Les caractéristiques compensatoires des « élus » de l’ouverture sociale au journalisme
p. 79-88
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Mots-clés : journaliste, accès à l’enseignement supérieur, grande école, sélection, inégalité sociale
Keywords : journalist, access to higher education, elite school, selection, social inequality
Texte intégral
Introduction
1Les étudiants en journalisme en France évoluent dans un contexte singulier qui peut favoriser certaines trajectoires atypiques, autant qu’il peut les freiner. La formation « sur le tas » était un mode de formation et de professionnalisation mis en avant durant plusieurs décennies en France par les journalistes eux-mêmes. Il co-existait – et persiste encore partiellement – avec des formations spécialisées depuis la fin du XIXe siècle. Ces formations ont évolué vers un modèle professionnalisant formant des journalistes directement opérationnels pour les médias (Chupin, 2008 ; Marchetti, 2003). Une instance professionnelle paritaire attribue un label distinguant les écoles « reconnues par la profession » des autres établissements1. Cette distinction s’est traduite en un accès à l’emploi et un recrutement social et scolaire contrastés de leurs diplômés, les écoles reconnues étant perçues par les étudiants les mieux dotés comme le passage obligé dans l’accès aux « meilleures » positions professionnelles. À cette structuration du marché des formations s’ajoute la surreprésentation des étudiants issus des classes supérieures et à fort capital scolaire au sein des écoles reconnues (Lafarge & Marchetti, 2011). À ces barrières s’associe celle de la précarisation accrue du métier et en particulier pour les nouveaux entrants, qui s’est institutionnalisée comme une sélection par l’épreuve (Chupin, 2014 ; Marchetti & Ruellan, 2001). Des trajectoires régulières au sein du champ des écoles de journalisme, comme du champ journalistique, sont donc favorisées par l’institutionnalisation des voies scolaires d’entrée. Mais des trajectoires irrégulières le sont aussi, du moins peut-on le supposer, car les capitaux ne sont pas toujours autant discriminants d’un individu à l’autre, en fonction de sa situation et de son parcours, le journalisme restant une profession « ouverte ». Des trajectoires atypiques sont d’autant plus probables que sont apparus depuis la fin des années 2000 des dispositifs d’ouverture sociale qui visent à lutter contre cette fermeture sociale et scolaire des écoles de journalisme (Chupin et al., 2012, 2016 ; Louazon, 2022). Cette fermeture croissante est d’ailleurs de plus en plus d’ordre économique puisque se sont développées des préparations onéreuses2 aux concours de ces écoles, certes anciennes, mais auxquelles les étudiants ont depuis une dizaine d’années de plus en plus recours.
2Pour étudier ces parcours atypiques, la préparation aux écoles de journalisme et dispositif d’ouverture sociale « La Chance, pour la diversité dans les médias » est un terrain privilégié3. Il s’agit d’une association formée en 2007 par d’anciens étudiants d’une même promotion du CFJ4 Paris – une des écoles reconnues les plus prestigieuses – et qui souhaitaient que « tout le monde ait la chance de passer les concours, y compris les gens qui n’avaient pas les moyens de se payer une prépa privée, et qui n’avaient pas fait Sciences Po
»5. La préparation qu’elle offre recrute sur critères sociaux des étudiants avant tout boursiers ou pouvant justifier de ce statut, et consiste pour l’essentiel en un accompagnement hebdomadaire afin d’accoutumer ces candidats au jeu des concours des écoles de journalisme. C’est aussi une occasion de côtoyer (davantage) la profession, pour des individus qui n’ont parfois aucun lien avec celle-ci avant d’intégrer La Chance, puisque ce sont des journalistes bénévoles qui animent les séances hebdomadaires. Cette préparation serait donc un lieu d’observation de parcours qui relèvent d’irrégularités sociales (Mercklé, 2005) dérogeant aux mécanismes de reproduction sociale à l’œuvre dans l’espace du journalisme. Je m’emploierai donc à rendre compte du parcours de mobilité sociale de « chanceux » – les bénéficiaires de cette préparation – en centrant mon regard sur les caractéristiques compensatoires de leur destin probable. Qu’est-ce qui a rendu possibles ces parcours improbables ? Quels sont les éléments qui ont permis à ces étudiants de se jouer des régularités sociales ?
