Analyse spatiale du sentiment de discrimination
p. 51-67
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Mots-clés : enquête Génération, jeune, insertion professionnelle, disparité régionale, zone d'emploi, critère d'embauche, inégalités
Keywords : Génération survey, young person, school-to-work transition, regional inequality, employment catchment area, hiring criteria, inequalities
Texte intégral
Introduction
1Malgré son caractère illégal, des comportements discriminatoires subsistent de manière non marginale dans de nombreux pays aussi bien sur le marché du travail (Neumark, 2018 ; Lippens et al., 2023) que sur celui du logement (Flage, 2018 ; Auspurg, 2019). La compréhension et la quantification de ces comportements sont largement documentées par la littérature économique (Bertrand & Duflo, 2017) en mobilisant diverses méthodes d’investigation pour administrer la preuve statistique de leur existence (Veenman, 2010).
2La mesure subjective des discriminations constitue une approche complémentaire puisqu’elle permet de décrire et de caractériser les individus qui déclarent avoir vécu et/ou ressenti une telle expérience au cours de leur insertion ou de leur vie professionnelle1.
3Comme l’indiquent Biddle (2013) et Small et al. (2020), étudier le sentiment de discrimination est utile à l’analyse non pas pour appréhender le véritable niveau de discrimination existant sur un territoire2 ou pour une période donnée, mais parce que ce sentiment affecte le comportement réel des agents économiques. Un individu, qui anticipe subir des discriminations sur le marché du travail, pourrait avoir tendance à moins s’investir dans son éducation ou à moins intensifier sa recherche d’emploi puisque l’estimation de ses revenus futurs tient compte du risque subjectif d’être discriminé (Charness et al., 2020).
4Plusieurs enquêtes en France3 et à l’étranger4 visent à préciser la proportion d’individus qui déclarent avoir subi une expérience de discrimination. Elles montrent que ce sont essentiellement les femmes (Lê et al., 2022) et les individus issus de minorités (immigrés et descendants d’immigrés) avec des différences notables selon leur origine géographique qui se déclarent le plus souvent victimes de ces comportements. Toutefois, un point qui reste peu documenté, souvent faute d’un échantillon suffisant, est celui de l’hétérogénéité spatiale de la répartition de cette population5. L’identification de « clusters de discrimination » peut permettre d’expliquer une partie des écarts territoriaux sur les difficultés d’insertion professionnelle et de mieux cibler les politiques publiques locales.
5L’enjeu de ce travail est de mobiliser cinq vagues6 de l’enquête Génération sur une période de 20 ans de 2001 à 2021 afin de disposer d’un échantillon suffisant pour identifier les zones où le sentiment de discrimination est le plus développé. Le maillage géographique retenu est celui de la zone d’emploi qui est le découpage le plus pertinent pour étudier le marché du travail local.
6L’organisation de cet article est la suivante : la première partie présente les données mobilisées et expose la typologie de répondants retenue ; la deuxième partie décrit ces populations ainsi que leur insertion professionnelle. Une analyse cartographique permet de mettre en évidence les zones où se concentre ce sentiment de discrimination. La dernière partie identifie à l’aide d’une analyse économétrique les variables qui expliquent cette concentration.
1. Les données mobilisées
1.1. La base issue des 5 vagues de l’enquête Génération
7L’enquête Génération administrée par le Céreq a pour objectif d’analyser sur une périodicité de quatre à cinq ans l’insertion professionnelle d’un échantillon représentatif de sortants de formation initiale. Ces sortants, quel que soit leur niveau de formation, sont interrogés 3 ans après leur sortie.
8Cette enquête comprend un volet formation initiale et un calendrier mensuel professionnel rétrospectif qui retrace la trajectoire d’insertion des répondants sur une période d’au moins 36 mois. Des questions complémentaires permettent de préciser la situation sociodémographique (âge, genre, origine appréhendée par le lieu de naissance de l’individu et de ses parents), professionnelle (situation sur le marché du travail, rémunération, nature de l’emploi occupé) et géographique (au niveau du département ou de la zone d’emploi) des répondants. Enfin, un court volet porte sur le sentiment de discrimination (voir encadré 1).
