Mobilités résidentielles après le bac : incidences sur les parcours scolaires et professionnels des jeunes des quartiers prioritaires (QPV)

Elsa Personnaz et Arthur Félix W. Sawadogo

p. 183-197

Entrées d’index

Mots-clés : étudiant, mobilité géographique, condition de vie, inégalité sociale, cheminement scolaire, insertion professionnelle, enquête Génération

Keywords : student, geographic mobility, living condition, social inequality, school paths, school-to-work transition, Generation survey


Texte intégral

Introduction

1Les quartiers prioritaires de la politique de la ville (QPV) sont des zones urbaines où se concentrent les difficultés socio-économiques, avec un taux de chômage élevé et une population souvent défavorisée1.

2Des études antérieures, notamment celles menées par le Céreq et par l’Observatoire national de la politique de la ville (ONPV), ont mis en évidence les défis spécifiques auxquels font face les jeunes résidant dans ces quartiers en termes de scolarité et par la suite d’insertion professionnelle (Couppié, Dieusaert & Vignale, 2020). Ces jeunes ont moins fréquemment accès à l’emploi, y compris à des emplois de qualité lorsqu’ils ou elles parviennent à y accéder, du fait de leurs caractéristiques scolaires, elles-mêmes liées à leur origine sociale modeste, ou d’un « effet territorial » lié entre autres à l’éloignement des opportunités d’emploi ou encore des pratiques discriminatoires sur le marché du travail en lien avec la stigmatisation de ces quartiers (Couppié, 2013 ; Henrard & Vignale ; 2020).

3Si les études réalisées jusqu’à présent, à partir des enquêtes Génération, s’attachent essentiellement à identifier les jeunes résidant dans un quartier prioritaire au moment du bac (Couppié, Dieusaert & Vignale, 2020) ou à la fin de leurs études (Couppié, 2013 ; Henrard & Vignale ; 2020 ; Personnaz & Sawadogo ; 2024a ; 2024b), puis à examiner leurs conditions d’insertion une fois entrés sur le marché du travail, ces approches masquent certaines réalités. Elles ne prennent notamment pas en compte les éventuelles mobilités résidentielles de cette population au cours de la scolarité, en particulier après le baccalauréat. La période qui suit l’obtention du bac est en effet marquée par une importante mobilité géographique2. Si l’offre d’enseignement supérieure est riche, elle reste inégalement répartie sur le territoire (Fabre & Pawlowski, 2019). La propension à la mobilité d’études dépend donc du territoire d’origine et en particulier de sa nature plus ou moins isolée et rurale. Mais la prise en compte de la distance physique du lieu de vie de l’individu à l’établissement visé et des ressources sociales et économiques des familles doit être complétée par celle d’un éventuel ancrage et attachement territorial (Dupray, 2023). La mobilité spatiale s’apparente en effet à un « franchissement de limites socialement signifiantes » (Piolle, 1990).

4Les jeunes des QPV sont potentiellement concernés par ces différents freins. Si les QPV recouvrent des quartiers essentiellement urbains, ils ne se situent pas tous au sein de grandes unités urbaines disposant d’une offre de formation supérieure diversifiée et conséquente. De plus, l’offre de transport en commun ne permet pas toujours de rejoindre facilement les pôles universitaires. Par ailleurs, la faiblesse des ressources économiques et sociales se double pour une partie d’entre eux d’un ancrage local, d’une sociabilité amicale et familiale permettant de bénéficier du capital d’autochtonie qui peuvent comme pour les jeunes ruraux, freiner la mobilité. Les parcours de formation, et d’insertion, s’inscrivent dans un monde connu et familier, celui du territoire d’origine et les coûts psychologique et économique du départ sous-tendent le sentiment d’appartenance (Caro & Checcaglini, 2025).

5Cette étude ne permet pas d’apprécier objectivement les freins à la mobilité d’études mais elle cherche à comparer les parcours de formation et d’insertion professionnelle des jeunes restés en QPV à ceux des mobiles. Nous formulons en effet l’hypothèse de parcours scolaires et professionnels différenciés selon l’existence ou l’absence d’une mobilité après le baccalauréat et cherchons à mieux cerner l’impact du territoire, ici des quartiers prioritaires, sur ces parcours. Sont donc identifiées trois catégories : les sédentaires d’une part et, d’autre part, parmi les mobiles, ceux qui ont quitté le QPV et ceux qui résident en QPV à la fin de leurs études mais n’y résidaient pas au moment du bac. Si la mobilité appréhendée dans cette étude est avant tout socio-territoriale – les jeunes changent d’espace socio-économique, c’est-à-dire : restent, quittent, ou viennent résider dans un QPV dans le cadre de leurs études post-bac – il convient de noter que pour bon nombre de ces jeunes, la poursuite d’études dans le supérieur est également marquée par une mobilité géographique, à l’échelle du département ou de la région, impliquant pour eux bien souvent une décohabitation3.

