction de leur poids relatif dans l’emploi, montre que, par rapport au niveau des Etats-Unis, la valeur ajoutée par heure travaillée en 1990 était en RFA inférieure de 21 %, alors que celle du Japon l’était de 17 % (McKinsey Global Institute, 1993). Dans l’ancienne RFA, les statistiques affichent en effet des gains de productivité du travail moins forts dans l’industrie que dans les services, contrairement à ce qui semble la règle dans les autres pays industriels.
33En fait, comme le montre l’institut DIW (Berlin), ce cas de figure exceptionnel s’explique largement par un effet de structure : à savoir le fait qu’en Allemagne, les activités de services sont plus souvent qu’ailleurs réalisées au sein des entreprises industrielles, si bien que la comparaison internationale n’a pas grand sens si l’on s’en tient au seul secteur manufacturier (F. Stille et al., 1992). En ce qui concerne la productivité dans les services, précisément, une étude précédente (1992) de McKinsey avait montré que la productivité de l’ancienne RFA devançait celle du Japon en 1990. En conséquence, si l’on raisonne toujours en parité des pouvoirs d’achat, mais cette fois en termes de PIB par habitant, c’est-à-dire tous secteurs confondus, il apparaît que l’Allemagne occidentale reste au quatrième rang au sein des pays de l’OCDE derrière les Etats-Unis, la Suisse et le Luxembourg, mais devant le Japon (D. Schumacher et al., 1995). En résumé, peu de pays peuvent encore se prévaloir d’une productivité supérieure en moyenne à celle de l’ancienne RFA, mais l’avance relative de l’ancienne RFA ne s’en réduit pas moins (SVR, 1993).
34Pour les coûts de main-d’œuvre, la comparaison internationale ne peut donc se faire qu’en prenant compte des différences de productivité, et donc en raisonnant en termes de coûts par unité produite. Or, comme le montre l’IW, les coûts salariaux unitaires ont récemment connu une augmentation qui les porte nettement au-dessus des niveaux enregistrés dans la plupart des autres pays industriels. Ainsi, aux taux de change courants, les coûts unitaires de l’industrie manufacturière se trouvaient dans l’ancienne RFA supérieurs de 10 % en 1994 à la moyenne de ceux observés dans les autres principaux pays industriels et, par exemple, supérieurs de presque 14 % à ceux observés en France. A travers son président actuel, Klaus Zwickel, le syndicat IG Metall ne disconvient pas qu’ainsi exprimés en monnaie commune, les coûts salariaux unitaires ont depuis 1980 crû davantage en RFA qu’aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne et en France, mais il remarque qu’ils ont moins augmenté qu’au Japon. Il ajoute qu’en la matière, l’évolution des positions relatives au sein des pays industriels s’explique davantage par celle des taux de change que par celle des salaires exprimés en monnaies nationales.
Une comparaison internationale pour les coûts salariaux unitaires(1) (dans l’industrie manufacturière)

(1) Coûts totaux de main-d’œuvre par unité de valeur ajoutée, c’est-à-dire compte tenu des écarts de productivité du travail. (2) Aux prix et taux de change de 1994.
Données : US Department of Labor, OCDE, Bundesbank. Source : Institut der deutschen Wirtschaft, Trends, 2e trimestre 1995.
35En monnaies nationales, c’est-à-dire sans tenir compte des taux de change, le calcul montre en effet que la croissance des coûts salariaux unitaires a effectivement été inférieure dans l’ancienne RFA à celle enregistrée en moyenne dans les pays de l’OCDE sur l’ensemble de la période 1980-1994 (voir tableau ci-dessus). Il est donc erroné de parler de dérapage salarial ouest-allemand. D’un autre côté, il est clair que l’avantage concurrentiel procuré par la modération salariale a été gommé par l’évolution des taux de change. En somme, ce sont donc moins les augmentations salariales que l’appréciation du deutsche mark qui ont détérioré la compétitivité-prix de l’économie ouest-allemande depuis le début des années 80.
36Globalement, les réévaluations successives du deutsche mark n’ont cependant pas eu que des effets négatifs dans le passé, notamment parce qu’elles diminuent le prix relatif des importations et, par ce biais, les pressions inflationnistes. Apparemment, cette configuration a longtemps constitué une sorte de cercle vertueux, car la force du deutsche mark repose aussi sur la modération interne des coûts salariaux unitaires, et car la politique de sous-évaluation du deutsche mark contribuait à stimuler les exportations. Et pourtant, comme le montrent les « Cinq Sages », il n’existe pas de conclusion univoque sur l’évolution du taux de change réel du deutsche mark par rapport aux devises des pays industriels occidentaux entre 1980 et 1992. Ainsi, le deutsche mark semble avoir connu une appréciation réelle, surtout depuis 1989, si l’on raisonne sur la base des coûts salariaux unitaires dans l’industrie manufacturière ou encore sur celle des prix de production dans l’ensemble de l’économie ; par contre, si l’on calcule plutôt à partir des coûts unitaires dans l’ensemble de l’économie ouest-allemande ou bien avec l’indice des prix à la consommation, la conclusion fait ressortir une dépréciation réelle sur l’ensemble de la période, et ceci malgré une assez nette remontée du taux de change réel depuis 1986 (SVR, 1993).
37En fait, en défalquant l’indice des prix à la consommation, les calculs de la Bundesbank montrent qu’en prenant l’année 1972 pour base 100, le taux de change réel du deutsche mark vis-à-vis des devises des 18 principaux pays industriels était tombé à seulement 89,6 en 1991, mais qu’il était remonté à 97 sur l’ensemble de 1994 et, plus encore, qu’il dépassait nettement l’indice 100 au printemps 1995. En définitive, s’il semblait difficile de conclure pour la période s’étendant jusqu’en 1992, il est clair qu’en 1995, le taux de change du deutsche mark ne reflète plus les « fondamentaux », en ce sens que la devise allemande est désormais globalement surévaluée.
