II. Les nouveaux Länder cinq ans après : bilan et perspectives
p. 57-88
Texte intégral
CROISSANCE ET STRUCTURE SECTORIELLE : UNE AMORCE DE REINDUSTRIALISATION
Un aperçu global sur le changement de système
1Cinq ans après le 1er juillet 1990, date de l’union monétaire, économique et sociale entre l’ancienne RFA et l’ex-RDA, le redressement est-allemand a enregistré de considérables progrès qualitatifs, dans des domaines tels que les infrastructures ou la protection de l’environnement, et, sur un plan quantitatif, il se poursuit à un rythme enviable : 7,8 % sur la moyenne des années 1992 à 1994, soit le taux de croissance le plus élevé d’Europe. Selon les calculs de la Commission de Bruxelles, le PIB par habitant a atteint 9 090 ECU dans l’ex-RDA en 1993, aux taux de change courants, soit moins qu’en Espagne (10 418 ECU), mais plus qu’au Portugal (7 742 ECU) et qu’en Grèce (6 061 ECU). Dans les nouveaux Länder, en outre, compte tenu de ce que les transferts financiers massifs opérés depuis l’ancienne RFA permettent à la demande intérieure d’excéder des deux tiers le niveau du PIB en 1994, le niveau moyen de bien-être y a désormais dépassé celui de la Grande-Bretagne.
2Force est cependant de constater qu’il subsiste un profond retard par rapport aux performances des anciens Länder. Dans l’ensemble de l’Allemagne unifiée, l’ex-RDA représente ainsi grosso modo un cinquième de la population mais seulement 10,9 % du PIB en 1995, si bien que le PIB par habitant n’y atteint guère plus de la moitié du niveau ouest-allemand, proportion qui se retrouve d’ailleurs pour la productivité du travail, à travers le ratio PIB par actif employé. L’écart Est/Ouest se comble plus rapidement pour les salaires bruts et pour la consommation des ménages, qui, en moyenne, représentent déjà dans l’ex-RDA près des deux tiers de la norme ouest-allemande et, plus encore, pour l’investissement brut (tableau ci-dessous).
Un rattrapage encore très déséquilibré entre les nouveaux et les anciens Länder (performances de l’ex-RDA en % de celles de l’ancienne RFA)

(1) : rémunération brute du travail salarié rapportée à la productivité du travail, c’est-à-dire au PIB par actif employé sur le territoire de l’ex-RDA. Données aux prix courants. Source : DIW-HWWA-Ifo-IfW-IWHRWI, 1995.
3Pour rapide qu’elle soit, la croissance récente doit toutefois être mise en rapport avec l’effondrement qui l’a précédée, car le PIB est-allemand a reculé de 45 % sur l’ensemble des deux années 1990 et 1991, et la baisse a même été de 65 % pour la production manufacturière nette (M. Wegner, 1994). Globalement, la croissance des années 1992-94 ne compense donc guère plus de la moitié du recul de 1990-91. Pour compléter et relativiser ce constat macro-économique, il faut ajouter que cette évolution de la production ne se résume pas à un effondrement suivi d’un redressement partiel, car l’appareil productif est-allemand a entre-temps subi une profonde mutation structurelle7.
4L’élément le plus prononcé de ce bouleversement structurel est évidemment le très profond et très rapide processus de privatisation. Initialement de 8 500 au moment de la création de la Treuhandanstalt, à la mi-1990, le nombre brut d’entreprises issues du secteur public de la RDA a gonflé, du fait du démembrement des combinats et a ainsi été porté à 12 354 au 31 décembre 1994, lorsque la Treuhand a été dissoute. Dans ce total, les deux tiers des firmes avaient alors été privatisées, reprivatisées ou transférées aux communes, 30 % étaient liquidées ou sur le point de l’être et il ne restait plus que 192 entreprises dans le portefeuille de l’ex-Treuhand.
Un stock d’entreprises presque intégralement privatisé (nombre de firmes par catégories)

Source : Monatsinformationen der THA, état au 31-06-94.
5En ce qui concerne la dimension sectorielle de cette restructuration, la tendance d’ensemble est en première analyse celle d’un rapprochement des structures des Länder de l’Est vers celles de l’Ouest. Il en est ainsi tout d’abord pour l’agriculture et la sylviculture, dont la part dans le total de la valeur ajoutée et de l’emploi s’est, dans la partie Est de l’Allemagne, réduite de plus de moitié par rapport à 1989, tout en demeurant légèrement supérieure à celle observée dans la partie Ouest. Quant à l’industrie au sens large, elle n’occupait plus en 1994 qu’une part de moins de 37 % du PIB est-allemand, après avoir représenté près de 60 % de la « production matérielle nationale » du temps de la RDA. Au sein de l’industrie est-allemande, la part du secteur des biens d’équipement dans le total de la production est revenue de 33 % en 1990 à 21 % en 1994, alors que celle des biens intermédiaires et celle des biens de consommation ont globalement stagné, et tandis que celle du BTP est passée de 18 % à 34,5 %.
Répartition sectorielle de l’emploi et du PIB (valeur ajoutée brute) : une comparaison entre les Länder de l’Est et ceux de l’Ouest (parts en %)

(1) : actifs employés sur le territoire concerné ; (2) :1er semestre ; (3) :2e semestre ; (4) : agriculture, sylviculture, pêche ; (5) : secteur manufacturier, mines, BTP et énergie ; (6) La part de la seule industrie manufacturière se situait en 1994 à 12,6 % pour l’ex-RDA, contre 26,8 % pour l’ancienne RFA ; (7) : Etat, ménages privés et organismes privés à but non lucratif. Source : DIW-IfW-IWH (1995b).
6Si l’on raisonne non pas en termes de production, mais de valeur ajoutée, la part dans l’ex-RDA de l’industrie manufacturière est désormais inférieure (12,6 % du total en 1994) à celle du BTP (18,6 %). En termes d’emploi, enfin, le poids du secteur manufacturier dans le total des effectifs n’atteignait plus en 1994 que 16,6 % dans les nouveaux Länder, contre 27,8 % dans les anciens Länder et contre près de 40 % dans la RDA de 1989. Dans le cas du BTP, la production a engrangé de fortes hausses dès 1991, et ce secteur demeure actuellement l’un des principaux moteurs de la croissance est-allemande, notamment grâce à la forte accélération enregistrée dans le logement, où le nombre de mises en chantier a atteint 117 000 en 1994, soit une hausse de 41 % par rapport à 1993 et de 68 % par rapport à 1992. Dans les nouveaux Länder, il est vrai que les besoins restent considérables dans ce domaine, que ce soit pour la construction de logements neufs ou pour la rénovation de l’ancien : la surface des habitations y reste, en moyenne par habitant, inférieure de 14 m2 environ à celle des anciens Länder en 1994, et le parc existant y est constitué pour 50 % de logements construits plus de 45 ans auparavant, alors que la proportion équivalente n’est que de 30 % dans les anciens Länder (IWH, 1995).
7Parallèlement à cette réduction relative des secteurs primaire et secondaire dans l’ex-RDA, la part du secteur tertiaire est remontée à presque 61,1 % du PIB en 1994, soit quasiment la proportion observée dans l’ancienne RFA (63,7 %). Par rapport à la référence ouest-allemande, cette évolution globale masque en fait une certaine hypertrophie de l’Etat et un développement insuffisant des services privés. Hors commerce et transport, les services constituent malgré tout le seul grand secteur est-allemand à avoir enregistré à la fois une croissance de sa valeur ajoutée brute et de ses effectifs dès 1990.
8Sur le territoire est-allemand, le nombre d’entreprises de services est passé d’environ 100 000 en 1989 à 350 000 en 1994. Dans l’intervalle, quelques centaines de milliers d’emplois sont passés du secteur secondaire au secteur tertiaire, par un « effet de vases communicants », en quelque sorte. Ceci s’explique par le fait que les entreprises industrielles, avant d’être privatisées, ont « externalisé » un grand nombre d’activités de services qu’elles effectuaient en interne dans l’ancien système. De ce point de vue, l’économie de l’ex-RDA se caractérisait d’ailleurs moins par une sur-industrialisation que par un degré d’intégration excessif au sein des combinats ou, en d’autres termes, par un recours trop rare à l’externalisation, comme le soulignent les instituts DIW (Berlin), IfW (Kiel) et IWH (Halle), dans le 11e rapport commun qu’ils ont effectué, à la demande du ministère fédéral de l’Economie, sur les problèmes et progrès de la transition économique est-allemande. Il n’y a dès lors rien de surprenant à ce que le nombre d’entreprises est-allemandes ait quadruplé depuis 1989 dans le domaine des services aux entreprises : leasing, conseil juridique, économique ou fiscal, publicité, etc. Une fois passé cet effet de rattrapage, toutefois, le potentiel de développement de tels services sera étroitement lié à celui de l’industrie.