3Les données mobilisées ici ont été collectées dans le cadre d’une enquête longitudinale, toujours en cours, sur les « chanceux » ainsi que sur les étudiants des écoles de journalisme. Cette enquête en méthodes mixtes consistait premièrement à faire passer un questionnaire aux bénéficiaires de cette préparation, mais également à des étudiants en école de journalisme reconnues6. Les répondants étaient ensuite tirés de ces deux bases afin de constituer deux échantillons relativement représentatifs et contrastés en termes de dotation en capital culturel, économique et social, de sexe et d’expérience journalistique7. Les individus tirés ont ensuite été – et sont toujours – les sujets d’une enquête longitudinale par entretien dont la première vague a eu lieu de l’été 2024 au printemps 2025. C’est également sur du matériel qualitatif issu de cette première vague d’interviews que s’appuie la présente étude. Ainsi, elle détaillera dans un premier temps la structuration de l’espace des étudiants en écoles de journalisme aujourd’hui, et situera les « chanceux » comparativement. Elle développera ensuite, en s’appuyant sur la méthode de l’analyse processuelle (Mendez et al., 2010) et à l’aide d’un exemple révélateur de « cas particuliers du possible », la trajectoire d’une « chanceuse » comme un processus de mobilité sociale vers un groupe professionnel donné, ou du moins sa filière de formation privilégiée.
1. Les « chanceux » se dirigent vers un espace contraignant socialement et scolairement
4Les « chanceux », par leur inscription dans une préparation aux concours des écoles de journalisme, se trouvent dans un processus d’insertion professionnelle, dont la voie royale est l’obtention d’un diplôme d’une école de journalisme reconnue. La structuration de l’espace que dessinent ces établissements et les barrières à son entrée sont donc des contraintes à prendre en compte pour penser les trajectoires de mobilité sociale qui s’y produisent. Une comparaison entre les deux populations enquêtées – les « chanceux » et les étudiants d’écoles – nous permettra à la fois de rendre compte de la structuration du champ des écoles de journalisme aujourd’hui et de la position relative des « chanceux » par rapport à cet espace qu’ils vont investir sous peu.
5Les premiers résultats de notre questionnaire montrent que le droit d’entrée social dans les écoles de journalisme est toujours d’actualité. Nous avons choisi de présenter les données en nous appuyant sur le recodage en PCS8 Ménage, qui permet d’articuler en un même indicateur la position socioprofessionnelle des deux parents, en prenant en compte le deuxième membre du ménage (notamment les mères), et non pas uniquement celle de la personne de référence (Amossé & Cayouette-Remblière, 2022). Ainsi, nous ne pouvons que constater l’écart existant entre les « chanceux » et les étudiants d’écoles de journalisme (figure 1). Quasiment la moitié des élèves des écoles de journalisme appartiennent à des ménages à dominante cadre. Ce n’est le cas que pour 8,5 % des « chanceux ». À l’inverse, les personnes issues de ménages à dominante ouvrière (ouvrier·es et employé·es) sont seulement 9,5 % au sein des écoles de journalisme, contre 23,7 % pour les « chanceux ». La part cumulée des ménages à dominante ouvrière, des ménages composés d’un employé ou d’un ouvrier et les ménages d’inactifs atteint le tiers de la population. Les « chanceux » semblent donc se diriger vers un espace où se concentrent des individus issus des classes supérieures.
Figure 1. Distribution selon la PCS Ménage des parents (niveau 1)

Lecture : les bénéficiaires de La Chance issus d’un ménage à dominante cadre sont 8,5 % contre 46,8 % pour les étudiants en écoles de journalisme.
Source : données issues de la passation de deux questionnaires. Le premier au sein de la population des bénéficiaires de La Chance en 2023-2024. Les non-réponses sont exclues (8 pour La Chance, 26 pour les écoles de journalisme), et intègrent des personnes dont l’un des parents était impossible à coder dans une CS particulière et qui ne pouvait pas être considéré comme inactif. Le second questionnaire au sein de la population des étudiants en école de journalisme, 2023-2024, au sein des écoles précisées précédemment. Le traitement des non-réponses est similaire à la population précédente.
