Analyse biographique des mécanismes d’entrée dans les situations de précarité étudiante : trois études de cas à partir de fiches AGEVEN
p. 101-111
Entrées d’index
Mots-clés : étudiant, condition de vie, récit de vie
Keywords : student, living condition, life story
Texte intégral
Introduction
1En partant de l’échelle individuelle et en réalisant une analyse biographique de trois histoires singulières et complexes de jeunes ayant fait l’expérience étudiante de la précarité (Lahire, 2013), l’enjeu est ici de mettre en évidence les configurations sociales et les événements qui précarisent les parcours, conduisent à une « crise » ou à une « bifurcation » voire à une sortie de « crise » (Bidart, 2006).
2Cette contribution s’inscrit dans le prolongement d’un travail mené par la mission précarité et santé d’une université francilienne. Dans ce cadre, une enquête par questionnaires a été réalisée au printemps 2022 auprès d’un échantillon représentatif des étudiant·es de cette université ainsi qu’une enquête par entretiens (N=30) auprès d’étudiant·es en situation de précarité (du fait de leur présence notamment aux guichets de l’aide sociale – assistantes sociales du Crous, logement en résidence Crous, service de santé étudiant, distributions alimentaires, missions locales, CLLAJ, etc. –) les deux années suivantes.
3Nous retenons une définition multidimensionnelle de la précarité qui dépasse la précarité économique pour intégrer toutes les sphères de la vie (logement, alimentation, entourage, emploi rémunéré, santé) dans leurs dimensions objectives (avoir renoncé à des soins, sauter des repas pour des raisons financières, avoir des factures impayées, ou se rendre aux guichets de l’aide sociale par exemple) et subjectives (Bugeja-Bloch & Frouillou, 2024). Si cette définition est également processuelle, donc attentive aux trajectoires d’entrée et de sortie des situations de précarité, nos travaux (Bugeja-Bloch et al., 2024) se sont jusqu’alors centrés sur la compréhension des configurations à un temps t. Une typologie des configurations des expériences de précarités étudiantes (Bugeja-Bloch et al., 2024 et 2025) a été construite, elle est heuristique en ce qu’elle permet de décrire la situation dans l’instant et de l’articuler aux supports et ressources disponibles et aux inégalités sociales à l’œuvre. Néanmoins, elle présente le risque de figer les situations sans les inscrire dans les parcours. Cette contribution vise, en complément, à mettre en évidence les apports d’une approche individuelle et biographique dans l’analyse des précarités étudiantes.
4Prenant appui sur l’analyse de Bidart (2006), qui définit les bifurcations comme l’« apparition d’une crise ouvrant un carrefour biographique imprévisible […], une série de “nouvelles voies” à considérer
» (p. 32), il s’agit de montrer comment une situation de grande précarité constitue une « situation de crise » de quelques mois ou années, où les difficultés s’accumulent et, par porosité, touchent plusieurs sphères de vie, éclairant leurs causalités. Les « bifurcations » de trajectoires s’analysent alors comme des rebonds après cette « situation de crise », lorsqu’un ou plusieurs événements ou opportunités, constituant alors des ressources sur lesquelles les jeunes prennent appui, rouvrent le champ des possibles (ibid.), permettant une sortie (plus ou moins stable) de la grande précarité. La dimension temporelle articule plusieurs rythmes (« l’instant de l’événement
», « le temps cumulé de la montée en pression », « le temps plus court de la vie […] et des interactions de son réseau
» – Bidart, 2006, p. 50). Dans une approche structuraliste, nous prêtons une attention forte aux temporalités longues, déterminantes dans les trajectoires sociales, à travers les socialisations (par exemple à la précarité). Nous interrogerons ici tant les facteurs d’entrée dans une situation de grande précarité, que les facteurs de bifurcation à plusieurs niveaux, en considérant non seulement les soutiens institutionnels, les solidarités collectives et le rôle de l’entourage (Dietrich-Ragon, 2015 ; Launay, 2024), mais aussi les contextes (politiques et pandémiques).
