Les exigences contraires : politique manifeste et politique construit
p. 11-26
Texte intégral
1Ce livre est le fruit d’une réflexion commune, associant politologues égyptiens et français, sur les manières de traiter du monde arabe, à notre époque. Il prend pour objet central les types d’approche mis en œuvre et tente d’apprécier – à partir, de cas empruntés à l’ensemble arabe, à des pays, sociétés. Etats, partis, groupes, pris séparément, au politique, à l’idéologie...– les poids respectifs des études globales et des études spécifiques.
2Opération délicate s’il en est, en partie artificielle, partielle aussi. Délicate, parce que pas plus que les recherches contradictoires en termes d’individualisme et de communautarisme – les premières, monistes, développant leurs enquêtes en fonction des acteurs sociaux personnalisés (moteurs atomisés d’un politique lui-même mis en morceaux au passage) et les secondes, pluralistes, axées sur les solidarités de groupe donc à effets centripètes – celles que nous nous proposons d’aborder ne peuvent aboutir à écarter une des deux alternatives. Trancher en faveur de l’une, donc au détriment de l’autre déclarée non recevable, ne saurait se justifier. Il faut donc se placer hors de ce dilemme.
3Opération artificielle, parce que l’exercice auquel on va se livrer est à la limite de la subtilité captieuse, sent le subterfuge. Il consiste, en effet, à renverser la lorgnette par laquelle observer l’ensemble des sociétés arabes actuelles, sans justifier à l’avance l’usage de l’extrémité choisie. Nous risquons ainsi d’encourir les critiques de non justification des outils au préalable et de se retrouver en pleine querelle entre petits-boutiens et grands-boutiens, étape burlesque dont Swift a marqué ses Voyages de Gulliver. Il convient donc de faire accepter la convention selon laquelle les optiques ou objectifs (au double sens de perspectives et d’appareils, de lentilles) ont été sélectionnés en fonction même des domaines retenus.
4Opération partielle, enfin, tant il ne saurait être concevable d’aborder tous les aspects des acteurs, scènes, institutions, relations... marqués par le politique. C’est un lieu commun de proclamer, qu’en dépit de traits partagés, le domaine qui inclut Maghreb et Machreq politiques présente des écarts tels qu’on ne peut le réduire à une entité permettant de faire l’économie de ses composantes. La sélection des points d’application retenus par les dix-sept auteurs de contributions, regroupées en sept rubriques, dépend donc d’une distribution scientifique des tâches, en tenant compte, d’une part, du besoin de retenir un nombre d’exemples suffisamment différenciés et, de l’autre, des travaux et recherches personnelles entrepris par les auteurs.
5Ces études rassemblées sous l’égide de la politologie, illustrent les difficultés rencontrées. Elles suggèrent que le complexe "monde arabe" doit d’abord être construit, ou mieux reconstruit, sur des nouvelles bases, déblayées au préalable de nombreux matériaux qui ont servi à l’étayer jusqu’ici – et pour une part importés – avant d’être examiné, puis compris et traduit. Pour ce faire, il importe de définir des problématiques globales, tout en conservant, en même temps ou presque, des instruments analytiques répondant à certaines des séquences historiques, variables culturelles..., à des caractéristiques particulières au monde arabe lui-même. Et l’on peut se demander si les sciences du politique sont parfaitement équipées pour mener à bien les entreprises liées à cette double obligation : manier le grand angle, sans oublier de se focaliser sur des objectifs essentiels, et utiliser la loupe, sans tomber dans les pièges des spécificités emboîtées et des appellations différenciées tenant compte de chaque cas. Avant d’évoquer quelques unes des questions liées à ces deux phases ou aspects et qui serviront de préambule – et non d’introduction formelle – aux essais qui vont suivre, on évoquera pour mémoire le débat entre "globalistes" et "spécifistes", faux débat en vérité, sur les mots comme sur les stratégies.
I – DEBATS INTERIEURS
6Commençons par des points de langage... et par les écarter d’emblée. Il paraît vain de disputer des divergences éventuelles entre plusieurs lectures possibles, en se fondant sur les termes retenus pour aborder les études des communautés politiques arabes en activité. Trois options, en gros, pouvaient être considérées comme ouvertes. Une première conduisait à envisager l’universalité à laquelle s’opposerait l’individualité. Dans une seconde, se trouvaient confrontés le général (ou l’ordinaire) et le particulier (ou le spécial). Pour la troisième, la fracture passait entre le global et le partiel. Mais, à ce jeu, on pourrait tout aussi rapprocher, pour mieux les écarter, universel et spécifique.
7La logique voudrait qu’on se prononçât sur le binôme retenu à des fins purement opérationnelles, en justifiant ses plus grandes vertus dialectiques, celles-ci étant entendues comme raisonnement démonstratif et ensemble (duel) contradictoire conduisant à une synthèse possible. En reconnaissant qu’il ne s’agit pas simplement d’une querelle de mots, et que les concepts ont un sens précis et des efficaces, des rentabilités non semblables. En précisant aussi que le traitement, selon qu’on l’aborde du point de vue de la globalisation (interconnexion des régions du monde et des questions qui s’y posent) ou de l’universalisation (passage du particulier à l’universel) n’implique pas une seule et unique manière de juger les disparités et similarités. On laissera provisoirement les nuances linguistiques de côté, donc à chacun des auteurs le soin d’en user à sa convenance et d’y donner le contenu de son choix. Et ce, d’autant plus volontiers qu’en arabe, nos collègues égyptiens nous l’ont rappelé, les affres de la terminologie et les débats de sens ne se résolvent guère mieux qu’en français ; les valeurs accordées varient selon les acteurs sociaux aussi bien qu’en fonction des spécialistes, de moments, de contextes, etc. Il s’agit donc moins de définir des signifiants que de traiter d’objets et de préciser, au fur et à mesure, la forme et la valeur des outils conceptuels employés.