9Etant donnée que l’économie est-allemande est désormais caractérisée par une très faible densité industrielle (voir p. 63), son secteur de services est destiné beaucoup plus à la consommation finale - celle des ménages, en simplifiant - qu’aux consommations intermédiaires des entreprises, alors que, dans l’ancienne RFA, le partage entre ces deux types d’activités se fait à peu près à parts égales. Dans l’ex-RDA, le développement des services aux ménages n’en est pas moins bridé par le net ralentissement que le pouvoir d’achat des revenus subit depuis 1993 (DIW-IfW-IWH, 1994b). Actuellement, le développement se poursuit surtout dans les domaines de la banque, de l’assurance, de la presse, de l’hôtellerie et du tourisme, ainsi que dans le commerce.
La répartition sectorielle de la croissance réelle dans l’ex-RDA (variation annuelle de la valeur ajoutée brute aux prix de 1991)

(1) : agriculture, sylviculture, pêche ; (2) : Etat, ménages privés et organismes privés à but non lucratif. Sources : pour les années 1992 et 1993 : Office fédéral de la statistique, Wirtschaft und Statistik, 1/1995 ; pour 1994-1996 : IWH, Wirtschaft im Wandel, 10/1995.
10Dans le cas du commerce, il existe même des indications selon lesquelles certaines régions est-allemandes seraient déjà sursaturées. Dans l’ex-RDA, en ce qui concerne cette catégorie de services, c’est en effet le secteur du commerce qui a connu la restructuration la plus rapide depuis l’unification, avec une mutation qui est même allée au delà des besoins actuels, comme en témoigne le développement accéléré des grandes surfaces. Une fois que ce mouvement de concentration se sera achevé, il est plausible d’envisager un renouveau du petit commerce, à l’instar de ce qui se produit dans la partie ouest de la RFA (DIW-IfW-IWH, 1994b ; J. Kühl, in : BfLR, 1994a).
La place de l’industrie
11Entre les anciens et les nouveaux Länder, ces différences de structure sectorielle devraient s’amenuiser progressivement, à mesure que le redressement est-allemand s’amplifie et se généralise à l’ensemble de l’économie, comme c’est le cas depuis 1993. En 1994, année où le PIB est-allemand a connu une croissance réelle de 9,2 %, les taux de croissance les plus élevés ont ainsi été enregistrés dans l’industrie et notamment dans le secteur manufacturier, où la production a progressé de plus de 15 % en moyenne annuelle. Cet essor de la production industrielle concerne désormais la presque totalité des entreprises est-allemandes et en particulier les firmes contrôlées par des capitaux occidentaux.
12Ce dynamisme récent ne doit toutefois pas faire oublier que la production manufacturière est-allemande n’avait pas encore retrouvé fin 1994 son niveau du second semestre 1990, malgré le redressement indéniable qui s’est produit depuis la fin de 1991, date à laquelle elle n’atteignait plus que l’indice 608 La forte reprise industrielle est donc tardive et ne porte que sur une base rétrécie : l’ex-RDA ne représentait ainsi plus en 1993 que 6,1 % du chiffre d’affaires total de l’industrie allemande et 2,3 % des exportations industrielles allemandes. Depuis 1989, l’économie est-allemande a en effet vu son industrie subir un effondrement sans équivalent - si l’on met à part le cas de son agriculture-, et, en termes relatifs, elle est basculé de la sur-industrialisation dans la sous-industrialisation (voir carte en annexe).
13D’où les critiques virulentes adressées par certains experts proches des milieux syndicaux, qui déplorent qu’à bien des égards, l’industrie est-allemande apparaisse désormais comme une vaste friche ou, plutôt, comme un désert d’où n’émergent encore que quelques rares oasis : « L’industrie est-allemande a été transformée, mais avec une perte de substance considérable, et sans que des structures nouvelles suffisamment porteuses aient pu éclore » (J. Priewe, 1994). Mesurée par le nombre de personnes employées dans l’industrie manufacturière et les mines pour 1 000 habitants, la densité industrielle est tombée de 277 en 1989 à 569 en février 1994, soit plus de 60 % en deçà de celle de l’ancienne République fédérale, soit encore la densité de loin la plus faible dans l’ensemble de l’Europe des Douze (BfLR, 1994b). Avec un calcul tenant compte des entreprises de très petite taille, la désindustrialisation est-allemande se révèle cependant un peu moins prononcée, avec une densité industrielle (hors mines) de 72 dans l’ex-RDA en juin 1993, contre 124 dans l’ancienne RFA (DIW-IfW-IWH, 1994b).
Densité industrielle : une comparaison internationale pour l’année 1990 (nombre d’emplois industriels pour 1 000 habitants)
Pays | Densité industrielle | Pays | Densité industrielle |
Japon | 122 | France | 83 |
Portugal | 117 | Pays-Bas | 80 |
Danemark | 104 | Belgique | 79 |
Luxembourg | 98 | Espagne | 74 |
Grande-Bretagne(*) | 95 | Grèce | 74 |
Etats-Unis | 98 | Irlande(*) | 64 |
Italie | 87 |
(*) : chiffre pour 1989. Source : D. Nolte, A. Ziegler, in : BfLR, 1994a.
Note de l’auteur : Selon D. Nolte et A. Ziegler (WSI/Dusseldorf), le chiffre pour l’ancienne RFA fluctue entre 100 et 116 “au cours des quatre dernières années”.
14De fait, les entreprises de l’industrie est-allemande ne sont désormais plus surdimensionnées dans l’ensemble, mais au contraire d’une taille sensiblement plus petite qu’à l’Ouest. Dans la seule industrie manufacturière, les entreprises de moins de 20 personnes représentaient déjà fin juin 1993 près de 40 % du total des effectifs employés (1,1 million) dans l’ex-RDA, alors que, dans l’ancienne RFA, la proportion correspondante n’est que de 15 % (DIW-IfW-IWH, 1994b). Dans l’ensemble du secteur manufacturier et des mines, l’effectif moyen par entreprise est passé dans l’ex-RDA de 150 en juin 1992 - date à laquelle il équivalait à peu près au niveau ouest-allemand (155) - à seulement 128 en janvier 1993 (BfLR, 1994b).
15Dans l’industrie est-allemande, qui plus est, les entreprises survivantes ou nouvellement créées se trouvent généralement dans une position de dépendance à l’égard de l’Ouest, avec un faible degré d’intégration verticale - c’est-à-dire un chiffre d’affaires relativement pauvre en valeur ajoutée-, car la plupart des firmes sont de près ou de loin des filiales de groupes occidentaux dont elles ne sont parfois que de simples unités d’assemblage (R. Hickel, J. Priewe, 1994). Dans certains secteurs, le récent redémarrage de l’activité est directement imputable aux investissements opérés par un petit nombre de groupes occidentaux : c’est par exemple le cas dans l’automobile, où l’engagement massif de Volkswagen, Opel et BMW a permis à la production de se redresser fortement depuis 1993, même si l’ex-RDA ne représentait encore que 5,6 % de l’ensemble de la production automobile allemande en 1994. Le caractère à la fois vif et tardif du redressement industriel est-allemand s’explique d’ailleurs en partie par le fait que ce type d’investissement a mis du temps avant d’entraîner un véritable redémarrage de la production industrielle.
Structure sectorielle de l’industrie manufacturière : une comparaison Est-Ouest (parts de la production nette, en %)

Sources : K. Lichtblau, 1994 ; J. Ragnitz, 1995.
16Une situation similaire peut être trouvée dans l’énergie, secteur qui constitue désormais l’un des moteurs de l’essor économique est-allemand. En 1992, il représentait déjà 21 % du chiffre d’affaires réalisé dans l’ensemble de l’industrie est-allemande ; ce poids relativement élevé est révélateur de la priorité accordée dans l’ex-RDA à la modernisation des infrastructures. En forte croissance, les investissements réalisés dans le domaine de l’énergie bénéficient cependant pour les deux tiers à des firmes occidentales. Quant au tiers qui revient directement à des firmes est-allemandes, il s’agit généralement d’entreprises qui interviennent elles-mêmes comme filiales ou sous-traitantes de grands groupes occidentaux - tels que Siemens ou Asea Brown Bovery - groupes qui ont repris plusieurs unités de production est-allemandes (M. Weisheimer, in : IWH, 1994).
17Quant aux secteurs les plus exposés à la concurrence internationale, la production n’a encore guère commencé à s’y redresser. Ceci vaut notamment pour l’industrie du textile, de la chaussure, les constructions électriques, ainsi que pour les industries mécaniques et - à un moindre degré - chimiques, qui sont aujourd’hui particulièrement sinistrées, alors qu’en matière industrielle elles constituaient des figures de proue du temps de la RDA. Hors raffineries, les effectifs employés par la chimie est-allemande sont ainsi revenus de 180 000 personnes avant l’unification à 45 000 (chômeurs partiels inclus) en 1993, dont 23 400 dans le périmètre Halle-Merseburg-Bitterfeld (M. Wegner, 1994). Par rapport à l’indice 100 observé au second semestre 1990, la production industrielle est-allemande n’était encore remontée au dernier trimestre 1994 qu’à 77 % dans la chimie, tandis qu’elle ne l’était encore qu’à 75 % dans le domaine des biens d’équipement et notamment à seulement 42 % dans la construction mécanique.
