Orientation contrariée, orientation retardée ? Analyse de parcours d’études d’admis en licence d’humanités
p. 137-150
Texte intégral
Introduction
1Malgré une invitation à prendre en considération de manière plus importante la diversité des parcours d’études dans le supérieur (Cordazzo, 2019), la norme de linéarité des parcours d’études à l’université en France reste très prégnante : les reprises d’études, mais aussi les réorientations sont moins valorisées qu’elles ne le sont dans d’autres pays européens (Charles, 2015). Pour les jeunes étudiants français, le choix de la filière d’étude apparaît marqué par l’absence de droit à l’erreur (Van de Velde, 2008), et la transition entre enseignement secondaire et supérieur revêt une importance capitale, accentuée avec la sélection à l’entrée de l’université de la loi ORE de 2018.
2A travers la structuration en ordres et cycles d’enseignements, les systèmes d’éducation prescrivent ainsi un itinéraire type linéaire (Picard, Trottier et Doray, 2011) : plus concrètement, il s’agit pour l’étudiant d’obtenir sa licence en trois ans, éventuellement en quatre. Les chiffres issus des services statistiques ministériels montrent pourtant que moins de la moitié des étudiants obtiennent leur licence en 3 (29 %) ou 4 ans (40 %) (Razafindratsima et Bonnevialle, 2020). Or, ces étudiants qui ne valident pas la première année de licence sont considérés comme étant en situation d’échec, un taux qui atteindrait 60 % des inscrits en L1 à l’université et récemment mis en avant afin de justifier les différentes réformes d’accès à l’enseignement supérieur. Ce taux est pourtant relativement stable dans le temps et n’est pas propre à la période récente. Ce qui est fréquemment assimilé à de « l’échec » recouvre en outre des réalités diverses : réinscription en première année, sorties du système d’enseignement supérieur (via l’emploi ou non) et enfin réorientations dans une autre filière (Bodin et Millet, 2011 ; Bodin et Orange, 2013).
3Ce sont ces réorientations sur lesquelles on souhaite ici mettre l’accent. Les travaux de recherche quantitatifs tiennent généralement compte des caractéristiques sociales et scolaires dans l’analyse des parcours d’études, mais la prise en compte des aspirations d’orientation initiales est quasi-inexistante, faute d’information disponible. Or, la « simple » étude des réorientations des étudiants masque à la fois le sens et la signification de celles-ci : à des réorientations « de rebond », consécutives à des difficultés dans la formation, ou « d’adaptation », qui font suite à un désintérêt pour cette dernière, s’opposent les réorientations qui constituent en réalité des « orientations retardées », c’est à dire des réorientations vers des filières que l’étudiant aspiraient initialement à rejoindre. Les types de réorientations dans l’enseignement supérieur sont à ce titre pluriels (Minault et Bergerat, 2020)1.
4En tenant compte des aspirations d’orientation formulées par les néo-bacheliers lors de leur entrée dans l’enseignement supérieur, et de la manière dont ces mêmes aspirations sont ou non finalement satisfaites, on s’offre ainsi la possibilité de ne pas systématiquement qualifier ces réorientations comme étant des « échecs ».
5Dans cette communication, on propose d’observer les débuts de parcours d’études des admis en licence d’arts, lettres, langues et sciences humaines (ALLSH) ayant connu une orientation contrariée. On se demandera quelle est la part de leurs réorientations qui constitue en fait une orientation retardée, et qui sont les étudiants les plus susceptibles de connaître une telle trajectoire d’études, avec d’éventuelles différences selon les disciplines d’études.
6On commencera par présenter le profil scolaire de ces étudiants, puis leur situation lors de leur troisième année d’études. Enfin, on mettra en évidence les différents parcours, et les étudiants les plus susceptibles de connaître une orientation retardée.
1. Données
7Les données utilisées sont le résultat de l’appariement de la base Admission Post Bac (APB) 2016 avec les différentes bases de données administratives « SISE » d’inscription des étudiants dans le supérieur entre 2016 et 2019.
8La base APB 2016 est la base nationale exhaustive, obtenue par convention avec le SIES. Elle renseigne sur l’ensemble des vœux formulés par les candidats et la place de chacun de ces vœux dans la hiérarchie exprimée, permettant d’approximer les préférences de chacun d’entre eux. La population d’études est celle des 52 702 néo-bacheliers admis en licence d’ALLSH2, et l’on a indiqué pour chacun d’eux s’ils avaient été admis sur leur vœu 1 ; sur un vœu plus lointain mais dans une même filière ; ou sur un vœu dans une filière différente de celles de leur vœu 1, et donc considéré comme un orienté contrarié.
