L’insertion professionnelle : une notion discutée mais robuste
p. 15-19
Texte intégral
1Tel le phénix, la notion d’insertion renait sans cesse malgré les critiques qui semblent parfois l’anéantir. Mais, tel le caméléon, elle parvient à s’adapter à de multiples contextes et à rester finalement incontournable. Certes elle a des concurrents, certains préférant parler de transition ou de parcours, mais elle résiste car elle garde pour elle le poids de l’évidence partagée par les sortants de l’école qui veulent s’insérer et par les responsables publics qui mettent en place des mesures d’insertion, par les statisticiens qui mesurent la qualité de l’insertion et par les chercheurs qui s’efforcent de conceptualiser l’insertion. Comment s’est imposée cette notion et quels en sont les contours précis ? Tel est l’objet de ce chapitre.
1 | L’affirmation progressive de la notion d’insertion professionnelle
2Conceptualiser une notion ne va pas de soi lorsqu’on est en présence d’un terme utilisé par les acteurs sociaux car il faut tout à la fois s’en soucier et s’en départir. Pour ce faire, on examinera la façon dont les usages de la notion d’insertion ont évolué depuis les travaux fondateurs.
1.1 | L’émergence et la diffusion de la notion d’insertion
3La notion d’insertion professionnelle est apparue au début des années 1970 au moment où s’amorçaient des transformations importantes sur le marché du travail, avec la lente montée du chômage, et dans le système éducatif, avec sa massification progressive. « Le fait de « devoir s’insérer » en essayant de trouver du travail à la sortie de l’école ou de l’université est tout sauf un donné naturel qui aurait toujours existé. Au contraire, c’est une exigence relativement récente » écrit Dubar (2001). En effet, la « question de l’insertion des jeunes n’est devenue un problème social et un objet de politiques publiques en France que depuis un quart de siècle environ » (Dubar, 2001) lorsque la croissance de l’emploi et « l’adéquation formation-emploi » n’ont plus été au rendez-vous. Pour que « la question de l’insertion des jeunes sur le marché du travail devienne un « problème social » et donc une question sociologique possible, il aura fallu deux grandes ruptures historiques » (Dubar, 2001) : la séparation entre les espaces de formation et d’activité de travail et la dissociation partielle entre sortie des études et entrée au travail. La France se distingue en effet de longue date par une forte scolarisation des apprentissages, une présence importante des marchés internes du travail et des relations plutôt distantes entre établissements de formation et entreprises. La conceptualisation de la notion d’insertion correspond à ce contexte spécifique et c’est pourquoi on ne la retrouve pas dans tous les pays.
4Ainsi, « la connaissance de l’insertion professionnelle est clairement autonomisée dès les travaux préparatoires du VII° plan » (Dupaquier et al., 1986) et plusieurs universités mettent alors en place des enquêtes sur les trajectoires d’insertion des étudiants, tandis que la création du Céreq et la mise en place de son observatoire des entrées dans la vie active amorçait une systématisation des enquêtes d’insertion qui permit de mettre en avant son caractère multidimensionnel. Un cadre général de description et d’analyse de l’insertion était ainsi défini et il restera finalement assez stable par la suite. Malgré cette abondance de résultats, « l’impression qui domine en les considérant est celle d’un certain malaise face à un champ qui reste peu défini, mal cerné théoriquement » (Dupaquier et al., 1986). D’Iribarne confirme, dans le même ouvrage, que « l’insertion a bien émergé comme une catégorie empirique non construite, caractéristique qu’elle garde encore aujourd’hui ». « C’est la problématique de « l’insertion » elle-même en tant qu’objet de recherche autonome qui fait l’objet d’une interrogation de plus en plus forte en particulier parce qu’elle ne parvient pas à articuler deux directions de recherche, l’une qui met l’accent sur les logiques productives et la segmentation du marché du travail, l’autre qui prend en considération les comportements individuels, la construction des valeurs et des représentations au cours de la socialisation » (d’Iribarne, 1986).
5Mais la notion s’est finalement imposée aux chercheurs comme aux responsables des politiques publiques et aux statisticiens. Et les enquêtes de suivi des sortants du système éducatif ont proliféré, ce qui a permis aux chercheurs de mettre à jour les spécificités des débutants, les effets renforcés de la conjoncture à leur égard et les fortes différenciations selon leurs parcours scolaires et leurs appartenances sociales.