6Les données mobilisées sont issues de l’enquête 2020 sur la Génération 2017. Elles permettent notamment de repérer les jeunes qui ont habité dans un quartier prioritaire à deux moments précis de leur parcours scolaire qui nous intéressent ici : lors de l’année terminale du cycle de baccalauréat et au moment de la sortie du système éducatif.

7L’étude est articulée en trois parties. La première propose une description des données mobilisées ainsi que la méthodologie utilisée pour les traiter et identifier notre population d’intérêt. La seconde partie brosse le portrait sociodémographique et scolaire des jeunes qui ont résidé dans un QPV à un moment de leur parcours scolaire. La troisième partie s’attache à examiner leurs conditions d’insertion au regard de plusieurs indicateurs, puis à les comparer à celles des non-résidents en QPV.

1. L’enquête Génération 2017 pour appréhender les mobilités des jeunes

8L’étude s’appuie sur les données de l’enquête 2020 du Céreq auprès de 25 000 jeunes sortis du système éducatif en 2017, quel que soit leur niveau d’études ou domaine de formation. Représentative de l’ensemble des 745 000 jeunes sortis cette année-là des établissements de formation en France (métropolitaine + DOM), cette enquête permet non seulement de retracer leur itinéraire scolaire mais aussi de reconstituer mois par mois, grâce au calendrier d’activité mensuel, leur situation professionnelle depuis la fin de leurs études.

9Elle fournit également des informations rétrospectives sur le lieu de résidence à deux moments clés du parcours de formation : lors de l’année terminale du bac et lors de la dernière année d’études, avant l’entrée dans la vie active. Grâce au travail de géoréférencement de l’ANCT – réalisé, dans le cadre de son partenariat avec le Céreq, à partir des adresses fournies par les jeunes lors de l’enquête – il nous était possible d’identifier et distinguer, pour chacune de ces périodes, les jeunes résidant dans un QPV de ceux et celles habitant hors de ces quartiers, puis de repérer d’éventuelles mobilités résidentielles, vers ou hors de ces quartiers, entre ces deux points du parcours4.

10Le champ de l’étude a été restreint aux jeunes détenteurs au moins d’un diplôme de niveau 4 (bac professionnel, bac général ou technologique et autres diplômes de niveau 4) et sortants de l’enseignement supérieur. Ce sont donc 15 626 individus, représentatifs de 436 715 jeunes sortants du supérieur à l’échelle nationale, qui ont été retenus. Ils ont été répartis en quatre groupes selon qu’ils aient ou non résidé dans un quartier prioritaire durant leurs études, et qu’ils aient ou non connu une mobilité, vers ou en dehors de ces quartiers, au cours de cette période.

11Le premier groupe est constitué des jeunes qui sont restés dans un quartier prioritaire de la ville (QPV) après le bac (annexe 1). Ce groupe concerne 5 % de l’échantillon d’analyse. Bien que considérés comme non-mobiles au regard de notre problématique, il est important de noter que près d’un jeune sur vingt appartenant à ce groupe résidaient à la fin de ses études dans un département différent de celui de l’année terminale du bac (annexe 2). Le deuxième groupe est composé des jeunes qui ont quitté les QPV, après le bac. Ils ont connu une mobilité vers un autre quartier non classé prioritaire qui, dans un peu plus de six cas sur dix, a conduit à un changement de département, et dans près de quatre cas sur dix à un changement de région. Le troisième groupe est constitué des jeunes venus résider dans un QPV après le bac. Représentant 3 % de la population d’études, ces jeunes, qualifiés ultérieurement de « néo-résidents », ont un point commun avec ceux du premier groupe : ils résidaient tous au sein d’un QPV avant leur entrée sur le marché du travail. Leur mobilité vers un QPV a engendré un changement de département pour les trois quarts d’entre eux. Enfin, le quatrième et dernier groupe rassemble les jeunes qui n’ont pas résidé dans un QPV à ces deux périodes. Ils représentent 91 % de notre échantillon et regroupent un panel d’individus très dissemblables5. Un peu plus d’un tiers des jeunes de ce groupe ont connu une mobilité interdépartementale, un quart pour une mobilité interrégionale.