9L’échantillon que nous avons constitué porte sur plus de 155 000 individus représentatifs de près 3,5 millions de jeunes soit 700 000 jeunes par vague. Il provient de cinq vagues d’enquête qu’il était possible d’empiler sur la période 2001 à 20217. Ont été écartés de la base, les jeunes pour lesquels des informations sont manquantes et ceux résidant à l’étranger au moment de l’enquête8.
10Afin d’analyser les populations qui se déclarent victimes de discrimination, nous proposons une typologie reposant sur 10 catégories en nous s’appuyant sur les résultats des travaux de Brinbaum (2022), Jugnot (2023) et Lê et al. (2022). Elle comprend9 :
- les jeunes hommes de nationalité française nés en France hexagonale sans ascendance étrangère (SAE), ne résidant pas dans un quartier politique de la ville (QPV), (noté SAE-non-QPV-H par la suite) ;
- les jeunes femmes ayant les mêmes caractéristiques (noté SAE-non-QPV-F) ;
- les jeunes Français sans ascendance étrangère résidant en QPV (SAE-QPV) ;
- les jeunes Français sans ascendance étrangère scolarisés dans les Dom en 6e ou nés à l’étranger (noté SAE-Dom/étranger) ;
- les jeunes Français issus d’un couple mixte d’origine non africaine ou turque (noté Fr-parents mixtes non-AFR) ;
- les jeunes Français dont les parents sont tous les deux étrangers et d’origine non africaine ou turque (noté Fr-parents mixtes non-AFR) ;
- des immigrés d’origine non africaine ou turque (noté Immigrés non-AFR) ;
- des immigrés d’origine africaine ou turque (noté Immigrés AFR).
1.2. Découpage spatial retenu et sources complémentaires
11La zone d’emploi qui constitue le découpage territorial retenu est définie par l’Insee comme un « espace géographique à l’intérieur duquel la plupart des actifs résident et travaillent [en se fondant] sur les flux de déplacement domicile-travail des actifs observés lors du recensement ». Ces zones offrent deux avantages : elles recoupent bien mieux les marchés du travail locaux que les découpages administratifs usuels (région, département ou communes)10 et elles sont de taille suffisamment large pour entreprendre une analyse statistique.
12Pour caractériser les zones, plusieurs sources externes à l’enquête Génération ont été mobilisées :
13La première est la typologie en 7 groupes (grandes agglomérations à forte concentration de fonctions métropolitaines ; autres grandes agglomérations et dotées de gros employeurs ; zones spécialisées dans l’industrie ; zones résidentielles ; zones à économie diversifiée ; zones spécialisées dans le tourisme ; zones spécialisées dans l’agriculture) constituée par Levy et al. (2020) qui caractérise l’orientation économique des zones d’emploi11.
14La seconde base est issue du travail réalisé par Piketty et Cagé12 (2023) qui compile le vote des habitants de ces zones lors des différentes élections législatives au cours du XXe siècle. Nous reprenons le regroupement en trois catégories proposé par ces auteurs qui distinguent les électeurs de droite, les électeurs de gauche et les électeurs du centre incluant le centre droit et le centre gauche. L’appariement ne pose pas de problème, puisque ces informations sont disponibles à la commune.
15La dernière base de données provient des informations locales diffusées par l’Insee13 sur plusieurs indicateurs socio-économiques sur la période 1998 à 2022 :
- Le taux de chômage annuel.
- Le taux d’étrangers.
- La taille de la population.
- Le revenu moyen de la population.
2. Hétérogénéité individuelle et spatiale du sentiment de discrimination
2.1. Ampleur, évolution et causes du sentiment de discrimination
16Globalement, sur l’ensemble de la période de 1998 à 2017, 12,7 % des jeunes interrogés déclarent avoir été victimes de discrimination. Ce pourcentage est relativement stable sur les vingt dernières années à l’exception d’une hausse notable en 2017 (voir tableau 1). Notons que la hausse observée en 2017 peut être liée à la formulation de la question qui portait, à la différence des autres enquêtes, sur la discrimination à l’embauche et en emploi et non exclusivement sur la discrimination à l’embauche (voir encadré 1).