Tableau 1. Distribution selon la PCS 2020 des parents des répondant·es, et selon le parent, pour chaque population considérée
| Catégorie PCS (niveau 1) | La Chance 2023-2024 (1) | Écoles de journalisme 2023-2024 (1) | Enquête Conditions de vie des étudiant·es (2020) (2) | Enquête Emploi 2023 (3) |
|||
| Père | Mère | Père | Mère | Personne de référence | Hommes | Femmes | |
| Agriculteurs·rices exploitant·es | 0 (0,0 %) |
1 (1,7 %) |
1,3 % | 0 % | 2,1 % | 2,1 % | 0,9 % |
| Artisan·es, commerçant·es et chef·fes d’entreprise | 7 (12,1 %) | 2 (3,3 %) |
11,2 % | 4,9 % | 13,0 % | 8,8 % | 4,5 % |
| Cadres et professions intellectuelles supérieures | 6 (10,3 %) | 8 (13,1 %) | 43,8 % | 36,2 % | 34,8 % | 25,2 % | 19,8 % |
| Professions intermédiaires | 13 (22,4 %) | 19 (31,1 %) | 25,0 % | 33,7 % | 20,6 % | 22,8 % | 27,8 % |
| Employé·es | 7 (12,1 %) | 25 (41 %) |
6,2 % | 19,5 % | 11,5 % | 12,2 % | 38,9 % |
| Ouvriers·ères | 25 (43,1 %) | 6 (9,8 %) |
12,5 % | 5,7 % | 18,0 % | 28,9 % | 8,1 % |
| Total | 58 (100 %) | 61 (100 %) | 100 % | 100 % | 100 % | 100 % | 100 % |
Lecture : alors que les individus ayant un père cadre ou membres des professions intellectuelles supérieures ne représentent que 10,3 % de la population des « chanceux », cette même catégorie représente 43,8 % de la population des étudiant·es en école de journalisme, 34,8 % de la population étudiante, et 25,2 % des hommes en emploi en 2023 en France hors Mayotte.
Source : (1) données issues de la même enquête que la figure 1. Pour la population de La Chance, étant donné que n < 100, les pourcentages sont donnés à titre indicatif et à visée de comparaison avec les autres populations. Les non-réponses (7 pour la PCS du père et 4 pour la PCS de la mère) sont exclues. Elles intègrent les personnes sans activité qu’il était impossible de les coder dans une CS particulière. Pour la population des étudiants en école de journalisme. Le traitement des non-réponses (22 pour la PCS du père et 16 pour la PCS de la mère) est similaire à la population précédente.
(2) Observatoire national de la vie étudiante – enquête Conditions de vie des étudiants 2020. La catégorie socioprofessionnelle des parents est déterminée par celle du père et à défaut celle de la mère, ici affiché. Les données concernent la population étudiante toutes catégories confondues.
(3) Insee – enquête Emploi 2023 – part des hommes et femmes par catégorie socioprofessionnelle, France hors Mayotte, personnes vivant en logement ordinaire, en emploi.
6Ce dernier indicateur nous permet de souligner que, certes, les « chanceux » sont une population relativement populaire, avec une acception centrée sur les employé·es et ouvrier·es (Alonzo & Hugrée, 2010 ; Siblot et al., 2015), mais sa composition sociale est tout de même assez large. En effet, elle compte également 28,8 % d’enfants de ménages à dominante employée ou intermédiaire, comme pour les enfants de ménage à dominante intermédiaire (ou cadre). Il s’agit de catégories relativement hétérogènes. Or, si nous regardons les catégories socioprofessionnelles des parents (tableau 1), nous constatons que cette hétérogénéité est principalement l’effet des mères, qui semblent avoir une meilleure position sociale que les pères. Alors que les écoles de journalisme se caractérisent par une surreprésentation des individus issus des classes supérieures et une sous-représentation de ceux issus des classes populaires par rapport à la population active comme étudiante, les résultats sont plus contrastés pour les « chanceux ». En comparaison avec la population active masculine, mais aussi la population étudiante, les pères ouvriers sont surreprésentés, les pères cadres sous-représentés, avec une proportion notable de pères de professions intermédiaires. Mais du point de vue des mères, la population s’éloigne en partie des classes populaires et se recrute plutôt parmi les classes intermédiaires. La classe modale est celle des employées, et les mères employées et ouvrières représentent quasiment la moitié de la population. Les mères de professions intermédiaires sont bien présentes, avec une légère surreprésentation par rapport à la population active féminine. Cette similarité se retrouve d’ailleurs sur quasiment toutes les modalités, excepté les mères cadres justement avec un écart de quasiment 7 points au privilège de la population active. Nous serions donc en présence, dans le cas des « chanceux », d’étudiants issus de certaines des strates les plus stables des classes populaires, avec la présence d’une mère de professions intermédiaires.