9Cette base a ensuite été appariée avec les bases SISE sur trois années universitaires (2016-2017 à 2018-2019). Pour les étudiants non-inscrits dans la filière où ils étaient initialement admis, on a indiqué, pour chacune des années observées, s’il s’agissait d’une filière qui avait été demandée par l’étudiant sur APB et, le cas échéant, s’il s’agissait d’une filière mieux ou moins bien classée que celle d’admission. On a alors comparé l’ensemble des vœux formulés en 2016, en procédure normale comme complémentaire, avec les inscriptions successives des étudiants, sans toutefois tenir des établissements. Par exemple, un étudiant admis sur APB en licence d’histoire, inscrit lors de sa deuxième année en licence d’arts plastiques tout en ayant formulé sur APB un vœu 1 en licence d’arts du spectacle ne sera pas considéré comme ayant rejoint une formation qu’il aspirait initialement à rejoindre, tandis qu’un étudiant finalement inscrit la deuxième année en licence de psychologie à Toulouse alors qu’il avait demandé sur APB une licence de psychologie à Bordeaux sera considéré comme ayant rejoint la filière souhaitée.
2. L’orientation contrariée : le poids du passé scolaire
10Rappelons pour commencer que la notion « d’orientation contrariée » n’implique pas que l’étudiant ne soit pas satisfait de la filière au sein de laquelle il a été admis : une admission sur un vœu de deuxième ou troisième rang, voire un vœu plus lointain, peut tout autant convenir à un étudiant3. C’est d’ailleurs pour cela que l’expression d’orientation contrariée a été privilégiée à celle d’orientation par défaut, d’autant plus que la notion d’orientation contrariée renvoie au fait que ce sont des critères scolaires qui ont le plus souvent empêchés les concernés de rejoindre la filière à laquelle ils aspiraient (voir les résultats associés) et les ont alors contraints à rejoindre une autre formation. On peut néanmoins penser que l’étudiant aurait davantage préféré rejoindre la formation que constituait son premier vœu.
11Les orientés contrariés représentent 32 % des 52 702 néo-bacheliers admis en licence d’ALLSH sur APB en 2016 (N = 16 767). Ces étudiants sont, comparativement à ceux admis sur leur vœu 1, plus fragiles sur le plan scolaire, puisque davantage issus d’une série non générale et non titulaires d’une mention à l’examen du baccalauréat (Rossignol-Brunet, 2022a; Figure 1 extraite de l'article)
12Les bacheliers professionnels concernés aspiraient, pour près des trois quarts d’entre eux (74 %), à rejoindre une formation de STS, tout comme la moitié des bacheliers technologiques (52 %), tandis que respectivement 10 % et 17 % d’entre eux seulement aspiraient à rejoindre une autre licence et donc s’inscrire à l’université. Inversement, pour les bacheliers généraux, c’est davantage une formation de licence qui était envisagée : 33 % des bacheliers scientifiques, 42 % des littéraires et 36 % de ceux de la série ES sont dans ce cas. Étudier en STS n’est ainsi considéré que par un néo-bachelier général sur six (entre 16 % et 19 %), tandis qu’un peu moins d’un sur dix envisageait s’inscrire en CPGE (7 % à 10 %).
Figure 1 • Correspondance entre la proposition acceptée et le premier vœu formulé en licence d’ALLSH par type de bac et par mention

Lecture : Parmi les candidats titulaires d’un bac ES titulaires d’une mention très bien et admis en licence d’ALLSH, 76 % le sont sur leur vœu 1, contre 60 % de ceux admis sans mention également titulaires d’un bac ES.
Champ : 52 702 néo-bacheliers admis en licence d’ALLSH sur APB en 2016.
Source : APB’Stat 2016, MESRI-SIES.
13La majorité des lycéens ont ainsi assimilé la place que leur destinait l’institution scolaire selon leur trajectoire scolaire passée : aux bacheliers généraux les études longues, aux bacheliers technologiques et surtout professionnels les études professionnalisantes courtes.