2. Qui sont les jeunes qui ont résidé dans un QPV, à un moment de leur parcours de formation initiale ?

2.1. Profil sociodémographique

12La population d’intérêt est majoritairement féminine (55 % de l’ensemble), quel que soit le groupe considéré. Cette surreprésentation des femmes s’explique par le champ retenu dans cette étude, qui exclut les non-diplômés et les diplômés du secondaire n’ayant pas accédé à l’enseignement supérieur. Les femmes sont en effet, dans la Génération 2017 (Le Bayon et al., 2022) comme dans les générations précédentes (voir par exemple Couppié & Épiphane, 2019), moins nombreuses parmi les non-diplômés et les titulaires d’un diplôme du secondaire comme plus haut diplôme. La surreprésentation des femmes est néanmoins encore plus importante dans le groupe des jeunes ayant quitté les QPV après l’obtention du bac (62 %) (tableau 1).

Tableau 1. Caractéristiques sociodémographiques de la population

Jeunes…
Restés en QPV après le bac Ont quitté les QPV après le bac Venus en QPV après le bac N’ayant jamais été en QPV Ensemble
Âge moyen à la fin des études 22 24 25 23 23
Genre
Homme 43 38 43 45 45
Femme 57 62 57 55 55
Origine migratoire
Deux parents indigènes 40 50 63 83 80
Descendants* 40 35 12 10 12
Immigrés** 16 12 24 6 7
Non codé 4 3 1 1 1
Origine sociale (1)
Favorisée 3 12 22 22 21
Intermédiaire 34 31 45 51 50
Défavorisée 60 56 32 25 27
Non codée 3 1 1 2 2
Bourse sur critères sociaux 71 57 43 35 38
Total 5 1 3 91 100

* Au moins 1 des 2 parents est né étranger à l’étranger et le jeune est né en France.

** Au moins 1 des 2 parents est né étranger à l’étranger et le jeune est né à l’étranger.

(1) La nomenclature reprend, en l’agrégeant, celle de la PCS Ménage. Individus d’origine favorisée : ménages à dominante cadre ; intermédiaire : dominante intermédiaire, employé et indépendant ; défavorisée : dominante ouvrière, ménages monoactifs employé/ouvrier et inactifs.

Champ : jeunes sortants du supérieur.

Source : enquête Génération 2017, interrogation 2020.

13Les trois populations identifiées ont en commun des origines sociales plus défavorisées et des origines migratoires plus fréquentes que les jeunes n’ayant jamais résidé en QPV. Leurs profils présentent néanmoins des caractéristiques spécifiques. Les jeunes du premier groupe, à savoir ceux restés en QPV après le bac, ont les origines sociales les plus modestes et sont les plus nombreux à être issus de l’immigration : 60 % sont enfants de ménages défavorisés et 40 % ont au moins un de leur parent né étranger à l’étranger. Ces proportions sont plus élevées que dans le groupe 2 (respectivement 56 % et 35 %) et surtout que dans le troisième groupe, celui des jeunes venus en QPV après leur bac (32 % et 12 %). Ainsi, ces derniers sont plus fréquemment que les précédents (22 % vs 12 % vs 3 %) issus de ménages favorisés, c’est-à-dire dans lesquels au moins l’un des parents est cadre. Leur origine sociale se révèle assez comparable à celles des jeunes n’ayant jamais vécu en QPV.

14Les caractéristiques sociodémographiques des jeunes du troisième groupe se rapprochent de celles de l’ensemble de la population à une exception notable : la part de jeunes étrangers, beaucoup plus élevée en leur sein (24 % contre 16 % dans le groupe 1, 12 % dans le groupe 2 et 7 % sur l’ensemble de la population considérée).

2.2. Parcours scolaire et plus haut niveau de diplôme

15Les jeunes qui ont, à un moment de leur scolarité, résidé dans un QPV ne constituent donc pas une catégorie homogène, tant du point de vue de leurs caractéristiques sociodémographiques que de celui de leur parcours scolaire.