18En fait, compte tenu de l’effondrement enregistré dans les secteurs à faibles coûts de transport, de ce fait particulièrement exposés à la concurrence suprarégionale, et où une nette reprise ne s’est profilée que tardivement, l’industrie est-allemande se réduit actuellement pour l’essentiel à des productions locales ou régionales, dans le domaine du BTP et des secteurs connexes comme les matériaux de construction, de même que dans les industries agro-alimentaires et l’artisanat. Dans le domaine de l’alimentation, par exemple, où les produits locaux ont regagné les faveurs des consommateurs est-allemands, la production nette des nouveaux Länder dépassait fin 1994 de 20 % son niveau du second semestre 1990. Cette configuration sectorielle se retrouve également dans la création d’entreprise, car la création de PMI est-allemandes ne se produit encore pour l’essentiel que dans un nombre réduit de secteurs très orientés vers les marchés locaux et régionaux (M. Zahrt, in : BfLR, 1994a).
CRISE DE L’OFFRE ET PROBLEMES DE DEBOUCHES
La difficulté d’accéder aux marchés
19Plus encore que dans l’ancienne RFA, le Mittelstand10 voit son rôle particulièrement glorifié dans la nouvelle économie est-allemande, mais son développement effectif n’est pas toujours à la hauteur des attentes. Certes, le nombre total des PME dans l’ex-RDA peut être évalué à environ 450 000 fin 1993 - soit autant que dans l’ancienne RFA, compte tenu des rapports de population - et l’Institut für Mittelstandsforschung (Bonn) chiffre les effectifs qu’elles emploient dans une fourchette de 2,5 à 3 millions de personnes.
20L’éclosion des PME a été particulièrement vive dans les activités de services, car les nouveaux arrivants ont bénéficié non seulement d’un rapide accroissement des débouchés - grâce à une progression précoce du pouvoir d’achat-, mais aussi de structures concurrentielles relativement accueillantes, et, enfin, de barrières à l’entrée plutôt faibles, en raison de la faiblesse des investissements requis. Dans le commerce, l’hôtellerie et la restauration, par exemple, quelque 10 000 entreprises est-allemandes sont chaque mois soit nouvellement inscrites sur les registres, soit rayées, soit encore modifiées dans leurs statuts, ce qui montre que, toutes proportions gardées, l’effectif des PME reste encore soumis à des fluctuations quatre fois plus importantes dans l’ex-RDA que dans l’ancienne RFA, où il est nettement plus stable. Au total, le secteur des services de l’ex-RDA est parvenu depuis l’unification à développer un tissu dense et équilibré de PME, et ceci presque ex nihilo ; par contraste, rien de tel ne s’est encore produit dans l’industrie (DIW-IfW-IWH, 1994b).
21Comme le montre une étude commanditée par le ministère fédéral de l’Economie à l’institut DIW (Berlin) sur les problèmes des PME industrielles est-allemandes, le nombre total de ces PMI11 se situait entre 6 500 à 7 500 fin 1992 - soit deux à trois fois moins que dans l’ancienne RFA, compte tenu de la différence de population (H. Belitz et al., 1994). A l’été 1993, ces PMI représentaient 45 % des effectifs employés dans le secteur manufacturier est-allemand. La plupart sont - pour ainsi dire - des « rescapées » de l’ancien système : fin juin 1993, en effet, le nombre des PMI issues des privatisations et des reprivatisations était évalué à respectivement 4 100 et 2 800 ; comme on estime que 12,5 % de ces PMI privatisées ou reprivatisées ont disparu quasi instantanément, il devait en rester quelque 6 000 à la mi-1993. Le reste des 6 500 à 7 500 PMI ont été créées ex nihilo depuis 1990.
22Or, comme il ne reste plus guère de PMI à (re)privatiser, le secteur public hérité de l’ex-RDA a cessé de constituer un réservoir de PMI, ce qui implique que l’apparition de telles PMI se fera à l’avenir essentiellement ex nihilo et donc sous la forme d’entreprises de très petite taille. « Il faudra encore beaucoup de temps avant que l’Allemagne de l’Est puisse voir se développer un tissu d’entreprises avec une structure par taille équilibrée », en conclut le DIW (Berlin). Dans un premier temps, précise l’étude berlinoise, cet essor concerne surtout l’industrie des biens de consommation et l’artisanat, ainsi que les secteurs liés au BTP.
23Ultérieurement, l’éclosion d’un tissu de sous-traitants ne se fera que dans la mesure où un nombre suffisant de grandes entreprises parviendront à prendre pied et où des relations stables pourront être nouées avec des donneurs d’ordre extérieurs à l’ex-RDA. Les grands groupes occidentaux ne font cependant que commencer à s’implanter dans la partie est de l’Allemagne, et leur clientèle fait donc encore défaut à ces PMI12. En outre, ces dernières pâtissent du fait que les processus productifs intensifs en main-d’œuvre sont de plus en plus délocalisés dans les pays à bas salaires. Par ailleurs, la difficulté des PMI à trouver des débouchés locaux s’explique aussi par le fait que le commerce de détail est-allemand est surtout constitué de chaînes dont la politique d’achats est décidée à l’échelle supra-régionale.
24Par suite, même si la (re)conquête des parts de marché suppose de la part des entreprises est-allemandes des produits qualitativement appropriés, compétitifs et rentables, il serait excessif de ramener les difficultés économiques de l’ex-RDA à des seuls problèmes d’offre, car ces derniers se doublent de problèmes de demande, et la solution des premiers ne suffit pas à régler les seconds. Selon Rudolf Hickel et Jan Priewe, deux économistes post-keynésiens, il sera même plus difficile de régler la crise des débouchés que la crise de l’offre, et ce sont les considérations de demande qui constituent le facteur le plus limitatif.
25A première vue, cette idée semble paradoxale, compte tenu du fait que le mode de consommation s’est, dans l’ensemble de l’ex-RDA, considérablement rapproché de la norme ouest-allemande, à la faveur des fortes augmentations de revenu consécutives à l’unification. Entre le 2e semestre 1990 et 1994, les salaires bruts moyens et les retraites de base ont ainsi doublé en termes nominaux. En fait, compte tenu des prélèvements obligatoires, la progression se révèle moins forte pour le revenu disponible par ménage : 73,6 % en valeur et même seulement 22,6 % en pouvoir d’achat, après déduction de la hausse du coût de la vie. De plus, ces augmentations moyennes masquent les pertes subies par les nombreuses personnes qui ont perdu leur emploi et qui dépendent désormais des indemnités-chômage ou de l’aide sociale13 (D. Gladisch et al., in : R. Pohl, 1995).
26Pour les firmes implantées dans l’ex-RDA, le problème des débouchés ne se pose de toute façon pas seulement en termes macro-économiques, c’est-à-dire en termes de niveau de la demande globale, car, en l’occurrence, il porte aussi - et surtout - sur les structures concurrentielles du marché (voir : H.-H. Härtel et al., 1995). Plus précisément, l’analyse montre que, pour les entreprises est-allemandes, le principal obstacle réside dans la faible demande supra-régionale de produits est-allemands ; en d’autres termes, la clé de leur développement réside dans leur possibilité d’accéder aux marchés supra-régionaux. Le fait est, tout d’abord, que le marché est-allemand reste bien souvent trop restreint pour permettre - à lui seul - la survie d’unités de production rentables et, a fortiori, pour nécessiter la mise en place d’unités nouvelles. Ensuite, les débouchés extérieurs sont devenus très difficilement accessibles aux nouveaux arrivants (newcomers) est-allemands, car la structure généralement oligopolistique des marchés y implique de considérables barrières à l’entrée. C’est par exemple ce qui s’est produit dans la chimie, avec le cas de la Filmfabrik Orwo (Wolfen)14 pour laquelle même une très grosse part du marché est-allemand ne pouvait suffire, qui a été évincée de ses traditionnels marchés est-européens, et pour laquelle les autres marchés extérieurs étaient déjà occupés par d’autres concurrents. Quant à la construction mécanique est-allemande, la survie de ses entreprises suppose de même impérativement une spécialisation sur des équipements exportables à l’échelle planétaire (R. Hickel, J. Priewe, 1994).
27Quant aux PMI, c’est sur le territoire est-allemand même qu’elles peinent à garder pied, comme le montre une étude des instituts Ifo et IWH : « La plupart des petites et moyennes entreprises est-allemandes doivent être considérées comme des newcomers qui sont confrontés à une concurrence d’éviction et ne peuvent subsister qu’avec une offre particulièrement bon marché et d’une qualité particulièrement bonne » (M. Hummel, U. Ludwig, 1994). Certes, et contrairement à la tendance qui prévaut pour l’ancienne RFA, c’est essentiellement sous l’impulsion de la demande intérieure que la production industrielle repart actuellement dans l’ex-RDA. En fait, cette évolution révèle tout simplement les difficultés de développement que rencontrent les branches les plus exportatrices de l’ex-RDA et montre que les entreprises est-allemandes ne font encore que tenter de reconquérir les parts du marché est-allemand qu’elles ont perdues au profit des entreprises occidentales.