38D’où évidemment des difficultés accrues pour les secteurs allemands soumis à la concurrence internationale. Entre 1990 et 1993, les entreprises ouest-allemandes sont parvenues globalement à répercuter grosso modo leurs hausses de coûts sur leurs prix de vente, mais ceci n’a pas été le cas dans le secteur exposé et notamment dans l’industrie manufacturière, où les firmes ont dû réduire leurs marges bénéficiaires (SVR, 1993). Une étude économétrique relative à quatre secteurs industriels permet de préciser que les fluctuations de change sont répercutées pour moitié sur les prix de vente, ce qui signifie que les entreprises allemandes ajustent avec souplesse leurs marges à l’exportation (R. Döhrn, 1993). « Bien que l’appréciation du mark se soit fortement ralentie [depuis la fin des années 80], la compétitivité-coût a continué à se dégrader au même rythme que par le passé. Aussi, le maintien de la compétitivité-prix indique-t-il en apparence un laminage des profits des exportateurs, qui recoupe les informations sur la détérioration des comptes d’exploitation des entreprises allemandes depuis la réunification » (M. Aglietta, C. Baulant, 1994). De fait, les profits des entreprises au sens strict (c’est-à-dire les revenus non salariaux hors revenus du patrimoine) ont diminué en deutsche mark courants de 198,1 milliards en 1990 à 149,0 milliards en 1993 ; leur part dans le revenu « national » est ainsi passée de 10,5 % en 1990 à 7,0 % en 1993. A en croire l’institut IW (Cologne), la rentabilité se situe en RFA sous la moyenne des principaux pays concurrents, et la position relative de l’Allemagne occidentale dans ce domaine s’est dégradée au cours des années récentes.
39A Paris, les calculs du CEPII et de l’OFCE montrent pourtant qu’en RFA la part des profits dans la valeur ajoutée des entreprises se situait en moyenne à 34,1 % dans la période 1980-89 et à 37,5 % entre 1990 et 1992, soit un niveau supérieur à celui observé aussi bien en France (respectivement 31,4 % et 36,1 %) qu’au Royaume-Uni (31,3 %, puis 28,8 %), ainsi que dans l’ensemble des pays de la Communauté européenne (32,1 % et 35,0 %) (Equipe Mimosa, 1993). Un peu de recul historique montre en outre que, dans l’ancienne RFA « les facteurs d’offre se sont finalement améliorés de façon notable à la fin des années 80 et au début des années 90 ». Ceci se traduit notamment par le fait que le taux de retour sur investissement a rejoint au début de la décennie 90 ses niveaux de la fin des années 60, et ceci en raison de la baisse du prix des matières premières, d’une modération durable des coûts salariaux unitaires et d’une réforme fiscale dont l’étape de 1990 a entraîné pour le taux marginal de l’impôt sur le revenu la première réduction notable qui ait été enregistrée depuis le milieu des années 50 (H. Giersch et al., 1992).
LES PERFORMANCES A L’EXPORTATION
Soldes extérieurs et parts du marché mondial
40Plus encore que la rentabilité des investissements sur un territoire, les comptes extérieurs d’un pays fournissent des indications fiables sur sa compétitivité (voir encadré p. 109). Certes, il faudrait a priori ne pas s’en tenir à la balance commerciale et considérer aussi les transferts de capitaux, d’autant que ces derniers entretiennent des rapports complexes avec les échanges de marchandises. Or, si l’on en juge d’après les données relatives aux flux d’investissement direct (statistique de la balance des paiements), l’écart se creuse entre les investissements allemands à l’étranger - relativement dynamiques - et les investissements étrangers en Allemagne - plutôt stagnants -, ce qui laisse penser que l’attractivité relative des sites ouest-allemands se dégrade aux yeux des investisseurs. En fait, les chiffres plus fiables qui existent par ailleurs en termes de stocks (enquête annuelle d’après les bilans des entreprises) montrent que ledit écart est en réalité moindre qu’il n’y paraît. En outre, le désir des firmes allemandes de s’implanter à l’étranger ne correspond pas seulement à la recherche de coûts de production les plus avantageux, mais aussi à la nécessité d’assurer une plus grande présence sur place là où se trouvent les marchés extérieurs les plus porteurs26.
41En outre, la dissymétrie entre les flux d’investissement direct entrant en Allemagne et sortant d’Allemagne provient aussi en partie de la position traditionnelle de la RFA comme exportateur net de capitaux, du fait d’une balance des paiements courants excédentaire. Certes, ce point est controversé, et certains économistes allemands estiment que « la persistance d’un excédent de la balance des paiements est devenue pour l’Allemagne le révélateur d’un manque d’attractivité vis-à-vis du capital étranger bien plus que le gage d’une performance à l’exportation ou de politiques macro-économiques saines » (H. Giersch et al., 1992). Heureusement, les auteurs de cette analyse ne vont pas jusqu’à ajouter que l’Allemagne serait dernièrement devenue attractive, au moment où, (ré)unifiée, elle est (re)devenue importatrice nette de capitaux ! Le fait est que la balance des paiements courants de la RFA a récemment basculé dans le rouge, passant de + 107 milliards de DM (soit + 5 % du PIB) en 1989 à + 79 milliards en 1990, - 32 milliards en 1991 et - selon les premières estimations - 33 milliards en 1994 et une trentaine de milliards en 1995 (soit 1 % du PIB). Corrélativement, la RFA voit fondre le solde de ses créances nettes sur l’étranger : leur stock est en effet revenu à environ 400 milliards de DM fin 1994, après avoir culminé à 534 milliards fin 1990.
42A en juger par l’ampleur et l’évolution des surplus commerciaux de la RFA, l’unification semble n’avoir altéré la compétitivité allemande que de façon passagère. L’excédent commercial (export FAB - import CAF) de la RFA est passé de son sommet historique de 134,6 milliards de DM en 1989 à 105,4 en 1990 et à seulement 21,9 en 1991, mais il était déjà remonté à près de 74 milliards en 1994. Ces chiffres s’expliquent en partie par le déphasage conjoncturel que l’unification a produit entre la RFA et ses partenaires commerciaux, mais ils renvoient aussi aux performances de l’industrie ouest-allemande à l’exportation : les excédents commerciaux en biens manufacturiers ont représenté 24,5 % du PIB manufacturier de l’ancienne RFA en 1990 (contre 24,3 % en 1980) ; dans le même temps, la France enregistrait un déficit de 5,3 % (CERC, 1992).