8Poursuivons par une déclaration des devoirs de parité, par une proclamation de foi en l’universalité. En disant tout uniment que nous avons besoin non d’une conception ethnocentrée du monde qui nous permette de le saisir en bloc et selon nos propres canons, de cela nous sommes trop naturellement pourvus, mais de lois universelles, d’ensembles coordonnés, de corps d’hypothèses faisant systèmes, de théories générales permettant d’appréhender puis d’interpréter des phénomènes dans leurs aspects multidimensionnels, de saisir des univers à travers leur complexe entité, de traiter de pratiques en dépit de leurs dissemblances, aussi vastes et divers soient-ils les uns comme les autres.
9Emmanuel Terray, dans un très beau livre récemment publié (1988), intitulé Lettres à la fugitive, où il s’offre le luxe de porter une série de jugements critiques sur son métier d’ethnologue, évoque la nécessité des "Grands Récits”. Il précise : "Ce sont nos malaises et notre angoisse qui introduisent dans les Grands Récits une présomption et une rigidité qu’on n’y trouvait point l’origine" (p. 177), évoquant par là les distorsions et surtout les pétrifications, liées aux dogmatisme et autres mystifications. Et ce, alors que les lois doivent changer parce que changent les milieux mais aussi, ne l’oublions pas, ceux qui observent. Mais ce qui perdure c’est le besoin de lois, celui aussi d’atteindre Sirius et de regarder nos mondes dans leur globalité.
10Emmanuel Terray fait référence à une triplette de nobles ancêtres, Hegel, Marx et Freud, qui, tout "occidentaux" qu’ils soient nous ont aidés à atteindre ces hauteurs, même si, remarque-t-il, ils "sont parfois devenus des idoles" (p. 178). Il aurait pu élargir cette stricte sélection, et l’on se sent un peu orphelin que Nietzsche et Max Weber et certains auraient volontiers ajouté Tocqueville, par exemple, n’y figurent pas, sans trop s’en étonner. Nous avons tous en tête la liste idéale de ceux que menace la canonisation ou au moins la béatification ; au hasard et dans le désordre, pour ce qui est des savants et penseurs français de notre temps : Merleau-Ponty, Sartre, Camus, Gurvitch, Aron, Foucault, Braudel, Bastide, Dumézil, hier, et Claude Levi-Strauss, Louis Dumont, Michel Serres, Pierre Bourdieu, Edgar Morin, Alain Touraine, Jacques Berque, Maxime Rodinson... et combien d’autres, aujourd’hui. Nous estimons devoir à ces hommes le besoin de construction théorique, le sens de la collectivité, la fréquentation des grands ensembles, le goût du concert comme des vues cavalières et des belles perspectives...
11Prétendre que nous devons prendre le spécifique à ses propres pièges ou contradictions, autrement dit lui emprunter les explications de ses propres rationalités et s’y cantonner, trouver les seules clés islamiques des sociétés musulmanes, les uniques raisons arabes des ensembles sociaux du Moyen-Orient, les causes spécifiquement "orientales" de ce qui se situe sur les bords méridionaux de la Méditerranée, c’est se condamner à la disparité, aux spécialités, parties et branches, en fait à l’éparpillement de l’intelligence, à la compréhension des seules fractions, renoncer à l’effort globalisant. La pluralité des manifestations, cultures et histoires politiques, requiert qu’à un moment donné celles-ci soient soumises à une unité de retraitement, même si l’on sait par avance que toutes ne ressortent pas de l’universalisable robotisé.
12L’ethnographie politique, à la fois utile et nécessaire, ne peut suffire, en surajoutant ses vérités singulières relevées à force d’études multipliées – sur les idéologies, les opinions, les classes sociales, les partis politiques, les groupes d’intérêt, les forces associatives, les organisations, les clientèles, les coteries, les leaders charismatiques, les élections à tous niveaux – sans un référentiel, un système de connotation, un ordre explicatif, un rapport à l’universel.
13Seule une perception anthropologique est à même de nous donner la mesure mondiale de tel ou tel village, la valeur des différences, le sens du comparable, comme du relatif. Les armes du savoir sont celles empruntées aux dynamiques (et non aux déterminismes) historiques, ethniques, économiques, sociaux, idéologiques, religieux...
14Les approches particulières peuvent être multipliées à l’envi, à condition qu’en soient ramenés les produits, rassemblées les conclusions, dans un cadre qui, sans raboter les disparités, leur rende leur sens multidimensionnel comme leur place dans un ensemble de forces, dans une structure, une continuité. Faute de quoi, nous risquons de nous réfugier dans le calcul différentiel, de cultiver le langage de la distinction, de pratiquer petits et grands écarts, de relever les contradictions, de rester dans l’hétéro... Si le monde semble un kaléidoscope, apparaît fractionné, en pièces ou miettes, marqué de frontières aussi naturelles qu’infranchissables, de déterminations autonomes, de dissemblances érigées en citadelles, il nous appartient de lui redonner le sens de sa dimension en même temps que de son unité.
15Ceci affirmé – et qui, pour certains, ne fait qu’enfoncer des portes ouvertes depuis des lustres et pour d’autres est plus facile à dire qu’à réaliser – il faudrait presque aussitôt énoncer une proposition inverse. Et s’empresser de dire que toute étude implique des conditions, des moyens, des précautions, et une alternance entre le global et le spécifique, parce qu’elle sous-entend une reconnaissance des cultures autonomes et des histoires propres, qui ne vont pas de soi. La question n’est dès lors pas tant de résister au penchant naturel, en Occident, qui consiste à passer tout le politique (défini a priori) au filtre d’une politologie exercée sans partage, mais de se demander si le politique ne se présente pas sous des formes autres, ne s’inscrit pas dans la structure sociale, ne se manifeste pas dans les rapports sociaux, ne s’exprime pas dans une aire circonscrite de façon quasi géométrique dans des espaces sociaux... tout en évitant la tentation orientaliste et les attraits de la relativisation. Le préalable n’est-il pas d’aborder le domaine arabe sous un autre angle à la limite de le (re)construire ?
