Incertitude, instabilité et exploitation : le rapport à l’emploi des jeunes ruraux non diplômés
p. 351-359
Texte intégral
Introduction
1Si le diplôme n’assure plus une insertion stable et pérenne sur le marché de l’emploi, il reste encore aujourd’hui – et en particulier pour les jeunes – la meilleure protection contre la vulnérabilité socioéconomique (Zaffran, Vollet, 2018a ; Dubet, Duru-Bellat, 2020). En France, les décrocheurs scolaires1 sortis de formation depuis 1 à 4 ans sont 48 % à être au chômage contre 10 % pour une personne ayant un niveau égal ou supérieur à bac+22. Toutefois, si l’absence de diplôme impute une vulnérabilité claire vis-à-vis de l’emploi, tous les non-diplômés ne sont pas égaux. En effet, et alors que les espaces ruraux sont souvent perçus comme des espaces de « retard » (Orange et Vignon, 2019) et à la marge des mutations liées à la mondialisation et à la libéralisation économique des marchés de l’emploi, les jeunes ruraux sans diplôme sont plus en emploi que leurs homologues urbains (49 % contre 42 %) et sont également moins confrontés au chômage (Bouquet, 2018 ; Zaffran, 2018). En outre, si cette insertion professionnelle semble « meilleure », elle s’accompagne d’un plus fort taux de pauvreté en milieu rural qu’en ville et en particulier chez les jeunes (CRRR, 2011 ; Coly, Even, 2017). Dans cette communication nous souhaitons questionner les effets de l’absence du diplôme face à la dégradation du marché de « l’emploi jeune » (Dubet, Duru-Bellat, 2020) et à l’accroissement des inégalités au sein de la jeunesse (Peugny, 2022). Quel rapport à l’emploi ont les jeunes ruraux sans diplôme face aux mutations de l’emploi rural peu qualifié ?
Méthodologie
Cette communication est issue d’une thèse en sociologie traitant de l’insertion et de la transition vers l’âge adulte de jeunes ruraux non-diplômés en Nouvelle-Aquitaine. Elle mobilise une revue de la littérature portant sur la sociologie des espaces ruraux et en particulier sur la jeunesse rurale, ainsi que les résultats d’une enquête conduite entre 2017 et 2021 explorant les expériences des jeunes non-diplômés vivant au sein d’espaces ruraux de trois départements : la Gironde, la Charente et la Creuse. Selon une méthodologie qualitative basée sur la pratique de l’entretien semi-directif et de l’observation de terrain nous avons pu suivre le parcours de 100 de ces jeunes3 ainsi que de 24 responsables4 de l’insertion professionnelle et/ou de la formation à la fois au sein d’institutions (Missions Locales, Missions de Lutte contre le Décrochage Scolaire, Maisons Familiales Rurales…), mais aussi dans le cadre privé lors d’invitation à des soirées, repas ou sorties.
2Nous souhaitons mettre en avant les épreuves d’incertitude, d’instabilité et surtout d’exploitation auxquelles ces jeunes sont confrontés. Dans un premier temps, nous montrerons à la fois une précarisation commune et inégale au sein de la jeunesse, mais nous insisterons surtout sur l’inclusion des espaces ruraux contemporains dans un marché de l’emploi mondialisé et libéralisé. Dans un deuxième temps, nous reviendrons sur les difficultés d’accès à l’emploi que la libéralisation des modalités de recrutement implique pour les jeunes ruraux. Discriminés par leur diplôme, leur CV et souvent leurs lettres de motivations, ils n’ont que peu d’opportunité de mobiliser des ressources sociales liées à l’interconnaissance (Renahy, 2005) pour « faire ses preuves ». Nous continuerons dans une troisième partie sur les modalités qui peuvent nous permettre de considérer ces jeunes comme étant exploités (Renault, 2018). Confrontés à un marché de l’emploi qui les considère comme une main-d’œuvre adaptable et portés par un fort souhait d’insertion professionnelle « coûte que coûte », ils tombent dans un fonctionnement de dépendance envers une situation de large précarité. Enfin, nous reviendrons dans une quatrième partie plus particulièrement sur la place des femmes peu diplômées dans ce phénomène. En concurrence avec d’une part une population masculine qui leur est préférée pour des postes à faible niveau de qualification et avec une main-d’œuvre féminine plus diplômée, elles se trouvent d’autant plus vulnérables dans leur quête d’indépendance.