Tableau 2. Distribution selon le niveau de diplôme des parents des répondant·es, et selon le parent, pour chaque population considérée
| Niveau d’études | La Chance 2023-2024 (1) | Écoles de journalisme 2023-2024 (1) | Enquête Conditions de vie des étudiant·es (2020) (2) | Enquête Emploi 2022 (3) | ||||
| Père | Mère | Père | Mère | Père | Mère | Hommes | Femmes | |
| Fin d’études primaires ou avant | 10 (17,2 %) | 2 (3,3 %) |
3,6 % | 1,2 % | 8,0 % | 7,4 % | 13,5 % | 12,6 % |
| Études secondaires de niveau de premier cycle (diplôme national du brevet) | 10 (17,2 %) | 6 (9,8 %) |
8,8 % | 5,0 % | 8,4 % | 7,5 % | 3,3 % | 3,6 % |
| Études techniques CAP/BEP | 15 (25,9 %) | 13 (21,3 %) | 12,9 % | 8,9 % | 20,2 % | 14,7 % | 27,5 % | 21,1 % |
| Études secondaires de second cycle (baccalauréat, capacité en droit, DAEU) | 14 (24,2 %) | 14 (22,9 %) |
12,1 % | 11,2 % | 13,3 % | 15,7 % | 17,4 % | 18,0 % |
| Études professionnelles post-bac (infirmière, technicien supérieur, etc.) | 1 (1,7 %) |
9 (14,8 %) | 7,2 % | 14,7 % | 13,0 % | 17,3 % | 15,4 % | 16,8 % |
| Études supérieures de premier cycle (DEUG, licence, bachelor) | 5 (8,6 %) |
9 (14,8 %) | 18,1 % | 19,0 % | 37,1 % | 37,4 % | 22,9 % | 27,9 % |
| Études supérieures de second cycle (master, maîtrise, DEA) | 2 (3,5 %) |
8 (13,1 %) | 28,9 % | 32,6 % | ||||
| Études supérieures de troisième cycle (doctorat) | 1 (1,7 %) |
0 (0 %) |
8,4 % | 7,4 % | ||||
| Total | 58 (100 %) | 61 (100 %) | 100,0 % | 100,0 % | 100,0 % | 100,0 % | 100,0 % | 100,0 % |
Lecture : alors que 22.9 % des mères ont un niveau bac à La Chance, cette même catégorie représente 11,2 % de la population des étudiant·es en école de journalisme, 15,7 % de la population étudiante, et 18 % des femmes âgées de 45 à 54 ans.
Source : (1) données issues de la même enquête que la figure 1. Pour la population de La Chance, étant donné que n < 100, les pourcentages sont donnés à titre indicatif et à visée de comparaison avec les autres populations. Les non-réponses (6 pour le niveau d’études du père et 3 pour celui de la mère) sont exclues. Pour la population des étudiants en école de journalisme, le traitement des non-réponses (17 pour le niveau d’études du père et 4 pour celui de la mère) est similaire à la population précédente.
(2) Observatoire national de la vie étudiante – enquête Conditions de vie des étudiants 2020. Les données concernent la population étudiante toutes catégories confondues.
(3) Insee – enquête Emploi 2022 – part des hommes et des femmes par niveau d’études, France hors Mayotte, personnes vivant en logement ordinaire, âgées de 45 à 54 ans.
7Qu’en est-il du niveau d’études des parents (tableau 2) ? Cet indicateur, considéré ici comme une mesure du capital culturel hérité, montre là encore que les « chanceux » sont une population partiellement hétérogène. Parmi les élèves d’écoles de journalisme, 62,6 % ont un père possédant un niveau de diplôme strictement supérieur au bac, 55,4 % un niveau supérieur ou égal à bac+3, avec le master comme classe modale (tableau 2). De façon analogue, les mères de cette même population sont 73,7 % à être titulaire d’un diplôme de niveau strictement supérieur au bac, 59 % un niveau supérieur ou égal à bac+3, avec là encore le master comme classe modale. Les niveaux d’études les plus élevés sont donc largement surreprésentés par rapport à la population générale – pour la classe d’âge correspondant approximativement à celle de leurs parents (45 à 54 ans).