II – CONSTRUCTION D’UN DOMAINE ARABE : L’ANALYTIQUE
16De multiples questions ont été plus ou moins ouvertement posées, par des analystes extérieurs au monde arabe, à propos de la capacité de ce dernier d’intégrer la sphère de l’universalité. Non sans présupposés et conclusions tendant, à partir d’exemples destinés à illustrer et souligner les différences entre deux "univers" implicitement l’occidental et l’oriental. Les sphères d’observation sont multiples, citons : les expressions du politique, (par le biais notamment de "demandes” ou "revendications", issues des mouvements sociaux, mais aussi des individus en dehors des classes, des partis, des groupes d’intérêt) ; les modes d’exercice de la souveraineté ; les formes de la légitimité (ou mieux les processus de la légitimation) ; les rapports entre domaines, public et privé, (on dirait plus volontiers aujourd’hui et bien que les termes ne recouvrent pas les mêmes réalités entre Etat et ensemble social que d’aucuns nomment indûment "société civile”) ; les méthodes et moyens d’encadrement institutionnel ; les politiques publiques ainsi que les modalités du contrôle des entreprises techno-scientifiques ; les conditions de la gestion de l’économique (ce qui pose aussi la question de la bureaucratie) ; les instruments de la socialisation, visant à l’intégration, en commençant par la formation, l’enseignement au tout premier chef...
17Nous sommes en présence d’un éventail de domaines d’activité constituant autant de terrains d’étude – ou si l’on préfère d’une série de secteurs – propres à ce que certains nomment "champs" ou "scènes politiques", en tout cas rattachés, liés entre eux et à partir desquels analyser des manières d’être et d’agir, de s’exprimer, propres à chaque société et qui servent ensuite à forger une taxinomie des activités, à construire des genres ou catégories, des modèles, des idéaux-types...
18Nous constatons qu’une partie de la gent politiste tend à valoriser des écarts, plus ou moins larges et fréquents, entre ce qui appartiendrait à l’occidental d’une part et ce qui ressortirait de l’oriental de l’autre ou, de façon plus restreinte, entre ce qui vaudrait pour le Moyen-Orient mais non pour l’Europe de l’Ouest et l’Amérique du Nord.
19Ne revenons pas sur les gouvernements absolutistes, sur les "despotismes", dont l’espèce réputée orientale a eu le succès que l’on sait, et dont la trace se retrouve encore dans des propos très récents sur les caractères irréductibles de tout système socio-politique fondé sur l’islam, dont chacun sait que, étant d’essence théocratique, il ne saurait produire du démocratique ! Prenons plutôt le critère reposant sur le couple contrasté autonomie-hétéronomie. A lire les ouvrages traitant des systèmes politiques du monde arabe depuis quelques décennies (disons les années 1950), il semble que le second élément, l’hétéronomique, dominerait plutôt du côté des sociétés arabes, où les lois viennent plus de l’extérieur, sont édictées hors des circuits réputés ordinaires de la représentation, ne sont pas le produit direct d’un "contrat social", et où les pouvoirs sont exercés par des clans, des groupes, des minorités, qui doivent peu aux choix et décisions de "citoyens" et beaucoup à un monopole particulier (entre les mains de quelques uns sinon d’un seul) de la puissance organisée, en commençant par l’Armée et la Police, pour ne rien dire de l’appareil judiciaire et des médias...
20L’exercice des libertés qualifiées de publiques, les capacités d’expression des opinions individuelles, la ligne de partage entre public et privé, et la part faite, en conséquence, aux droits individuels et sociaux, semblent à quelques spécialistes occidentaux contemporains définis de façon plus restrictive, objets de plus grandes tensions, sur les rives sud de la Méditerranée que sur sa face nord.
21Les dits experts notent, par ailleurs, que ce sont justement dans les communautés politiques "hétéronomes" que les chances de compromis sont les plus faibles, puisque les cadres institutionnels y possèdent peu de souplesse, que le pouvoir y est exercé sans partage, que les risques de rupture, à moyen terme, s’avèrent les plus élevés, que les recours à la violence sont les plus probables, que les libertés sont le moins volontiers reconnues...
22Au regard de ce sud (ou de cet Orient), le nord (ou l’Occident) pourrait se targuer de traditions d’équilibre, d’une expérience politique, de modes de représentation, d’exercice de l’autorité et de gestion des conflits, et pourrait exciper de droits fondamentaux impliquant respect des minorités et libre expression des désaccords ; le tout plus conforme aux caractères de "l’autonomie". Il pourrait revendiquer encore une capacité à s’organiser selon des règles choisies en commun.
23Jusqu’ici, rien de bien compromettant, même si l’on n’est pas d’accord, d’emblée, avec ce que pareille différenciation comporte de simplifications abusives. Mais si l’on traduit autonome par démocratique et hétéronome par autoritaire, comme quelques uns se sont laissés aller à le faire, on a une idée plus évidente des effets pernicieux des critères utilisés. Puisqu’ils conduisent à des classifications brutalisantes, à des preuves par opposition, à des séries violemment contrastées, à deux pôles antagoniques.
24Ce que l’on veut évoquer ici ce n’est pas tant l’irréductibilité des formes et expériences politiques au sein d’un même monde que l’impossibilité de marier, pour le meilleur, des traditions scientifiques (afin qu’elles rendent compte de phénomènes universels), sitôt qu’elles s’attachent à décrire et expliquer des sociétés non analogues puis à les distribuer en grands groupes antithétiques.
25Ce dualisme pourrait, à la rigueur, être concevable s’il n’était conçu que comme une facilité méthodologique, pédagogique, et destinée à la seule approche des communautés nationales et régimes, comme simplification utilitaire et non comme système analytique, moins encore comme formule explicative. Il pourrait être aussi en partie justifié s’il s’appuyait sur une connaissance intime et réelle des sociétés politiques arabes, passées et présentes et entretenant avec elles un dialogue scientifique permanent. C’est loin d’être le cas. Il est clair, par exemple, que le savoir politologique français ne s’est pas ou guère ouvert sur les autres savoirs touchant le monde arabe, en commençant par les diverses traditions savantes qui y naquirent et continuent à produire, ni aux discours des communautés scientifiques arabes sur leurs propres milieux.