28Si l’on suit l’analyse de R. Hickel et J. Priewe - qui porte davantage sur les grandes entreprises que sur les firmes de petite taille-, le salut des producteurs est-allemands ne passe qu’en second lieu par la reconquête des marchés intérieurs, c’est-à-dire par une stratégie de substitution aux importations, car leur réussite suppose en priorité la pénétration des marchés extérieurs et, avant tout, celle des marchés ouest-allemands15. Il reste fort à faire dans ce domaine, étant donné que le commerce de biens et services demeure très déséquilibré entre les anciens et les nouveaux Länder : les ventes d’Ouest en Est ont atteint 271 milliards de DM en 1994 (soit 33 % de plus qu’en 1991) contre seulement 50 milliards d’Est en Ouest (soit, malgré tout, un doublement par rapport à 1991), ce qui donne un solde bilatéral de plus de 200 milliards par an depuis 1992 (contre 1 milliard de DM en 1989). Un certain rééquilibrage est donc amorcé, notamment parce que les groupes ouest-allemands commencent à « importer » vers l’Ouest des produits semi-finis, et même des biens d’équipement, par l’entremise de leurs filiales est-allemandes.
29En ce qui concerne l’exportation proprement dite, les pertes de marché n’ont été enrayées que tardivement, et la faible progression enregistrée en 1994 (+1,7 % en valeur) succède à une baisse cumulée de 69 % entre 1990 et 1993. Les produits est-allemands commencent tout juste à prendre pied sur les marchés occidentaux, tandis que les ventes vers les pays de l’ex-bloc de l’Est se sont effondrées des trois quarts par rapport à 1989, ce qui n’empêchait d’ailleurs pas que les exportations est-allemandes fussent encore dirigées à 40 % vers cette zone en 1994 (contre plus de 70 % en 1989). Chez les entreprises de l’industrie manufacturière est-allemande, la part de l’exportation dans le chiffre d’affaires ne s’est située en moyenne qu’à 13,1 % en 1994, soit moins de la moitié du taux d’exportation observé dans les anciens Länder (28,7 %). Au bout du compte, la partie Est de l’Allemagne ne représentait plus en 1994 que 1,8 % du total des exportations allemandes. Valable pour le commerce des marchandises, cette analyse l’est aussi pour les échanges de services, car l’ex-RDA n’est encore peu intégrée dans les réseaux internationaux dans des secteurs aussi porteurs que la banque, l’assurance, le courtage, le logiciel informatique, ou encore le conseil aux entreprises.
La persistance des problèmes financiers
30Evincées de l’essentiel de leurs marchés traditionnels et souvent engluées dans une difficile restructuration interne, les firmes est-allemandes rencontrent évidemment des problèmes financiers particuliers. En fait, si l’ensemble des entreprises est-allemandes du secteur manufacturier souffrent de moins en moins de problèmes de financement, cette tendance ne s’observe guère que chez les entreprises de grande taille, tandis que les PMI employant moins de 200 personnes se plaignent au contraire davantage de tels problèmes. En la matière, elles mentionnent un manque de capitaux propres, des difficultés de trésorerie, ainsi qu’une insuffisance de garanties à présenter aux bailleurs de fonds éventuels (M. Hummel, U. Ludwig, 1994).
31Dans leur ensemble, les firmes est-allemandes se caractérisent, certes, par un endettement relativement réduit, si l’on en juge par les bilans 1991 et 1992, examinés par la Banque fédérale allemande16 mais cette situation s’explique tout bonnement par le fait que les firmes est-allemandes ont été massivement désendettées pour faciliter leur privatisation (Bundesbank, 1994b). En fait, le manque de capitaux propres concerne surtout les entreprises industrielles de petite taille, pour lesquelles il semble constituer le problème le plus sérieux, à côté des difficultés d’accès aux marchés.
32Pour ce qui est des problèmes de trésorerie chez les PMI est-allemandes, les problèmes de retard et de défaut de paiement de la part des clients sont cités plus souvent que le niveau des taux d’intérêt ou l’insuffisance de la ligne de crédit accordée par la banque-maison. Quant au manque de garanties, il semble lui aussi jouer surtout pour les entreprises de très petite taille, celles employant moins de 20 personnes (M. Hummel, U. Ludwig, 1994). Pour les PMI est-allemandes, l’accès au crédit se révèle surtout difficile pour les entreprises qui ont été privatisées séparément de leurs terrains, ce qui est souvent le cas, et ce qui accentue de façon générale la précarité de leur situation. Un certain nombre de PMI est-allemandes envisagent de répondre à ces problèmes de financement par des relations de partenariat ou des fusions-acquisitions avec des firmes ouest-allemandes. La plupart jugent par ailleurs que les banques ne s’engagent à leur égard que de façon très insuffisante (H. Belitz et al., 1994).
33D’un point de vue macro-économique, l’idée d’un octroi de crédit insuffisant de la part des banques doit cependant être relativisée, car il existe une dialectique entre deux risques, en Allemagne orientale comme ailleurs : d’un côté celui d’une politique de crédit trop parcimonieuse conduisant à un sous-investissement et, de l’autre côté, celui d’une politique trop large conduisant à la réalisation de projets trop risqués et non viables. En termes quantitatifs, il est en tout cas vrai que le volume des crédits distribués en Allemagne orientale a connu une sensible diminution dans la période récente. Fin 1993, déjà, l’encours des crédits distribués par les guichets bancaires est-allemands aux entreprises locales et aux personnes privées résidentes n’avait ainsi atteint qu’un total de 69,3 milliards de DM, soit 12 milliards de moins qu’en 1992. Cette évolution peut être interprétée comme une sorte de normalisation, après une phase initiale caractérisée par une certaine « largesse » de la part des banques (B. Müller-Kästner, 1994). Aux yeux de la plupart des banques, le risque de défaut des débiteurs reste en effet plus grand dans les nouveaux Länder que dans les anciens ; tous les organismes de crédit n’en tiennent pas compte pour autant dans leur politique de prêt, et seule une partie des banques le répercutent sur le niveau de leurs taux d’intérêt (M. Hummel, U. Ludwig, 1994).
34S’il est une catégorie d’institutions financières particulièrement réticentes vis-à-vis des firmes est-allemandes, c’est celle des sociétés de capital-risque privées, car celles-ci n’ont débloqué dans l’ex-RDA qu’un volume de crédit de 500 millions de DM jusqu’en 1993. Cette attitude s’explique par le fait que ces sociétés d’investissement calculent généralement sur un horizon relativement court, ce qui implique qu’elles exigent un taux de retour sur investissement plus important en Allemagne de l’Est que celui qu’elles appliquent à des projets comparables réalisés à l’Ouest (M. Hummel, U. Ludwig, 1994). Heureusement, les entreprises de l’ex-RDA ont d’ores et déjà de nombreuses possibilités de recourir aux subsides de l’Etat, et leurs difficultés financières s’en trouvent sensiblement aplanies, même si elles n’ont pas disparu pour autant, notamment en ce qui concerne les PME.
35Sur un plan financier, le trait général le plus caractéristique des PMI est-allemandes est l’insuffisance de leur cash flow et, plus précisément, de leurs bénéfices17. Globalement, leurs comptes sont en effet restés longtemps déficitaires, malgré une amélioration progressive. Tous secteurs confondus, les pertes des entreprises est-allemandes sont ainsi passées de-17,4 milliards de DM en 1991 à - 19 milliards en 1992 et à - 1,8 milliard en 1993, tandis que celles des seules entreprises de l’industrie (par opposition aux banques et au secteur du logement) sont revenues de - 21 milliards de DM en 1991 et de - 23,2 milliards en 1992 à-8,1 milliards en 1993, comme la Bundesbank le montre dans son rapport mensuel de mai 1994. La proportion d’entreprises bénéficiaires ne cesse d’augmenter, mais malgré tout, cette amélioration n’est pas assez rapide pour empêcher les défaillances d’entreprises de se multiplier.
36En 1994, leur nombre dans les nouveaux Länder a ainsi atteint 3 911 - soit une progression de 68 % par rapport à 1993-, contre 14 913 (+ 7,9 % en un an) dans les anciens Länder, où la création d’entreprises enregistrée depuis 1990 a évidemment été beaucoup moins vive. Si l’on rapporte le nombre de cessations de paiement au stock total d’entreprises, leur fréquence est désormais supérieure d’un tiers à l’Est par rapport à l’Ouest, et tout indique que la dégradation se poursuit dans les nouveaux Länder en 1995, alors qu’une amélioration se profile dans les anciens.
37Si les entreprises est-allemandes fonctionnent souvent à perte ou n’engrangent encore que de maigres bénéfices, c’est évidemment en raison du niveau des coûts de production et notamment des coûts de main-d’œuvre. Dans le secteur manufacturier, la part des frais de personnel dans le chiffre d’affaires ne s’élève ainsi qu’à environ un quart chez les entreprises ouest-allemandes (en 1991), mais à plus d’un tiers chez les firmes est-allemandes (en 1993 comme en 1991) - bien que, entre le début de 1991 et la fin 1993, les effectifs se soient réduits de près de 60 % dans l’ex-RDA, et bien que la productivité horaire du travail s’y soit accrue de 110 % ; il est vrai que, dans l’intervalle, le niveau des salaires y a doublé (H. Rahneberg, 1994).