14En outre, plus la mention décroît et plus les candidats aspiraient à rejoindre une formation sélective courte. Inversement, parmi les bacheliers généraux et technologiques, plus la mention croît et plus les recalés le sont d’une formation conduisant à des études générales longues, à savoir une CPGE mais aussi et surtout une autre licence : plus de 50 % des bacheliers généraux titulaires d’une mention très bien sont des recalés de licence (cf. Figure 2, aussi extraite de Rossignol-Brunet, 2022a).
Figure 2 • Vœu 1 lors d’une orientation contrariée en fonction du type de bac et du niveau scolaire parmi les admis en licence d’ALLSH

Lecture : Parmi les admis en licence d’ALLSH titulaires d’un bac ES mention très bien et pour qui la filière d’admission ne constitue pas le vœu 1, 36 % avaient formulé un vœu 1 en licence.
Champ : 16 767 néo-bacheliers admis en licence d’ALLSH avec une orientation contrariée.
Source : APB’Stat 2016, MESRI-SIES.
3. Des orientations retardées minoritaires mais non marginales
15Parmi ces orientés contrariés, 5 309 connaissent un changement de formation au cours d’une des trois premières années d’études (32 %, cf. Tableau 1)4.
16Ce sont notamment ceux ayant souhaité rejoindre une formation de STS lors de l’année de terminale, les plus nombreux (35 % des orientés contrariés), qui changent le moins de formation au cours des trois premières années d’études : 27 % d’entre eux sont dans ce cas de figure. Inversement, les recalés de licence (35 %), d’IUT (37 %) ou de CPGE (38 %) se réorientent davantage.
17Précisons également que les recalés de CPGE, s’ils sont ceux qui se réorientent le plus, sont aussi ceux qui restent davantage dans la filière où ils ont été finalement admis, en lien avec leur meilleur profil scolaire et des aspirations à des études plus longues et plus théoriques que ceux ayant formulé un vœu 1 en filière courte professionnalisante. Ainsi, 47 % sont toujours inscrit dans la filière trois ans plus tard, contre 21 % de ceux avec un vœu 1 en IUT, 13 % en STS, 29 % en licence, et 26 % dans une autre formation.
Tableau 1 • Réorientation au cours des trois premières années d’études des étudiants ayant connu une orientation contrariée en licence d’ALLSH sur APB en 2016
Type de formation du vœu 1 | Ayant connu une orientation contrariée | Parmi eux, se sont réorientés… ( %) | Se sont réorientés dans une formation qu’ils avaient mieux classée dans APB … | ||
N | Répartition ( %) | Parmi ceux ayant connu une orientation contrariée ( %) | Parmi ceux s’étant réorientés ( %) | ||
Licence | 4 775 | 28 | 35 | 13 | 38 |
IUT | 2 386 | 14 | 37 | 9 | 25 |
STS | 5 869 | 35 | 27 | 8 | 31 |
CPGE | 887 | 5 | 38 | 11 | 28 |
Autre formation | 2 850 | 17 | 30 | 6 | 20 |
Tous | 16 767 | 100 | 32 | 9 | 30 |
Lecture : Parmi les 16 767 néo-bacheliers admis en licence d’ALLSH sur APB en 2016 sur un vœu différent de leur vœu 1, 4 775, soit 28 % d’entre eux, avaient fait un vœu 1 dans une autre formation de licence. Parmi ces 4 775 étudiants, 35 % d’entre eux ont changé de formation au cours des trois premières années d’études, dont 13 % dans une formation qu’ils avaient également demandé sur APB et qui était mieux classée dans la hiérarchie de leurs vœux (soit 38 % de ceux s’étant réorientés).
Champ : 16 767 néo-bacheliers admis en licence d’ALLSH sur APB en 2016 sur un vœu différent de leur vœu 1.
Sources : APB’Stat 2016, SIES-MESRI, SISE 2016 à 2018, PostBac 2016 à 2018, SIES-MESRI.
18Le Tableau 1 renseigne également sur la proportion de ces réorientés qui s’inscrivent au cours de ces trois premières années d’études dans une formation mieux classée dans la hiérarchie de leurs vœux APB : c’est ainsi le cas de 9 % des recalés d’une formation du supérieur sur APB, soit 30 % de ceux qui changent de formation. En d’autres termes, près d’un étudiant sur 10 recalés d’une formation lors de leur entrée dans le supérieur et finalement admis en licence d’ALLSH parvient à rejoindre une formation à laquelle il aspirait a priori davantage au cours d’une de ses trois premières années d’études.