5Pour cela, trois cas ont été retenus et sont présentés par des fiches AGEVEN, une « grille d’observation, utilisée à la fois comme outil de représentation de la chronologie des événements et d’analyse des parcours de vie dans une approche qualitative
» (Cavagnoud et. al., 2019, p. 28). L’analyse biographique permet ainsi, grâce à cet outil et à des verbatims, tirés des entretiens, de mettre en évidence les dispositions, certaines sources de vulnérabilité, ainsi que la manière dont des événements, touchant bien souvent à plusieurs sphères de vie, se succèdent ou se cumulent, précarisant fortement certains parcours étudiants. Elle offre également l’opportunité d’analyser les ressources mobilisées pour une projection dans un avenir meilleur et notamment le rôle de l’entourage proche sur les parcours étudiants (Bonvalet & Lelièvre, 2012 ; Samuel, 2008 ; Dietrich-Ragon, 2015 ; Cavagnoud et. al., 2019).
1. Les fiches AGEVEN comme outils d’analyse biographique : les cas d’Afonso, Adel et Yasmine
6Pour l’analyse biographique des trajectoires d’entrée et de sortie de la précarité, nous utilisons des fiches AGEVEN, en retenant certains apports de l’approche « renouvelée » par Cavagnoud, Baillet et Cosío Zavala (2019). Cet outil constitue non seulement un support pendant l’entretien, mais encore un outil d’analyse a posteriori pour situer chronologiquement depuis la naissance (en ligne) des éléments qui renvoient à plusieurs échelles d’observation (macro, meso et micro) et touchent différentes sphères de vie (en colonne). Il permet parfois lors de l’entretien de faire émerger un aspect personnel difficile pourtant à l’origine d’une bifurcation ou d’une crise1 ou de faire émerger des contradictions temporelles souvent chargées de sens, matérialisant la complexité, le flou lié à une période difficile ou l’intrication des événements. Ainsi, sans que les liens ne soient toujours identifiés comme tels par les enquêté·es elles et eux-mêmes, il est possible, grâce à cet outil, de mettre en lumière (grâce à des flèches sur les fiches AGEVEN) la continuité de certaines situations, la diachronicité ou la synchronicité des événements et d’identifier des accidents biographiques ou des bifurcations en prêtant attention aux liens de causalité entre ces événements (Bidard, 2006 ; Cavagnoud, et. al., 2019). Nous avons choisi trois cas, tous exemplaires de situation de forte précarité, mais différents dans les problématiques rencontrées et dans leur temporalité, l’interrelation et l’interdépendance des événements. Présentons-les successivement en donnant des éléments sur le contexte de l’entretien et l’origine sociale de l’enquêté·e.
7En 2023, lors de l’entretien, Afonso était étudiant dans l’université francilienne enquêtée. Il a été interviewé par un des stagiaires de la mission. Il s’agit d’un entretien relativement court (51 minutes) qui s’est déroulé dans une salle de cours. Afonso a été hébergé un temps par l’une des chargées de mission, c’est ainsi qu’il a été recruté. L’entretien a donc été complété a posteriori par des éléments connus sur l’histoire personnelle d’Afonso. Il a 30 ans au moment de l’entretien, est né dans un pays d’Europe du Sud, d’un père originaire d’Afrique de l’Ouest et d’une mère d’Europe du Sud, avec la nationalité africaine de son père. Étant donné qu’il pourrait bientôt toucher un héritage, on fait l’hypothèse qu’il appartient à une famille plutôt favorisée, ce qui a sans doute permis à sa mère d’accoucher au Portugal. Il est en situation de rupture familiale : « Après ma naissance j’ai perdu mes parents, ma mère en fait à l’âge de un an
», sans doute en lien avec les suites de couche même si on ne sait rien ni du contexte du décès de sa mère ni de l’absence de son père.
8Yasmine a également été enquêtée par une stagiaire de la mission. Elles sont entrées en contact à la sortie d’une distribution alimentaire qui se tenait sur le site de l’université francilienne et ont convenu d’un entretien qui s’est déroulé sur la pelouse du campus pendant plus d’1 h 30 au cours desquelles Yasmine a fumé un joint. Son père, qui appartient aux classes populaires, est atteint d’une maladie rare et dispose depuis 16 ans d’une pension d’invalidité. Sa mère, qui a occupé un emploi administratif en tant qu’employée jusqu’à la naissance de son petit frère (âgé de 16 ans), est aujourd’hui également reconnue handicapée et vit des allocations sociales. Avec son frère, ils ont tous les deux connu un épisode de placement par l’aide sociale à l’enfance (ASE).