La compétitivité à l’aune des échanges extérieurs et des parts de marché
A l’origine, la compétitivité internationale désigne l’aptitude d’une entreprise à supporter avec succès la compétition internationale ; elle se manifeste notamment par une croissance des parts de marché. En ce qui concerne une économie dans son ensemble, la définition est plus délicate, notamment parce que l’accumulation d’excédents extérieurs n’est pas nécessairement un objectif souhaitable à long terme pour un développement économique réussi (E. Kantzenbach, 1993). « Le recours à la notion de compétitivité pour analyser les comptes extérieurs n’a guère plus de caractère explicatif que "la vertu dormitive de l’opium". [...] C’est pourquoi il nous paraît plus utile de définir la compétitivité comme une variable de débit, un résultat, l’évolution des parts de marché [...]. Cette définition se rapproche de celle du "Competitiveness Policy Council", organe officiel américain qui en fait "la capacité de produire des biens et des services répondant aux exigences des marchés internationaux, tout en permettant aux citoyens américains d’obtenir un niveau de vie à la fois croissant et durable à long terme" (Rapport 1992, Washington D.C.) » (D. Taddéi, B. Coriat, 1993). De toute façon, en eux-mêmes, un excédent des échanges de marchandises ou des paiements courants ne constituent pour un pays donné que des indicateurs de compétitivité à court terme ; à long terme, c’est la structure du commerce extérieur qui constitue le bon indicateur de compétitivité (E. Kantzenbach, 1993). D’où l’intérêt d’un diagnostic différencié selon l’orientation géographique et sectorielle de ce commerce.
43L’accroissement des excédents commerciaux provient en partie de l’amélioration des termes de l’échange, du fait des réévaluations successives du deutsche mark, mais aussi, plus fondamentalement, du maintien en volume des parts de marché mondiales. Or, compte tenu du solde des échanges de marchandises avec l’ex-RDA (plus de 200 milliards par an depuis 1992), le solde commercial de l’ancienne RFA avec le reste du monde s’est considérablement accru depuis 1989. De ce point de vue, l’idée que la RFA aurait perdu des parts de marché mondial repose sur un malentendu. Si l’on en croit les économistes du DIW, il faudrait au contraire considérer que l’unification a eu pour résultat d’accroître les parts de marché de l’ancienne RFA (mesurées par la part des exportations ouest-allemandes dans le total des importations des pays de l’OCDE), ce qui serait un gage de la compétitivité ouest-allemande (DIW, 1993). En termes de comptabilité nationale, l’excédent commercial de l’ancienne RFA a effectivement quadruplé en valeur entre 1988 et 1995, date où il a atteint quelque 270 milliards de DM, soit 8,7 % du produit « national » brut ouest-allemand. Evidemment, ce raisonnement est quelque peu spécieux dans la mesure où, cinq ans après l’unification, il assimile encore le commerce « inter-allemand » à du commerce extérieur ! Il a cependant le mérite de rappeler que si l’unification a eu pour résultat de dégrader globalement les comptes extérieurs de la RFA, ceci ne préjuge en rien de la compétitivité des entreprises ouest-allemandes.
44Selon le conseil des « Cinq Sages », la part des entreprises ouest-allemandes dans le total des exportations mondiales est restée quasiment constante entre 1986 et 1992, avec de très légères fluctuations autour d’une moyenne de 11,5 % (le constat est identique après déduction des ventes à l’ex-RDA, car la part ouest-allemande ne dévie guère alors d’une moyenne de 12,9 %), soit grosso modo la même part qu’en 1970. Les parts de marché ouest-allemandes se sont par contre légèrement réduites si l’on raisonne par rapport aux exportations des seuls pays de l’OCDE - qui représentent 73,1 % des exportations mondiales -, avec un recul de 16,3 % en 1986 à 15,8 % en 1992, ou encore par rapport aux seules exportations de produits industriels (75,3 % des exportations mondiales), avec un recul d’environ un point à 13,9 % en 1992.
45Quant à 1993, année marquée par la plus forte récession de l’après-guerre, (- 1,7 % pour le PIB réel et - 3,2 % pour le volume des exportations), l’ancienne RFA y a enregistré de considérables pertes de parts de marché, et ceci quel que soit le critère considéré. A fortiori avec un calcul excluant les ventes à l’ex-RDA, car les exportations ouest-allemandes stricto sensu se sont nettement ralenties depuis l’unification, passant d’une croissance réelle de + 4,5 % par an entre 1985 et 1989 à seulement + 1,7 % l’an entre 1990 et 1992, et même à une diminution notable en 1993, alors que le rythme du commerce mondial n’a connu dans le même temps qu’une légère décélération (SVR, 1993).
46Sur la période récente, le fait que les parts de marché ouest-allemandes se soient légèrement réduites ne s’explique pas forcément par une hypothétique dégradation de la compétitivité-prix, mais aussi par l’effet-volume entraîné par l’unification (SVR, 1993). Plus encore, le recul des parts du marché tient sans doute à l’évolution des coûts et en particulier à l’appréciation réelle du DM, mais il renvoie aussi à la structure géographique et sectorielle des exportations ouest-allemandes (M. Heise, 1993). En effet, comme le soulignent les « Cinq Sages », la dynamique des exportations s’explique en partie par l’orientation régionale du commerce extérieur : les pays ouest-européens - qui connaissent actuellement une croissance relativement faible - représentaient 69,5 % des exportations allemandes en 1992, alors que les pays qui enregistrent la plus forte croissance n’en représentaient qu’une faible part, qu’il s’agisse des Etats-Unis (6,4 %), du Japon (2,2 %) ou de l’Asie du Sud et du Sud-Est (2,6 %) (SVR, 1993). L’orientation essentiellement européenne des exportations allemandes est jugée excessive et anachronique. Le cabinet de conseil Roland Berger va jusqu’à parler d’une « mauvaise géographie du commerce extérieur » (Handelsblatt, 16-12-93). « L’Allemagne et l’Europe constituent des débouchés trop petits pour permettre d’amortir des investissements élevés - par exemple dans le domaine de la R & D. Il faut à cet égard consacrer plus d’attention aux marchés asiatiques en pleine croissance » (Zukunftskommission, 1993).
La structure par pays du commerce extérieur allemand (en %)

Source : J. Donges, 1995 ; calculs de l’auteur.
47En outre, il se trouve que 61,3 % des exportations ouest-allemandes de biens manufacturés étaient constitués en 1991 de biens d’équipement ; or ces marchandises sont éminemment sensibles aux fluctuations conjoncturelles de l’investissement dans le monde occidental (SVR, 1993). Selon Henning Klodt (IfW/Kiel), la spécialisation sectorielle de l’industrie allemande dans les biens d’équipement représente le second atout de la RFA par ordre d’importance (après la qualification de la main-d’œuvre) ; elle reste favorable, en raison notamment des besoins d’investissement qui se développent en Europe de l’Est ou en Extrême-Orient.