19On voit ici le rôle important joué par l’université en tant qu’espace de régulation pour une proportion non négligeable d’étudiants, qui leur permet de ne pas quitter temporairement le monde des études supérieures et même de mieux se familiariser avec celui-ci en attendant de pouvoir entamer des études davantage espérées (Bodin et Millet, 2011). Encore plus pour ces étudiants, la réorientation en cours d’études ne peut ici être assimilée à un échec comme elle l’est souvent faite dans les statistiques. Elle s’apparente ici à de l’« orientation retardée », quelques mois ou années après la fin de la campagne institutionnelle d’admission dans l’enseignement supérieur (APB ou désormais Parcoursup).
20Ce cas de figure est un peu plus fréquent chez les étudiants qui aspiraient à rejoindre une autre formation de licence (13 %, soit 38 % de ceux connaissant un changement de formation). La non-admission en licence est en effet le plus souvent la conséquence d’une tension entre offre et demande tandis que celles dans une autre formation résultent d’un dossier non-retenu par les différentes commissions de recrutement. Dès lors, un néo-bachelier n’ayant pas été retenu d’une formation non universitaire la première année peut tout autant ne pas l’être lors de la seconde pour les mêmes raisons, bien qu’il puisse valoriser sa première année d’études et/ou retenter sa chance dans une formation qu’il juge moins sélective. Inversement, un néo-bachelier non admis en licence5 pourra postuler à nouveau et être cette fois admis sans pour autant que son dossier n’ait changé, dans la mesure où les critères d’admission en licence ne dépendent pas de critères académiques6.
21Par ailleurs, les orientations retardées arrivent souvent précocement dans le parcours d’études : en 2016-2017, 39 % de l’ensemble des changements de formation peuvent être considérés comme tels7, contre 27 % en 2017-2018 et 18 % en 2018-2019. Corollairement, plus les changements de formation sont tardifs et plus ils se font dans des formations non demandées sur APB, respectivement 47 %, 62 % et 73 % lors des trois premières années d’études8.
22Les moments cruciaux de la réorientation, et par conséquent de l’éventuelle orientation postbac retardée, se situent donc lors et à l’issue de la première année d’études. Dès la seconde année d’études, les inscriptions dans des filières non demandées par l’étudiant sur APB deviennent majoritaires : la première année d’études, permettant notamment de se familiariser avec l’espace de l’enseignement supérieur, élargit l’horizon des formations possibles des néo-étudiants, qui découvrent d’autres formations qu’ils ne connaissaient pas nécessairement auparavant et/ou dans lesquelles ils n’avaient pas postulé.
23A l’image des différentes significations du redoublement dans le secondaire (Cayouette-Remblière et Saint-Pol, 2013), ces résultats confirment alors qu’il est erroné de considérer les réorientations des étudiants comme étant univoques : les réorientations précoces sont ainsi davantage le fruit d’une orientation « contrariée », celles plus tardives résultent davantage de difficultés dans la formation et/ou de désaffection pour celle-ci et/ou de découvertes de nouvelles formations conduisant à une redéfinition des aspirations. La prise en compte des vœux sur APB rend alors mieux compte de la complexité des parcours d’études, et vient nuancer une fois encore l’importance du taux de 60 % d’échec en licence.
4. Un parcours inégal selon la discipline… et le passé scolaire
24Pour les admis en ALLSH après une orientation contrariée, une sortie des études lors de la troisième année reste toutefois la situation la plus fréquente (cf. figures en annexe) : c’est le cas de 51 % d’entre eux, contre 34 % pour ceux dont la filière était le premier vœu. Pour autant, les analyses de séquences9 réalisées sur les admis en licence d’arts10, de LEA ou encore d’histoire mettent premièrement en évidence des parcours de réussite « traditionnels » dans chacune des disciplines pour ces orientés contrariés ; deuxièmement une évolution des aspirations, à travers des changements vers des formations non demandées ; troisièmement, des parcours d’orientation retardée, avec des spécificités propres à chacune des filières retenues.