8À La Chance, nous constatons plutôt une distribution inverse, au même titre que la PCS. 84,5 % des « chanceux » ont un père disposant d’un niveau d’études inférieur ou égal au bac, avec comme classe modale le CAP/BEP. Les « chanceux » ont donc des pères bien moins diplômés que le reste des étudiants. Mais si on observe le niveau d’études des mères, le constat s’inverse. 42,7 % ont une mère titulaire d’un diplôme d’un niveau strictement supérieur au bac, avec le bac comme classe modale. Ce niveau reste en dessous de celui des étudiants en école de journalisme, mais au-dessus de la population générale (+15 points), ou encore que population étudiante (+5 points).
9Les « chanceux » vont donc accéder à un espace au sein duquel ils sont dominés au regard de leurs capitaux hérités. Mais ils ne sont pas entièrement démunis. Ils sont pour l’ensemble issus des fractions les plus stables des classes populaires, portés par leur mère qui dispose d’une meilleure position sociale que leur père ainsi que d’un meilleur niveau de diplôme. Certains « chanceux » disposent donc d’un certain héritage et de ressources, bien que d’autres soient des enfants de classes populaires faiblement diplômés. Voyons maintenant comment ces individus parviennent tout de même à se projeter dans un master au sein d’écoles sélectives, et à considérer le journalisme, une profession intellectuelle supérieure, dans le champ de leurs possibles.
2. La trajectoire atypique d’une « chanceuse » : entre réussite scolaire et vocation professionnelle
10Ce portrait des deux populations d’enquête nous permet de souligner les régularités sociales dans l’accès à ces cursus prestigieux du journalisme en France. Mais comment des individus qui seraient sous-armés face aux barrières sociales et scolaires qui s’érigent face à eux en viennent à se présenter au concours de ces filières ? L’étude du parcours d’une « chanceuse » nous permet d’illustrer une trajectoire improbable qui mène jusqu’à l’entrée dans une préparation, certes gratuite, aux concours des écoles de journalisme, en l’analysant comme un processus (Mendez et al., 2010).
11Le cas de Sofia est particulièrement heuristique de plusieurs logiques au principe d’une trajectoire atypique des « chanceux ». Issue d’une famille monoparentale, après la séparation de ses parents lorsqu’elle était enfant, elle est la fille unique d’une employée de grande surface et d’un ouvrier dans le bâtiment. Elle grandit dans une ville populaire de banlieue parisienne. Durant toute sa scolarité, le rapport à l’école de Sofia est optimiste. Elle a de bons résultats et voit sa scolarité comme un objectif en soi et se plie aux exigences scolaires. Ce rapport à l’école n’est pas étranger à sa mère, qui l’a toujours poussé à s’investir à l’école par un suivi du travail scolaire et des injonctions au sérieux scolaire. Elle lui a ainsi transmis un rapport ascétique au travail scolaire (Poullaouec, 2010). Les « chanceux » sont d’ailleurs, pour la plupart, d’anciens élèves ayant un rapport à l’école très positif, tournés vers l’ascèse et la docilité à l’égard du système éducatif et reconnaissant la légitimité des modes de distinction scolaire. Mais contrairement à d’autres « chanceux », la mère de Sofia lui transmet également un certain rapport à la culture. Elle l’emmenait souvent faire des sorties culturelles, en particulier au musée ou au cinéma, et l’a encouragée très tôt à lire des livres. Sa tante, employée administrative dans l’enseignement supérieur, participe elle aussi à cet investissement culturel. Durant cette séquence, qui ira jusqu’à la fin de son collège, elle a également un rapport à ses camarades favorable. Elle garde de très bons souvenirs de sa scolarité et des relations rattachées à ce contexte dont certaines existent toujours.
12Scolarisée dans son collège public de secteur, elle va faire la rencontre d’une journaliste lors d’un évènement en partenariat avec son collège. Elle se projette dans la position de cette journaliste, notamment parce que, comme elle, elle fait partie d’une minorité ethnique. Elle en fait un modèle et se dit que si elle a réussi à être journaliste, elle le pourrait aussi. Bien qu’elle eût un attrait antérieur pour le journalisme, apparu avec la consommation d’œuvres de fictions mettant en scène des journalistes, c’est avec cette rencontre que le journalisme est envisagé dans son champ des possibles. Son rapport à la profession était un impensé, il devient enchanté. La perception de son avenir s’affine ensuite, souhaitant devenir journaliste culturel après des recherches sur le métier. Ce goût pour la culture a également été au principe de son choix de la filière littéraire en classe de première. Son rapport à ses camarades, lui, évolue après cette orientation en section littéraire : bien que conservant son groupe d’amies du collège au lycée, elle élargit ses fréquentations et s’est trouvée dans des situations inconfortables. Elle s’est sentie en décalage avec certains par rapport à ses goûts musicaux, vestimentaires et sa pratique de la danse classique. Elle subit des moqueries à ce propos au lycée, mais également au sein de sa famille, la qualifiant de « parisienne ».