38Tous secteurs confondus, les coûts salariaux unitaires tendent désormais à se réduire dans les nouveaux Länder, après avoir littéralement « explosé » en 1990-91, mais ils dépassent toujours les niveaux ouest-allemands. Dans l’ex-RDA, les coûts salariaux par unité de PIB devraient ainsi être encore supérieurs de près de 33 % à la moyenne ouest-allemande en 1995, après l’avoir dépassée de 58 % en 1991, comme le montrent les six principaux instituts de recherche économique dans leur rapport commun du printemps 1995 (DIW-HWWA-Ifo-IfW-IWH-RWI, 1995).
39Entre l’Est et l’Ouest de l’Allemagne, l’écart de coûts salariaux unitaires demeure donc très large, mais son niveau et sa signification doivent toutefois être examinés avec prudence, comme le montrent les « Cinq Sages » du Conseil des experts économiques. Pour l’économie est-allemande, en effet, ces coûts salariaux unitaires ne constituent pas un indicateur très parlant de la compétitivité, étant donné le poids élevé des subventions et la présence de sureffectifs. En outre, il s’agit d’une moyenne macro-économique qui recouvre de fortes disparités, car ces coûts sont particulièrement élevés dans les entreprises encore à privatiser, ainsi que dans les entreprises privatisées par MBO ou placées sous la coupe de sociétés privées de gestion en commandite en vue d’une cession ultérieure (Management KG), alors que, chez les entreprises nouvellement créées, ils se situent déjà à un niveau moindre que la moyenne ouest-allemande (SVR, 1993 ; M. Heise, 1994).
40Que ce soit en termes d’évolution globale ou de dispersion par catégories d’entreprise, les problèmes de coûts salariaux unitaires se retrouvent en négatif sous l’angle de la productivité du travail. Ainsi en est-il tout d’abord pour l’écart global de productivité entre les anciens et les nouveaux Länder. En effet, selon les évaluations les plus récentes et en termes de PIB par actif employé, le niveau de la productivité du travail dans l’ensemble de l’ex-RDA n’était qu’à environ 30 % du niveau ouest-allemand à la fin des années 80, mais, après avoir chuté au moins jusqu’à la mi-1991 en raison du choc de l’unification allemande, il est remonté à près de 55 % sur l’ensemble de l’année 1994. En ce qui concerne les seules entreprises industrielles employant moins de 250 personnes, une enquête montre que la valeur ajoutée brute par actif employé était dans les nouveaux Länder à 45,6 % du niveau des anciens en 1992 et que le rattrapage devrait être réalisé à 73,4 % en 1995 (M. Fritsch, J. Mallok, 1994).
41Au delà de telles moyennes, certaines entreprises de l’Est font déjà preuve d’une productivité supérieure à celle des entreprises ouest-allemandes comparables. De même, une enquête des instituts Söstra (Berlin) et IAB (Nuremberg) établit que, pour le chiffre d’affaires par actif employé dans l’industrie manufacturière, les entreprises de la Treuhandanstalt parvenaient globalement à 10 points de pourcentage de moins que les firmes déjà privatisées, et que ces dernières sont passées de 36 % du niveau ouest-allemand en 1991 à 55 % en 1993, avec une augmentation absolue qui - pour la seule année 1993 - s’est échelonnée entre + 15 % pour les industries agro-alimentaires et + 41 % pour les producteurs de biens d’équipement (M. Wegner, 1994). La dispersion se retrouve aussi dans l’espace, car la production nette par actif employé s’est établie en 1993 entre, à un extrême, 135 000 DM dans la partie Est de Berlin et, à un autre extrême, des valeurs proches de seulement 60 000 DM dans de nombreuses autres régions est-allemandes (J. Kühl, in : BfLR, 1994a).
42Si les coûts salariaux unitaires de l’ex-RDA dépassent ceux de l’ancienne RFA, c’est donc avant tout parce que la productivité du travail y est encore moindre. Cette moindre productivité renvoie elle-même au fait que l’économie est-allemande reste moins intensive en capital que celle de l’Ouest, une fois mis au rebut les équipements usés ou obsolètes hérités de l’ancien système. Mais elle s’explique aussi par une moindre qualification du personnel - avec, semble-t-il, une spécialisation excessive, en particulier pour le personnel de management -, ainsi que par la gamme des produits - avec une certaine difficulté à assurer un suivi suffisant dans la qualité -, et, enfin, par l’organisation interne à l’entreprise ainsi que, last but not least, par la persistance d’un certain degré de sureffectifs (M. Fritsch, J. Mallok, 1994).
LES CLES DU DEVELOPPEMENT : LE CAPITAL, LES RESSOURCES HUMAINES ET L’INNOVATION
Les perspectives de l’emploi
43Contrairement aux anciens Länder des années 50 et 60, dont le « miracle économique » était alimenté par une démographie très dynamique, car le baby boom s’y doublait d’un très vif afflux de main-d’œuvre, les nouveaux Länder des années 90 pâtissent d’une véritable hémorragie de main-d’œuvre et de consommateurs. En effet, le taux de natalité est revenu dans l’ex-RDA de 12 ‰ habitants (soit sensiblement le taux observé dans l’ancienne RFA) en 1989 à 5,l ‰ en 1993. En outre, le solde migratoire devrait y rester durablement négatif, car les personnes s’installant dans l’Est de l’Allemagne restent encore loin de compenser les départs vers l’Ouest. Une telle évolution contribue d’ailleurs à expliquer pourquoi certains bassins d’emploi est-allemands subissent à la fois un haut niveau de chômage et une pénurie de main-d’œuvre qualifiée, pénurie qui constitue d’ailleurs parfois un sérieux obstacle à la création des PMI (J. Kühl, in : BfLR. 1994a).
Migrations entre l’Allemagne de l’Est et de l’Ouest de 1989 à 1993 (en milliers de personnes)

Données : Office fédéral de la statistique. Source : Observatoire de l’emploi - Allemagne de l’Est, bulletin publié sous la direction de la Commission européenne, n°14, mars 1995. Note de l’auteur : Les migrations entre l’Allemagne et l’étranger ne sont pas prises en compte ici. Elles dégagent un sensible excédent en faveur des Länder de l’Est depuis 1991, si bien que, tout compris, le véritable solde migratoire est-allemand est devenu très légèrement positif depuis 1992. Toutefois, les étrangers ne représentaient encore en 1993 que 1,4 % de la population de l’ex-RDA (1,2 % en 1989) contre environ 10 % dans l’ancienne RFA.
44Alors que la population employée dans l’ensemble de l’industrie est-allemande se situait à près de 3,3 millions dans la RDA de 1989, le total des effectifs employés dans le secteur manufacturier de l’ex-RDA ne s’élevait plus en 1993 qu’à 637 000 dans les entreprises d’au moins 20 personnes, et à environ un million, en y incluant les firmes de très petite taille (DIW-IfW-IWH, 1994b ; J. Kühl, in : BfLR, 1994a). En fait, et contrairement aux attentes initiales, l’emploi est-allemand a reculé non seulement dans l’industrie et l’agriculture, mais aussi au sein du secteur tertiaire, et notamment dans les transports et les administrations publiques. Dans le sous-ensemble constitué par le commerce et les transports, 580 000 emplois ont bel et bien été créés, mais 410 000 ont disparu entre 1989 et 1994, ce qui ne laisse qu’un solde positif de 170 000. Dans le secteur réunissant l’Etat et les organismes privés à but non lucratif, ce sont au total quelque 815 000 emplois qui ont disparu dans l’intervalle (M. Wegner, 1994).
Le recul de l’emploi dans l’ex-RDA (de septembre 1989 à mars 1993 - en %)

Source : Laufende Raumbeobachtung der Bundesforschungsanstalt fiir Landeskunde und Raumordnung BƒLR - Raumordnungsregionen
45Sur le territoire de l’ex-RDA, plus de la moitié du recul de l’emploi est malgré tout imputable à l’industrie. Entre 1989 et le début de 1994, le nombre total d’emplois a en effet reculé de près de 10 millions à environ 6,2 millions et même à seulement 5,8 millions, si l’on défalque les chômeurs partiels et les postes bénéficiant des mesures de création d’emploi, ce qui correspond à un recul de respectivement 38 % et 42 %18. Ces 5,8 millions d’emplois signifient qu’il manque à l’ex-RDA 1,25 million d’emplois pour avoir comparativement le même nombre d’actifs employés que l’ancienne RFA actuellement, compte tenu des rapports de population (K. Lichtblau, 1994).
46La conclusion qui se dégage est que le nombre d’emplois dans l’ex-RDA ne devrait à long terme guère dépasser son niveau actuel, malgré les forts taux de croissance de la production. La raison en est que les gains de productivité risquent fort d’absorber la quasi totalité de cette croissance, d’autant que la substitution du capital au travail va se trouver accélérée par l’alignement salarial sur les niveaux occidentaux. Dans l’Est de l’Allemagne, en outre, le volume de travail compatible avec la production ne se laissera pas facilement partager. La principale raison en est que la réduction des horaires y implique une diminution de revenus beaucoup plus difficilement acceptable qu’à l’Ouest, où les rémunérations nettes restent bien supérieures. A ce propos, comme le montre une étude réalisée début 1994 par l’institut de recherche de la confédération syndicale DGB (le WSI) et par une société est-allemande d’économie mixte (la Landesagentur für Struktur und Arbeit Brandenburg GmbH), l’introduction de la semaine de 32 heures dans l’ex-RDA pourrait arithmétiquement créer jusqu’à 880 000 emplois, mais au prix d’une baisse de revenu de 17,7 % pour les salariés concernés.