9L’entretien auprès d’Adel, 25 ans, en reprise d’étude en première année de licence après plusieurs années de formations dont il sort sans diplôme, s’est déroulé en novembre 2024, à la mission locale de Métropole2 qui avait transmis nos demandes d’entretiens auprès de leur public d’ancien·nes étudiant·es. Il appartient à une famille de classes populaires instable avec laquelle il est en rupture complète depuis peu. L’entretien a duré 2 h 37.
Figure 1. Les trois fiches Ageven
Fiche AGEVEN de Yasmine.



Source : autrices, à partir des entretiens.
2. Les faisceaux de facteurs précarisant les parcours et leurs temporalités
10La fiche AGEVEN d’Afonso met en évidence un événement majeur déclencheur de la crise : avec le confinement, son oncle qui l’héberge (contre participation au loyer) lui demande de partir pour pouvoir accueillir ses enfants venus du pays d’Europe du Sud d’où sa mère est originaire. Afonso se retrouve ainsi sans logement et sans ressources. Il raconte la situation d’extrême précarité dans laquelle il s’est trouvé, avec des conséquences fortes sur son hygiène et sa santé, ainsi que son rapport aux stupéfiants :
« Je suis resté un mois dans ma voiture confiné. Je me lave juste le soir. Le matin jusqu’à le soir, je sais pas à partir de 22 h, je trainais. À l’époque il n’y avait presque pas des étudiants de la résidence, il en restait peu. J’avais un pote gabonais qui habitait à la résidence mais ils sont 3 dans une chambre de 9m2 donc tout ce que je pouvais faire c’était me laver les dents, prendre ma douche et revenir dans ma voiture. J’ai commencé aussi à prendre mes deux premières fumées, des choses illicites même pour me faire oublier des choses. Ce sont des choses que je n’aurais jamais pensé toucher, tomber aussi, aussi bas parce que je suis une personne qui déteste tout cela. Je suis dans un moment de dépression. »
11Il relie cette période de vie dans sa voiture à l’apparition d’autres problèmes de santé, notamment des douleurs dans les genoux :
« À un moment donné dans ma voiture j’avais mal aux jambes car elle était petite tu vois. J’ai un petit peu des problèmes aux genoux. Je me lève le matin, je vois que ça craque et j’ai un peu du mal à mouvementer. Après j’étais suivi par le service médical de la fac, le psychologue et tout tu vois. »
12En outre, Afonso a fait l’expérience de difficultés administratives pour obtenir un passeport européen grâce au droit du sol. Bien qu’il soit né en Europe du Sud, il doit mener une longue procédure avec un avocat pour le faire reconnaître (ce qui arrivera en 2024). Conscient de ce qu’un passeport européen offre comme « privilèges » dans le monde du travail, celui-ci lui aurait également permis de stabiliser sa situation étudiante par l’accès à un logement Crous et à la bourse :
« Après ma licence 3, […] Je me suis dit que là je me concentre sur mon travail et réunir tout mon argent parce que je commençais à en avoir marre, il y a beaucoup de privilèges qui me manquent, pas mal d’offre de travail… et voilà je suis arrivé sans situation c’est-à-dire que j’avais pas les papiers, je suis rentré seulement avec le passeport de la [pays d’Afrique de l’Ouest] alors que voilà je dois obtenir mon passeport [européen]. C’est l’Union européenne le […] donc ça me permettra de trouver du travail plus facilement comme n’importe qui venant de l’UE. »
13La situation de Yasmine, en troisième année de licence de sciences humaines et sociales au moment de l’entretien, sans retard scolaire, est différente car c’est plus son histoire familiale qu’un événement particulier qui la place en situation de précarité.