Tableau 1 ● Évolution du sentiment de discrimination à l’embauche

Source : Céreq, enquête 2020 auprès de la Génération 2017.
17À l’instar de Brinbaum et al. (2015 ; 2022) et Jugnot (2023) mobilisant l’enquête Génération ou Lê et al. (2022) mobilisant l’enquête TeO, des différences très importantes apparaissent selon les groupes d’individus (voir graphique 114). Ainsi, les jeunes immigrés ou les descendants de deuxième génération d’origine africaine ou turque déclarent dans près d’un tiers des cas avoir été victimes de discrimination. Ce taux est près de quatre fois moins important (8 %) pour le groupe de référence constitué de jeunes hommes sans ascendance migratoire, ne résidant pas dans un quartier politique de la ville, ne provenant pas des DOM15 et qui ne sont pas nés à l’étranger.
18Pour le groupe de jeunes femmes sans ascendance migratoire, ce taux est nettement plus important puisqu’il s’établit à environ 12 %. Pour les Français ayant une ascendance étrangère et dont l’un ou les deux parents sont d’origine non africaine ou turque, ce taux est à peu près équivalent. En revanche, ce taux est de 7 points supérieur pour les immigrés d’origine non africaine et les jeunes issus des DOM ou nés Français à l’étranger.
19Parmi les individus sans ascendance étrangère, un groupe peu étudié est celui qui réside en QPV qui déclare un niveau de discrimination près de deux fois plus élevé que celui exprimé par ceux qui ne vivent pas dans ces quartiers défavorisés.
Graphique 1 ● Pourcentage de répondants déclarant avoir été victimes de discrimination en fonction de leur origine.

Lecture : dans les vagues de l’enquête Génération, 10,9 % des répondants de nationalité française dont les deux parents sont d’origine étrangère non africaine déclarent avoir été victimes de discrimination. Ce taux est de 32,6 % lorsque l’origine des parents est africaine.
Note : SAE = répondants de nationalité française sans ascendance étrangère ; H/F = répondants hommes et femmes ; Dom-étranger = répondants issus des départements d’outre-mer ou nés à l’étranger ; QPV = répondants résidant dans un quartier politique de la ville ou dans une zone urbaine sensible ; FR = répondants de nationalité française ; AFR = répondants français dont au moins un des parents est d’origine d’un pays africain ou répondants immigrés de cette zone géographique.
Source : Céreq, enquête 2020 auprès de la Génération 2017.
20Le graphique 2 présente l’évolution du sentiment de discrimination pour différents groupes de 1998 à 2017. Afin de limiter les fluctuations d’échantillonnage qui risquent de biaiser la lecture de ce graphique, un regroupement en 6 catégories cohérent avec les résultats précédents a été retenu. On observe une hausse lors de la dernière vague de l’enquête pour l’ensemble de ces sous-catégories retenues. Ainsi qu’une très forte baisse de 2004 à 2013 pour les répondants ayant une ascendance étrangère d’origine africaine ou turque.
21En dehors de la dernière vague, l’enquête Génération permet également de documenter la ou les causes de cette discrimination identifiée par les répondants (graphique 3). Celles-ci peuvent être liées à l’origine sociale ou géographique, au genre ou à la famille, à un handicap ou à des particularités physiques. Pour l’ensemble des années, l’origine et le lieu de résidence16 des répondants sont la cause qui est la plus fréquemment avancée dans près d’un cas sur deux (46,3 %). Cette cause est avancée dans plus de quatre cas sur cinq lorsqu’on se focalise sur les répondants immigrés ayant une origine africaine ou turque, issus des Dom ou nés français à l’étranger.
Graphique 2 ● Évolution du sentiment de discrimination selon les caractéristiques des répondants

Lecture : en 2004 37 % des répondants de nationalité française ou immigrés d’origine africaine déclarent avoir été victimes de discrimination contre 26 % en 2013.