1. Précarisation du marché de « l’emploi jeune »
3L’absence de diplôme reste aujourd’hui un facteur de précarisation alors même que les inégalités au sein de la jeunesse s’accroissent et vulnérabilisent les jeunes les moins qualifiés (Peugny, 2022). Si jeunesse et précarité semblent aujourd’hui être deux termes de plus en plus utilisés conjointement en sciences humaines et sociales et qui ramènent bien souvent à la figure de l’étudiant précaire, ce sont les jeunes les moins diplômés sont les plus touchés par la précarisation croissante des emplois disponibles. Cette « nouvelle forme de capitalisme » (Beaud, Kerivel, 2004) qu’expérimentent les jeunes est moins caractérisée par l’inactivité et le chômage que par la précarité. Selon l’NSEE, entre 2014 et 2020, le chômage des 15-24 ans est passé de 24,2 à 20.2 % et sur la même population le chômage de durée longue (plus d’un an), de 7,1 à 4,2 %5. « L’emploi jeune » se précarise très largement « avec une dégradation du salaire et [une] fragmentation de l’activité en des contrats de plus en plus courts, le tout s’accompagnant d’une concurrence accrue et d’une flexibilité généralisée. » (ibid. p. 52). La généralisation de ce modèle limite l’efficacité du diplôme, arme principale des jeunes sur le marché de l’emploi (Zaffran, Vollet, 2018a) comme « assurance » contre la précarité. Ce sont bien les non-diplômés qui sont les plus concernés. Ces derniers passent ainsi 36 % de leur temps au chômage et seulement 19,5 % en CDI là où les diplômés du supérieur passent 66,5 % de leur temps en CDI6. Par ailleurs, 26,4 % des jeunes actifs sans diplôme occupent des CDD de moins de 6 moins ce qui est deux fois et demi supérieur au pourcentage de la population des diplômés du supérieur7. Ainsi, bien que le lien entre jeunesse et précarité existe de longue date, celui-ci est largement conditionné par le niveau de diplôme.
4L’absence de diplôme en milieu rural comme ailleurs (Azéma, Mauhourat, 2018) renforce pour les jeunes concernés la probabilité d’être confrontés à des situations de vulnérabilité socioéconomique, de précarité, voire d’exploitation. Notons par exemple que le salaire médian du premier quartile chez les 15-29 ans non-diplômés est de 609 € mensuels là où le salaire médian des diplômés du supérieur est à 1 300 € par mois8. Les espaces ruraux sont parfaitement intégrés aux systèmes économiques et aux marchés de l’emploi contemporains. En leur sein aussi, le diplôme devient une attente forte lors des recrutements, bien que la composition de l’emploi, moins qualifiée dans son ensemble, laisse très largement place à des attentes moindres. Ce n’est donc pas tant que l’on attend moins en matière de diplôme pour les ruraux toutes choses égales par ailleurs, mais plutôt que ces derniers font face à un marché de l’emploi où la correspondance territoire-emploi-diplôme (Bel, Berthet, 2009), est plus basse. Encore aujourd’hui, l’absence de diplôme est moins pénalisante pour l’accès à l’emploi pour les jeunes ruraux que pour les jeunes urbains. En effet, les jeunes ruraux sans diplôme ont 1,23 fois plus de chance d’être en situation d’emploi que les jeunes urbains non-diplômés (Zaffran, 2018). Mais, la très large libéralisation et l’implication des espaces ruraux dans une économie de plus en plus globalisée (Coquard et al., 2022) semblent avoir tendance à restreindre les effets de résistance à la précarité que l’intégration sociale au sein des classes populaires rurales pouvait autrefois apporter (Renahy, 2005). À ce titre, tous les « décrochages scolaires » ne se valent pas puisqu’un jeune ayant décroché au collège aura 4,3 % de chance d’être en situation d’emploi là où un abandon au niveau baccalauréat professionnel laissera à 27,9 % d’emploi (Bernard, Michault, 2014).