Compétitivité hors-prix et crise de l’innovation
48L’évolution des exportations ouest-allemandes se révèle donc plus sensible aux variations des quantités demandées à l’étranger qu’aux fluctuations du mark ou des coûts de production : autrement dit, l’effet-prix joue moins que l’effet-volume ou l’effet-structure. Plus précisément, les tests économétriques corroborent que la demande étrangère de biens ouest-allemands n’est élastique au taux de change réel qu’à court terme (SVR, 1993). « En longue période tout du moins, le lien entre les performances des pays sur les marchés extérieurs et l’évolution de leurs prix de vente semble ténu » (CERC, 1992). C’est très net dans le cas de l’Allemagne. Ainsi, dans les quatre principaux secteurs exportateurs de la RFA (l’automobile, la chimie, la construction électrique et la mécanique, qui représentent presque 60 % des exportations), les élasticités des exportations à l’égard des taux de change sont significatives, mais toutes inférieures à 1 en valeur absolue ; d’ailleurs, ces exportations ont une élasticité nettement plus faible à l’égard des variations de change qu’à l’égard du volume de la demande adressée par les pays étrangers, et ce pour les quatre secteurs en question, sauf l’automobile, où ces deux élasticités avoisinent 0,85 en valeur absolue (R. Döhrn, 1993). La RFA bénéficie en conséquence d’une position de price maker à l’exportation ; il en est d’ailleurs de même à l’importation. « Les avantages hors-prix de l’Allemagne, surtout dans les constructions électriques et mécaniques, qui sont héritées de longue date et s’entretiennent par effets d’apprentissage, donnent aux entreprises de ce pays une influence prépondérante sur les prix tant à l’exportation qu’à l’importation » (M. Aglietta et C. Baulant, 1994).
49La RFA est donc l’un de ces pays où la compétitivité ne repose guère sur la modération des coûts salariaux. « Les pays où les coûts salariaux ont progressé le plus rapidement, comme le Japon et la RFA, sont également ceux qui, au cours des trente dernières années, ont dégagé continûment de très forts excédents commerciaux » (CERC, 1992). « L’évolution des indicateurs de compétitivité-prix n’explique pas [...] comment, dans les années 80, l’Allemagne a maintenu mieux et plus longtemps que la France le niveau de son taux de couverture en valeur, sans pratiquer pour autant des prix plus bas. En particulier, entre 1985 et 1991, c’est en Allemagne que les salaires ouvriers réels sont les plus élevés et qu’ils croissent le plus vite, tandis que, de 1985 à 1990, les coûts horaires sont particulièrement bas en France. Ces observations plaident pour se doter d’indicateurs plus diversifiés de la compétitivité » (H. Erkel-Rousse, 1993). La compétitivité des produits ouest-allemands repose donc largement sur des éléments dits de « compétitivité hors-prix » (voir encadré p. 114).
50Pour la RFA, recourir à l’idée de compétitivité structurelle, c’est aussi rappeler le haut degré de cohérence et d’intégration dont font preuve ses structures industrielles. « Ce ne sont pas des segments isolés qui connaissent le succès, mais des grappes industrielles (comprenant fournisseurs, clients et activités apparentées) au sein desquelles circulent les informations, les savoir-faire et les technologies, chacun renforçant les autres » (M. Porter, 1993). D’ailleurs, si, traditionnellement, la RFA est fortement spécialisée dans des activités où la réussite repose avant tout sur les ressources humaines et la qualification de la main-d’œuvre - en particulier dans des domaines tels que l’ingénierie, les machines-outils ou le travail des métaux -, cela n’est évidemment pas étranger au fait que les pouvoirs publics n’ont eu de cesse de miser sur le facteur humain, notamment dans le domaine de l’éducation et de la formation, mais aussi à travers le système de protection sociale. En outre, le système des conventions collectives entraîne un niveau salarial élevé incitant les employeurs à se spécialiser dans des activités très productives, à forte valeur ajoutée, et où la demande est relativement inélastique au prix de vente (D. B. Audretsch, 1991).
51Ainsi s’explique que « les entreprises allemandes [soient] particulièrement expertes dans les processus de fabrication complexes, tels qu’en requiert la synthèse chimique ou la production de machines sophistiquées » (M. Porter, 1993). De fait, les entreprises allemandes brillent surtout dans le domaine des techniques « mûres », où elles disposent d’une maîtrise éprouvée et où elles offrent à la clientèle une garantie de fiabilité et un service après-vente de qualité. Comme le montre Hermann Simon, professeur de management à l’université de Mayence, il s’agit là d’une caractéristique majeure du Mittelstand, les fameuses entreprises ouest-allemandes de taille moyenne. « Les patrons eux-mêmes le disent : "Nous ne sommes pas à la pointe de l’innovation technique, mais nous sommes proches du client". En clair, notre principale force n’est pas d’apporter au client la technique dernier cri, mais de savoir résoudre son problème technique sur place » (H. Simon, 1992).
Les multiples facettes de la compétitivité hors-prix
La notion de compétitivité hors-prix ou de compétitivité structurelle recouvre toute une palette de facteurs. « On y trouve pêle-mêle : la qualité des produits, leur différentiation, l’efficacité des réseaux d’après-vente, la rapidité de mise au marché, l’absence de goulots d’étranglement, la spécialisation sectorielle et/ou géographique, l’efficacité des coopérations externes, la bonne image de marque de la firme et/ou des marques » (D. Taddéi, B. Coriat, 1993). On pourrait encore mentionner le design, la garantie et le service après-vente, ou encore l’innovation. En définitive, le facteur-coût joue dans l’explication de la compétitivité un rôle qu’il convient de resituer à sa juste place. « Non seulement nier toute influence aux coûts salariaux serait exagéré, mais il ne faudrait pas limiter la stratégie aux seuls produits, alors que la qualité des processus - qui renvoie à la productivité de l’ensemble des inputs - est tout aussi importante ». Aussi préférons-nous une approche globale de la compétitivité qui prenne en compte toutes les dimensions [car] une approche trop comptable de la compétitivité ignore qu’il existe des complémentarités ou contradictions entre différents déterminants » (D. Taddéi, B. Coriat, 1993).