14Son enfance a en effet été marquée par les difficultés. À partir de ses 7 ans, Yasmine vit avec sa mère, son père étant le plus souvent absent. À ses 14 ans, l’ASE prend une mesure éducative en milieu ouvert et décide de son placement chez sa tante en raison des maltraitances infligées par sa mère. Elle en parle comme d’une « question de vie ou de mort
». Son entrée dans les études supérieures coïncide avec sa sortie de l’ASE. À ce moment-là, son père obtient, après plus de 5 ans sans domicile fixe, un T1 dans le parc social non loin de l’université. Cette période n’est pas simple, ils doivent apprendre à se connaître, tout en faisant l’épreuve de la promiscuité avec des ressources très maigres (800 euros de pension d’invalidité de son père) et les dettes importantes de son père à rembourser :
« C’est quand même une cohabitation qui est spéciale. Donc on vient de se retrouver, on se connaît pas vraiment trop… du coup c’est un peu le bordel, on est tous les deux dans une situation précaire de fou… On essaie d’aménager, mais bon les premiers mois on a pas de four, pas de micro-ondes, pas de machine à laver, rien… […] j’avais même plus de quoi m’acheter des serviettes hygiéniques, fin c’était vraiment… vraiment la merde. »
15À la rentrée, la bourse ne prend pas le relais de l’ASE qui, de surcroît, ne l’informe pas de ses droits. C’est par ses propres moyens qu’elle apprend être éligible à l’échelon maximal en tant qu’ancienne enfant placée. Elle n’en bénéficiera qu’à partir de mars 2021, en raison du vol de ses papiers d’identité par sa mère avant son placement. Avec une mère privée de l’autorité parentale et un père « qui disparaît », elle n’a pas pu les renouveler avant sa majorité et s’est munie d’une photocopie de son passeport de son pays d’origine, qu’elle fait une demande de bourse. Elle tente de justifier de sa nationalité française avec un certificat de naissance, mais le Crous lui refuse la bourse qui ne lui sera versée rétroactivement qu’en mars 2021, après une nouvelle demande avec des papiers français. En première année, avec le confinement, elle rencontre des difficultés à trouver un emploi, mais en deuxième année, elle les cumule, l’épuisant dans le même temps :
« J’ai vraiment bossé à temps plein, je bossais à fond. Et comme c’était en distanciel les cours, bah ça va, j’ai quand même pu…passer mes trucs […] j’enchainais, je bossais en tant que surveillante, en 20 h. Je bossais dans la restauration le week-end, je faisais du baby-sitting. Et j’avais mes cours. Donc, franchement, j’avais des semaines à 80 h facile donc j’étais épuisée. Mais il a bien fallu parce qu’au même moment mon père il avait eu des problèmes d’argent. […] Il m’a un peu saignée, à ce moment, pour être honnête. Et après… Alors, en fait j’ai un petit frère qui est en placement ouvert, bref. Et euh… Ça se passait très mal avec notre autre parent, du coup. Et j’ai un peu tout fait pour qu’il soit placé par la protection de l’enfance, chez mon père, à la place, parce que c’est quand même moins pire. Même si bon, c’est la merde aussi mais bon ! »
16L’accueil de son frère, dont elle prend soin, la contraint au départ de chez son père. Elle va ainsi connaître un épisode sans domicile, de mars à septembre 2022, dormant où elle peut, chez des connaissances ou chez son ami de l’époque. Ses affaires sont réparties un peu partout, y compris dans le restaurant où elle travaille. Cette période critique où les difficultés s’accumulent dans toutes les sphères de vie constitue le moment de la crise. La précarité de la situation étudiante de Yasmine tient donc avant tout à l’absence de protection familiale, liée à de faibles ressources, et par conséquent à sa position d’aidante. Elle a, en partie, la responsabilité économique, administrative et affective de son frère plus jeune et de son père handicapé. Outre la dette de 5 000 euros de son père qu’elle a remboursée et le fait qu’elle paie « très souvent » le loyer de son père, parfois ses courses, elle se charge des loisirs de son frère, des transports pour qu’il aille rendre visite à leur mère, de la cantine, des vêtements, des sorties. Au moment de l’entretien, la bifurcation dans le parcours de Yasmine touche seulement la sphère résidentielle, l’accès à un logement Crous mettant fin à une partie de ses difficultés, les autres restant présentes, à commencer par la charge affective et économique des membres de sa famille.
17Le cas d’Adel constitue en quelque sorte une combinaison de vulnérabilités construites sur le temps long des socialisations familiales et d’une crise résidentielle révélant une grande solitude. Sa précarité découle en partie de la situation économique et sociale de ses parents : son père, ouvrier, les quitte lorsqu’il a 7 ans ; sa mère est, selon lui, « bipolaire » et a été violente envers lui pendant l’enfance et l’adolescence, elle a fait une tentative de suicide et a eu un cancer du poumon, elle vit des allocations sociales. Il n’est par exemple parti qu’une seule fois en vacances avec sa mère et c’est son grand-père maternel qui avait dû financer un voyage scolaire. Il a un frère de deux ans de moins que lui et une demi-sœur, de 18 ans de moins, d’une union illicite, qui n’a pas été reconnue par le père. Au collège et au lycée, il est plusieurs fois victime de harcèlement. Adel a des troubles du comportement depuis l’enfance, qui ont été diagnostiqués lors de son hospitalisation après une tentative de suicide, et qui expliquent a posteriori une partie des difficultés éprouvées au lycée.