26La tendance est de citer quelques grands auteurs traduits et diffusés dès les années 1850, soit à l’époque coloniale, et par intérêt plus stratégique qu’académique. D’avancer tels grands maîtres d’un des rites musulmans, comme le malékite Khalil ben Ishaq (Précis de jurisprudence musulmane... ou Abrégé de la loi musulmane) commenté par Perron et Cadoz dans la seconde moitié du 19e siècle, par Bousquet au milieu du 20e ; tels théologiens du pouvoir, un Ghazali (présenté par Laoust) ou institutionnalistes, à l’image d’Ibn Taïmiyya et de son Traité de droit public (traduit par Laoust) ou d’El-Mawerdi, (Les statuts gouvernementaux ou règles de droit public et administratif) traduits et annotés par un Bousquet, un Fagnan ou un Ostrorog, tels grands commentateurs et exégètes, pour arriver jusqu’à la thèse de Sanhoury sur le Califat. Et de lancer, in fine, l’incontournable et vénéré auteur des Prolégomènes, Ibn Khaldûn, celui dont on pense tout connaître à travers les traductions de de Slane ou Vincent Monteil, quelques ouvrages de vulgarisation et une théorie cyclique du pouvoir réduite à ses mécanismes élémentaires. Et l’on attend avec impatience que "la Pleïade" accueille ce premier auteur arabe dans la célèbre collection, introduit par Abdessalem Cheddadi.
27On s’est, depuis, assez peu préoccupé des juristes et constitutionnalistes mais aussi des théoriciens et philosophes politiques des pays arabes à quelques exceptions près, sinon de ceux qui se sont proposés d’intégrer des codes, normes et idées, issus de l’extérieur et plus particulièrement de l’Europe, au sein de leurs sociétés ; et l’on pense volontiers au tunisien Kheredine (Réformes nécessaires aux Etats musulmans, 1868) et à l’égyptien Sanhoury déjà nommé, parmi d’autres plutôt qu’aux inspirateurs d’une véritable nahda culturelle. Mais les contacts et rencontres avec les grands auteurs comme les enquêtes et études du côté des essayistes contemporains, ont été à tout prendre limités. Ils n’ont en tout cas pas débouché sur une évaluation conséquente, sur un savoir cohérent de type cumulatif et auquel la communauté scientifique puisse s’alimenter, faute d’être systématique sinon exhaustif, donc sur une connaissance interne digne de ce nom. On en aura une parfaite démonstration, à la lecture des dizaines et dizaines d’essais, de thèses, d’ouvrages, d’actes de colloques, publiés depuis 1980 sur "L’islam politique", objet d’attentions soudaines et d’appréciations pour le moins inégales, faute d’une culture islamique, de connaissances historiques, de méthodes d’analyse inégalement partagées par les auteurs.
28Aujourd’hui, on s’aperçoit que les échanges entre politologues français et politologues arabes restent exceptionnels et que les spécialistes nord-américains pratiquent beaucoup plus volontiers le dialogue et l’échange, même si celui-ci reste foncièrement inégal, même si les motifs des uns et des autres sont loin d’être désintéressés. Il suffit de se rendre aux congrès annuels de la Middle East Studies Association et de visiter les différents centres de recherche et les départements des universités américaines où l’on étudie le "Middle East", pour s’en rendre compte ; et ceci, quelles que soient les séquelles du développementalisme que l’on y perçoit encore trente ans après son éclosion.
29Mieux, ou pire, les problèmes que se pose la politologie française paraissent ressortir de traditions qui ne correspondent pas à celles que soulève la politologie arabe. Ou alors, et c’est une paradoxe, quand les politologues des deux bords – égyptiens et français par exemple et pour ne pas dire européens ou occidentaux et arabes – se retrouvaient il y a peu encore, c’était à l’abri, ou sous l’égide, d’une politologie anglo-saxonne et plus explicitement nord-américaine, récemment rénovée par le double biais de l’anthropologie politique et de la sociologie historique. D’une politologie qui a su non seulement créer son propre langage mais est parvenue à imposer à un vaste collège de savants, ainsi qu’à un large public, ses normes, ses théories et méthodes, voire ses conclusions.
30Ainsi, une science politique française, plus juridique et historiciste – et il faudrait peut-être ajouter plus "géographiste" et "électoraliste" – marquée de plus par l’ancien rapport de domination vis-à-vis du Levant et du Maghreb durant l’entre-deux guerres mondiales, s’est trouvée déphasée, avec peu de ressources propres transposables pour l’essentiel, en face d’une discipline made in US en plein développement depuis la seconde guerre mondiale, plus sociologique et anthropologique d’orientation mais aussi plus différenciée dans ses approches, organisée et volontariste dans ses recherches et, jusqu’à une période récente en tout cas, mieux pourvue financièrement. A tel point qu’on a pu retrouver sous la plume de chercheurs français l’influence des pères fondateurs, Max Weber et Karl Marx, mais tels que relus et utilisés par leurs collègues d’Outre-Atlantique, un Leonard Binder (celui de In a Moment of Enthusiasm... 1978), un Peter Gran (Islamic Roots of Capitalism : Egypt 1769-1840, 1979), voire un Eric Davis (Challenging Colonialism : Bank Misr and Egyptian Industrialization, 1920-1941, 1983), un Timothy Mitchell (Colonizing Egypt, 1988) pour n’évoquer que quelques études relatives à l’Egypte contemporaine. Les relations entre religion et société, les modes d’articulation entre pouvoir et communauté, entre histoire nationale et gouvernement, entre contrôle de l’économie et contrôle social, nous sont revenus par le biais d’ouvrages, de thèses, produits ou publiés Outre-Atlantique. Et n’oublions pas l’importance accordée aux systèmes d’échanges, matériels et symboliques et les analyses culturalistes de Clifford Geertz et de ses disciples, construites pour partie en fonction d’observations effectuées à partir d’extrêmes, au Maroc et en Indonésie (cf. Islam Observed... 1968) et leur impact sur la recherche française.
31Or cette politologie nord-américaine, omniprésente désormais et puissante, ne serait-ce que par la seule masse de ses praticiens (enseignants, chercheurs mais aussi experts divers) et par les ressources qu’elle mobilise, il n’est pas certain qu’elle ne continue pas à présupposer l’universalisation des moyens, des méthodes et des outils qui sont les siens – tout en reconnaissant la spécificité des expressions et domaines politiques ainsi que des expériences vécues dans le monde arabe – mais d’une universalisation conçue par elle. Autrement dit, elle se pose encore en science de la globalité (sans impliquer que les objets qu’elle étudie elle-même appartiennent à un seul et même univers), globalité dont elle serait la seule à détenir les clés, d’une sphère politique dont elle fournirait la définition.