16Les jeunes restés en QPV après leur bac sont les moins diplômés : bien que sortants du supérieur, 43 % ne sont pas parvenus à y obtenir un diplôme et ont par conséquent quitté la formation initiale avec un bac comme plus haut diplôme, professionnel pour 16 % d’entre eux (tableau 2). 38 % sont diplômés du premier cycle de l’enseignement supérieur (bac+2/3/4) et seuls 19 % ont accédé à un diplôme de niveau équivalent au moins à un bac+5, parmi lesquels les diplômés d’école de commerce ou d’ingénieurs ou les docteurs sont très minoritaires.

17En revanche, ceux qui ont quitté les QPV ont une structure par diplôme qui les rapproche de la population d’ensemble, avec une proportion plus élevée de diplômés du supérieur long (43 % vs 38 %). Les jeunes arrivés en QPV après le bac sont les plus diplômés : près de la moitié sont diplômés du supérieur long (49 %). Qu’ils aient quitté le QPV ou qu’ils y soient arrivés après leur bac, les jeunes sont proportionnellement plus nombreux à être titulaires d’un diplôme de niveau bac+5 de type master : 30 % pour les premiers, 35 % pour les seconds, soit 5 et 10 points de plus que la population dans son ensemble. Ils sont également légèrement plus nombreux à détenir un doctorat, mais ne se distinguent pas au regard de la part de diplômés d’écoles de commerce et d’ingénieurs.

Tableau 2. Caractéristiques scolaires

Jeunes…
  Restés en QPV après le bac Ayant quitté les QPV après le bac Venus en QPV après le bac N’ayant jamais été en QPV Ensemble
Plus haut niveau de diplôme
Secondaire 43 20 18 22 22
Bac pro - BT - BP - MC et autres diplômes de niveau 4 16 6 1 5 5
Bac technologique ou général 27 14 17 17 17
Supérieur court 38 37 32 40 40
Bac+2 hors santé social 22 12 12 17 17
Bac+2/3/4 santé social 2 5 4 5 5
Licence professionnelle 5 9 5 8 8
Licence générale et autre bac+3/+4 9 11 11 10 10
Supérieur long 19 43 50 38 38
Bac+5 - hors écoles 14 30 35 25 25
Écoles de commerce et d’ingénieurs 4 9 10 10 10
Doctorat 1 4 5 3 3
Voie de formation
Voie scolaire 84 75 83 79 80
Alternance (apprentissage ou contrat pro) 16 25 17 21 20
Spécialité de la formation
Générale 27 31 30 30 30
Industrielle 14 12 14 18 17
Tertiaire 59 57 56 52 53
Redoublement avant l’entrée en sixième 14 7 2 4 5
Total 5 1 3 91 100

Champ : jeunes sortants du supérieur.

Source : enquête Génération 2017, interrogation 2020.

18Les jeunes venus en QPV au cours de leurs études se distinguent par une proportion plus élevée de mention très bien obtenue au baccalauréat : 27 % pour 4 % des jeunes de la catégorie 2 et 1 % seulement de ceux de la catégorie 1 (tableau 3). Ceci peut s’expliquer en partie par le profil sociodémographique de cette population et ses origines migratoires. En effet, les néo-résidents sont plus souvent issus d’un milieu social favorisé ou intermédiaire, un environnement social qui apparaît sans doute davantage propice à la réussite scolaire et donc à la poursuite d’études longues du fait d’un accès plus important à un capital social ou culturel. De même, cette population comprend une part plus importante de jeunes immigrés (24 % ; tableau 2), ayant résidé et préparé leur bac (ou équivalent) à l’étranger (annexe 2), et qui ont donc poursuivi leurs études en France dans le supérieur à l’issue d’une sélection pratiquée par les établissements d’enseignement, principalement sur la base de leurs résultats scolaires au bac (ou diplôme équivalent) et/ou post-bac pour ceux qui candidatent pour une formation diplômante de niveau 6 ou plus.

Tableau 3. Type de bac et mention obtenue

Jeunes…
  Restés en QPV après le bac Ayant quitté les QPV après le bac Venus en QPV après le bac N’ayant jamais été en QPV Ensemble
Type de bac obtenu et mention
Bac général 45 61 57 64 63
Bac technologique 31 24 19 20 21
Bac professionnel 23 15 7 12 12
Indéterminé 0 0 17 3 4
Mention au bac
Non, aucune ou passable 59 47 34 40 40
Oui, assez bien 30 29 23 33 32
Oui, bien 9 20 16 17 17
Oui, très bien 1 4 27 11 11

Champ : jeunes sortants du supérieur.

Source : enquête Génération 2017, interrogation 2020.