25Une partie des admis en licence de LEA parvient en effet à s’inscrire en 2017-2018 dans une formation de STS qui avait été préférée au moment de la formulation des vœux sur APB (environ 4 %), tout comme une partie des orientés contrariés en histoire (4 %). Ces derniers sont aussi nombreux à rejoindre une formation de licence davantage espérée (6 %), des parcours d’études qu’on ne retrouve qu’à la marge parmi les orientés contrariés en LEA. C’est que les recalés finalement admis en histoire le sont davantage que ceux de LEA de formation de licence en tension, notamment le droit, la psychologie mais aussi STAPS : ils parviennent alors à rejoindre ces formations après un an d’attente.
26Parmi les admis en arts, ces parcours d’études typiques n’apparaissent pas. En revanche, les changements de formation vers une formation du domaine des arts et de la culture hors université11 sont relativement nombreuses : elles concernent 8 % des orientés contrariés en licence d’arts en 2016-2017. Or, il s’agit majoritairement de formation dont le recrutement ne passe pas par la plateforme APB (ou désormais Parcoursup) : on peut donc émettre l’hypothèse qu’une partie des concernés aspirait à y étudier dès le lycée, et a ensuite retenté sa chance. Une partie des orientations retardées n’est alors pas prise en compte à travers l’indicateur retenue du vœu 1.
27Malgré une relative constance des parcours d’études typiques, il existe par conséquent des spécificités propres à chacun des disciplines, en lien avec les différentes aspirations initiales.
28Dans un dernier temps, on a cherché à savoir quels étudiants étaient les plus susceptibles de connaître ces parcours d’orientation retardée à travers un modèle de régression logistique (Tableau 2). Les titulaires d’un bac professionnel ou technologique ont significativement moins de chances que les titulaires d’un bac ES de connaître une orientation retardée. On peut penser que leur diplôme, moins valorisé à l’entrée des formations sélectives, ne joue pas en à leur avantage au moment de changer de formation. Le niveau scolaire dans le secondaire apparaît également comme un facteur discriminant : les résultats du modèle montrent en effet que plus l’étudiant dispose d’un niveau scolaire élevé et plus grandes sont ses chances de connaître un tel parcours.
29Un meilleur dossier scolaire permet donc aux orientés contrariés de davantage connaître une orientation retardée : étant déjà ceux les moins concernées par une admission dans une filière qui n’est pas celle de leur vœu 1, ils sont également ceux les plus à même de la contrecarrer une fois leurs études entamées.
30Le modèle confirme également les résultats entrevus en amont : lorsque les étudiants aspiraient à rejoindre une filière sélective non universitaire de l’enseignement supérieur plutôt qu’une licence, les chances de connaître une orientation retardée sont plus significativement plus faibles.
31En outre, les modèles montrent que lorsqu’elles connaissent une orientation contrariée, les filles ont significativement plus de chances que les garçons de changer de formation pour une à laquelle elles aspiraient davantage. Cet effet reste toutefois plus mesuré que celui concernant le passé scolaire, mais est à souligner dans la mesure où la littérature a mis en évidence un plus grand détachement des garçons par rapport aux filles vis à vis des verdicts scolaires et institutionnels dans le processus d’orientation (Duru-Bellat, 2017) : ce sont ici les filles qui passent outre les verdicts de la plateforme APB pour rejoindre une formation davantage espérée.
32Enfin, les modèles mettent en évidence une absence d’effet de l’origine sociale : les étudiants d’origine sociale plus favorisée n’ont pas significativement plus de chances de connaître une orientation retardée alors qu’ils disposent a priori de plus de ressources (temporelles ; financières ; informationnelles). Il semble alors, tout du moins pour les étudiants admis en ALLSH, que la première année d’études contribue à effacer les différentiels de capacité à se réorienter vers la filière espérée en termes d’origine sociale (Palheta, 2012), d’une part en contribuant à une meilleure maitrise du fonctionnement de l’enseignement supérieur pour ceux qui en étaient peu familiers, d’autre part en remodelant les aspirations d’orientation des néo-bacheliers étudiants.