Note : les quatre premiers groupes sont identiques à ceux du graphique 1. IAE- sont des répondants de nationalité française ou immigrés ayant une origine non africaine (NAFR) ou africaine (AFR).
Source : Céreq, enquête 2020 auprès de la Génération 2017.
Graphique 3 ● Origines des répondants et causes du sentiment de discrimination



Lecture : parmi les hommes sans ascendance étrangère qui déclarent avoir été victimes de discrimination, 14,4 % l’imputent à leur sexe, leur orientation sexuelle ou leur situation familiale et 30,4 % à leur origine ou à leur lieu de résidence.
Note : voir graphique 2 pour les caractéristiques des répondants.
Les groupes :
Sexe – Famille = parce que vous étiez une femme / homme / orientation sexuelle / situation familiale.
Origine – Lieu = votre nom / la couleur de votre peau / votre accent / votre lieu de résidence (votre quartier).
Autre = une particularité physique (taille, poids…) / un handicap / un problème de santé / votre look (piercing, couleur, ou longueur des cheveux) / autre raison.
Source : Céreq, enquêtes Génération, vagues 1998, 2004, 2010, 2013.
2.2. Sentiment de discrimination et situation professionnelle
22Le tableau 2 expose l’insertion et la situation professionnelle des répondants selon le sentiment de discrimination. On observe une corrélation forte entre ces deux dimensions. Globalement, trois ans après la fin de leur formation, ceux qui déclarent avoir été discriminés sont moins souvent en emploi (de 6 à 13 points), occupent moins souvent des emplois en CDI et à temps plein et ont passé moins de temps en emploi au cours des 36 derniers mois avant leur interrogation.
23Même si cette corrélation est forte, elle ne permet pas d’établir rigoureusement le lien de causalité entre ces deux dimensions. Les individus ayant connu des difficultés d’insertion peuvent justifier/expliquer celles-ci en déclarant avoir été victimes de discrimination que cela soit ou non le cas. Inversement, avoir été victime de discrimination (et le reporter dans l’enquête) peut conduire à avoir des difficultés d’insertion.
Tableau 2 ● Insertion et situation professionnelle des répondants trois ans après la fin de leur formation selon leur sentiment de discrimination

Source : Céreq, enquête 2020 auprès de la Génération 2017.
2.3. Différences spatiales
24Le graphique 4 décrit l’écart à la moyenne de la proportion de répondants d’une zone d’emploi (ZE) qui déclarent avoir été victimes de discrimination (carte de gauche). Les zones en rouge correspondent à des ZE pour lesquelles le sentiment de discrimination est plus fréquent et les zones en bleu où il est moins fréquent que la moyenne. Globalement 57 % des ZE sont en bleu et 38 % en rouge, les ZE restantes en gris se situent autour de la moyenne. Les seuils de -3 et +3 permettent de définir les ZE ayant les valeurs les plus faibles/les plus fortes. 30 % des ZE (en bleu foncé) ont un niveau de discrimination moyen inférieur à 9,5 %. Un peu plus de 15 % des ZE (en rouge foncé) ont un niveau de discrimination d’au moins 15,5 %.
25Cette carte met en lumière une nette différence entre l’ouest de la France composé de la Bretagne, des Pays-Loire, du nord et de l’est de la Nouvelle-Aquitaine, du nord de l’Occitanie, de l’ouest de la Normandie, de l’extrême ouest de l’Auvergne-Rhône-Alpes (Aura) et du nord des Hauts de France et les régions situées à l’est en incluant l’Île-de-France. Le premier groupe se distingue par rapport au second par une plus faible proportion d’individus déclarant avoir été discriminés de l’ordre de 6 à 10 points de pourcentage.
26Toutefois, les ZE dans lesquelles la proportion de répondants ayant des origines étrangères est importante risquent de se caractériser par une proportion plus élevée de répondants ayant le sentiment d’avoir été discriminés. Pour annuler cet effet, le graphique 4 (carte de droite) expose les résultats obtenus à l’aide d’une analyse « structurelle-résiduelle » (ou shift-share en anglais17). Le résidu reporté est obtenu en calculant l’écart entre le niveau brut et le niveau que l’on observerait si les répondants regroupés selon leur origine localisés dans une ZE déclaraient un niveau de discrimination équivalent à celui observé au niveau national. Ce résidu est positif si dans une zone d’emploi ces différents groupes déclarent plus fréquemment avoir été discriminés. Il est négatif dans le cas inverse.