52A l’avenir, tout indique que les entreprises ouest-allemandes devraient conserver cet atout majeur, à savoir leur connaissance du marché et leur aptitude à intégrer des technologies nouvelles dans des produits relativement traditionnels. En Allemagne, comme le montre l’institut Fraunhofer de recherche sur l’innovation (ISI/Karlsruhe), l’industrie repose en effet moins sur les technologies de pointe, c’est-à-dire les biens high tech, pour lesquels les dépenses de R & D représentent au moins 8,5 % du chiffre d’affaires (par exemple les semi-conducteurs ou certains équipements de télécommunication) que sur les biens de moyenne-haute technologie, c’est-à-dire pour lesquels les dépenses de R & D absorbent entre 3,5 % et 8,5 % du chiffre d’affaires (notamment les constructions automobiles, mécaniques et électriques, de même que la chimie) (H. Legler et al., 1992). C’est donc pour ces biens à forte valeur ajoutée, mais de niveau technologique moyen, que les exportations allemandes font actuellement preuve de l’avantage compétitif le plus marqué au sein des pays de l’OCDE. Ce fait n’a cependant rien d’alarmant, dans la mesure où cette configuration est une caractéristique de la spécialisation ouest-allemande depuis au moins une vingtaine d’année, comme le relève l’Institut d’économie mondiale (IfW/Kiel) dans son dernier rapport sur l’évolution structurelle de l’économie allemande27 (H. Klodt et al., 1994).
53Il n’en reste pas moins que la RFA ne dispose que d’une position contestée dans le high tech. Un trait symptomatique y résume la situation : l’excédent commercial que la RFA tirait naguère des hautes technologies a complètement fondu depuis la fin des années 70, et l’Allemagne accuse actuellement un solde légèrement négatif pour ces produits. Certes, la RFA fait bonne figure pour des technologies de pointe telles que les matériaux composites, les techniques du laser, de l’énergie et, plus encore, celles de l’environnement, domaine où la RFA détenait au début des années 90 une part du marché mondial d’environ 21 %, contre 8 % pour la France. Quant aux faiblesses de l’Allemagne en matière de high tech, elles ne s’accentuent pas seulement dans la microélectronique et les technologies de l’information, mais aussi dans les télécommunications, le génie génétique et les biotechnologies, pour ne citer que les cas les plus flagrants. Dans le domaine de la micro-électronique, la sous-spécialisation de l’Allemagne est particulièrement préoccupante, dans la mesure où il s’agit d’une technologie transversale à un grand nombre de secteurs, si bien qu’une faiblesse en la matière risque de se répercuter sur les secteurs connexes, en amont (céramiques ou produits chimiques spéciaux) ou en aval (bureautique, télécommunications, techniques d’identification et de contrôle, etc). En outre, la spécialisation industrielle de la RFA tend de ce fait à s’atténuer dans les domaines qui, dans l’ensemble, font preuve du dynamisme le plus prononcé. Parallèlement, elle se concentre trop sur des domaines technologiques à forte valeur ajoutée, mais dont le potentiel de croissance est déjà largement entamé, et où la demande mondiale fait preuve d’une faible élasticité-revenu à long terme, c’est-à-dire où la demande croît tendanciellement à un rythme moindre que le revenu mondial. C’est notamment le cas dans l’automobile et la mécanique.
54A cette tendance de long terme se surajoutent les conséquences de l’unification : par rapport à un indice de spécialisation se rapportant aux exportations mondiales, « l’absorption » de l’ex-RDA a eu pour effet de réduire globalement la spécialisation économique de la RFA dans les produits intensifs en recherche, ceux pour lesquels les dépenses de R & D représentent au moins 3,5 % du chiffre d’affaires. Au bout du compte, si l’économie allemande se distingue par un niveau technologique encore relativement haut, l’avance de la RFA dans ce domaine s’est, dans la période récente, considérablement réduite vis-à-vis des pays concurrents. En matière technologique, il ne s’agit donc pas seulement de niveau, en termes statiques, mais de progression, en termes dynamiques. D’où l’enjeu crucial que représente l’innovation (voir encadré p. 117). Conscients de l’importance de cette variable-clé, un nombre croissant d’experts en concluent que l’économie allemande ne souffre pas seulement de coûts de production trop élevés - en particulier dans l’industrie-, mais aussi d’une insuffisante aptitude à innover. Une telle situation est de mauvais augure pour les futures performances de l’Allemagne à l’exportation, et elle laisse planer le risque d’une rétrogradation dans la hiérarchie internationale, si la gamme de produits made in Germany n’est pas suffisamment modernisée.
55Les données sur les dépôts de brevets confirment ce diagnostic ambigu car, selon cet indicateur, les entreprises allemandes occupent globalement une position très forte sur le plan mondial, mais avec des signes de dégradation relative depuis la fin des années 80. Pour le nombre de brevets comparables au niveau international, elles se situent globalement au troisième rang mondial, derrière le Japon et les Etats-Unis. Toutefois, soulignons que les brevets déposés par des entreprises allemandes le sont souvent sur la base de découvertes effectuées dans des laboratoires de filiales implantés à l’étranger (notamment aux Etats-Unis, surtout pour la chimie) et, de ce fait, ne renseignent pas vraiment sur l’Allemagne proprement dite, même si des transferts de technologies se produisent évidemment au sein des firmes multinationales. En ce qui concerne les évolutions à venir, les informations les plus fiables doivent en définitive être cherchées plus en amont, du côté de l’effort de recherche et développement (R & D) consenti en Allemagne même.
56Pour en juger, il faut en première approche se référer aux dépenses intérieures de recherche et développement (DIRD). Or, une fois rapportée au produit intérieur brut (PIB), la DIRD se situait dans l’ensemble de la RFA à 2,53 % en 1992 (2,87 % en 1989), contre 2,36 % en France (2,33 % en 1989), 2,12 % en Grande-Bretagne (2,20 %) et 1,38 % en Italie (1,24 %) mais, surtout, contre 2,68 % aux Etats-Unis (2,76 %) et 2,99 % au Japon (2,98 %), selon l’OCDE. La RFA demeure donc relativement bien placée pour le niveau de ce ratio DIRD/PIB, malgré la baisse enregistrée depuis l’unification. Par rapport aux cinq pays industriels mentionnés précédemment, il semble que ce soit surtout pour la recherche fondamentale publique et notamment universitaire - et donc pour la DIRD effectuée par l’Etat - que la RFA souffre d’un besoin de rattrapage, comme le montre le président de l’institut hambourgeois HWWA (E. Kantzenbach, 1993). A contrario, la force de l’Allemagne en matière de recherche réside dans la recherche appliquée et, de façon liée, dans le fait que les entreprises privées y prennent part très activement, avec plus de 60 % dans la DIRD. Ce dynamisme de la recherche privée s’est d’ailleurs renforcé au cours de la période récente, en dépit de la récession. Les dépenses de R & D des entreprises industrielles ont ainsi, dans l’ensemble de l’Allemagne, progressé en termes nominaux de 4,5 % en 1992 et de 3,9 % en 1993 (à 58,4 milliards de DM), date à laquelle elles représentaient en moyenne 4,2 % de leur chiffre d’affaires (3,8 % en 1991). Dans le total de la recherche industrielle effectuée sur le territoire de l’Europe des Douze, la RFA représentait en 1992 à elle seule 35 % des dépenses et du personnel de R & D (IW-Informationsdienst, 13-04-95).