Tableau 2 • Connaître une orientation retardée parmi les admis ayant connu une orientation contrariée en licence d’ALLSH sur APB en 2016
Sexe | Femme | Ref. |
Homme | 0,83** | |
Origine sociale | Deux parents classes supérieures | 0,90 |
Un des parents classes supérieures | 1,10 | |
Deux parents classes moyennes supérieures | Ref. | |
Un des parents classes moyennes supérieures | 1,12 | |
Moyenne | 1,03 | |
Défavorisée | 1,11 | |
Nationalité | Étrangère | Ref. |
Française | 0,92 | |
Origine territoriale | Métropole régionale | Ref. |
Grande ville | 1,03 | |
Ville moyenne | 0,95 | |
Petite ville ou commune rurale | 0,80* | |
Étranger ou non connu | 0,50* | |
Bac | ES | Ref. |
L | 0,89 | |
S | 0,93 | |
Technologique | 0,84* | |
Professionnel | 0,60*** | |
Autre | 0,54 | |
Mention | Admis sans mention | Ref. |
Assez bien | 1,54*** | |
Bien | 1,61*** | |
Très bien | 1,86*** | |
Non connus | 0,82 | |
Âge au bac | A l’heure ou en avance | Ref. |
En retard | 0,90 | |
Filière d’admission | Arts | Ref. |
Lettres, sciences du langage | 1,57*** | |
LEA | 1,70*** | |
LLCER | 1,65*** | |
Histoire | 1,86*** | |
Autres sciences humaines | 1,71*** | |
Type du vœu 1 | Vœu 1 en licence | Ref. |
Vœu 1 en CPGE | 0,66*** | |
Vœu 1 en IUT | 0,73*** | |
Vœu 1 en STS | 0,78** | |
Vœu 1 autre | 0,50*** | |
Constante | 0,16*** | |
N | 16 767 | |
Log Likelihood | -5 111,35 | |
AIC | 10 284,69 | |
Lecture : à autres caractéristiques constantes, un étudiant admis en 2016 en licence d’ALLSH ayant connu une orientation contrariée et titulaire d’une mention très bien a 1,86 fois plus de chances qu’un même étudiant titulaire d’un baccalauréat sans mention de connaître une orientation retardée. Seuils de significativité : * : 5 % ; ** : 1 % ; *** : 0,1 %.
Champ : 16 767 néo-bacheliers admis en licence d’ALLSH sur APB en 2016 sur un vœu différent de leur vœu 1.
Sources : APB’Stat 2016, SIES-MESRI, SISE 2016 à 2018, PostBac 2016 à 2018, SIES-MESRI.
Conclusion
33La prise en compte dans les trajectoires d’études de l’ensemble des aspirations formulées lors de l’année de terminale, et ce de manière plus précise que simplement par grands types de formation, a permis de mettre ici l’accent sur les orientations retardées des étudiants n’ayant pu être admis sur leur premier vœu d’orientation.
34À travers cette communication, il s’agissait de montrer - à nouveau - que les parcours d’études non linéaires ne peuvent systématiquement être assimilés à des échecs. Sans être majoritaires, une partie des orientés contrariés parviennent finalement à rejoindre une formation à laquelle ils aspiraient davantage, et seule l’université non-sélective leur permet de connaître cette situation d’attente. À ce titre, le processus d’orientation entre l’enseignement secondaire et supérieur ne peut se résumer à l’analyse des affectations sur la seule plateforme institutionnelle, mais doit s’observer sur un temps plus long du fait des obstacles rencontrés par certains bacheliers au moment des premières candidatures.
35Ces parcours d’études s’avèrent cependant inégaux à la fois scolairement et selon les aspirations initiales. Une fois admis dans l’enseignement supérieur, le passé scolaire apparaît alors davantage un prédicteur des parcours d’études, et ici de la capacité à se réorienter, que les caractéristiques sociales (Kasatkina et al, 2020). La population des orientés contrariés restent toutefois socialement marquée, du fait de décisions d’orientation différenciées dans le secondaire (Merle, 2000).
Bibliographie
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Format
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10.3917/vsoc.201.0055 :Merle, P. (2000). Le concept de démocratisation de l’institution scolaire : Une typologie et sa mise à l’épreuve. Population, 55, 15‑50.
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10.4000/osp.3531 :Razafindratsima, N., Bonnevialle, L. (2020). Parcours et réussite en licence : les résultats de la session 2019.
Rossignol-Brunet, M. (2022a). S’orienter en licence d’humanités. Les filières d’arts, lettres, langues et sciences humaines sont-elles réellement un choix de second rang ? Éducation et Formations, 103.
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Van de Velde, C. (2008). Devenir adulte : sociologie comparée de la jeunesse en Europe. Paris : Presses universitaires de France.