32Il semble que nous avons tendance à épouser des modèles importés d’Amérique et à faire servir des concepts forgés en grande partie là-bas, sans nous demander vraiment s’ils permettent une véritable compréhension des phénomènes observables de Rabat à Bagdad, autrement dit qui se déroulent au sein du Moyen-Orient, dedans.
33Les mécanismes ou organisations, les manières dont le politique est encadré, géré, exprimé mais aussi intégré au social, au culturel, les mentalités et attitudes, les jeux du pouvoir, les relations inter-groupes, les stratégies d’action en mouvement, de même que les explications que les acteurs sociaux donnent de leurs propres conduites..., tout ceci dépend d’une phénoménologie, c’est-à-dire d’une description, préparée elle-même par une perception de l’intérieur et susceptible de rendre compte de la réalité sinon de la vérité du sujet observé, non de forger une explication destinée à conforter des théories et complexes explicatifs bâtis à des milliers de lieues.
34Pour être plus brutal, quitte à exaspérer les familles politologiques de deux continents, on avancera que la scène interprétative du réel arabe ne saurait venir d’une herméneutique, d’une sociologie, d’une anthropologie, qui ne tiendraient pas assez compte de ce que Jacques Berque nomme justement "les intérieurs" ou de ce d’autres nomment loyautés primordiales, sillages historiques, points nodaux, donc des articulations, des logiques, des centres, des protagonistes. Un nouvel ethnocentrisme, qui tendrait à faire passer tout dans des philtres interchangeables, construit sur des régularités, des rationalités, des reproductions et autres normalités, élaborées, elles, en fonction plus des intervenants-analystes que des participants-acteurs, ne peut convenir.
35En recourant, ou retournant, plus au repérage du terrain politique qu’à la délimitation étroite de ce qu’est le politique en son sein, à l’enquête pragmatique qu’à l’application de théories prédéterminées, au concret rencontré qu’à l’abstrait élaboré, on devrait pouvoir explorer des voies plus fructueuses. Celles-ci permettraient de rejoindre, d’une certaine façon, l’universel par le particulier, ne serait-ce qu’en relevant de façon systématique invariants et variables, en confrontant des résultats puisés à différentes sources et en tenant compte de l’originalité de chacune d’elles.
36Il va de soi qu’on ne prétend pas extirper le monde arabe du monde tout court, par un autre biais. L’archéo-orientalisme a vécu et nous ne sommes plus au 19e siècle, où les rapports politiques de dépendance entre Orient et Occident avaient changé les perceptions, à commencer par celles concernant la nature des hommes et des sociétés, en tout cas dans l’esprit des dominants et de nombreux savants qui appartenaient à ce camp là. On propose seulement que, dans l’universel du politique, il est des manifestations singulières et dont les outils dont nous disposons ne permettent pas toujours de rendre compte, donc d’intégrer au général, parce que ces instruments eux-mêmes, en raison de leurs origines, de la manière dont ils ont été élaborés et de leur finalité, interdisent justement des traitements qui ne conduisent pas de façon quasi mécanique à des exclusives.
37Pour traduire en des termes banalisés les propos de Marshall Sahlins sur les cultures des "îles" et leur participation à l’Histoire, ce que Françoise Héritier-Augé exprimait en parlant de "l’universalité du symbolique et la singularité des significations", ou de ce que Jacques Berque intitulait "Originalités arabes et dénominateurs mondiaux", (et qu’évoque Jean Leca dans sa contribution, par le biais de la relation entre conscience historique globale et connaissance des processus spécifiés), on dira que la pluralité des expressions et démonstrations n’empêche pas l’appartenance à une même essence, voire à un même ordre et que tout dépend de la manière dont l’appareil analytique est construit et à partir de quelle maquette. Le vrai problème se situe aussi dans la lecture, l’interprétation, ne serait-ce que pour ne pas attribuer à l’irréductible ou au singulier une valeur outrancière nous conduisant à diviser l’univers étudié en fractions irréconciliables et non intégrables à la catégorie monde. N’oublions pas que le comparatisme ne consiste pas à comparer ce qui est présupposé comparable mais à confronter ce qui doit être perçu comme confrontable.
38C’est un peu pourquoi, à l’heure actuelle, les spécialistes en sciences sociales du monde arabe ont plusieurs raisons de s’estimer assez peu satisfaits de la manière dont les modèles et concepts, forgés en dehors des milieux étudiés pour l’essentiel, ont été appliqués, aux phénomènes politiques.
39Première raison avancée : les sociétés arabes se trouvent inscrites, en tout cas pour quelques unes d’entre elles, dans une longue durée, dans des synchronies ou continuums mais aussi dans des diachronies et ruptures historiques, d’un certain type, qui ont commandé leurs situations et positions présentes ; avec des effets, directs ou non, pervers ou non, particuliers de toute façon. Par exemple, les industrialisations, les formes d’accumulation privative de capital, la redistribution des richesses conduisant à des recompositions sociales et à l’émergence de dénommées "couches moyennes bureaucratiques", les modes d’embourgeoisement, ne peuvent être considérés comme reproduisant ce qui s’est déroulé des décennies auparavant sous d’autres cieux, en Europe ou en Amérique du Nord. D’ailleurs, toutes ces modalités ont varié et continuent à le faire d’une société à l’autre. Et lorsque des faits paraissent se reproduire, ils n’ont les plus souvent ni les mêmes causes ni les mêmes développements, ni les mêmes conséquences.