5Ces recherches semblent donc indiquer qu’au-delà d’une vulnérabilité commune par l’absence de diplôme, des inégalités socioéconomiques viennent renforcer les situations de vulnérabilité vis-à-vis de l’emploi parmi la population de jeunes (Peugny, 2022). Les jeunes ruraux non-diplômés doivent faire face à une population de plus en plus diplômée (quoique moins qu’en ville), mais surtout à une forte concurrentialité puisque les postes des jeunes diplômés qui restent sont aussi bien souvent ceux visés par les non-diplômés. Les espaces ruraux ne représenteraient réellement plus « le dernier lieu possible de l’insertion » (Bérard et al., 1999) : les jeunes ruraux sans diplôme doivent désormais faire face à la fragmentation des postes disponibles, à une faible paie et surtout à une concurrence par le diplôme importante. Ils doivent se montrer flexibles et disponibles jusqu’à leur instabilité dans un rapport à l’emploi flirtant bien trop souvent avec l’exploitation de cette main-d’œuvre vulnérable.
2. La norme du CV, du diplôme et de la lettre de motivation
6La libéralisation du marché de « l’emploi jeune » vient donc très largement précariser le rapport au monde du travail et à la stabilisation des jeunes les moins qualifiés dans les espaces ruraux. Dns ce phénomène, l’épreuve de l’embauche reste tout particulièrement clivante. Celle-ci est d’autant plus intéressante à comprendre qu’elle est historiquement marquée par le recours au « capital d’autochtonie », c’est-à-dire l’accès à certaines ressources (et notamment à l’emploi) par l’entretien et l’honorabilité au sein de groupes d’interconnaissances dans « le coin » (Renahy, 2005). Ainsi, plus que la composition des marchés de l’emploi en milieu rural, il faut prendre en considération la manière dont le recrutement à faible niveau de diplôme peut être mis en œuvre. Traditionnellement la sociologie des espaces ruraux populaires avance l’idée d’un modèle d’embauche dit « paternaliste » et « autochtone » (Aubert, Sylvestre, 1999 ; Renahy, 2005). Nous pouvons faire remonter ce modèle à la deuxième moitié du XIXe siècle. Alors que les postes aliénants d’ouvriers des grands espaces urbains commençaient à poser des problèmes en matière de maintien de l’ordre et de stabilité politique, on éloigne alors progressivement les usines des pôles de la politique et surtout de Paris pour se diriger vers les espaces ruraux (Coquard, 2015). Un nouveau patronat naît alors qui vient vivre près de la main-d’œuvre rurale en imposant un modèle d’organisation (et de dépendance) autour de l’activité productive des entreprises. Dans ce modèle, la proximité sociale et spatiale sont liées et il n’y a peu – voire pas – de dissociation entre détendeurs de capitaux et du travail (Aubert, Sylvestre, 1999).
7Dans ce modèle, les jeunes sans diplôme trouvent leur place de manière privilégiée car il implique bien plus l’intervention de compétences sociales et relationnelles que le CV, le niveau de diplôme et la lettre de motivation, qui pour leur part jouent en leur défaveur. Ces entreprises fonctionnent avec un principe de formation « sur le tas » et avec une idée forte de respect de la hiérarchie basé sur l’âge et l’ancienneté. Beaucoup de ces postes se situent hors des contrats courants et s’appuient bien plus sur un principe de confiance et de respect entre l’employeur et l’emploi. Par ce mode de recrutement, leur laissant la chance de faire leurs preuves sans attestation de diplomation et un contrat tacite de respect souvent perçu à l’entrée dans l’entreprise, ces jeunes perçoivent ce modèle paternaliste comme moins aliénant et donc désirable. C’est notamment ce que met en avant Carla, stagiaire de 20 ans non rémunérée dans la vente :
« Mon ancien patron c’était vraiment super parce qu’il m’avait pris même si j’avais pas de diplôme ou quoi. Il a vu que j’étais polie, travailleuse et que je vendais bien, du coup il a accepté de me prendre. […] Je voyais qu’il avait confiance en moi, il me laissait les clefs parfois et j’étais vraiment fière de moi. […] C’est juste dommage que ce soit pas comme ça partout quoi. »