18Au cours de l’entretien, il raconte à maintes reprises combien il se sent isolé (le terme « seul » est employé 39 fois et « isolé », 6 fois). L’absence d’entourage tient non seulement à la rupture parentale (les médecins, lorsqu’il était hospitalisé, lui ont conseillé de rompre les liens avec sa mère) mais aussi à sa trajectoire résidentielle complexe. À 25 ans, il a vécu dans 9 logements différents. À GrandeVille3, pendant sa licence de langues, il est hébergé un temps contre paiement chez des amies du lycée. Avec le premier confinement, il est contraint de retourner quelques mois chez sa mère. C’est à ce moment-là qu’il engage les démarches, en cachette, pour avoir un logement Crous qu’il obtient. Par méconnaissance, il ne percevait pas les APL. Après cette licence, il emménage à Métropole (éloignée de GrandeVille), avec sa copine de l’époque, rencontrée dans la résidence Crous lors du second confinement, pour suivre chacun une nouvelle formation. S’il est heureux de prendre de la distance avec sa mère, il n’a pas d’entourage local, d’autant plus que sa copine est possessive et n’apprécie pas les liens qu’il tisse avec des camarades de promotion.
19Ces deux premières années à Métropole constituent une période noire, il fait l’expérience de la précarité et de « crises » dans toutes les sphères de vie :
« Je vivais avec ma copine […] de l’époque, [ça] a commencé un peu à s’effriter parce qu’elle, elle est partie étudier à l’étranger. Et en fait, je me suis vraiment retrouvé… […] tout seul. Et là, c’était extrêmement difficile. J’ai été de nouveau hospitalisé. Et en fait, j’ai commencé à avoir des problèmes avec le Crous. Donc, j’étais boursier échelon 7. Je touchais environ 630 euros de bourse par mois. […] j’avais des dispenses d’assiduité, etc., pour les cours, parce que là évidemment j’avais consulté psychiatre, etc. Et en fait, à partir du mois de… […] mars, le Crous m’est tombé dessus en me demandant de rembourser 4 500 euros de bourse, puisque je m’étais pas présenté aux exams pendant une de mes hospitalisations. […] Et donc, c’était un motif en fait de remboursement. Donc là, ça c’était un petit peu la cerise sur le gâteau. »
20Il rompt finalement avec sa copine, qui lui a demandé de quitter l’appartement alors qu’il était sans ressources, endetté et dans l’impossibilité de travailler. Il raconte : « À ce moment-là, je pensais sincèrement que j’allais me retrouver à la rue
». Cette histoire montre combien « la porosité des événements s’avère […] constitutive des bifurcations dans le sens où elle étend l’échelle des conséquences et des irréversibilités
» (Bidart, 2006, p. 41), ce qui est matérialisé par la multiplication des flèches rouges sur la fiche AGEVEN d’Adel pendant toute la période de « crise », relativement longue, qu’il connaît.
21Finalement, les facteurs de crise de ces trois cas présentent des similarités fortes, structurantes des précarités étudiantes. Tout·es en situation de rupture familiale, iels doivent s’assumer seul·es, sans ressources de proches, rencontrant en conséquence des difficultés économiques lourdes, souvent marquées par des dettes et la nécessité de l’emploi. Iels sont marqués par l’instabilité résidentielle : Yasmine fait l’expérience du sans-domicilisme, Adel subit de la violence liée au maintien dans le logement partagé avec sa partenaire, à l’image des femmes qui vivent des violences conjugales (Loison, 2023) et Afonso fait l’épreuve du sans-abrisme. Les problématiques de santé sont également présentes dans les trois cas. Chez Adel, ses troubles du neurodéveloppement et ses hospitalisations suite à ses deux tentatives de suicide se ressentent dans ses études et ses difficultés à se gérer (économiquement et administrativement). Pour Yasmine et Afonso, ce sont les difficultés dans les sphères économiques, administratives et familiales qui malmènent leur santé et leur conduite de prévention des risques. Enfin, le confinement a été une cause contextuelle de la crise (c’est le cas d’Afonso) ainsi qu’un élément qui a contribué à l’aggravation ou à l’accélération des difficultés rencontrées.