40A preuve, ces féodalités politico-militaires à l’œuvre dans le Liban de 1989, qui n’ont plus beaucoup en commun avec les fiefs traditionnels d’il y a ne serait-ce que 25 ans. Les Joumblatt, les Chamoun, les Gemayel ont beau se succéder à eux-mêmes et continuer à brandir les mêmes oriflammes de père en fils, ce ne sont plus, à quelques exceptions près, les mêmes seigneurs de guerre qui tiennent le haut du pavé, ni les mêmes troupes issues des mêmes milieux sociaux qui composent les différentes milices. L’économie prébendière de naguère, celle des prélèvements automatiques sur les denrées et les hommes, des circuits parallèles, le cède à des pratiques financières et bancaires favorisant des bénéfices d’un nouveau genre, où doivent s’intégrer d’une façon ou d’une autre les profits tirés du commerce de la drogue. Les buts proclamés et réels ne sont plus ceux de la génération précédente. Le Liban actuel se situe bien dans une "perspective historique" déterminée mais l’histoire, telle qu’elle s’y déroule, a une manière bien à elle de hoqueter.
41Seconde raison : les modalités de la modernisation politique empruntent des canaux difficilement assimilables à ceux que l’on observe et qui fonctionnent effectivement sur d’autres territoires, par le canal d’institutions particulières. Les liaisons entre l’organisation politique, le fonctionnement de la société dans ses rapports avec les appareils de gouvernement, les interférences et interactions entre conditions économiques, situations sociales et expressions politiques, possèdent des caractéristiques non confondues avec celles d’autres pays. Les liens entre système interne et système international répondent à des "lois" ou plus simplement des flux et mouvements, pas tout à fait analogues à ceux d’Amérique Latine, d’Afrique subtropicale, du monde insulindien, loin s’en faut. De récentes rencontres sur les origines et effets de la dette publique dans les différents continents ont démontré que si la partie non "rentière" du monde arabe reproduit des engrenages techniques de la dépendance financière vis-à-vis de l’étranger, largement partagés par ailleurs, les coûts sociaux et les amortissements politiques épousent d’autres schémas.
42Il faudrait faire intervenir d’autres paramètres. Parler, notamment, de ce qui est commun aux membres de la communauté des peuples arabes, à un ensemble à très forte majorité musulmane, sans retomber dans les oppositions mécaniques et biaisées entre Orient islamique et Occident chrétien. Il conviendrait d’évoquer ce qui ressort d’une civilisation, d’un passé, d’une culture et dont les manifestations se retrouvent aux bords de l’Atlantique à la frontière turco-irakienne, sans pour autant conclure à l’unique et oublier le transcendant, les relations essentielles.
III – LES PIEGES DE LA SPECIFICITE : LE NOTIONNEL
43Sous ce titre, qui peut porter à confusion, nous évoquerons des thèmes à la fois les plus rebattus et les moins résolus de la méthodologie propre à notre discipline. Quelle que soit l’approche, globale ou spécifique, nous ne pouvons fonctionner sans nommer ni classer, dans la mesure où nous devons ordonner l’univers que nous observons. Or du passé au présent, d’un régime à un autre, d’un Etat au voisin, les forces politiques, les structures du pouvoir, les comportements des acteurs sociaux et les interprétations qu’ils en donnent eux-mêmes, présentent une multiplicité de caractères entre lesquels sérier, ordonner, ne vont pas sans mal mais aussi sans danger ou effet aberrant.
44La zone d’expression politique arabe (Maghreb et Machreq) offre une diversité de situations, de formes d’activités politiques, disproportionnée par rapport à l’espace effectivement recouvert. Pareille disparité a engagé les auteurs à multiplier les taxinomies, donc à construire des catégories à la mesure des besoins. Ces typologies ont eu pour effet de faire apparaître, à intervalles plus ou moins réguliers des nomenclatures doublées de classements. Les appellations ont dû suivre. A la profusion et au changement des régimes a correspondu une distinction notionnelle de plus en plus complexe. Nous connaissons tous la terminologie wébérienne en usage encore de nos jours. Beaucoup s’en sont inspirés pour noter les nuances grandissantes d’une frontière à l’autre. Ainsi les post-wébériens à l’œuvre en ce moment ont-ils reproduit la notion de patrimonialisme (et l’on parle de néo-patrimonialisme), ou de sultanisme, (et entre en ligne de compte un paradoxal sultanisme populaire). Les termes permettent de "nommer" ce qu’une tradition relativement récente et d’inspiration anglo-saxonne appelle les Etats néo-patrimoniaux, les régimes autoritaires modernistes ou modernisants (authoritarian – modernizing States), espèce ou genre que l’on différencie d’autres : totalitaires et libéraux constitutionnels.
45De son côté, l’école, si l’on peut l’appeler ainsi, structurelle-fonctionnaliste – qui a la vie plus dure qu’on ne croit en général et que l’on retrouve sous diverses plumes différenciées en deux courants distincts : structuraliste d’une part et systèmo-fonctionnaliste de l’autre – note que ces mêmes autoritaristes-modernistes n’assurent pas plusieurs des "tâches" fondamentales telle que la socialisation et la participation politiques, le regroupement et l’expression des intérêts, l’allocation (ou ré-allocation) de ressources, l’institutionnalisation du pouvoir, la sélection et formation d’une élite politique sur des bases égalitaires, etc.
46On pourrait ajouter que les marxistes de notre temps, les petits enfants se réclamant du Marx d’après la rupture épistémologique, démontrent, statistiques à l’appui, que les régimes dont nous parlons se capitalisent par l’économie, s’embourgeoisent par le social, s’occidentalisent par la culture tout en se radicalisant par le religieux, sans pour autant se libéraliser du point de vue politique.