Le rôle-clé de l’innovation dans la compétitivité
Pour de nombreux spécialistes, l’avantage des nations en matière de compétitivité structurelle repose in fine sur l’aptitude à l’innovation. « La R & D est un facteur majeur d’explication de la pénétration des marchés extérieurs [...]. L’innovation de procédé réduit les coûts de production de la firme et améliore la productivité de ses facteurs. C’est à ce titre un élément de compétitivité-prix. L’innovation de produit génère en outre une compétitivité non-prix par différentiation des produits » (SESSI, 1992). En ce sens, le niveau technologique importe moins que l’aptitude à innover, faculté que l’Allemagne puise dans la complexité de son organisation socio-économique. « La RFA [...], malgré une spécialisation sur des produits "traditionnels" et une dégradation de sa compétitivité-prix, a cependant vu sa part de marché s’accroître en volume au niveau mondial. Les défaillances des représentations traditionnelles conduisent [...] à insister sur le rôle crucial de l’innovation dans la compétitivité : il faut innover pour vendre mieux et plus cher, ce qui permet de retrouver, transposées au domaine des échanges extérieurs, certaines intuitions de Schumpeter sur le lien entre innovation, profit et croissance. Or, [...] au delà de la disponibilité en quantité suffisante de facteurs primaires (main-d’œuvre qualifiée, investissement matériel et immatériel), le rythme d’innovation est largement fonction de facteurs d’ordre sociologique, voire culturel, déterminant in fine l’efficacité du "mode d’organisation collective" » (F. Hatem et H. Passeron, 1991).
57Il faut souligner que l’Allemagne présente des caractéristiques très proches de celles du Japon pour la répartition de l’effort de R & D, d’une part, entre les entreprises privées, les instituts publics ou para-publics et les universités (voir p. 84), et, d’autre part, au sein de l’industrie entre les différents secteurs et entre les différentes tailles d’entreprises. A cet égard, il semble que les PME jouent en matière d’innovation un rôle tout aussi décisif que les firmes de grande taille. Ceci tient en partie à la manière dont les transferts de technologies s’effectuent des laboratoires de recherche en direction des entreprises environnantes ; ainsi, les activités de la recherche industrielle fécondent essentiellement les grandes entreprises, alors que la recherche universitaire essaime surtout vers les PME. En outre, les grandes entreprises se consacrent pour l’essentiel à la recherche appliquée et au développement expérimental, type d’activité qui nécessite un effort de R & D systématique pour surmonter la complexité des problèmes, tandis que les PME choisissent de préférence les activités d’innovation qui requièrent des connaissances et un savoir-faire en étroit contact avec le marché, mais qui ne nécessitent pas de lourdes dépenses ni d’importante organisation. D’où une certaine complémentarité entre les différentes tailles d’entreprises.
58Il apparaît donc que si l’effort national de recherche constitue un atout décisif pour l’économie allemande, ceci ne vaut pas seulement pour le montant de la DIRD, mais aussi - et sans doute plus encore - pour l’efficacité des transferts technologiques et pour l’organisation du système de recherche. « Le modèle fordiste [...] privilégiait l’innovation au détriment de la diffusion, alors que selon les nouveaux principes, imitation, adaptation et innovation s’enchaînent en un processus cumulatif [...]. Les configurations allemandes et surtout japonaises illustrent la puissance d’un tel modèle » (B. Amable, R. Boyer, 1993). Certains vont même jusqu’à affirmer que la RFA dispose d’« une structure globale de R & D qui est sans doute la plus opérationnelle du monde » (M. Porter, 1993). En Allemagne même, les experts portent un regard généralement plus critique sur cette question. Comme le montre notamment l’institut munichois Ifo, les carences de l’industrie allemande ne concernent pas fondamentalement l’inventivité des entreprises mais plutôt l’introduction des inventions sur le marché, c’est-à-dire la capacité d’intégrer et de commercialiser les technologies nouvelles (H. Schmalholz, H. Penzkofer, 1993). La télécopie constitue un exemple significatif de produit inventé en Allemagne - par Siemens en l’occurrence-, mais réalisé au Japon.
Spécialisation internationale et crise de l’emploi
59Il ne suffit donc pas de concevoir des biens à forte valeur ajoutée, encore faut-il pouvoir les vendre. Or, à en croire Rüdiger Dornbusch, économiste d’origine allemande enseignant de longue date au MIT (Cambridge/Etats-Unis), les dirigeants des entreprises allemandes n’auraient pas encore compris non seulement que le marché mondial ne se contente plus de produits techniquement parfaits, mais encore que la qualité et la fiabilité des produits ne sont plus l’apanage des marques allemandes (Frankfurter Allgemeine Zeitung, 16-11-93). Tout indique en effet que les standards allemands de qualité ont été quasiment rejoints dans des pays tels que la France, la Suisse, le Japon ou les Etats-Unis. Ainsi, les entreprises allemandes se font rafler des parts de marché par des concurrents qui introduisent des produits moins sophistiqués et moins coûteux. « Les champions de l’industrie allemande avaient pris l’habitude de ne pas se préoccuper des prix. La qualité permettait un tarif élevé. Aujourd’hui, le client change [...] ; nos champions, comme toutes les entreprises du monde, sont soumis à la pression (baisse des coûts, baisse des prix) ; ils doivent prendre garde à ne pas créer des produits trop en avance par rapport aux capacités financières des clients » (H. Simon, 1992).
60Bien évidemment, les problèmes de compétitivité de l’économie allemande s’expliquent aussi par des facteurs micro-économiques. Il s’agit notamment du manque de souplesse caractérisant le système de partenariat social. « Les éléments qui font la force de ce système font aussi sa faiblesse. La cohérence a en effet pour prix la lourdeur et une certaine forme de rigidité. Dans le contexte de la crise qu’a subie l’économie allemande à partir de 1992, le modèle allemand de management a été très largement critiqué et dénoncé pour son manque de réactivité stratégique et pour le caractère trop pesant des structures hiérarchiques et des procédures d’information, de décision et de commandement », comme l’explique le directeur du CIRAC (R. Lasserre, 1995). Par ailleurs, si la crise de compétitivité tient en partie aux insuffisances stratégiques du management, c’est notamment le cas en matière d’organisation dans l’entreprise. A cet égard, trois grands types de problèmes semblent aujourd’hui particulièrement aigus dans l’ancienne RFA : tout d’abord, le fait que les processus d’exécution et de fonctionnement y sont trop complexes, ce qui contribue à expliquer le niveau trop élevé des coûts ; ensuite, les délais de développement des nouveaux produits y sont trop longs ; enfin - et l’on en revient au problème évoqué précédemment -, les produits sont trop sophistiqués et n’expriment plus les besoins des clients (Zukunftskommission, 1993).