8Mais, l’embauche paternaliste est un modèle de plus en plus restreint et qui n’assure plus réellement une stabilisation pérenne dans l’emploi (Reversé, 2021). Car le milieu rural connaît la très large diffusion d’entreprises libéralisées9 qui en réduisent la portée. Celles-ci fonctionnent non pas sur un principe relationnel et de contrat moral entre l’employeur et l’employé, mais sur un mode de mise en concurrence de la main-d’œuvre disponible. Cette main-d’œuvre étant demandeuse de travail, les modalités de recrutement se font ainsi principalement sur trois éléments : le diplôme, le CV et la lettre de motivation. C’est donc un espace perçu par les jeunes comme étant déshumanisé dès l’embauche comme l’exprime Damien, 21 ans et sans activité, qui n’arrive pas à s’insérer professionnellement :
« J’ai cherché, cherché partout. Posé des CV, machin et tout, mais en fait comme j’ai pas de diplôme et que j’ai pas beaucoup travaillé avant du coup je pense que ça me freine ou quoi que ce soit. Pourtant j’ai démarché des boîtes et tout, mais ils te disent juste de poser un CV et une lettre de motivation et ils te rappellent jamais. […] Y’a qu’avec l’intérim que je travaille presque, mais ça encore c’est jamais trop du bon travail non plus.10 »
9Ces jeunes avancent très souvent le sentiment d’être aliénés avant même leur arrivée dans l’emploi. Car au-delà de la perte de lien social qu’ils dénoncent, c’est avant tout leur mise en difficulté qui est impactante. Ils n’ont pas de diplôme, leur CV contient peu d’expériences ou généralement une succession de petites missions, souvent perçues par l’employeur comme un signe de risque : « J’enchaîne l’intérim, je suis rarement restée plus d’un mois sans travailler. » (Marine, 22 ans, intérimaire). Les lettres de motivations laissent transparaitre des « indices scolaires » (Zaffran, Vollet, 2018b) d’une faible maîtrise de la syntaxe et/ou des règles de grammaire. Alors, avec peu ou pas d’expérience, sans diplôme et un parcours scolaire erratique, ces jeunes sont évincés de l’emploi stable et pérenne proposé par ces entreprises.
10Bien au-delà de la précarisation de « l’emploi jeune » et des difficultés liées à leur embauche, ces jeunes sont confrontés à de nouvelles formes d’exploitation. L’envie – parfois désespérée – de s’insérer professionnellement les amène à accepter des formes de travail ne leur permettant pas de vivre décemment et surtout à vivre une expérience quotidienne dominée par l’incertitude dans l’avenir.
3. L’exploitation des jeunes ruraux sans diplôme
11Les jeunes ruraux sans diplôme n’accèdent que peu à de l’emploi stable et pérenne. Bien que le corpus issu de nos entretiens n’implique pas une représentativité statistique suffisante, il est intéressant de noter que parmi les 100 enquêtés, seuls deux étaient en CDI. En réalité la plupart de ces jeunes enchaînent les missions d’intérim et les CDD souvent courts, voire très courts, afin de ne pas tomber dans un fonctionnement proche de « l’assistanat ».
12Ces jeunes se retrouvent dans un système proche de l’exploitation car au-delà des questions d’injustice et de vulnérabilité socioéconomique liées à leur situation vis-à-vis du marché de l’emploi, c’est avant tout un principe de domination qu’implique le marché du travail local disponible face à leur condition (Renault, 2018). Les jeunes rencontrés se retrouvent exploités dans le sens où ils font face à un système de sous-emploi (Castel, 2011) ne permettant pas une réelle indépendance, mais dont ils sont dépendants pour leur subsistance du quotidien. Ces jeunes sont confrontés à un double mécanisme surplombant. D’une part, ils doivent faire face à l’inflation de la valeur du diplôme (Dubet, Duru-Bellat, 2020), à la précarisation de « l’emploi jeune » et à la libéralisation du marché de l’emploi rural peu qualifié. D’autre part, ils s’inscrivent dans une logique d’honorabilité par l’emploi distinguant le « travailleur pauvre » de « l’assisté » (Basinski, 2007). Parce qu’ils souhaitent travailler « coûte que coûte » dans un marché de l’emploi dégradé, ils finissent par tomber dans un système d’exploitation de la main-d’œuvre, évoqué dans les propos suivants :
« Là actuellement je me suis renseigné pour des vignes, mais franchement je prends tout ce qui passe, c’est toujours ça de gagné. […] En vrai, même si ça paie pas bien ou quoi, je m’en fous pour le moment, c’est de l’expérience en plus et puis ça permet de ne pas rester là à rien faire. » (Adrien, 23 ans, sans activité).