« Oui, j’ai fait de la danse classique très jeune et dans mes amis à l’école, il n’y en avait aucun qui faisait de la danse classique ou qui était intéressé par ça. J’écoutais pas aussi le même style de musique. J’aimais plus le théâtre ou les comédies musicales. […] Et même au niveau du style vestimentaire. […] on me l’a fait remarquer aussi. Enfin, dans ma famille, pour rigoler, ils disent toujours que je suis un peu parisienne, tout ça. »
13Sa mère, elle, l’a toujours encouragée à se diriger vers le journalisme, comme ses enseignants. Sa projection dans le métier est donc une cause et un effet de son attachement à des pratiques culturelles « distinguées », qui sont en décalage avec sa position de fait de « banlieusarde » et la renvoie par opposition à la catégorie de « parisienne » au sein de son univers d’origine. D’un moteur programmatique à la précédente période, qui s’impose à elle – le rythme scolaire – on passe à un moteur téléologique sous-tendu par sa vocation professionnelle, qui se développe au fur et à mesure de son parcours. Son rapport à l’école favorable demeure, mais il est désormais orienté vers sa poursuite d’études.
14Une troisième séquence s’amorce une fois entrée dans le supérieur. Visant un master reconnu, elle se demande ce qu’elle va « faire entre-temps ». Elle perçoit la classe préparatoire littéraire comme la voie la plus adaptée pour devenir journaliste culturel. En suivant les conseils de ses enseignants, et après avoir obtenu une mention très bien au bac, elle intègre un lycée parisien. Désormais, sa réussite scolaire n’est plus assurée sans redoubler d’efforts, ce qui est très stressant pour elle. À cela s’ajoute un décalage naissant avec ses camarades : même si elle se trouve similaire à eux du point de vue de ses goûts culturels, elle se retrouve souvent dans des situations qui la mettent en porte-à-faux au regard de son manque d’aisance culturelle. Elle se sent moins cultivée qu’eux et fait souvent mine de connaître pour chercher ensuite à rattraper ce « retard ». À cela s’ajoutent les nombreuses situations qui marquent une différence de moyens financiers dont ils disposent, et elle non, qui l’amène à penser qu’ils ne « vivent pas dans le même monde ». Les remarques d’une professeure en particulier, sur les « lycées de banlieues », marquent davantage l’ambivalence de sa position, partagée entre son rapport à la culture qui reste positif et son échec scolaire en classe préparatoire qui mine son rapport heureux à l’école.
« En fait, dans ma scolarité, j’avais l’habitude d’être la meilleure élève. Et donc, quand je suis arrivée sur Paris, j’ai rencontré des personnes comme moi. Donc, en fait, au niveau social et même personnel, ben là, comme je disais, où je me sentais un peu à l’écart, enfin, pas à l’écart, mais différente au lycée, ben là, j’ai trouvé des gens qui avaient les mêmes centres d’intérêt que moi, enfin, même à peu près le même style. Et donc, ben, même au niveau scolaire, on a été tous de très bons élèves, on a tous eu très bien au bac. Et même, il y en avait qui étaient même plus forts et plus intelligents que moi. Et en fait, je crois que j’ai un peu souffert du syndrome de l’imposteur en me disant “Ah, je ne mérite pas d’être là”. […] Enfin, il y avait beaucoup de choses que je devais rattraper. ».
15Elle fait donc la rencontre d’individus qui semblent issus des classes supérieures culturelles, qu’elle perçoit comme similaires d’abord du fait de son attachement à la culture et à ses pratiques culturelles, et ensuite par la réussite scolaire qu’ils ont en commun. Mais son manque d’aisance culturelle, caractéristique à l’inverse de ces catégories sociales (Bourdieu, 1979), marque l’ambivalence de sa position. Les épreuves de dispositions qu’elle rencontre alors, dans les interactions avec ses camarades, ses enseignants et par la valorisation par l’institution de dispositions qui lui manquent visiblement, semblent avoir eu raison de son investissement scolaire, malgré sa volonté de rattraper son « retard » qui semble relever à la fois d’une posture de « docilité » et de « l’imitation » des autres (Pasquali, 2021). Elle cherche des expériences en journalisme en parallèle de sa classe préparatoire, mais celle qu’elle décroche est annulée au moment de la pandémie de Covid19. Nous avons donc ici deux moteurs qui agissent de concert – dialectique et téléologique – vers un investissement dans la profession.