27Cette analyse ne modifie pas le diagnostic pour la Bretagne, le Pays-Loire, l’Occitanie et l’Aura. En revanche, il a tendance à accentuer la situation déjà dégradée des régions Grand-Est, Provence-Alpes-Côte-d’Azur (Paca) et l’est de la Normandie. Enfin, lorsque l’on tient compte de l’effet de composition, la Nouvelle-Aquitaine ne détonne plus par un taux de discrimination plus bas que la moyenne alors que la situation en Île-de-France s’améliore sensiblement.
3. Analyse économétrique
28L’analyse précédente contrôle uniquement l’effet de composition lié à l’origine des répondants. Afin de prendre en compte les autres dimensions susceptibles d’affecter la probabilité de déclarer d’avoir été victime de discrimination, une analyse économétrique est réalisée. Les variables explicatives introduites sont l’année de l’enquête, le niveau de diplôme du répondant, son genre, sa situation familiale, son origine et les caractéristiques des zones d’emploi au moment de l’enquête. Le tableau A1 présente dans le détail les résultats de cette estimation et les graphiques 5 et 6 exposent les effets marginaux estimés.
Graphique 4 ● Sentiment de discrimination par zones d’emploi

Note : pour le graphique de droite, certaines zones d’emploi ont été regroupées afin de disposer d’au moins 30 observations par zone. Les seuils de -3 et +3 retenus correspondent respectivement aux 20 % et 15 % des ZE ayant respectivement les valeurs les plus faibles fortes.
Source : Céreq, enquête 2020 auprès de la Génération 2017.
3.1. Effets des caractéristiques individuelles
29À l’instar des résultats obtenus à l’aide de l’enquête Trajectoires et Origines (TeO), relativement à 1998, le sentiment a augmenté en 2017 alors qu’il avait baissé en 2004 et 2013. Cette proportion a augmenté de 4 points de pourcentage entre les deux dernières vagues de l’enquête Génération. Comme le remarquent les travaux précédents, cette hausse peut être liée à deux phénomènes : une augmentation des traitements défavorables ou une plus grande sensibilité à la question des discriminations, notamment pour les femmes (Lê et al., 2022).
Graphique 5 ● Effets marginaux associés à la probabilité de déclarer avoir été victime de discrimination

Lecture : être une femme accroît toutes choses égales par ailleurs de 3 points de pourcentage la probabilité de déclarer être victime de discrimination par rapport aux hommes.
Source : Céreq, enquête 2020 auprès de la Génération 2017.
30Le niveau de formation semble jouer négativement sur le sentiment de discrimination. Plus les répondants sont diplômés, moins ils déclarent avoir été victimes de discrimination. Cette relation n’est toutefois pas linéaire. Il existe un écart particulièrement notable (de 4 points de pourcentage) entre ceux n’ayant pas eu le baccalauréat et les autres. Une baisse supplémentaire de 2 points de pourcentage est observée pour ceux ayant obtenu un diplôme du supérieur. Concernant le genre et l’origine, les résultats confirment ceux présentés dans la section précédente.
31Être une femme, résider en QPV ou être immigré/avoir une ascendance étrangère non africaine ou turque, accroît de l’ordre de 3 points de pourcentage le sentiment de discrimination. En revanche, être issu d’un Dom ou être né Français à l’étranger multiplie par plus de deux cette probabilité.
32L’élément le plus notable est sans conteste l’origine africaine ou turque des répondants. Cette dimension accroît de plus 20 points la probabilité de déclarer avoir été victime de discrimination aussi bien pour les immigrés que pour les Français de la seconde génération.
3.2. Spécificités spatiales
33Le graphique 6 permet de cartographier les effets fixes, significativement différents de zéro, associés aux zones d’emploi obtenus à l’aide de l’analyse économétrique (Paris qui possède un niveau de discrimination de 13,5 % relativement proche de la moyenne nationale étant la zone de référence).