13Ils parlent ainsi souvent d’une réelle peur de contrevenir à l’impératif du travail. Cette crainte amène à accepter tous les emplois – souvent appelés « missions » – peu importe leur condition, leur rémunération ou leur chance de stabilisation. Ces jeunes craignent de tomber dans « l’inutilité sociale » et de finir « désaffiliés » (Castel, 2011) sans travailler puisque l’emploi est à la fois le sésame et le socle de la dignité pour les classes populaires (Weber, 1989). La crainte de devenir un « assisté » et l’évidence du travail, rendent l’instabilité et la précarité des conditions de travail « normales » dans l’expérience de son insertion professionnelle. Ils enchaînent les missions d’intérim, travaillent sans être déclarés et acceptent même parfois des rémunérations en dessous de la légalité, voire pas de rémunération du tout : « Par exemple j’avais un patron qui pouvait pas toujours me payer, mais après même lui il arrivait pas à se dégager un salaire donc faut être compréhensif aussi. » (Paul, 22 ans, intérimaire). Rémunérateur ou non, stable ou instable, l’emploi apporte la reconnaissance dans son groupe de pairs et une expérience à rajouter à son CV. C’est en quelque sorte une forme d’auto-exploitation ne permettant pas une réelle indépendance sur le long ou moyen terme et surtout un attachement viscéral à l’emploi qui ne correspond plus à la réalité de l’insertion pour des jeunes non-diplômés.
14Du côté des employeurs ces jeunes correspondent à une main-d’œuvre de remplacement, ajustable selon les besoins variant en flux d’activités. Ces jeunes sont embauchés pour combler les manques, mais sans réel souhait de pérennisation. Les contrats proposés sont bien souvent des « trappes à la précarité » (Bellit, Détang-Dessendre, 2014), plutôt que des « tremplins vers l’emploi ». Ce qui est alors recherché comme « compétences » sont alors leur disponibilité et leur mobilité pour accéder au lieu de travail. Surtout avec les agences d’intérim, ils sont souvent contraints d’accepter les missions – même les plus courtes – car un refus ou une indisponibilité réduit ses chances d’être rappelé par la suite pour une autre mission. C’est ce qu’expose Erwan, un intérimaire de 25 ans lors de notre rencontre :
« Même si j’ai un job un peu loin je le fais, parfois c’est pour gagner une misère, mais il faut tout accepter selon moi, ça fait bien devant les patrons et devant la boîte d’intérim aussi ça fait bien de montrer qu’on est là et qu’on est disponible. Et puis c’est toujours mieux que de rester chez moi à rien faire. Passer ses journées à rien faire c’est pénible oui. »
15Devant être disponibles et mobiles, ils deviennent une main-d’œuvre « bon marché, facilement embauché et débauché selon les besoins, bref adapté jusque dans [leur] instabilité. » (Balazs & Faguer, 1979. p. 55). Dépendants à la fois identitairement (pour ne pas être perçu comme assistés) et financièrement malgré tout, ces jeunes sont dominés et dépossédés d’un quotidien stable et d’un avenir certain (Renault, 2018). Il s’agit d’une relation asymétrique dans laquelle ces jeunes n’ont comme compétence souhaitée que leur disponibilité permanente et donc leur instabilité. Si ce fonctionnement est délétère dans l’expérience de ces jeunes, il rend les parcours des jeunes femmes encore plus vulnérables.