47Selon l’institut IWH, la population totale résidant sur le territoire de l’ex-RDA devrait d’ici l’an 2000 reculer de 700 000 personnes, à 14,9 millions, mais, comme ce recul proviendra essentiellement d’une baisse persistante de la natalité, la population en âge de travailler devrait rester globalement inchangée. Dans le même temps, à supposer que le taux d’activité des « Allemands de l’Est » se rapproche de celui des « Allemands de l’Ouest »19 la population active devrait diminuer elle aussi de près de 700 000 dans les nouveaux Länder. Quant au nombre de personnes pourvues d’un véritable emploi, il ne devrait guère dépasser 6 millions à cet horizon (J. Boje, D. Gladisch, in : IWH (1994)). En 1993, l’institut Prognos (Bâle) prévoyait que la population active employée dans l’ex-RDA atteindrait son point bas en 1995 puis se relèverait progressivement pour n’atteindre la barre des 6 millions qu’en l’an 2010.
Le marché de l’emploi est-allemand à l’horizon 2010 (en millions de personnes)

(a) : La « réserve silencieuse » correspond aux travailleurs « découragés » et aux chômeurs non reconnus comme tels par l’administration ; (b) : Nombre d’emplois dans l’ex-RDA. et donc à l’exclusion des « frontaliers » faisant la navette pour travailler dans l’ancienne RFA.
Source : Prognos AG, Deutschland-Report Nr. 1, Bâle, 1993 ; cité in : R. Hickel, J. Priewe, 1994.
48Dans le domaine de l’emploi, un retour aux niveaux d’antan est donc tout à fait hors de portée, même à long terme. Par suite, l’ajustement sur le marché de l’emploi devra se faire essentiellement « par le côté court » comme diraient les économistes français, ou encore par « assainissement passif », comme disent les spécialistes allemands, c’est-à-dire par la diminution des demandes d’emploi sur le territoire est-allemand, notamment par les départs à la retraite anticipés, par la réduction du taux d’activité chez les femmes20 ou encore du fait des travailleurs « pendulaires », qui travaillent à l’Ouest tout en résidant à l’Est. En ce sens, il est probable que la situation de l’emploi commencera à se « normaliser » à partir de l’an 2000 (R. Hickel, J. Priewe, 1994). Autrement dit, le sous-emploi reculera moins en niveau qu’en pourcentage de la population active. Les effectifs sous-employés (chômeurs officiels, travailleurs « découragés » et chômeurs non recensés) devraient ainsi - selon la projection de l’institut suisse Prognos - culminer à 2,2 millions en 1995 et reculer par la suite, à 1,6 million en l’an 2000, 1,2 million en l’an 2005 et à 0,7 million en 2010, ce qui permettra au taux de sous-emploi de revenir de 28,2 % en 1995 à 10,4 % en 2010. Les calculs de l’institut IWH montrent que ce taux est déjà revenu de 37,8 % en 1991 et à 31,8 % en199321.
49Entre les vrais emplois et le chômage intégral, il faut aussi considérer ce que les Allemands appellent le « second marché du travail », à savoir les personnes en formation, en reconversion, ainsi que les bénéficiaires des « mesures de création d’emploi » (ABM). Dans l’ex-RDA pourtant, même s’il devait subsister encore 500 000 personnes dans ces situations intermédiaires à l’horizon de l’an 2000, le nombre officiel des chômeurs est-allemands tardera à se résorber par rapport aux niveaux actuels : environ un million sur l’ensemble de 1995, soit un taux d’environ 14 %. Dans le total des sans-emploi, deux catégories sont plus particulièrement concernées : les femmes et les personnes âgées. En effet, le taux de chômage féminin équivaut au double du taux masculin, et les femmes fournissent près des deux tiers de l’effectif total des chômeurs est-allemands, tandis que les plus de 55 ans constituent plus de 7 % du total, contre une part de moins de 2 % pour les moins de 20 ans (7 % en 1990), grâce à la multiplication du nombre de postes d’apprentis (J. Boje, D. Gladisch, in : IWH (1994)). Quant aux plus de 55 ans, la quasi-totalité d’entre-eux ont été évincés par une politique de mise en préretraite qui a soustrait du marché de l’emploi 850 000 personnes en 1993 (J. Boje, H. Schneider, in : R. Pohl, 1995).
La dynamique de l’investissement
50Les considérations précédentes l’ont suffisamment montré : le marché de l’emploi est caractérisé par une très forte hétérogénéité dans l’ex-RDA, car des emplois tout à fait compétitifs y coexistent avec un grand nombre d’emplois qui ne reflètent pas les standards ouest-allemands - pour l’essentiel dans l’industrie. Cette situation montre bien que le principal problème de l’économie est-allemande ne tient pas au « facteur-travail », mais au « facteur-capital » c’est-à-dire au manque d’investissement. Par suite, la faible productivité du travail y exprime tout simplement une faible intensité capitalistique (H.-J. Stadermann, 1993). Force est en effet d’admettre que les flux d’investissement dans l’ex-RDA restent en deçà des espérances et des nécessités, eu égard au besoin en capital pour assurer la modernisation est-allemande. Les gros investissements n’y sont pas encore en nombre suffisant pour permettre une vague assez large de petits projets, et, rétrospectivement, il s’est révélé illusoire de croire que l’efficacité marginale du capital pourrait être supérieure dans l’ex-RDA à celle des régions environnantes (R. Pohl, in : IWH, 1994).
51Certes, cette analyse semble à première vue contradictoire avec les tendances les plus récentes, car la formation brute de capital fixe représente désormais plus de la moitié du PIB est-allemand. Mesuré de la sorte, le taux d’investissement est en effet passé de 22,5 % en 1990 à près de 53 % en 1994. Si l’on raisonne non pas par rapport au PIB, mais par rapport au total de la demande intérieure, alors le taux d’investissement est-allemand avoisine 30 %, soit sensiblement le taux observé au Japon. En outre, la norme ouest-allemande a bel et bien été dépassée en 1993 pour les investissements bruts mesurés aussi bien par habitant que par actif employé, mais le retard accumulé auparavant reste loin d’être comblé (voir tableau p. 58).
52Depuis l’année 1991, date à laquelle il a connu une véritable explosion, le rythme de l’accumulation tend progressivement à se ralentir, pour l’investissement en bâtiment comme pour l’investissement productif. Dans le total des investissements réalisés sur le territoire est-allemand, l’investissement en bâtiment occupe cependant toujours une place prédominante, avec une part de près des deux tiers, ce qui, encore une fois, dénote le caractère prioritaire donné à la modernisation des infrastructures et des logements. Par rapport au nombre des actifs, le taux d’équipement des nouveaux Länder en infrastructures devrait d’ailleurs pouvoir atteindre 79 % de la moyenne ouest-allemande à l’horizon 2 000, et même près de 96 % en ce qui concerne les postes et télécommunications, si l’on en croit une étude de l’institut berlinois DIW (S. Bach et al., 1994).
53Avec un calcul par habitant, la norme ouest-allemande (indice 100) était déjà nettement dépassée en 1993 pour les investissements publics (indice 136) et les investissements du secteur marchand non résidentiel (indice 111) alors qu’un retard n’était plus observé que pour le logement (indice 76) (M. Heise, 1994). Comme le montre la répartition de ces investissements par secteurs d’accueil (tableau ci-dessous), les augmentations les plus fortes depuis 1990 se signalent dans le logement locatif, l’énergie et le BTP (en particulier dans le second œuvre).
Les investissements bruts dans l’ex-RDA classés par secteur d’accueil (formation brute de capital fixe en DM courants)

(1) : Etat, ménages privés et organismes privés à but non lucratif (2) : entreprises ouest-allemandes ou étrangères. Source : F. Neumann, 1995.
54Pour la structure de l’investissement par secteurs d’origine, le logement occupe dans l’ensemble des secteurs une part de près de 20 % en 1994, contre moins de la moitié pour le secteur des entreprises22 et environ un tiers pour l’Etat au sens strict. En réalité, compte tenu du fait qu’une part non négligeable des investissements privés est subventionnée, l’Etat contribue à plus de la moitié des investissements (M. Wegner, 1994).
55Dans l’ex-RDA, à côté de l’ampleur des investissements publics, l’autre fait majeur concerne l’importance relative des investissements réalisés par des entreprises extérieures aux nouveaux Länder, c’est-à-dire soit étrangères23 soit - dans la plupart des cas - ouest-allemandes. Tous secteurs confondus, la part de ces investissements « occidentaux » est estimée par l’Ifo à environ 43 % du total en 1995 (34,6 % en 1991), mais cette proportion dépasse 63 % (43,2 % en 1991) dans l’industrie manufacturière (voir tableau p. 82).