6Cette notion s’est aussi imposée comme catégorie administrative dès les années 1970 avec l’émergence des politiques d’insertion et des premières « mesures d’insertion » mises en œuvre par les « agents d’insertion ». Ce ciblage sur une population spécifique s’est confirmé lors de la publication du rapport Schwartz en 1981 intitulé L’insertion professionnelle et sociale des jeunes. Et le mouvement s’est poursuivi au cours des décennies suivantes sans que le besoin se fasse sentir d’expliciter plus cette notion.
1.2 | L’élaboration et la mise en discussion de la notion
7Pour autant, les discussions entre chercheurs n’ont pas manqué. En réaction à une approche trop « pragmatique » et « individuelle », Rose (1984) propose ainsi de considérer l’emploi des débutants comme un « processus structuré socialement sous l’effet des pratiques d’acteurs comme l’Etat, les entreprises ou les réseaux sociaux », parlant plutôt de « transition professionnelle ». Et il opte pour « une conception extensive de l’insertion professionnelle » se présentant comme « un enchevêtrement complexe de formation, d’activité et d’inactivité » et « un moment spécifique se déroulant selon un processus relativement autonome et caractérisé avant tout par ses formes sociales d’organisation ». Cette notion « marque bien l’idée d’un passage, d’un état intermédiaire ayant une certaine durée, subissant l’influence de la situation antérieure et préfigurant la situation future ». Mais elle a aussi ses limites car elle « reste en termes de passage d’un état à un autre » et laisse toujours penser qu’il peut y avoir une fin à cette période (Rose, 1984).
8Dans les années 1990, plusieurs auteurs ont poursuivi ce travail de clarification d’une notion qui reste, selon Nicole-Drancourt et Roulleau-Berger (1995), « une boîte noire très observée mais peu analysée » sans doute faute d’un « cadre d’analyse » et parce que la mesure de l’insertion est « une entreprise difficile ». Vincens (1997) a ainsi proposé « une définition conventionnelle de l’insertion professionnelle » partant de « la distinction entre un état initial et un état final avec un passage entre les deux, le processus d’insertion » et s’adossant aux idées partagées sur le sujet, « celle de continuité de l’activité, de capacité à travailler et à obtenir un revenu quels que soient les aléas du marché du travail ; celle d’une relation entre les attentes et la position acquise ; celle de situation telle que l’individu concerné ne voit pas comment il pourrait améliorer son sort » (Vincens, 1997). Et Vernières (1997) a défini l’insertion professionnelle comme « le processus par lequel des individus, n’ayant jamais appartenu à la population active accèdent à une position stabilisée dans le système d’emploi. Cette définition suppose pour identifier la fin de ce processus, que l’individu considéré ait acquis une expérience suffisante, en complément de sa formation, pour atteindre dans l’emploi qu’il occupe une productivité jugée normale » (Vernières, 1997).
9Trottier, Laforce et Cloutier (1999) s’inscrivent dans cette lignée en précisant que « l’insertion commence lorsqu’un individu cesse de partager son temps entre le loisir, les études et le travail non rémunéré pour consacrer du temps à un emploi rémunéré ou à la recherche d’emploi ». Et elle se termine lorsque l’individu « a un emploi durable c’est-à-dire qu’il ne possède pas d’information lui permettant de penser qu’il devra changer d’emploi dans un avenir plus ou moins proche » et que « cet emploi correspond à celui qu’il considère devoir garder ou accepter compte tenu à la fois de son projet initial, des informations qu’il a acquises […], de la perception qu’il a des contraintes et de la concurrence sur le marché du travail » (Trottier et al., 1999).
10Par la suite, il n’y a pas eu de notoires avancées théoriques, chacun utilisant cette notion comme un allant de soi. Giret (2000) parle ainsi de « concept protéiforme », « fréquemment utilisé sans que l’on sache réellement ce qu’il recouvre, du fait de l’absence de définition ou au contraire d’une pluralité de définitions implicitement admises » (Giret, 2000). Un avis largement partagé jusqu’à Verdier et Vultur (2016) pour qui « aujourd’hui la notion d’insertion professionnelle se fait plus vague que jamais, d’autant qu’elle est appelée à s’élargir pour prendre en compte des cheminements de plus en plus diversifiés qui tendent à intégrer les phases relatives aux études comme celles qui ont trait aux carrières individuelles ».