4. Le cas des jeunes femmes rurales sans diplôme
16La tertiarisation et l’accroissement des postes peu qualifiés en milieu rural (Auriac, 2017) amènent à des mutations du marché de l’emploi. Alors que le tertiaire se développe, le domaine du service et du care reste associé avec l’idée de postes considérés comme « féminins » (Orange, Renard, 2018). De plus l’accroissement des postes peu qualifiés devrait hypothétiquement être positive pour cette population puisque les jeunes non-diplômés ne peuvent souvent pas prétendre à des postes qualifiés. Malgré cela, les jeunes femmes sans diplôme en milieu rural rencontrent des difficultés supplémentaires limitant et retardant leur accès à l’emploi (Amsellem-Mainguy, 2021). Dans certains espaces ruraux le chômage des jeunes femmes peut être jusqu’à deux fois plus important que celui des hommes (Coquard, 2019) et ces dernières sont davantage touchées par des situations de pauvreté et d’instabilité professionnelle (Coly, Even 2017).
17Le premier frein à l’insertion de ces jeunes femmes non diplômées sur le marché de l’emploi rural est lié à la concurrence masculine croissante. Cette concurrence repose notamment sur une vision assez viriliste de l’emploi considérant certaines capacités comme naturellement innées aux hommes ou aux femmes : « Moi perso, je suis pour le fait de donner du travail aux filles par ici. […], mais sur un poste qui demande beaucoup physiquement je vais mettre un gars et puis une fille sur un autre poste en fait. » (Paul, chef d’entreprise en viticulture).
18De manière générale, les postes les moins qualifiés comprennent une forte part d’emplois d’exécution faisant appel à des capacités et des capabilités physiques et manuelles considérées comme masculines. Les tâches de force, manuelles, marquées par une pénibilité physique du travail sont alors plus fréquemment réservées aux hommes. Les jeunes femmes sans diplôme souhaitant s’insérer à de tels postes sont alors souvent rappelées à leur féminité ou doivent redoubler d’efforts pour prouver leur valeur et leur capacité à travailler « comme un homme » : « Pour faire les vendanges ils préfèrent les mecs quand même j’ai l’impression donc faut montrer qu’on en a aussi. » (Tiphaine, 17 ans, sans activité). Ainsi, sur les postes moins demandeurs en qualification, comme dans le domaine des ouvriers peu qualifiés, le recrutement favorisera généralement les hommes plutôt que les femmes puisqu’en associant une supposée plus grande capabilité manuelle aux hommes on renforce les distinctions genrée dans le monde du travail. La notion de capital d’autochtonie, permettant dans certains espaces ruraux et ouvriers à accéder notamment à l’emploi (Renahy, 2005) est elle-même une notion historiquement masculine.
19Ces jeunes femmes sont donc généralement les perdantes dans les recrutements sur des postes peu qualifiés où le travailleur doit apporter sa « force » physique ou manuelle de travail favorisant l’embauche de jeunes hommes. On associe alors ces jeunes femmes avec des postes liés au service à la personne ou au care, domaines reliés généralement avec des compétences perçues comme « naturellement » féminines (Orange, Renard, 2018). Or, si les jeunes femmes sont souvent « attendues » à ces postes, les jeunes femmes non diplômées doivent faire face à une difficulté supplémentaire liée à leur absence de diplomation (Testenoire, Trancart, 2005). Dans le tertiaire et plus particulièrement dans les domaines du service à la personne ou du care, les attentes en matière de diplôme sont plus importantes que pour des postes d’exécutants perçus comme « physiques » ou « masculins ». Ces jeunes femmes non diplômées sont alors en concurrence avec d’autres jeunes femmes qui, elles, sont titulaires d’un CAP, d’un baccalauréat, voire d’un BTS. Tenter son insertion professionnelle dans ces filières, c’est réussir à s’imposer dans concurrence avec des diplômées alors que les jeunes filles pensaient pouvoir exercer ces métiers malgré l’absence de titre :
« En fait je croyais que ça serait tranquille de faire esthéticienne même en ayant décroché parce que je suis vraiment passionnée par tout ce qui est esthétique et maquillage, et que je me débrouille bien. Sauf que quand tu vas dans un salon on te demande à chaque fois “Vous avez un diplôme ?” ou quoi, et du coup c’est mort. […] Là, je pense reprendre une formation en ligne parce que c’est plus possible en fait. » (Amandine, 19 ans, stagiaire en Garantie Jeune).