47Pour une fraction importante de la corporation des politologues, les nouvelles appellations proposées par ces trois courants de la pensée méthodologique ne rendent pas compte des spécificités et des différences entre Etats ou systèmes qui finissent par être rangés dans un même répertoire. D’où les efforts multipliés depuis les années 1960 pour affiner les séries et revoir les paramètres. Depuis Huntington et son ouvrage Political Order in Changing Societies (1968), nous avons notre lot, quasi annuel, de "modélistes", qui tentent de nous offrir des grilles mieux adaptées aux réalités et capables de tenir compte des évolutions en cours. Nous attendons, par exemple, avec intérêt les nouvelles éditions de livres, tel celui de Michael Hudson sur les régimes en vigueur dans le monde arabe, pour juger de l’état d’avancement de procédures d’abstraction et des modes conceptuelles. Comme nous espérons qu’une autre étude viendra rompre des lances avec celui qu’Amos Perlmutter a consacré au Nouvel autoritarisme (1981). Et, il n’est point de politologue qui se respecte qui ne doive proposer ses aménagements aux typologies et au vocabulaire en vigueur. Cette mode, qui nous vient d’Outre-Atlantique, essaime largement. On parlait encore hier de complexe militaro-industriel, à propos de l’Algérie, de bureaucratie partisane en évoquant l’Irak, de système charismatique déviant en référence à la Tunisie, de monopole ethnico-partisan pour qualifier la Syrie sous contrôle alaouite, de populisme bonapartiste pour désigner l’Egypte nassérienne, de monarchies prébendières, d’Etats rentiers ou de régimes tribalo-dynastiques, en référence à une fraction des sociétés politiques de la Péninsule arabique, sans qu’il soit possible de rassembler ces dénominations et de les ordonner selon les critères d’une rationalité minimale. Et l’on ne peut pas dire que tout ces beaux assemblages favorisent notre compréhension.
48Je retiendrai, à titre d’illustration, une des études de Raymond Hinnebusch intitulée : "Conceptualizing the authoritarian-modernizing State : observations front the Syrian and Egyptian cases", qu’il présenta au congrès de la Middle East Studies Association de Baltimore, en novembre 1987. R. Hinnebusch définit d’abord quatre types, à partir des modèles ou idéaux-types connus. En fonction de deux paramètres (radical et conservateur) de ce qu’il nomme "l’orientation", qu’il croise avec deux autres (haut, bas) relatifs au niveau de développement structurel, il obtient quatre formes ou sous-types :
49autoritaire – populiste / conservateur
50prétorien – radical / néo-patrimonial
51Muni de cette grille il s’attache à l’appliquer à deux cas, ceux de la Syrie et de l’Egypte.
52Je ne vais pas résumer ici la démonstration, qui s’attache successivement au leadership, aux institutions politiques, aux politiques publiques. Je me contenterai d’évoquer les conclusions dans l’ordre de la réflexion qui est la mienne pour l’instant, celle de la mise en forme de nomenclatures fondées sur les signes distinctifs et propriétés originales.
53R. Hinnebusch a pris deux sociétés politiques, assez proches l’une de l’autre en apparence, selon la taxinomie politique élaborée par lui. Et il constate que non seulement les deux régimes doivent être différenciés l’un de l’autre, en tant qu’autoritaires-modemistes, mais que les changements que l’on y observe depuis plusieurs années – et plus précisément le début des années 1980 – démontrent qu’ils évoluent selon des voies non parallèles.
54Bien que nés tous deux de coups d’Etat accomplis par des militaires produisant des régimes autoritaires et radicaux, bien que stabilisés et progressivement légitimés et structurés par la suite, ils possèdent des types d’organisation politique pouvant conduire à établir deux expressions ou sous-catégories séparables au sein de la classe "autoritaire-populiste" où ils avaient été rangés de prime abord. D’où le qualificatif de "charismatique-populiste-bureaucratique" appliqué à l’Egypte et celui de "semi-léniniste-militaire-partisan” réservé à la Syrie. Avec comme potentialité évolutive, la menace permanente d’une néo-patrimonialisation, menace qui avait été écartée en Egypte par une alliance entre l’Etat et la bourgeoisie pouvant conduire à une forme d’autoritarisme technocratique et rationnel mais non en Syrie où aucune libéralisation n’avait été engagée, limitant la base sociale de la classe dirigeante. Ce qui incitait R. Hinnebusch à forger pour l’exemple syrien le vocable de régime "post-mobilisationnel – sultaniste – léniniste" (post-mobilizational – sultanist – leninist), tout en reconnaissant ce que ce terme pouvait avoir de complexe et d’hybride.
55R. Hinnebusch s’est fait en quelque sorte une spécialité de ces rangements à partir de qualifications de plus en plus sophistiquées et de nuances entre les fondements idéologiques, entre les formes de structuration politique et entre les modes de fonctionnement des régimes moyen-orientaux, dans l’espace, mais aussi des transformations dans le temps. Son Egyptian Politics Under Sadate, publié en 1985, offre une démonstration d’appellations mouvantes en fonction des changements internes subis ou vécus par un Etat-nation au cours des années 1950-1980. La transition égyptienne – à tout prendre non violente et marquée d’hésitations et de repentirs occasionnels – entre le monocratisme partisan nassérien des années 1956-1970 et le multipartisme néo-libéral sadatien instauré qui a pris le relais ensuite (1970-1981) est traduite, par notre politiste, en termes de passage entre le "populisme autoritaire" et le "conservatisme post-populiste autoritaire".
56Dans un ouvrage plus récent en préparation (Authoritarian Power and State Formation in Ba’thist Syria : Army, Party and Peasant), l’auteur revient sur le cas syrien de ces dernières décennies et lui applique ses critères et appellations habituelles. D’où ré-émerge le vocable qu’il dit être au cœur de sa démonstration et qu’il a déjà forgé, à partir d’Ibn Khaldûn et de Max Weber, de ba’sisme "populiste-autoritaire", variante particulière de l’autoritarisme.
57Pareille manie classificatoire ne va pas sans désagréments. Le lecteur se demande si chaque histoire politique n’enfante pas un régime inassimilable aux autres et, les autres étant par ailleurs inassimilables entre eux, si le comparatisme n’engendre pas autre chose que la mise en valeur de différenciations irrécusables, la récurrence de phénomènes irréductibles. A considérer la manière dont les régimes sont coupés en quatre, la question qui vient à l’esprit est qu’il y a peut-être autant de cases que d’Etats, de tiroirs que de systèmes socio-politiques. L’impression qui domine est qu’on nous ramène insidieusement du côté de ces savants anthropologues qui, au siècle passé, étudiaient par le menu les caractéristiques anatomiques et biologiques des espèces humaines rencontrées dans les contrées réputées "sauvages" (pour ne rien dire des relevés systématiques d’une pseudoscience nazie), et qui tiraient toute une série de conséquences puis forgeaient des théories, à partir de l’écartement des pupilles, de la hauteur des pommettes, de la surface frontale, de la forme du nez et de la longueur de son arête, de la couleur des cheveux, de la pigmentation de la peau, du volume de l’encéphale..., pour s’en tenir aux observations de la seule boîte crânienne. Or, les risques d’une "politométrie", si l’on peut oser ce terme pour le rapprocher de celui d’anthropométrie, sont à l’évidence de multiplier les genres en proportion (à la mesure devrait-on dire, au sens strict du mot) de la diversité des types rencontrés, et des descriptions de plus en plus différenciées que l’on est susceptible d’en fournir.