56Quelle que soit l’ampleur des investissements, en outre, la partie Est de l’Allemagne ne parviendra à la compétitivité à moyen et long terme que si ses entreprises mettent en œuvre des stratégies suffisamment centrées sur l’innovation. Or, si les lacunes en matière d’innovation semblent relativement préoccupantes dans les anciens Länder à certains égards (voir p. 116), elles sont particulièrement criantes dans les nouveaux. Ainsi, comme en témoigne l’Office fédéral des brevets (Munich), le nombre de brevets est-allemands a chuté en 1992 à 12,5 % de son niveau des années 1988/89, et il n’a représenté en 1994 qu’à peine 6,4 % du nombre total des brevets d’origine allemande déposés en RFA. Quant aux effectifs et aux dépenses de recherche et développement (R & D), ils se sont réduits à la portion congrue (voir tableau p. 84). Selon le ministre fédéral de la Recherche, les PME est-allemandes sont malgré tout parvenues dès 1992 à stabiliser leurs activités dans ce domaine, et 2 500 à 2 700 entreprises de l’industrie auraient encore des activités de R & D dans les nouveaux Länder.
57Comme le montre une enquête menée au printemps 1993 par l’IWH auprès d’un échantillon représentatif d’entreprises implantées dans le Land de Saxe-Anhalt, près de 70 % de ces firmes déclarent n’effectuer aucune dépense de R & D et seulement 8 % affirment dépenser en R & D plus de 3,5 % de leur chiffre d’affaires. La proportion de firmes déclarant ne pas faire de dépenses de R & D décroît d’ailleurs avec la taille de ces entreprises, ce qui corrobore l’idée que l’effondrement des capacités de recherche est-allemandes est allé de pair avec l’éclatement des ex-combinats en PME. Pour Manfred Wölfling, l’auteur de cette étude, l’espoir réside désormais dans la création de petites entreprises innovantes. Quant aux firmes est-allemandes de taille moyenne ou grande, la faiblesse générale de leur effort de R & D s’explique en partie par le fait qu’un grand nombre d’entre elles ont été absorbées par des groupes occidentaux ou sont liées à eux par des accords de partenariat (M. Wölfling, in : IWH (1994)). En outre, les difficultés financières des firmes est-allemandes les empêchent aussi, bien souvent, d’accéder aux technologies modernes sous la forme d’achat de licences.
Les effectifs affectés à la R & D en RFA : une comparaison Est/Ouest (milliers de postes en équivalent-temps plein)

Données : Bundesforschungsbericht 1993 ; SV-Wissenschaftsstatistik, Essen ; calculs de l’IWH (Halle).
Source : H. Schneider et al., 1994.
58De façon liée, les biens à fort contenu en recherche ne représentent plus qu’une faible part de la production chez les entreprises sondées par l’IWH : leur gamme de produits relève globalement pour environ 65 % de « technologies traditionnelles », pour à peu près un quart de « technologies de standard moyen » et, respectivement, de seulement 11,4 % et 8,6 % de « technologies supérieures » et du « high tech » (M. Wölfling, in : IWH (1994)). A cet égard, comme l’atteste une enquête menée début 1994 par les instituts ZEW (Mannheim) et Infas (Bonn) auprès de 3 000 entreprises de l’Allemagne unifiée, l’attitude des firmes diffère entre l’ancienne RFA et l’ex-RDA. Ainsi, il est frappant de constater que les dépenses d’innovation sont, en ce qui concerne les firmes ouest-allemandes, généralement faites à parts égales sous la forme d’innovation de produit et de procédé, alors que, chez leurs concurrentes est-allemandes, elles sont motivées plus nettement par le souci de rationaliser la production, c’est-à-dire de réduire les coûts, tandis que l’innovation de produit y semble relativement négligée et se résume généralement à l’imitation. Une telle évolution est préoccupante, car ces innovations de procédé conduisent généralement à des réductions d’effectifs, et car la création d’emploi dépend essentiellement des innovations de produit. Pour que réussisse la modernisation est-allemande, finalement, il reste malgré tout à espérer que l’innovation se fasse par la diffusion du progrès technique occidental, à défaut de se produire sur une base locale suffisamment large.
Les perspectives du rattrapage Est/Ouest
59Cinq ans après l’unification, en définitive, les facteurs de croissance endogène restent globalement insuffisants sur le territoire de l’ex-RDA, comme en témoigne le poids des transferts publics Ouest-Est (voir p. 54). A en croire Lothar Peter, professeur de sociologie à l’université de Brême, « le discours sur un "redressement à l’Est" séparé et auto-entretenu se révèle être une légende éveillant de faux espoirs » (L. Peter, 1994). « Aucun essor auto-entretenu n’est en vue, et il n’y a de toute façon pas lieu d’en attendre un », surenchérit un économiste ouest-allemand implanté à Halle (M. Junkernheinrich, in : IWH, 1994). En fait, la réalité est que personne ne sait encore exactement combien de temps l’économie est-allemande va rester dans sa situation actuelle de dépendance financière, comme le reconnaît par exemple le président de l’institut berlinois DIW (L. Hoffmann, 1993).
60Au sein de l’Allemagne unifiée, certes, tout porte à croire que l’ex-RDA ne devrait pas constituer un mezzogiorno, au sens d’une région condamnée à végéter à la périphérie des régions dynamiques. C’est notamment la conclusion à laquelle arrive une équipe de chercheurs allemands et irlandais qui font le rapprochement entre les perspectives de convergence régionale en Allemagne unifiée et celles qui existent au sein du Royaume-Uni. Selon cette étude, l’ex-RDA devrait réussir là où l’Irlande du Nord a échoué, à savoir dans sa tentative de mener une politique industrielle active, fondée sur la formation permanente, le soutien de l’effort de R & D, la diffusion du savoir-faire et de l’information, ainsi que des possibilités de financement sélectives et bien ciblées. La raison majeure en serait que les nouveaux Länder, contrairement au cas de l’Irlande du Nord, bénéficient d’une main-d’œuvre fortement qualifiée. Par rapport à cet atout décisif, le handicap temporaire constitué par de hauts coûts de main-d’œuvre devrait pouvoir se laisser surmonter, aux dires des auteurs (D. Hitchens et al., 1993).
61Pour l’Allemagne unifiée, cet objectif d’un développement économique intégré consiste en principe à réaliser une harmonisation des conditions de vie entre ses différentes régions, comme le stipule d’ailleurs expressément la Loi fondamentale de la RFA. En pratique, cette règle n’implique cependant pas un nivellement intégral, comme le montre l’existence de disparités régionales à l’intérieur de l’ancienne RFA. En outre, il est fort probable que l’opinion publique dominante et les partis politiques les plus influents acceptent à l’avenir de tolérer des écarts régionaux plus importants que ceux qui existaient au sein de la RFA d’hier. Ceci implique en particulier que la péréquation financière entre les différentes régions pourrait fort bien viser dorénavant un objectif moins ambitieux que celui qui a prévalu du temps de l’ancienne RFA, à savoir permettre à chaque Land de disposer d’un montant de recettes fiscales par habitant équivalant à au moins 95 % de la moyenne observée dans l’ensemble du pays (B. Müller-Kästner, 1994).
62Compte tenu du fait que, dans l’ancienne RFA, un Land « pauvre » tel que la Basse-Saxe n’atteint pour le PIB par habitant que 80 % du niveau d’un Land « riche » tel que le Bade-Wurtemberg, l’écart moyen de richesse entre les anciens et les nouveaux Länder ne se réduira dans le meilleur des cas qu’à 20 %. A supposer que l’écart de croissance entre l’Ouest et l’Est de l’Allemagne se maintienne durablement à son niveau actuel - autour de 6 points de pourcentage-, un tel rattrapage pourrait être atteint dès le milieu de la décennie prochaine. Comme le montrait en 1994 Hans J. Barth, le président de l’institut Prognos (Bâle), la croissance économique annuelle devrait cependant se ralentir progressivement sur le territoire est-allemand, passant d’une moyenne de 9 % entre 1994 et l’an 2000, à 6 % entre 2000 et 2005 et à 3 % entre 2005 et 2010. Dans ces conditions, le PIB est-allemand couvrirait alors 80 % de la demande interne dès l’an 2000 (97 % en l’an 2010), mais le niveau du PIB par habitant de l’ex-RDA n’atteindrait 80 % du niveau des anciens Länder qu’à l’horizon 2010.
63Atteint dans le meilleur des cas à l’horizon de l’an 2010, donc, ce rattrapage du niveau ouest-allemand de revenu par habitant aura en outre été facilité par la réduction de la population résidente. Ainsi s’agira-t-il en partie d’un ajustement par le bas, pour ainsi dire, par le déclin démographique : baisse de la natalité et poursuite des flux migratoires vers l’Ouest (R. Hickel, J. Priewe, 1994).