19Enfin, les trois populations se distinguent également en matière de recours à l’alternance (tableau 3). Si, en moyenne, cette modalité de formation concerne 20 % de la population, cette proportion s’élève à 25 % pour ceux qui quittent les QPV après le bac, et se situe à 16 % et 17 % respectivement pour ceux qui restent ou sont venus résider dans les QPV. Si l’accès à l’alternance se révèle plus limitée pour les jeunes des QPV, de récents travaux montrent que cette voie de formation leur procure des bénéfices plus élevés que les autres en matière de réussite scolaire (Personnaz & Sawadogo, 2024c, 2025). En effet, les jeunes alternants, en particulier ceux originaires d’un quartier prioritaire, obtiennent plus fréquemment leur diplôme de fin de formation que les sortants de la voie scolaire, dans le secondaire comme dans le supérieur (Personnaz & Sawadogo, 2025).

3. Des situations contrastées sur le marché du travail

3.1. Les jeunes restés en QPV : population avec les conditions d’insertion les plus dégradées sur le marché du travail

20Le groupe des jeunes n’ayant pas quitté le QPV, le moins diplômé, est celui qui rencontre le plus de difficultés une fois sorti du système scolaire. Seuls 59 % de ses membres connaissent une trajectoire dominée par l’emploi, pour 73 % de l’ensemble de la population (tableau 4). Au moment de l’enquête, soit après trois ans de vie active, 67 % seulement sont en emploi (79 % de l’ensemble de la population) et 20 % sont au chômage. Ils sont moins souvent en EDI (71 % vs 77 %), de loin les plus nombreux à occuper des emplois d’employés non qualifiés (11 % vs 6 %), et donc à percevoir la rémunération mensuelle moyenne la plus basse.

21Par ailleurs, les jeunes restés en QPV se distinguent par des points de vue plus négatifs sur leur emploi (graphique 1). En effet, ils estiment moins fréquemment que les autres occuper un poste correspondant à leur formation initiale (57 % vs 70 % pour les jeunes n’ayant jamais été en QPV), et sont les moins nombreux à déclarer se réaliser professionnellement (78 % vs 84 %).

Tableau 4. Indicateurs d’insertion

Jeunes…
Restés en QPV après le bac Ayant quitté les QPV après le bac Venus en QPV après le bac N’ayant jamais résidé en QPV Ensemble
Trajectoires professionnelles sur le marché du travail (40 mois d’observations)
Trajectoire dominée par l’emploi 59 79 71 74 73
Trajectoire en suspens 25 11 18 18 18
Trajectoire hors du marché du travail 16 10 11 8 9
Situation à trois ans
En emploi 67 80 75 80 79
Chômage 20 11 14 11 12
Autres situation (Inactivité, service civique, etc.) 8 7 6 5 5
Formation / Reprise d’études 5 2 5 4 4
Statut de l’emploi occupé à trois ans (1)
En EDI 71 74 78 77 77
Non Salarié 5 5 5 5 5
CDI, Fonctionnaire 66 69 73 72 72
En EDD 29 26 22 23 23
Contrat aidé 5 4 3 4 4
Emploi à durée déterminé 19 18 17 17 17
Intérim 5 4 2 2 2
PCS de l’emploi à trois ans (1)
Agriculteur et indépendant 2 5 1 2 2
Cadre 20 33 44 34 33
Profession intermédiaire 35 39 32 36 36
Employés qualifiés 24 16 13 15 16
Ouvriers qualifiés 4 3 5 4 4
Employés peu qualifiés 11 2 3 6 6
Ouvriers peu qualifiés 3 2 2 3 3
Non codée 1 0 0 0 0
Secteur d’activité
Public 15 19 14 16 16
Privé 84 80 84 81 81
Non codé 1 1 2 3 3
Temps d’accès au premier emploi (en nombre de mois) 5 2 4 3 3
Rémunération mensuelle à trois ans (moyenne) (2) 1 720 2 065 1 945 1 924 1 919

Champ : jeunes sortants du supérieur, (1) en emploi en octobre 2020 ; (2) salariés à trois ans.

Source : enquête Génération 2017, interrogation 2020.

Graphique 1. Opinion vis-à-vis de l’emploi

Graphique montrant l’opinion vis-à-vis de l’emploi.

Champ : jeunes sortants du supérieur, en emploi en octobre 2020.

Source : enquête Génération 2017, interrogation 2020.