20L’expérience de l’insertion professionnelle des jeunes femmes diplômées est très largement marquée par une double épreuve liée à leur genre et leur absence de diplôme. L’éventail des postes accessibles se restreint pour ces jeunes femmes (Amsellem-Mainguy, 2021), tout d’abord par une concurrence masculine sur les postes d’exécutants et ensuite, par une concurrence féminine diplômée sur des métiers considérés comme féminins. Nombreuses sont les jeunes femmes qui, enchaînant les échecs de l’insertion professionnelle finissent par se détourner du marché de l’emploi vers une « carrière de maternité ». En se stabilisant par la mise en couple avec un partenaire déjà inséré professionnellement, ces jeunes femmes se dirigent alors vers un système de dépendance vis-à-vis de leur conjoint pouvant créer de l’isolement (Lechien et al., 2013) et dégradant encore un peu plus la possibilité d’accéder à l’emploi par la suite : « Mon compagnon, il a un travail […] donc avec la petite je compte un peu sur lui là pour le moment. » (Érika, 25 ans, sans activité). La maternité rend complexe le retour à l’emploi et les jeunes femmes sans diplômes sont ainsi bien plus vulnérables vis-à-vis de leur insertion professionnelle que les jeunes hommes.
Conclusion
21Nous avons pu mettre en lumière un phénomène important et peu visible chez une population particulièrement vulnérable. L’absence de diplôme en milieu rural, comme en ville, est un biais de vulnérabilisation, voire de précarisation de son expérience de la jeunesse. Intégrés à une économie de marché libéralisée et mondialisée, les espaces de résistance à la précarité que pouvaient représenter les espaces ruraux d’autrefois ne sont que difficilement perceptibles chez une population « vaincue » (Dubet, Duru-Bellat, 2020) par le système scolaire et professionnel. Les jeunes ruraux sans diplômes accèdent à l’emploi, statistiquement plus que leurs homologues urbains (Zaffran, 2018), mais cet emploi se dégrade.
22Limités dans leur insertion par des modalités de recrutement de plus en plus compétitives et donc basées sur le diplôme, le CV et la lettre de motivation, ils ne peuvent s’insérer que dans les marges les plus précaires de l’emploi. En définitive, leur meilleure arme pour s’insérer est la concession à l’instabilité et l’incertitude professionnelle. Ils deviennent une main-d’œuvre remplaçable, devant être mobile et disponible pour espérer accéder au marché de l’emploi. Ces jeunes – et d’autant plus les jeunes femmes – doivent faire face à un système d’exploitation dans lequel ils sont dépendant d’un marché précaire, instable et incertain ne leur laissant pas la possibilité d’indépendance.
23Ont-ils cependant des chances sur le long terme d’une insertion professionnelle stable et pérenne ? Si des parcours de stabilisation sont fort heureusement rencontrés chez cette population, ils sont aujourd’hui loin d’être la norme (Reversé, 2021). La dégradation du rapport à l’emploi de cette population semble plutôt croissante avec un marché de l’emploi rural peu qualifié de plus en plus restreint et fragmenté. Bien sûr la composition plus importante de postes peu qualifiés joue dans le meilleur rapport à l’emploi chez les moins diplômés à la campagne qu’en ville, mais elle ne doit pas cacher une multiplication et une convergence de biais de vulnérabilisation et de précarisation. Bien loin de l’image utilitariste et hédoniste que l’on prête bien souvent aux jeunes des classes populaires, ces jeunes souhaitent s’insérer, mais sont frustrés par un phénomène de libéralisation au sein duquel ils finissent dominés. En étudiant des espaces favorisés comme ceux de la Nouvelle-Aquitaine qui connaissent une large libéralisation de leur rapport à l’emploi, nous pouvons ainsi rendre compte de manière plus prégnante de ce phénomène. Plus que l’exploitation de cette population précise, le risque, sur le long terme, est de ne pas savoir endiguer celui-ci et de le voir se propager à travers l’ensemble du tissu social que compose la jeunesse.