11On peut tout de même signaler les tentatives d’inscription de la notion dans un cadre interprétatif plus vaste. C’est le cas des travaux inspirés de l’analyse sociétale comme ceux de Verdier (1996), qui analyse les spécificités du modèles français d’insertion, ou de Lefresne (2003), qui définit les « systèmes nationaux d’insertion professionnelle » comme « l’ensemble des normes et des institutions qui encadrent l’accès des jeunes à la relation salariale dans chaque ensemble national » et combinent deux éléments : « le mode d’articulation formation-emploi et la place qu’occupent les jeunes dans l’ensemble des processus de mobilité de la main-d’œuvre ». Par ailleurs, nombre de travaux ont mis l’accent sur la dimension processuelle de l’insertion en utilisant des notions que Verdier et Vultur (2016) jugent heuristiques, comme celles de parcours professionnel ou de transition, qui permettent d’établir des liens entre les diverses dimensions de la vie et les temporalités dans lesquelles elles s’exercent.
2 | Les principaux critères de définition de l’insertion professionnelle
12Reste à examiner la temporalité de l’insertion et les acteurs qu’elle engage.
2.1 | Plusieurs registres de définition de l’insertion
13L’insertion concerne au premier chef les jeunes. Ce privilège accordé aux individus est au fondement de la notion et les enquêtes s’adressent le plus souvent à eux, même s’il existe des études sur les dispositifs publics ou les pratiques de recrutement. L’accent est alors mis sur les caractéristiques socio-économiques des personnes et leur formation initiale, au risque de rabattre les explications de ce côté car les autres dimensions, telles les caractéristiques des entreprises, n’apparaissent qu’au travers des informations fournies par les personnes.
14D’autres approches de l’insertion sont à envisager si l’on veut prendre en compte le fait que « l’espace de transition entre école et emplois est structuré par des jeux complexes d’acteurs sociaux […] qui possèdent leur efficacité propre » (Dubar, 2001, p. 33). En ce sens, l’insertion est « un processus socialement construit » et dépendant des stratégies des acteurs concernés. Et chacun a sa position : les sortants du système éducatif espèrent trouver rapidement un emploi si possible de qualité au regard de ce que l’état du marché du travail et la formation suivie leur permettent d’espérer ; les employeurs aimeraient que les débutants atteignent au plus vite la productivité attendue ; les responsables publics proposent des dispositifs susceptibles de réduire le temps d’accès à l’emploi et le risque de chômage des débutants en venant compenser les supposés obstacles à l’insertion ; les intermédiaires de l’emploi sont évalués au regard de leur performance en matière d’insertion des bénéficiaires ; les responsables des établissements de formation sont comptables de l’insertion de leurs formés. Chaque acteur privilégie ainsi telle ou telle dimension de l’insertion professionnelle, sa vitesse et sa qualité notamment, mais selon des acceptions différentes, la qualité pouvant s’apprécier pour les uns au regard de la conformité à la formation suivie et aux espérances attendues, pour les autres au vu de l’efficacité productive des entrants.
2.2 | Les étapes du processus d’insertion
15Si l’on considère l’insertion non pas comme un passage instantané de l’école à l’emploi mais comme un processus socialement structuré ayant une certaine durée alors il convient d’en préciser les bornes et de souligner les évolutions en la matière.
16Longtemps, la définition de l’état initial n’a pas posé de problème spécifique du fait même de la séparation marquée en France entre périodes de scolarisation et d’emploi. Le début du processus d’insertion était donc la fin de la scolarité. Ainsi, pour Vernières (1997), « c’est le moment où la personne considérée, sortant du système scolaire ou adulte ayant toujours été inactif, effectue pour la première fois une activité productive en lien avec sa formation ou en recherche une ». Mais le problème s’est compliqué à partir du moment où la formation initiale intégrait des périodes en entreprises, où l’alternance et l’apprentissage prenaient de l’ampleur et où le travail salarié en cours d’études se développait. Autant d’éléments qui rendent problématique la mesure d’un état initial.
17La délimitation de l’état final posait d’emblée plus de problèmes. En effet, la carrière est un processus illimité et l’on doit fixer des critères pour séparer une période d’insertion. Le premier emploi peut être une référence mais on a rapidement envisagé d’autres options comme l’emploi stable ou l’emploi en correspondance avec la formation suivie. Si l’on se place du point de vue de la personne, l’état final s’identifie à l’obtention d’un emploi que « les diplômés estiment pouvoir conserver et qui ne s’éloignent pas trop de leurs attentes, éventuellement revues à la baisse, suite à l’expérience acquise sur le marché du travail » (Vincens, 1997). « Lorsque l’emploi définitif est trouvé, le temps consacré à la recherche s’amenuise » jusqu’à s’arrêter avec l’obtention d’un emploi satisfaisant, c’est-à-dire un emploi durable que l’on ne souhaite pas quitter et auquel on consacre son temps sans chercher d’autres emplois ni souhaiter retourner en formation. De son côté, Vernières (1997) retient comme critère principal « l’occupation dans le système d’emploi d’une position stabilisée » laquelle peut correspondre à « une position durablement instable dans le système d’emploi ». Une façon de reconnaître que le contexte a changé, la précarité accrue des emplois et l’accroissement du chômage générant un allongement de cette période et un flou accru des parcours.