16Sofia se repositionne donc après son échec en classe préparatoire en allant en licence lettres, voie qu’elle perçoit comme homologue à sa classe préparatoire, mais à l’université, et qui l’amènera au master journalisme. Elle y retrouve la tête de promotion. Si son échec en classe préparatoire n’a pas eu raison de sa vocation, c’est parce que cette dernière est la forme que prend un rapport à l’avenir stable, car appuyé sur des ressources culturelles bien antérieures et sur son capital scolaire. En parallèle du début de son master littérature, qu’elle a choisi pour les mêmes raisons que sa licence, elle candidate pour intégrer une première préparation aux concours de journalisme. Cette expérience lui donne l’occasion de rentrer pour la première fois dans une école réputée : « j’étais fière de moi. Je me suis dit “Ah oui, quand même !”. Enfin, même si c’était que la prépa, j’ai quand même réussi à accéder à ça
». Le parallèle quasi quotidien entre cette préparation et son master a renforcé sa vocation. Cet écart l’amène à dévaloriser son master, qu’elle trouve trop scolaire et redondant avec sa licence. Son rapport avec ses camarades de la préparation est le même qu’avec ceux de son hypokhâgne du point de vue culturel, mais cette fois-ci dû à son manque d’expériences en journalisme et de connaissances en géopolitique. Là encore, elle cherche à combler cet écart perçu pour s’aligner avec le niveau perçu du groupe. Elle s’investit dans sa préparation, ce qui lui donne l’occasion de s’essayer au métier. Elle trouve une première expérience de deux mois au sein de la presse institutionnelle, qui l’a énormément marquée car elle a pu pour la première fois s’expérimenter à divers formats : « j’ai beaucoup aimé parce qu’on me traitait déjà comme une journaliste, on me montrait toutes les responsabilités que j’avais à faire et je n’étais pas là juste à suivre ou à regarder
».
17Une dernière séquence s’ouvre lorsque, pendant cette première année de préparation, elle intègre en stage un grand journal culturel, en mobilisant une connaissance de sa tante. À cette occasion, elle travaille avec une petite équipe sur l’agenda culturel et a eu l’opportunité de rédiger des critiques de livres, exercice qu’elle a trouvé éprouvant. D’abord, du fait de la temporalité du travail journalistique, jugeant qu’elle n’a pas le temps de lire les livres qu’elle doit critiquer. Mais aussi pour des questions de légitimité, jugeant qu’elle n’était « personne pour dire si un livre est bon ou mauvais
». Cette humilité est un signe révélateur de sa position dans les rapports de domination culturelle dans lesquels elle est encastrée (vis-à-vis des journalistes, et des professions intellectuelles plus largement). Son projet professionnel change, ne souhaitant plus désormais être journaliste culturel. Elle est déçue par l’absence de travail de « terrain » de cette rédaction, chose à laquelle elle aspire. Son rapport à la culture s’en retrouve également transformé, n’étant plus articulé à une aspiration professionnelle. Son rapport à la profession et aux professionnels mute également. Après sa première expérience en banlieue, la voici dans un grand journal parisien, à travailler pour le supplément littéraire. Elle fait là encore l’expérience d’un décalage d’un point de vue culturel, avec des collègues qu’elle trouve bien plus cultivés qu’elle. Cependant, elle justifie ce décalage par la différence d’âge et d’expérience dans le métier, continuant à se projeter dans un futur professionnel.