Bibliographie
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Format
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Annexe
Tableau 1 • Caractéristiques sociodémographiques des enquêtés
Âge au moment de l’entretien | Nombre de jeunes |
< 18 ans | 18 |
18-25 ans | 74 |
> 25 ans | 8 |
Département de résidence | |
Charente | 37 |
Creuse | 25 |
Gironde | 38 |
Situation au moment de l’entretien | |
Sans activité | 52 |
CDD | 24 |
Reprise de formation | 14 |
Stagiaire | 9 |
CDI | 2 |
Genre | |
Garçon | 51 |
Fille | 49 |
Parcours scolaire au moment du décrochage | |
Brevet ou équivalent | 14 |
CAP | 35 |
BEP | 8 |
Baccalauréat professionnel | 38 |
Baccalauréat général | 5 |
Tableau 2 • Niveau de diplôme et PCS des parents des jeunes rencontrés
Profession des parents | Du père (sur 98) | De la mère (sur 100) |
Artisan, Commerçant, Chef d’entreprise | 9 | 3 |
Employé | 28 | 46 |
Ouvrier | 32 | 8 |
Profession intermédiaire | 2 | 3 |
Cadre | 2 | 0 |
Retraité | 8 | 1 |
Sans activité | 15 | 39 |
Niveau de diplôme des parents | ||
Brevet ou inférieur | 44 | 33 |
CAP-BEP | 31 | 32 |
Baccalauréat | 17 | 27 |
Études supérieures | 6 | 8 |
Tableau 3 • Personnes responsables de l’insertion et/ou du retour en formation de ces jeunes
Prénom | Poste |
Nathalie | Directrice d’agence d’intérim |
Bertrand | Adjoint à la jeunesse |
Christelle | Directrice du CIO |
Lucie | Animatrice d’un centre de jeunesse |
Fabienne | Directrice de Mission Locale |
Thierry | Conseiller Garantie Jeune |
Jean-Louis | Educateur de l’ASERC |
Yohan | Responsable de Mission Locale |
Loïc | CPE d’un lycée agricole |
Brigitte | Chef de service vie scolaire du Pôle jeunesse et éducation |
Karen | Responsable de Mission Locale |
Véronique | Conseillère Garantie Jeune |
Chantal | Responsable de Maisons Familiales Rurales |
Louise | Conseillère en Mission Local |
Martin | Directeur d’agence d’intérim |
Nadine | Directrice d’agence d’intérim |
Jean-Marie | Chef d’entreprise en usine |
Paul | Chef d’entreprise en viticulture |
Charles | Conseiller en Garantie Jeune |
France | Conseillère en Mission de Lutte Contre le Décrochage Scolaire |
Nadège | Conseillère en Mission de Lutte Contre le Décrochage Scolaire |
Emmanuel | Chef d’entreprise - Conseiller communal |
Jean-Luc | Exploitant en vaches et blé |
Marie | Conseillère en Mission Locale |
Source : Auteur.
Notes de bas de page
1 Ayant quitté leur scolarité ou formation avant l’obtention d’un niveau CAP-BEP.
2 INSEE. (2021) « Taux de chômage selon le niveau de diplôme et la durée depuis la sortie de formation initiale », Chiffres clés
3 Cf. Annexes : Tableau 1 et Tableau 2.
4 Cf. Annexes : Tableau 3.
5 INSEE (2021) « Emploi, chômage, revenus du travail. » INSEE Références
6 INSEE (2021) « Bilan Formation-Emploi 2021. Principaux chiffres sur les sortants du système éducatif, leur insertion professionnelle et la formation tout au long de la vie. » INSEE Résultats
7 Ibid.
8 INSEE (2018) « Emploi selon le sexe, l’âge et le diplôme. » INSEE Statistiques
9 L’exemple le plus clair est très certainement Amazon qui installe depuis quelques années ces entrepôts (parfois de plusieurs dizaines d’hectares) à la campagne.
10 Ici en parlant de « bon travail », Damien parle d’un emploi stable plutôt qu’un jugement sur le domaine de travail.
Auteur
-
Clément Reversé
Chercheur associé au Centre Émile Durkheim - Université de Bordeaux.
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