Conclusion : les ressources ouvrant des possibles, solidarités collectives et dispositifs d’aide sociale
22Grâce à une analyse qualitative outillée par des fiches AGEVEN, la temporalité des situations de précarité permet de comprendre les porosités entre les sphères de la vie et d’identifier la situation résidentielle comme un des pivots des crises vécues par les étudiant·es. Comme Millet et Thin (2007) étudient les ruptures scolaires de collégiens pour montrer que « la singularité [des parcours] relève davantage du processus que de l’expérience individuelle
» (p. 43), l’analyse de trois trajectoires d’étudiant·es faisant l’expérience, plus ou moins longue, de situations de précarités éclaire les combinaisons de conditions sociales dans lesquelles se forment et s’agrègent les inégalités.
23Dans ces combinaisons, l’absence de ressources familiales (ou d’entourage) et l’instabilité résidentielle constituent deux éléments clés des causalités des situations de grande précarité étudiante. Les problèmes de santé peuvent être des conséquences de ces situations (arbitrages concernant l’alimentation, conditions de logement, épuisement lié à un emploi indispensable), mais aussi en constituer des sources lorsque des troubles ou handicaps cristallisent des difficultés. Ajoutons que les cas de Yasmine et d’Afonso soulignent une dimension administrative comme facteur multiplicateur des difficultés. En particulier, l’absence de titre de séjour pouvant bloquer l’accès à certaines aides sociales (Bréant, 2018 ; Dietrich-Ragon, 2015 et 2021 ; Levy-Vroelant, 2004). L’isolement social peut à la fois être une conséquence des inégalités (ne pas avoir un logement dans lequel il est possible de recevoir favorise le repli) et une cause, l’entourage constituant une ressource cruciale (Dietrich-Ragon, 2015).
24Face aux difficultés, les trajectoires montrent comment des ressources sont mobilisées par les étudiant·es. D’abord avec l’entourage au sens large, dépassant la famille pour inclure les amitiés ou les collectifs, comme dans le cas d’Afonso, pour qui une caisse de solidarité bénévole de son université a réussi à trouver un hébergement d’urgence. Les rencontres et les amis constituent également des ressources. C’est le cas d’Adel qui s’appuie à plusieurs reprises sur des amies pour l’héberger, le nourrir parfois, pour l’accompagner dans les démarches administratives et lui faire connaître les aides auxquelles il a droit. Les services médicaux, de l’université pour Afonso, ou la clinique et les psychiatres pour Adel, constituent également des ressources. Des dispositifs peuvent également être des appuis décisifs, comme l’accès aux logements Crous et aux bourses dans les cas de Yasmine et Adel ou le contrat engagement jeune via la mission locale pour Adel. Notre matériau d’enquête montre que, plus ponctuellement, des leviers comme des aides exceptionnelles (par exemple l’exonération des frais d’inscription ou une carte permettant de faire des achats alimentaires), des distributions alimentaires ou de produits de première nécessité, peuvent être utiles. Mais, outre la problématique du non-recours (Vial, 2021), la principale limite des ressources offertes par les dispositifs est leur instabilité temporelle : les logements Crous ne valent que pour le temps des études, les bourses pour les mois de septembre à juin, les aides ponctuelles ne résolvent pas les situations de grande précarité structurelle.
Bibliographie
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Vial, B. (2021). Les raisons du non-recours des jeunes à l’aide publique et leurs attentes concernant l’accès aux droits sociaux. Regards, 59(1), 151‑162.
Notes de bas de page
1Un enquêté, interrogé en fin d’entretien sur ses engagements militants (élément de la fiche non encore abordé en entretien), raconte alors son engagement dans des associations pour les droits des LGBTQIA+ et fait ainsi part de la transition de genre qu’il est en train de mener.
2Les lieux ont été anonymisés et les formations suivies sont imprécises pour les mêmes raisons.
3Les noms de lieux ont été anonymisés de manière à comprendre la trajectoire résidentielle des enquêté·es, en précisant notamment la taille des espaces urbains dans lesquels iels habitent, ainsi que leur éloignement éventuel par rapport à l’étape résidentielle précédente.
Auteurs
-
Fanny Bugeja-Bloch
Maîtresse de conférences en sociologie Université Paris Nanterre, UMR Cresppa-GTM.
-
Leïla Frouillou
Maîtresse de conférences en sociologie Université Paris Nanterre, UMR Cresppa-GTM.
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Exploitations de l’enquête 2020 auprès de la Génération 2017
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2024