3.2. Ils ont quitté le QPV après leur bac… et ont les meilleures conditions d’accès à l’emploi

22Cette catégorie de jeunes connaît les meilleures conditions d’accès à l’emploi en début de vie active : 79 % ont eu des trajectoires dominées par l’emploi, 80 % sont en emploi en octobre 2020. Ils bénéficient également de la rémunération mensuelle moyenne la plus élevée (2 065 euros). Toutefois, ils occupent un peu moins souvent des emplois en EDI que les jeunes qui n’ont jamais résidé en QPV (74 % vs 77 %) et occupent des postes de cadre presque dans les mêmes proportions (33 % vs 34 %). Ils exercent par ailleurs plus souvent leur emploi dans le secteur public que les jeunes des deux autres catégories passées par les QPV (19 % vs 14 % et 15 %) et se rencontrent plus fréquemment dans les secteurs de l’enseignement, de la santé et de l’action sociale.

23Les jeunes de ce groupe sont par ailleurs ceux qui expriment le plus de satisfaction à l’égard de leur emploi : 84 % se réalisent professionnellement et 71 % estiment occuper un emploi qui correspond à leur niveau de compétences, soit le pourcentage le plus élevé de tous les groupes.

3.3. Les jeunes arrivés en QPV après leur bac, plus diplômés mais…

24Les jeunes arrivés en QPV ont des conditions d’insertion moins favorables que ceux ayant quitté les QPV et ceux n’ayant jamais résidé dans ces quartiers durant leurs études alors qu’ils sont, et de loin, les plus diplômés : 71 % ont des trajectoires dominées par l’emploi, 75 % seulement sont en emploi en octobre 2020, soit des pourcentages inférieurs à ceux des autres groupes, à l’exception de celui des jeunes restés en QPV. En revanche, quand ils accèdent à l’emploi, celui-ci est de meilleure qualité. Ils sont plus nombreux à détenir un EDI à trois ans (78 %) et surtout plus nombreux à occuper un emploi de cadre (44 %, soit 10 points de plus que les jeunes du groupe 2 ayant quitté un QPV). Ce chiffre est à mettre en regard de la part élevée des diplômés de bac+5 et plus (50 %). Pour autant, leur salaire moyen demeure inférieur à celui des jeunes du groupe 2. Ils sont d’ailleurs parmi les plus nombreux (un tiers, à part égale avec ceux du groupe des jeunes restés en QPV), à estimer être embauchés en dessous de leur niveau de compétences et donc à ressentir un déclassement professionnel.

3.4. Des résultats statistiques confortés en partie par les modèles économétriques

25Une modélisation de la probabilité de connaitre une trajectoire dominée par l’emploi confirme tout d’abord les effets classiques et massifs du diplôme et de l’alternance (graphique 2) : les chances de connaître une telle trajectoire sont multipliées par 4 pour un sortant diplômé de bac+5 (hors école de commerce ou école d’ingénieurs) par rapport à un sortant possédant seulement un bac général ou technologique et par 1,7 pour un ancien alternant par rapport à un jeune issu de la voie scolaire. À l’inverse, le fait d’avoir un enfant, d’être immigré ou descendant d’immigré diminue significativement cette probabilité.

26Elle souligne ensuite que, à caractéristiques sociales et scolaires comparables, les jeunes ayant quitté le QPV après leur bac ont 1,8 fois plus de chances de connaître cette trajectoire que ceux qui y sont restés. Les valeurs de ces odds ratio, également appelés rapports de chances, sont de 1,3 pour les jeunes n’ayant jamais résidé en QPV, et de 1,1 pour ceux venus y résider après le bac, soit de niveaux plus faibles que celui des jeunes ayant quitté ces quartiers.

27Ces constats se vérifient également dans les modèles d’accès à l’emploi, trois ans après la sortie de formation, et semblent ainsi indiquer l’existence de potentielles inégalités de traitement de la part des employeurs à l’égard des jeunes résidant en QPV au moment de leur entrée sur le marché du travail. Ils montrent surtout que l’effet stigmatisant du quartier, jadis mis en évidence dans des travaux antérieurs (cf. Henrard & Vignale, 2020 ; Personnaz & Sawadogo, 2024b), disparaît après la mobilité, témoignant ainsi de l’impact de l’adresse de l’individu sur ses chances de trouver un emploi. Mais ils suggèrent également que les individus mobiles pourraient présenter des caractéristiques non observables/mesurées dans l’enquête, telles que des compétences sociales, qui leur donneraient un avantage comparatif dans l’accès à l’emploi. De nombreux travaux ont mis en évidence l’impact, direct ou indirect, des compétences sociales sur la réussite scolaire des jeunes (Keng, 2024), sur leurs conditions d’insertion professionnelle (Morlaix & Nohu, 2019), ainsi que sur leur niveau de rémunération (Albandea & Giret, 2018).