61Par suite, c’est le cœur même de l’industrie (ouest-)allemande qui semble menacé à terme, car - à l’exemple de ce qui se produit pour la machine-outil - le traditionnel handicap en matière de compétitivité-prix sera de moins en moins contrebalancé par les atouts d’une ingénierie de qualité, du design et du service après-vente, non seulement parce que les concurrents comblent leur retard technologique, mais aussi car la demande se réoriente progressivement vers des machines et équipements standardisés, comme l’indique Karl-Heinz Paqué, le directeur du département "croissance et politique structurelle" de l’institut IfW (Kiel). Les « Cinq Sages » enfoncent le clou : l’industrie allemande doit se repositionner par rapport au nombre croissant de concurrents étrangers qui parviennent à offrir des produits de qualité et à développer de nouveaux produits en un temps réduit, et ceci même dans les secteurs qui paraissaient récemment encore les plus compétitifs de la RFA, tels la machine-outil, l’automobile ou encore l’électrotechnique.
62D’aucuns tirent des pronostics assez dramatiques de ce diagnostic. Ainsi, selon le Boston Consulting Group, le Japon sera à la fin du siècle leader dans l’automobile et l’électronique, les Etats-Unis domineront dans les industries agroalimentaires, l’aéronautique/aérospatiale, ainsi que dans les nouvelles industries de services, tandis que l’Allemagne ne conservera plus qu’une modeste première place dans la chimie, la construction électrique classique, ainsi que dans une construction mécanique relativement sur le déclin.
63En RFA, ces interrogations sur l’avenir du territoire ouest-allemand comme site de production (Standort) redoublent et acquièrent une dimension particulière depuis l’ouverture de l’ancien bloc de l’Est. L’« avantage compétitif » de l’économie ouest-allemande est en effet singulièrement menacé par l’irruption sur la scène internationale de concurrents à bas salaires venus d’Europe centrale et orientale. Certains industriels parlent par exemple de la Bohême comme de la « Corée de l’Europe ». L’économie allemande se trouve ainsi prise en tenaille entre, d’une part, les producteurs venus des Etats-Unis, du Japon et aussi - de plus en plus - des nouveaux compétiteurs d’Asie du Sud-Est, qui offrent des biens technologiquement avancés et de relativement haut de gamme, notamment dans l’automobile ou la chimie et, d’autre part, les concurrents à bas salaires qui offrent des produits à faible valeur ajoutée, notamment en Europe de l’Est.
64Pour l’insertion de la RFA dans la nouvelle division internationale du travail, une autre donnée majeure doit être soulignée : le fait que l’unification a eu notamment pour effet de renforcer l’orientation de l’économie allemande vers son marché intérieur, et en particulier vers les secteurs peu soumis à la concurrence internationale : les producteurs de biens non transportables, certains services, le bâtiment-travaux publics ou encore les secteurs étroitement dépendants des marchés publics. Or une économie aussi ouverte que celle de la RFA (avec un taux d’exportation supérieur à un tiers du PIB) ne saurait trouver son salut dans des secteurs à l’abri de la concurrence. En outre, les années 1989-1993 ont pour la RFA été globalement marquées par un renchérissement des biens du secteur abrité par rapport aux biens du secteur exposé et, de façon liée, par une hausse du taux de change réel. Il en résulte une dégradation de la compétitivité-prix des produits allemands du secteur exposé - notamment vis-à-vis de la France -, une réduction des marges bénéficiaires et, par suite, une incitation à la compression des effectifs dans les entreprises concernées (H. Siebert, 1993).
65Faisant référence à une étude en parité de pouvoirs d’achat dans laquelle le McKinsey Institute (Washington D.C.) montre que les entreprises produisant en Allemagne souffrent vis-à-vis des leaders de la concurrence internationale d’un retard de productivité horaire s’échelonnant entre 20 % pour la construction mécanique et plus de 50 % pour les appareils d’électronique grand-public, certains experts allemands montrent que les firmes allemandes devront diminuer leurs effectifs dans des proportions considérables pour rester ou redevenir compétitives à l’avenir par rapport à leurs concurrents étrangers de référence (H. Henzler et L. Spath, 1993).
66Quoi qu’il en soit, les effectifs se sont déjà fortement réduits dans les secteurs concernés. Au cours de la dernière récession, l’économie ouest-allemande a perdu 1,2 million d’emplois dans l’industrie, tandis qu’elle en a gagné 400 000 dans les services, et le poids de l’industrie manufacturière dans l’emploi total est revenu dans l’ancienne RFA de 37,9 % en 1970 à 28,8 % en 1994. Selon le consultant Roland Berger (Munich), cette part devrait revenir à seulement 25 % d’ici 2000-2005, et l’ordre de grandeur serait similaire pour la part dans le PIB. En ce qui concerne l’ensemble de l’Allemagne, l’institut de recherche Prognos AG (Bâle) annonce un recul similaire en pourcentage, mais étalé sur une période de temps plus longue. Dans son « Deutschland Report » de 1993, il prévoit ainsi que le secteur manufacturier panallemand n’emploiera plus à l’horizon 2010 que 9,2 millions de personnes, soit 1,8 million de moins qu’en 1991 ; le recul de l’emploi frapperait le secteur des biens d’équipement (- 17 %) et en particulier l’automobile et la construction mécanique (- 25 %), mais aussi le secteur des biens intermédiaires - y compris la chimie -, et n’épargnerait guère que l’industrie des biens de consommation. Corrélativement, le secteur tertiaire verrait sa part dans l’emploi croître de 57 % en 1991 à 64 % en l’an 2010 ; d’ici là, les emplois devraient en effet se multiplier dans les services, et ceci non pas dans le commerce, les transports ou les télécommunications, mais dans les services aux entreprises, les professions libérales, l’administration publique ou encore les organisations privées à but non lucratif.
L’évolution sectorielle de l’emploi en Allemagne à l’horizon 2010

Prévision de l’institut Prognos (Bâle), Wirtscliaftswoche (10-09-93) ; calculs de l’auteur.