18Cette approche restera un repère constant. Ainsi, Giret (2008) se réfère au « moment où les jeunes n’ont plus de spécificités sur le marché du travail ». A contrario, « un quasi consensus a rapidement émergé pour ne pas considérer la date d’obtention du premier emploi des jeunes comme la fin de la période d’insertion » car il « est souvent un emploi transitoire qui ne garantit pas au jeune une stabilisation ». Il propose alors de « confronter plusieurs critères objectifs » parmi lesquels il retient prioritairement « l’accès à une période continue ou quasi continue d’emploi, quel que soit le statut du contrat de travail ou l’accès à un premier emploi satisfaisant pour le jeune ou encore, le moment à partir duquel le jeune ne recherche plus d’autre emploi » (Giret, 2008).
19C’est donc la question de la stabilité qui pose problème, surtout dans un environnement instable. Parlera-t-on de stabilité statutaire garantie, comme elle l’est pour les personnes qui réussissent les concours d’entrée dans la fonction publique, de stabilité juridique sur un emploi à durée indéterminée dont la rupture est pourtant possible, de stabilité économique quand une personne enchaîne des emplois de courte durée mais avec la quasi-certitude d’en trouver d’autres. La continuité peut en effet concerner le contrat, l’activité, l’employeur ou la situation. Et cela peut se définir objectivement à partir de critères prédéfinis ou subjectivement au regard de l’opinion de la personne qui apprécie elle-même s’il s’agit d’un emploi d’attente ou définitif, d’une situation suffisamment stable, en conformité avec ses espérances et susceptible ou non d’être améliorée.
20Reste enfin à définir le processus d’insertion se déroulant entre ces états initiaux et finaux. Plusieurs options sont possibles. On peut apprécier la probabilité de réussite du processus d’insertion en regardant la part des personnes qui parviennent à un état final satisfaisant. On peut mesurer la vitesse avec laquelle se déroule ce processus en mesurant le nombre de mois permettant d’occuper une position stabilisée. On peut estimer la qualité de l’insertion en comparant les caractéristiques de la formation suivie (niveau, spécialité) et celles de l’emploi d’insertion. On peut distinguer des degrés d’insertion – trouver un emploi quelconque, un emploi durable, dans sa spécialité, satisfaisant pour soi, offrant des perspectives intéressantes - dont la qualité va en augmentant. Autant de façons de dessiner un portrait contrasté du processus d’insertion allant bien au-delà de la simple dichotomie entre les « insérés » et ceux qui ne le sont pas.
Conclusion | que faire de la notion d’insertion ?
21Si les critiques de la notion d’insertion n’ont pas manqué et si la définition de l’insertion comme processus susceptible d’avoir un début et une fin n’a pas emporté totalement l’adhésion, cela n’a pas empêché cette notion de s’imposer notamment parce qu’elle constitue une catégorie empirique utile pour les acteurs, en particulier les décideurs politiques qui entendent définir des politiques d’insertion et ont donc besoin de délimiter avec précision une cible.
22Certes, la notion est moins convaincante aux yeux des chercheurs et s’il y a un réel intérêt à étudier les débuts de vie active, à voir comment se constitue l’expérience et se développent les trajectoires, on peut être plus dubitatif sur l’intérêt de définir avec précision une période d’insertion. Et cette question du repérage des débuts et fins du processus s’est encore complexifiée avec le flou croissant des frontières entre activité et formation et l’instabilité accrue des parcours.
23C’est pourquoi il importe de mettre en évidence les implicites de cette notion. Une première étape a été franchie quand on a mis en avant ses dimensions sociétales et le rôle des instances chargées d’organiser la transition. Reste maintenant à se libérer d’une vision par trop linéaire du temps souvent sous-jacente aux travaux sur l’insertion. À cela s’ajoute la nécessité, si l’on accepte d’utiliser malgré tout cette notion, de souligner sa complexité. L’insertion, outre le fait qu’elle se différencie selon les personnes, est un processus qui ne s’achève pas vraiment. Il y aurait donc des degrés d’insertion variables selon le type d’emploi occupé et des formes d’insertion différenciées selon les parcours suivis et les dispositifs utilisés.
Auteur
-
José Rose
Socio-économiste, professeur émérite Aix-Marseille Université, CNRS, LEST UMR 7317.
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