« Après, on ne venait pas du même monde, mais ça c’était un fait. […] Au niveau des codes. Ils étaient plus cultivés. Après, oui, on ne venait pas du même monde parce que, oui, maintenant ils sont tous installés dans leur métier, donc ils fréquentent des cercles, ils n’ont pas les mêmes centres d’intérêt, et tout. Comme je l’avais dit, ils vont souvent boire des cafés, des verres avec des auteurs, des attachés de presse, tout ça. Donc oui, ce n’est pas du tout le même monde d’où je suis. […] Je ne me suis pas sentie différente parce que je me suis dit que c’était normal vu que ça fait vraiment des années qu’ils travaillent là et moi je suis juste une étudiante encore. »
18Elle échoue aux concours une première fois, notamment parce qu’elle trouve qu’elle n’a pas assez travaillé, et qu’elle a « un peu des séquelles de [la] prépa hypokhâgne
», n’osant pas répondre en séance de sa préparation et s’exposer aux conséquences attendues d’une mauvaise réponse. C’est à ce moment qu’elle candidate à La Chance, suivant les conseils d’un membre de l’équipe de sa préparation achevée. Elle a un rapport à la profession assez enchanté, le journalisme devenant un probable atteignable.
19Sofia a donc une trajectoire d’ascension sociale par l’école, mais alimentée par une vocation pour le métier. Cet appui sur l’école malgré cette motorisation par la vocation est le fait de la structuration du champ journalistique et de son recrutement appuyé sur les écoles de journalisme. Mais son investissement scolaire et ses ressources culturelles ne sont pas non plus étrangers à cette ascension. D’autant plus que l’arrivée à La Chance avec un niveau d’études à bac+4, rend déjà compte d’un désajustement entre ses aspirations et les chances modales de succès de sa cohorte sociale d’origine (Brinbaum et al., 2018).
Conclusion
20Les « chanceux » se destinent à un espace où les contraintes scolaires, sociales et maintenant économiques font de leur parcours une trajectoire atypique. Nous avons pu présenter succinctement la structuration de l’espace des écoles et situer les « chanceux » par rapport à cet espace. Cette comparaison permet de rendre compte de leurs chances objectives d’intégrer effectivement une école de journalisme reconnue par rapport à des étudiants mieux armés scolairement, socialement et économiquement. Pour augmenter ces chances, nous avons pu montrer que plusieurs éléments de leur parcours permettent de comprendre qu’ils ne sont pas complètement désarmés pour faire face aux épreuves qu’ils ont dû traverser comme membre de leur groupe social d’origine. Que ce soit le poids de la mère dans les stratégies de promotion sociale par l’école, celui d’une tante qui transmet une partie de son capital culturel qui fait défaut aux parents, les rapports à l’école et à la culture optimistes qui peuvent en résulter et le capital scolaire qui en découle autant que l’investissement dans une acculturation professionnelle avant même de commencer une formation, les « chanceux » issus des classes populaires ont des caractéristiques compensatoires à faire valoir et qui expliquent en partie la pente de leur trajectoire de mobilité sociale, toujours en cours.
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Notes de bas de page
1La commission nationale professionnelle pour l’emploi des journalistes (CPNEJ). On compte aujourd’hui 15 écoles « reconnues ».
2Approximativement entre 2 500 € et 4 500 € pour l’année 2024-2025, pour les non boursiers.
3Ce terrain est l’objet d’une thèse qui porte plus largement sur la mobilité sociale au sein de l’espace du journalisme.
4Centre de formation des journalistes (CFJ).
5Entretien avec l’un des membres fondateurs de l’association, le 16 juin 2023.
6Pour la première population, il y a eu 65 répondants (pour N = 82), et pour la seconde, 262 répondants (pour N = 323, soit un taux de réponse de 81 %).
7Il fallait aussi veiller à ce qu’ils intègrent respectivement différents pôles de La Chance, qui est présente dans sept grandes villes de France, et des écoles de journalisme de différents statuts (« grandes » et « petites » écoles). À ce titre, huit des quinze écoles sont présentes dans la population : EJCAM (École de journalisme et de communication d'Aix-Marseille), CFJ Paris, ESJ Lille (École supérieure de journalisme de Lille), IUT de Lannion, EJDG (École de journalisme de Grenoble), EPJT (École publique de journalisme de Tours), IJBA (Institut de journalisme de Bordeaux Aquitaine) et enfin IPJ-Dauphine (Institut pratique du journalisme Université Paris Dauphine-PSL). Je remercie les membres de l’équipe pédagogique de chacune d’entre elles d’avoir accepté de me laisser un moment pour la passation du questionnaire en cours, ainsi que pour leur accueil. L’effectif varie fortement d’une école à l’autre (de la vingtaine d’étudiants à plus de soixante-dix), ce qui a un effet sur le poids des modalités des variables.
8Professions et catégories socioprofessionnelles (PCS).
Auteur
-
Dany Sakka-Amini
Aix Marseille Univ, CNRS, LEST, Aix-en-Provence.
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