34Les zones d’emploi des régions suivantes se distinguent par un effet fixe significatif et plus élevé (de l’ordre de 4 points de pourcentage) :
- Provence-Alpes-Côte d’Azur (Arles, Istres-Martigues, Aix-en-Provence, Salon-de-Provence, Avignon, Marseille-Aubagne, Nîmes) ;
- Bourgogne-Franche-Comté (Dole, Pontarlier, Dijon) ;
- Grand Est (Mulhouse, Colmar, Haguenau, Molsheim, Metz, Thionville, Forbach, Remiremont-Obernai, Châlons-en-Champagne, Chaumont-Langres) ;
- Île-de-France (Mantes-la-Jolie, Melun, Évry) ;
- Nouvelle-Aquitaine (Villeneuve-sur-Lot, Marmande, Rochefort, La Teste-de-Buch, Dax, Pauillac, Marmande, Brive-la-Gaillarde, Ussel) ;
- Auvergne-Rhône-Alpes (Grenoble, Aubenas, Moulins, Issoire) ;
- Occitanie (Toulouse, Albi, Castre, Limoux, Narbonne) ;
- Normandie (Rouen, Vernon) ;
- Hauts-de-France (Beauvais, Roubaix, Cambrai, Lille).
Graphique 6 ● Effets fixes significatifs associés aux zones d’emploi

Source : Céreq, enquête 2020 auprès de la Génération 2017.
3.3. Variables expliquant ces différences spatiales
35Une analyse économétrique complémentaire permet d’identifier les variables qui influencent le fait d’être une zone d’emploi plus ou moins discriminante (voir tableau A1). Cette analyse souligne que la structure de l’électorat (notamment la proportion d’électeurs de droite), la proportion relative d’étrangers et le taux de chômage relatif de la zone d’emploi affectent positivement et significativement la probabilité de déclarer être victime de discrimination.
36En mobilisant la classification des zones d’emploi de Levy (2020), les grandes agglomérations sans forte concentration de fonctions métropolitaines réduisent la probabilité d’observer des discriminations de l’ordre de 0.5 point de pourcentage par rapport à celles disposant d’une forte concentration de fonctions métropolitaines. En revanche, la spécialisation touristique, industrielle ou agricole de ces zones n’affecte pas cette probabilité.
37Enfin nous avons testé si résider dans une zone où les autres jeunes ayant le même genre ou l’origine que le répondant déclarent être discriminés accroît la probabilité de déclarer subir une telle situation. Le tableau A1 indique que cette variable joue significativement et positivement, ce qui confirme l’existence de clusters spatiaux.
Conclusion
38Le sentiment de discrimination exprimé par les sortants du système scolaire français varie fortement selon les caractéristiques des individus, notamment leur niveau de formation, leur genre et surtout leur origine géographique spécialement africaine ou turque.
39Au-delà de ces dimensions individuelles, l’originalité de ce travail est de mettre en évidence l’existence de clusters spatiaux de discrimination, c’est à dire de zones d’emploi où le sentiment de discrimination est nettement plus important qu’ailleurs, y compris lorsque l’on contrôle d’un biais de composition des populations présentes dans ces zones.
40D’après nos résultats, ces clusters se distinguent par la structure de leur électorat, le dynamisme de leur marché du travail, la proportion d’étrangers et leur statut d’agglomération. Des travaux complémentaires devront être réalisés afin de préciser le sens de cette causalité.
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Annexe
Résultats détaillés de l’estimation du modèle économétrique
Tableau A1 ● Probabilité de déclarer avoir été victime de discrimination

Lecture : toutes choses égales par ailleurs, être interrogé en 2010 réduit de 2.54 points de pourcentage la probabilité de déclarer être victime de discrimination. *** significatif au seuil de 1 %, ** de 5 % et * de 10 %.
Source : Céreq, enquête 2020 auprès de la Génération 2017.