Graphique 2. Rapport de chances (odd ratios) de la probabilité de connaitre une trajectoire dominée par l’emploi

Graphique montrant le rapport de chances (odd ratios) de la probabilité de connaitre une trajectoire dominée par l’emploi.

Lecture : à caractéristiques comparables, les jeunes ayant quitté les QPV après le bac ont 1, 9 fois plus de chances de connaitre un parcours dominé par l’emploi que ceux qui y sont restés.

Champ : jeunes sortants du supérieur.

Source : enquête Génération 2017, interrogation 2020.

Graphique 3 • Rapport de chance (odds ratio) de la probabilité d’être en emploi au moment de l’enquête, soit à 3 ans

Graphique montrant le rapport de chance (odds ratio) de la probabilité d’être en emploi au moment de l’enquête, soit à 3 ans.

Lecture : à caractéristiques comparables, les jeunes ayant quitté les QPV après le bac ont 1, 5 fois plus de chances d’être en emploi au moment de l’enquête que ceux qui y sont restés.

Champ : jeunes sortants du supérieur.

Source : enquête Génération 2017, interrogation 2020.

Conclusion

28Cette étude se distingue des travaux antérieurs sur les habitants des quartiers prioritaires en examinant, d’une part, les mobilités résidentielles des jeunes pendant leurs études et, d’autre part, leurs parcours professionnels selon le sens de cette mobilité, vers ou hors de ces quartiers. Elle met en évidence plusieurs enseignements.

29Premièrement, elle révèle des différences marquées en termes de caractéristiques sociodémographiques et scolaires entre les jeunes. Les trois groupes identifiés – les jeunes restés en QPV après le bac, ceux ayant quitté ces quartiers après l’obtention du diplôme et enfin ceux qui y ont emménagé après le bac – partagent des origines sociales plus modestes et une plus forte proportion d’origine migratoire que ceux n’ayant jamais résidé en QPV durant leurs études. Toutefois, leurs profils présentent des spécificités. Les jeunes restés en QPV après le bac sont issus des milieux les plus défavorisés et constituent la population la moins diplômée : près de quatre sur dix quittent l’enseignement supérieur sans obtenir de diplôme. À l’inverse, les néo-résidents, comportant une forte proportion d’immigrés, sont plus fréquemment issus de ménages favorisés. Ils constituent aussi la population la plus diplômée de la Génération 2017, avec près de la moitié ayant obtenu un diplôme de second cycle de l’enseignement supérieur (bac+5 et plus). Les mobilités résidentielles, qu’elles s’opèrent vers ou hors des quartiers prioritaires, concernent donc des profils spécifiques de jeunes, plus souvent issus de milieux favorisés ou intermédiaires.

30Deuxièmement, l’étude montre que les trajectoires professionnelles de ces jeunes ne dépendent pas seulement de leur parcours scolaire, mais aussi de leurs origines sociale et migratoire et de leur trajectoire résidentielle durant cette période. Sans surprise, les jeunes restés en QPV durant leurs études, population la moins diplômée de la cohorte, sont ceux qui rencontrent le plus de difficultés d’accès à l’emploi. À l’inverse, les jeunes ayant quitté un QPV après le bac affichent les meilleures conditions d’insertion professionnelle à l’issue de leur formation initiale. Ils accèdent plus rapidement et durablement à un emploi stable, notamment en contrat à durée indéterminée, et bénéficient de meilleures rémunérations. Leurs conditions d’insertion s’avèrent même plus favorables que celles des jeunes arrivés en QPV après le bac, pourtant les plus diplômés de la Génération.

31Ces résultats, corroborés en partie par des modélisations économétriques, suggèrent l’existence d’inégalités de traitement, voire de pratiques discriminatoires, à l’égard des jeunes résidant en QPV au moment de leur entrée sur le marché du travail. L’effet stigmatisant du quartier, déjà observé dans des travaux antérieurs, disparaît après une mobilité résidentielle, mettant en lumière l’impact de l’adresse sur les opportunités d’emploi. Ces résultats pourraient également suggérer que les jeunes ayant quitté un QPV après le bac possèdent des caractéristiques inobservées dans cette enquête, telles que des compétences sociales, qui leur conféreraient un avantage comparatif dans l’accès à l’emploi. En effet, comme le souligne Hernandez (2016), ces compétences « donnent aux jeunes des chances supplémentaires de s’insérer » dans un marché du travail de plus en plus complexe.