67A l’institut d’études socio-économiques (WSI) de la confédération syndicale DGB, Arne Heise rappelle que les secteurs primaire et secondaire représentaient en 1990, 42,7 % de la population active employée dans l’ancienne RFA, contre seulement 32,3 % en France ou 32 % en Grande-Bretagne. Il estime qu’une telle différence s’explique largement par la politique de sous-évaluation du deutsche mark que la Bundesbank a longtemps pratiquée et qui a permis de doper les exportations ouest-allemandes. Cette thèse est contestable évidemment, car elle repose sur l’idée que la compétitivité des produits allemands serait fondée pour l’essentiel sur la variable-prix, ce qui est loin d’être le cas. Quoi qu’il en soit, l’idée que la Bundesbank ne pourrait plus désormais doper les exportations allemandes - surtout dans la perspective de la monnaie unique - conduit à penser que l’emploi de l’industrie (secteur manufacturier, BTP, eau, énergie et mines) ouest-allemande passerait de 11,5 millions de personnes en 1992 à seulement 9 millions à l’avenir, si la structure sectorielle de l’emploi devait se « normaliser », c’est-à-dire s’aligner sur celle de la France ou de la Grande-Bretagne (A. Heise, 1994).
68Certes, les difficultés structurelles et le déclin de tel ou tel secteur ne riment pas forcément avec une détérioration de l’avantage compétitif ouest-allemand, car le changement structurel est nécessaire dans une économie en croissance (M. Heise, 1993). Il n’en reste pas moins qu’en Allemagne, les créations d’emplois dans les secteurs à embauche pourraient fort bien ne plus compenser à l’avenir les réductions dans les branches en sureffectifs.
69Or, bien que près de 3 millions d’emplois aient bel et bien été créés dans l’ancienne RFA entre 1982 et 1992, le sous-emploi touche désormais quelque 5 millions de personnes dans l’Allemagne unifiée, comme le reconnaît le gouvernement de Bonn (Standortbericht, 1993). En fait, la population sous-employée représente actuellement plus de 6 millions de personnes dans l’ensemble de l’Allemagne unifiée, car il faudrait aussi y adjoindre le « second marché du travail » : les divers stages et les postes résultant des « mesures de création d’emploi » (ABM). A supposer une croissance moyenne de 2,5 % par an d’ici l’an 2000, le sous-emploi passerait en RFA de 5,1 millions de personnes en 1992 (dont 3 millions de chômeurs) à 6,7 millions en 1995 (dont 3,5 millions de chômeurs) et ne reviendrait qu’à 5,8 millions en l’an 2000 (dont 3,4 millions de chômeurs), car une croissance d’au minimum 3 % serait nécessaire pour empêcher la poursuite de la croissance du chômage, si l’on en croit une étude de l’institut Prognos (Bâle).
70Le débat autour du made in Germany se fonde en définitive sur des diagnostics très divers. A en croire l’institut berlinois DIW, l’idée d’une dégradation structurelle de la compétitivité ouest-allemande serait au bout du compte sans fondement. Considérant que les statistiques sous-estiment les investissements étrangers en Allemagne, que l’ancienne RFA maintient sa part en volume du commerce mondial, voit s’améliorer les termes de ses échanges et croître ses excédents commerciaux, le DIW conclut notamment que ce territoire n’a vu sa compétitivité-prix se dégrader dernièrement ni par rapport à 1980, ni par rapport à 1970 (F. Stille et al., 1992). En dernière analyse, il suffirait pour s’en convaincre de considérer les bons résultats obtenus en matière de productivité et de revenus par habitant (D. Schumacher et al., 1995). « Tout bien considéré, les rumeurs sur une crise des coûts et des structures de l’économie ouest-allemande ou sur une mise en péril de l’Allemagne comme lieu d’investissement sont inconsidérées et erronées. Les thérapies proposées sur la base d’un tel diagnostic sont inadaptées et dangereuses » (DIW, 1993). Ce discours consiste finalement à dire que les difficultés actuelles sont essentiellement de nature conjoncturelle et qu’elles sont aggravées par une politique économique inappropriée, notamment sur le plan budgétaire et monétaire.
71Et pourtant, il y a tout lieu de penser que la compétitivité ouest-allemande s’est détériorée depuis la fin des années 80. Ne serait-ce que par contrecoup d’une réunification qui remet en question de nombreux équilibres et qui révèle les limites des choix allemands en matière de spécialisation internationale. En outre, la récession de 1992-93 a laissé des traces profondes sur l’appareil productif. D’ailleurs, au-delà d’un discours patronal généralement alarmiste à l’excès, aussi bien les entreprises que les ménages de RFA perçoivent cette dégradation d’ensemble. Il est indéniable qu’une telle situation renvoie en partie aux désillusions de l’après-unification.
72En effet, l’absorption des nouveaux Länder issus de l’ex-RDA aura notamment eu pour effet instantané de diminuer la richesse moyenne par habitant de la RFA, ce qui est parfois ressenti comme une régression. « Dans le classement international de la performance économique, nous autres Allemands devons nous rendre compte que nous avons rétrogradé en deuxième division avec la réunification » (L. Spath, 1993). Par suite, la fusion des deux Etats allemands contribue à exacerber les conflits de répartition, notamment pour les citoyens ouest-allemands appelés à payer le « coût de l’unité ». « Le consensus patronat-salariés s’effrite, ce qui commence à gripper quelque peu les processus décisionnels au sein des conseils d’administration [...]. Après des décennies de prospérité, il semble que la préoccupation soit maintenant de préserver plutôt que d’améliorer » (M. Porter, 1993).
Notes de bas de page
24 Dans l’industrie, selon le WSI, la RFA arrive au sein de l’Europe des Douze à la 4e place pour la fréquence du travail posté, à la 2e place pour celle du travail de nuit, tandis qu’elle n’occupe qu’un rang moyen pour celle du travail dominical (WSI-Mitteilungen, 3/95).
25 En 1996, la Gewerbeertragsteuer doit être atténuée et la Gewerbekapitalsteuer supprimée, ce qui permettra de réduire ce taux de 64,9 % à 60,8 %, mais les facilités d’amortissement seront elles aussi réduites (IW-Informationsdienst, 09-03-95).
26 Voir à ce propos ce que la Bundesbank écrit dans ses rapports mensuels d’avril 1993 et de mai 1995.
27 Chaque année et à tour de rôle, les cinq principaux instituts de recherche économique ouest-allemands sont chargés par le ministère fédéral de l’Economie de rédiger un tel rapport. Cette tâche est désormais confiée aussi au dernier né de ces centres : l’Institut de recherche économique de Halle (IWH), qui a été créé dans l’ex-RDA en 1992.
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