10.3917/puf.vande.2008.01 :Annexe
Trajectoires d’études des ‘orientés contrariés’ admis en L1 d’histoire sur APB en 2016

Lecture : Le signe « + » (respectivement « - ») indique qu’il s’agit d’une formation qui avait aussi été demandée sur APB en 2016, et qui avait été classée plus (respectivement moins) haut dans la hiérarchie des vœux. Le signe « PD » signifie qu’il s’agit d’une formation qui n’était pas demandée sur APB en 2016, le signe « APB » qu’il s’agit de la formation d’admission dans APB, « MANA » qu’il s’agit d’une école de management/commerce.
En histoire, les étudiants du groupe 2 connaissent un parcours d’entrée dans la discipline en 2016-2017, suivi d’une sortie de l’enseignement supérieur recensé à partir de 2017-2018.
Champ : 2 697 néo-bacheliers admis en licence d’histoire sur APB en 2016 suite à une orientation contrariée.
Sources : APB’Stat 2016, SIES-MESRI, SISE 2016 à 2018, PostBac 2016 à 2018, SIES-MESRI.
Trajectoires d’études des ‘orientés contrariés’ admis en L1 LEA sur APB en 2016

Champ : 3 851 néo-bacheliers admis en licence LEA sur APB en 2016 suite à une orientation contrariée.
Sources : APB’Stat 2016, SIES-MESRI, SISE 2016 à 2018, PostBac 2016 à 2018, SIES-MESRI.
Trajectoires d’études des ‘orientés contrariés’ admis en L1 d’arts sur APB en 2016

Champ : 2 573 néo-bacheliers admis en licence d’arts sur APB en 2016 suite à une orientation contrariée.
Sources : APB’Stat 2016, SIES-MESRI, SISE 2016 à 2018, PostBac 2016 à 2018, SIES-MESRI.
Notes de bas de page
1 La typologie est issue du rapport cité. Toutefois, celui-ci préfère parler de « réorientation stratégique » plutôt que d’orientation « retardée » comme je le fais. Je privilégie cette expression d’orientation retardée pour souligner que ces étudiants n’ont pas changé leurs aspirations : ils n’ont simplement pas été autorisé pendant un temps à étudier dans la formation, souvent par manque de places puisqu’ils y parviennent ensuite.
2 Les disciplines de sciences sociales ne sont pas incluses ici. Parmi les ALLSH, on a distingué six filières ou groupes de filières : les arts ; lettres et sciences du langage ; LEA ; LLCER ; histoire ; autres sciences humaines, regroupant plusieurs disciplines comme la philosophie ou encore l’histoire de l’art et archéologie pour des raisons d’effectifs.
3 D’où également l’importance de ne pas se limiter à l’indicateur du vœu 1, d’avoir aussi recours au qualitatif, et si possible à d’autres bases de données où l’on trouverait des variables plus « qualitatives » que les bases de données administratives utilisées ici.
4 Ceux qui avaient candidaté à des formations hors APB, comme Sciences Po ou les Beaux-Arts, mais qui ont été admis sur leur vœu 1 sur APB, ne sont donc pas comptabilisées dans cette sous-partie.
5 Psychologie ou droit par exemple, qui sont des filières en tension auxquelles avaient postulé une part des admis en licence d’ALLSH (Rossignol-Brunet, 2022b).
6 Le passage d’APB à Parcoursup a quelque peu changé la donne : si les formations de licence ne peuvent refuser des candidats, elles ont désormais la possibilité de classer les candidatures, et le niveau scolaire peut être un critère choisis pour effectuer ce classement qui se révèle être important pour les filières en tension, notamment dans certaines disciplines comme le droit.
7 Les bases SISE sont celles d’inscription dans l’enseignement supérieur au 15 janvier de l’année, APB d’admission à l’issue de la procédure (et où il n’est théoriquement plus possible de changer). En licence notamment, les changements sont possibles à l’issue du premier semestre, mais aussi parfois à la rentrée.
8 Les réorientations vers des formations non demandées sur APB se font majoritairement de la licence en ALLSH vers une autre licence (66%).
9 Des analyses de séquences ont été réalisées sur chacune des disciplines en ALLSH, suivies d’une classification ascendante hiérarchique (méthode de Ward) permettant de distinguer des groupes de parcours d’études. On a choisi ici d’en représenter trois, dans des filières relativement homogènes car ne constituant pas des regroupements (histoire ou LEA), et en arts où les changements de formation présentent des spécificités.
10 Arts ; arts du spectacle ; arts plastiques ; cinéma ; musicologie.
11 Exemple : École des Beaux-Arts.
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