Notes de bas de page
1Brinbaum (2022) propose d’analyser ces expériences en mobilisant l’enquête Génération 2010. Un travail similaire a été réalisé à l’aide des données de l’enquête Trajectoires et Origines (Teo) de l’Ined (Brinbaum et al., 2015).
2Plusieurs travaux ont montré qu’il n’existait pas une correspondance exacte entre le sentiment de discrimination et le fait d’être discriminé. Cet écart peut conduire les individus à surestimer, mais également à sous-estimer les véritables comportements discriminatoires des employeurs (Blank et al., 2004 ; Safi et al., 2013 ; Small et al. 2020).
3En France, les différentes vagues de l’enquête Trajectoire et Origine (Safi et al., 2013, Brinbaum et al., 2013 ; Lê et al., 2022), l’enquête Génération (Céreq, 2022).
4Voir entre autres, les travaux mobilisant l’European Social Survey en Europe, Household Longitudinal Study pour le Royaume-Uni, Household, Income and Labour Dynamics in Australia (Hilda) en Australie.
5De manière plus générale, ces différences spatiales restent peu documentées dans la littérature même par des auteurs qui utilisent des mesures objectives de la discrimination (Hanson et al. 2014 ; Combes et al., 2016 ; Bunel et al., 2017 ; MacDonald et al., 2018, Le Gallo et al., 2019 ; Quillian et al., 2019 ; Ramos et al., 2020).
6Certaines vagues n’ont pas été retenues voir infra.
7Dans ce travail nous n’avons pas retenu l’ensemble des 7 vagues d’enquêtes qui ont été réalisées sur la période par le Céreq. En effet, le travail de géolocalisation des répondants n’a pas été réalisé pour les vagues 2001 et 2007. C’est pourquoi elles ont été écartées. Notons par ailleurs que le champ des enquêtes Génération n’est pas totalement stable d’une vague à l’autre c’est pourquoi dans ce travail nous avons mobilisé les « bases comparables » construites par le Céreq et la pondération « Pondcomp » qui permettent d’équilibrer les vagues. Enfin, les personnes résidant à l’étranger au moment de la passation du questionnaire qui n’ont pas été exclues pour la vague 2017 ont été exclues de notre analyse.
8Uniquement pour ceux de l’enquête 2017.
9Notons que cette typologie ne permet pas d’appréhender aussi finement que l’on souhaiterait la dimension multifactorielle de la discrimination. La taille de la base de données ne nous a pas permis de croiser le genre avec les caractéristiques liées à l’origine ou encore de croiser l’origine avec le fait de résider en QPV. En effet l’analyse spatiale « structurelle-résiduelle » mobilisée dans la seconde partie de l’article nécessite une typologie ayant un effectif conséquent.
10Ce niveau agrégé confronte nos résultats au problème d’agrégation spatiale (en anglais, Modifiable Areal Init Problem ou MAUP).
11La difficulté rencontrée est que cette nomenclature a été réalisée en utilisant le découpage par zones d’emploi de l’année 2020 et non de l’année 2010. Comme nous ne disposons pas des codes des communes de l’ensemble des répondants dans l’enquête Génération la stratégie suivante a été retenue : à l’aide de Mapinfo©, logiciel de cartographie, nous avons calculé la superficie commune aux deux découpages des zones d’emploi, celui de 2010 et celui de 2020. Lorsque cette superficie est supérieure à 75 % de la superficie de la zone d’emploi de 2010, nous lui avons associé la zone d’emploi 2020 correspondante. Pour les autres cas (plus d’une cinquantaine) qui se caractérisent par des chevauchements multiples, nous avons créé une catégorie supplémentaire à celle proposée par Levy et al. (2020).
14Cette hétérogénéité n’est pas spécifique à la France (voir Lee et al. [2019] pour les États-Unis).
15Approximé par le fait d’avoir été scolarisé en 6e dans ces territoires.
16Les causes de discrimination incluses dans cette catégorie sont le nom, la couleur de peau, l’accent, le lieu de résidence (« votre quartier »).
17Méthode introduite par Creamer (1943).
Auteur
-
Mathieu Bunel
Université de Bourgogne, laboratoires LEDi et EconomiX
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