58Si j’ai choisi un auteur et lui ai donné un ton à la limite du caricatural – mais j’aurais pu emprunter à d’autres et le résultat eut été, somme toute, assez proche – c’est que je crois que nous nous trouvons aujourd’hui dans une sorte d’impasse, en matière nominative (je dis nominative et non nominaliste, l’empirisme n’est pas ici en cause) et terminologique. Si l’on doit reconnaître que le classement est une des bases de la gestion scientifique de notre discipline, du traitement des objets dont nous avons à rendre compte, la manie classificatrice ne doit pas nous entraîner pour autant à tout étiqueter au niveau du détail et à finir dans une catégorisation aboutissant, en fin de compte à proposer autant de sous-espèces qu’il y a de prédicats ou de qualités rencontrées chez les sujets observés. Ceci pour éviter que nous n’en venions à nous concentrer de façon trop exclusive sur les phénomènes liés à la désignation ou dénomination ainsi qu’au classement ou à l’ordonnance. Et je renverrais volontiers à l’essai réussi d’Alain Rouquié, spécialiste des régimes latino-américains, dont "l’hypothèse bonapartiste et l’émergence des systèmes semi-compétitifs" (Revue Française de Science Politique, décembre 1975, pp. 1077-1111) a aidé à relancer la recherche sur de nouvelles pistes sans pour autant nous entraîner dans une spirale appellative différentielle digne du classement des premiers grands crus bordelais.
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59On a dit, d’entrée, que l’on ne saurait parler d’approches, globales et spécifiques, en termes d’alternative. Et le moindre observateur du monde arabe sait bien que ce serait l’orienter dans un débat aussi illusoire qu’inutile. Ce n’est pas le choix qu’il est question, mais de stratégie, celle de la meilleure combinatoire possible, à même de faire jouer les deux approches en alternance et de leur faire servir une même cause analytique. Et c’est bien cette stratégie différenciée et ses tactiques d’application qui sont mises au service des essais rassemblés dans les pages qui suivent. Une autre erreur consisterait à estimer que le monde arabe possède des traits tels qu’ils le rendent inassimilable au reste de la planète, irréductible à tout entité autre, lui interdisant l’accès à la sphère comparative.
60Nul doute que ledit monde arabe présente des particularités, qui interdisent de le confondre avec autrui, mais non au point d’en faire un nombre irrationnel, ne s’inscrivant dans aucun genre répertorié. Dans ce maître livre que demeure Les Arabes d’hier à demain (1969), Jacques Berque nous rappelle certaines évidences, tout au long de son avant-propos, et des quatorze chapitres qui composent l’ouvrage. Nous lui emprunterons des formules qui restent d’actualité.
61Il écrivait : "En définitive, le problème de la spécificité arabe n’est pas spécifique, mais générique" et précisait peu après : "Il n’y a plus de sociétés globales, pas plus celle des Arabes que les autres. Ou plutôt, il n’y en a plus qu’une seule, le monde" (p. 19). Il posait ainsi à la fois les différences des identités, des cultures, des "invariants" propres qui ne pouvaient être niés, et le fait qu’ils participaient tous au sens plein d’un univers pluriel. Ainsi, reconnaissait-il que " (...) dans un monde en marche, vers l’uniformité, les Arabes maintiennent une démarche propre. Chez eux, jusqu’à présent, le signe engendre le fait plus que le fait ne soutient le signe" (p. 65). Il signalait de la même manière les disparités internes et leurs limites : "L’archaïsme de la péninsule arabe, la tradition centraliste et le substrat paysan de l’Egypte, le confessionnalisme au Liban, la violence iraqienne, l’insatisfaction syrienne, la frustration tragique des Palestiniens, par exemple, nourrissent d’évidentes variétés. Partout, cependant, se décèlent, entre les divers pays arabes d’une part, entre le politique et les autres modes de leur évolution d’autre part, une symétrie et un rythme communs". Mais s’empressait-il d’ajouter "un corps aliéné et rompu aspire, dans la division, à recouvrer l’unité avec lui-même, et, j’ose le dire, avec nous tous" (p. 295). Alors, concluons avec lui sur une note d’utopie créatrice : "S’il en est bien ainsi, le problème de l’Orient arabe se fond dans celui de l’humanité présente : conserver son, ou plutôt ses identités dans la formidable transformation et la non moins formidable uniformité qu’entraîne le progrès technique" (p. 317).
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Bibliographie
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Notes de bas de page
1 Ne sont indiqués ici que quelques uns des ouvrages principaux destinés à alimenter les propos de l’introduction générale. On trouvera, en notes ou en annexes de chaque contribution, des éléments bibliographiques plus détaillés.
Auteur
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Jean-Claude Vatin
CEDEJ – Le Caire CNRS
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Nos ancêtres les pharaons...
L’histoire pharaonique et copte dans les manuels scolaires égyptiens
Gérard Coudougnan
1988
Modernisation et nouvelles formes de mobilisation sociale. Volume I : Égypte-Brésil (1970-1989)
Centre d'études et de documentation économiques, juridiques et sociales
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Politiques législatives : Égypte, Tunisie, Algérie, Maroc
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Le phénomène de la violence politique : perspectives comparatistes et paradigme égyptien
Baudouin Dupret (dir.)
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La lutte contre les stupéfiants en Égypte
Enjeux sociaux d’une répression
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L’idéologie par la bande
Héros politiques de France et d’Égypte au miroir de la BD
Fedwa Malti-Douglas et Allan Douglas
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