32Enfin, cette approche par la mobilité d’études pourrait être prolongée par une analyse de la mobilité géographique sur le marché du travail. Les jeunes ayant quitté les QPV y reviennent-ils ? Ceux qui y résident au moment de leur sortie du système scolaire ont-ils tendance à les quitter quand ils exercent un emploi ? Comment les trajectoires en début de vie active sont-elles affectées par ces mobilités, ou par leur absence ?

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Annexe

Annexe 1. Répartition de la population selon les types de mobilités

Description

Effectif non-pondéré

Effectif pondéré

Pourcentage pondéré

1 – jeunes restés en QPV après le bac Jeunes résidant en QPV au moment de l’année terminale du bac et à la fin des études.

876

20 126

5

2 – jeunes qui ont quitté les QPV après le bac Jeunes résidant en dehors d’un QPV à la fin des études, mais qui résidaient dans un QPV au moment de l’année terminale du bac.

244

6 436

1

3 – jeunes venus en QPV après le bac Jeunes résidant en QPV seulement à la fin des études, mais qui n’y résidait pas au moment du bac.

545

13 189

3

4 – jeunes n’ayant jamais résidé en QPV Jeunes n’ayant pas résidé dans un QPV, à aucune des périodes considérées.

13 961

396 962

91

Ensemble  

15 626

436 715

100

Champ : jeunes sortants du supérieur.

Source : enquête Génération 2017, interrogation 2020.

Annexe 2. Répartition de la population selon le milieu de résidence et type mobilités pendant les études

Tableau montrant la Répartition de la population selon le milieu de résidence et type mobilités pendant les études.

  Jeunes…

Restés en QPV après le bac

Ont quitté les QPV après le bac

Venus en QPV après le bac

N’ayant jamais été en QPV

Ensemble

Milieu de résidence au moment du bac
Urbain

100

99

62

76

77

Rural

0

0

15

19

17

Étranger (ou non-codée)

0

1

23

5

6

Milieu de résidence à la fin des études
Urbain

99

98

100

88

89

Rural

0

1

0

11

10

Étranger (ou non-codée)

1

1

0

1

1

Type de mobilité
Mobilité entre départements

4

63

75

37

37

Mobilité entre régions

2

38

58

25

25

Champ : jeunes sortants du supérieur.

Source : enquête Génération 2017, interrogation 2020.

Notes de bas de page

1Cet article a été réalisé avec la collaboration de Carla Ilardi, étudiante en Master 2 recherche en économie à Aix-Marseille School of Economics (AMSE).

2En 2022, parmi le demi-million de néo-bacheliers résidant en France, 58 % quittent la zone d’emploi de leur domicile pour rejoindre la formation qu’ils ont acceptée et 17 % changent de région (Avila et al., 2025).

3Les mobilités observées peuvent être en grande partie considérées comme des mobilités d’études, comme en témoignent la part élevée de jeunes ayant décohabité parmi les mobiles. Ainsi, par exemple, seuls 15 % de ceux venus en QPV après le bac résident chez leurs parents ou leur famille la dernière année de formation contre 83 % de ceux restés en QPV.

4Les mobilités résidentielles d’un QPV à un autre n’ont pas été appréhendées dans ce travail.

5Trois sous-ensembles d’individus peuvent être distingués au sein des jeunes qui n’ont pas résidé dans un QPV : 1) les jeunes ayant résidé aussi bien au moment du bac qu’à la fin des études, en dehors d’un quartier prioritaire mais une unité urbaine contenant au moins un QPV (voisins à deux périodes) ; 2) jeunes qui ont habité en dehors d’une unité urbaine contenant un QPV au cours des deux périodes considérées (« jamais voisins ») ; et 3) jeunes ayant résidé dans une unité urbaine contenant au moins un QPV à un moment donné (soit au bac, soit à la fin des études), mais en dehors d’une telle unité à l’autre période. Les caractéristiques de ces sous-groupes sont décrites dans le Working Paper (cf. Ilardi, Personnaz & Sawadogo, 2025).


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