64Autant dire qu’il faudra encore près d’une vingtaine d’années pour que l’économie est-allemande puisse être rendue compétitive dans son ensemble, pour autant que cela ait un sens. A titre de comparaison, rappelons que, dans les régions ouest-allemandes d’ancienne industrie, comme la Ruhr, il a fallu plus de trente ans pour réaliser le changement structurel (M. Junkernheinrich, in : IWH (1994). Le scénario d’une restructuration réussie n’est cependant nullement assuré pour l’ex-RDA, d’autant qu’il reste suspendu à une réindustrialisation fort problématique. A priori, en effet, la désindustrialisation sera à l’avenir tout aussi difficilement réversible dans l’ex-RDA qu’elle l’a été dans le passé chez la plupart des pays industriels. Aussi, les régions est-allemandes risquent fort de rester durablement plus fragiles dans l’ensemble que les régions ouest-allemandes les plus défavorisées (R. Hickel, J. Priewe, 1994).
65De plus, il est probable que les disparités régionales restent à l’avenir plus prononcées au sein des nouveaux Länder qu’au sein des anciens, et que les moyens de la politique régionale ne permettent d’atténuer ces écarts que très lentement. Au sud, les vieux centres industriels devraient renaître, notamment autour de Dresde, Chemnitz, Leipzig, Iéna et Halle ; pour sa part, l’agglomération de Berlin devrait constituer un centre de services dont le dynamisme pourrait rayonner en direction de l’Europe centrale. A l’inverse, les régions périphériques du Brandebourg et du Mecklembourg-Poméranie occidentale resteront marquées par un net retard de développement et par de forts taux de chômage, notamment le long de la frontière avec la Pologne. Ainsi, l’ex-RDA restera vraisemblablement caractérisée par un double clivage Nord/Sud et Est/Ouest (M. Wegner, 1994).
66Au bout de cinq années d’unification, les promesses du chancelier Kohl concernant l’apparition de « paysages florissants » en l’espace de quelques années ne se sont pas vérifiées aussi rapidement que prévu, mais la transformation de l’économie est-allemande a été particulièrement radicale. Au point, disent les optimistes, que le stock de capital est en moyenne plus jeune dans les nouveaux Länder que dans les anciens. Selon les pessimistes, au contraire, la purge a été telle que l’appareil productif se trouve réduit à un niveau dérisoire par rapport à l’étendue des besoins. Le fait est que, si l’économie est-allemande a beau compter désormais quelques îlots de forte productivité, elle n’en conserve pas moins une gamme de produits relativement traditionnelle, peu axée sur de véritables pôles technologiques, et qu’elle reste handicapée par une structure par branche et par taille d’entreprise dans l’ensemble peu favorable, ainsi que par une répartition géographique très déséquilibrée (J. Kühl, in : BfLR, 1994a). Autant dire que l’intégration entre les espaces économiques ouest et est-allemands n’en est encore qu’à ses balbutiements.
67Tout bien considéré, les perspectives économiques peuvent malgré tout être perçues comme relativement bonnes dans l’ex-RDA, et il existe en fin de compte des raisons de faire preuve d’un optimisme prudent : notamment l’ampleur des investissements et le rythme surprenant de la privatisation, ou encore la modernisation accélérée des infrastructures. Toutefois, le bilan économique ne saurait être dissocié du bilan social et, à cet égard, le changement de système dans l’ex-RDA a indéniablement exclu un grand nombre de gens : le sous-emploi y restera durable, quelle que soit l’ampleur de la croissance à venir. La politique de l’unification n’a pu corriger que tardivement les erreurs commises dans l’urgence des premières années, et bien des déceptions subsistent sans doute chez les citoyens de l’ex-RDA, même si le bout du tunnel est déjà apparu pour un grand nombre d’entre eux, notamment parmi les plus jeunes. Dans une société devenue brutalement plus inégalitaire, il reste donc beaucoup à faire pour désamorcer les conflits éventuels et répartir équitablement les coûts et avantages du changement de système.
Notes de bas de page
7 Voir note 8, p. 63
8 L’indice de la production manufacturière nette est cependant trompeur en raison d’un effet de structure, car la référence à la structure sectorielle de 1990 conduit tant à surestimer l’ampleur de la baisse qu’à sous-estimer la vigueur de la reprise. Ainsi, si l’on se réfère aux parts sectorielles du second semestre 1990, le calcul donne bien un recul d’environ 40 % à la fin 1991 et une remontée à 78 % au quatrième trimestre 1993 ; par contre, si l’on prend comme référence les coefficients sectoriels du second semestre 1993, la baisse n’est « que » de 27 % entre le second semestre 1990 et le « creux de la vague » de la fin 1991, et, surtout, la remontée atteint l’indice 106,5 au quatrième trimestre 1993 (K. Lichtblau, 1994).
9 Chiffre excluant les entreprises qui emploient moins de 20 personnes.
10 Le Mittelstand est généralement défini comme l’ensemble des entreprises indépendantes employant moins de 500 personnes.
11 Y compris les entreprises employant moins de 20 personnes. Fin 1994, ce nombre était passé à 12 700, mais il ne représentait encore que 3 % de l’ensemble des entreprises implantées dans l’ex-RDA (S. Beer et al., in : R. Pohl, 1995).
12 A Zwickau-Mosel (Saxe), par exemple, Volkswagen coopérait en 1994 avec un total de 29 sous-traitants locaux, tandis qu’à Eisenach (Thuringe) son concurrent Opel fonctionnait avec 9 fournisseurs directs, ainsi qu’avec 5 entreprises de services.
13 Dans l’ensemble de la RFA, les nouveaux Lander représentent une part croissante du total des dépenses effectuées au titre de l’aide sociale : 8,6 % en 1991, 10,5 % en 1992 et 12,1 % en 1993. En outre, l’ex-RDA abrite plus d’un tiers des « pauvres » vivant en RFA, car 7,25 millions de personnes vivent en-dessous du seuil de pauvreté relative dans l’Allemagne unifiée, dont 4,64 millions dans les anciens Lander et 2,6 millions dans les nouveaux. Par convention, ce seuil correspond à 50 % du revenu net moyen, soit 806 DM dans l’ensemble de l’Allemagne, 854 DM dans les anciens Länder et 623 DM dans les nouveaux. Dans l’ex-RDA, cette pauvreté relative frappe près de la moitié des foyers comprenant au moins trois enfants, alors que la proportion correspondante dans l’ancienne RFA n’est que d’environ 16 % (W. Hanesch, Armut in Deutschland, Hambourg, 1994 ; résumé in : Das Parlament 17-06-94).
14 Cette firme a été mise en liquidation par la Treuhandanstalt.
15 Selon ces auteurs, une croissance est-allemande auto-entretenue repose avant tout sur la résorption du déséquilibre commercial « interallemand ». Dans un tel cas de figure, le développement des nouveaux Länder se ferait nécessairement au détriment de la croissance dans les anciens (R. Hickel, J. Priewe, 1994). Cette idée mérite d’être nuancée, car, si l’on dépasse une vision purement statique, l’intégration allemande ne saurait se résumer à un jeu à somme nulle.
16 L’étude en question porte sur les entreprises de l’industrie manufacturière, du BTP et du commerce.
17 Alors que les investissements sont autofinancés en moyenne à plus de 80 % chez les entreprises ouest-allemandes, ils ne le sont encore qu’à 40 % dans le cas de leurs homologues est-allemandes (H.-U. Brautzsch et al., in : R ; Pohl, 1995).
18 Entre 1990 et 1993, le nombre des salariés a diminué de plus de 40 % dans l’ex-RDA, mais le nombre de travailleurs indépendants y a quasiment triplé. Toutefois, la part des indépendants dans l’emploi total n’atteignait encore que 7,6 % en 1994 dans les nouveaux Länder, contre 10,7 % dans les anciens Lander (IWH, 1995b).
19 Dans l’ex-RDA, 84,2 % des personnes en âge de travailler étaient actives en 1993 (avec un taux de 80,5 % chez les femmes), contre un taux de 69,4 % dans l’ancienne RFA (seulement 59,3 % chez les femmes) (H. Schneider, 1994).
20 Voir ci-dessus, note 19. Selon une analyse de l’institut IWH (Halle), le sous-emploi est-allemand s’expliquait en 1993 à 59 % par un taux d’activité supérieur à la moyenne ouest-allemande (H. Schneider, 1994).
21 Avec un calcul tenant compte des personnes en chômage intégral ou partiel, en stage de formation ou de reconversion, des préretraités et des bénéficiaires des « mesures de création d’emploi » (ABM), le taux de sous-emploi varie fortement d’un bassin d’emploi à l’autre ; à l’automne 1993, il s’étalait entre 13 % à Berlin-Est et à Dresde - à un extrême - et - à l’autre extrême - 34 % à Neubrandenburg et à Annaberg (M. Wegner, 1994).
22 En termes de comptabilité nationale, ce secteur comprend aussi la Treuhand et les entreprises étrangères.
23 En Allemagne orientale, les flux nets d’investissements directs effectués par des firmes étrangères sont officiellement chiffrés à 1,713 milliard de DM en 1991, 770 millions en 1992 et seulement 199 millions de DM en 1993. Ces chiffres n’ont toutefois guère de signification, car ils ne comptabilisent pas les investissements effectués par des groupes étrangers via leurs filiales ouest-allemandes. Il faut en outre rappeler que, dans le total des entreprises vendues par la Treuhand, la part des firmes étrangères atteint environ 10 %, si l’on raisonne sur la base des promesses d’investissement, et 5 % par rapport au nombre d’entreprises privatisées.
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