Roland Barthes et Paul Valéry : chassés-croisés
p. 233-244
Texte intégral
1Roland Barthes fut-il valéryen ?
2Dans l’un de ses derniers entretiens, il reconnaît que ses lectures d’adolescence des grands écrivains de l’entre-deux-guerres ont profondément marqué son goût. « Je ne m’en suis jamais détaché, même si en fait j’en ai peu parlé : j’ai à peine écrit sur Proust et Gide, rien sur Valéry1. » Les références à Marcel Proust sont toutefois assez nombreuses pour qu’un volume de « mélanges » ait pu être publié en 2020. Pour ce qui est d’André Gide, même si les textes qu’il lui a consacrés sont rares, Barthes a plus d’une fois affiché sa dette. Dans Roland Barthes par Roland Barthes, il écrit que Gide est sa « langue originelle », sa « soupe littéraire » et celui qui lui a donné « l’envie d’écrire ». Les proximités qu’il relève sont nombreuses : « Protestant, ayant le goût des “lettres” et jouant du piano, sans compter le reste, comment ne se serait-il pas reconnu, désiré, dans cet écrivain ? L’Abgrund gidien, l’inaltérable gidien, forme encore dans ma tête un grouillement têtu2. » Le premier texte de Barthes, publié en 1942 dans la revue du sanatorium où il vivait, s’intitule « Notes sur André Gide et son Journal ».
3Mais en ce qui concerne Paul Valéry, Roland Barthes a longtemps passé sous silence l’empreinte qu’il a laissée sur sa propre œuvre. Cette « présence-absence », pour reprendre le mot de Thomas Vercruysse, ne se marque qu’en creux, dans une série de textes privés ou restés inédits3. Malgré les différences évidentes entre Valéry et Barthes, la proximité de leurs trajectoires et de leurs préoccupations me paraît indéniable. Quasi autodidactes, ils ont eu l’un et l’autre une carrière tardive, une œuvre morcelée et dominée par les commandes, un même goût du fragment, un même évitement du roman. Leurs conceptions de la littérature ont plus d’un point commun. Et bien sûr, ils ont occupé l’un et l’autre une chaire au Collège de France. Barthes rappelle d’ailleurs dans sa leçon inaugurale qu’il avait assisté à certains cours de Valéry.
4Je voudrais envisager cette relation dans la durée, avec ses fluctuations, ses moments d’amour et de désamour, ses concessions à l’air du temps. Mon cheminement sera donc chronologique. Sans vouloir donner un poids démesuré à cet élément biographique, l’ambivalence de Barthes à l’égard de Valéry, ou peut-être son embarras, me semble difficilement séparable de son histoire familiale. Dès le début des années 1920, Valéry fréquente régulièrement le salon de Noémi Révelin, la grand-mère maternelle de Barthes. Elle était « belle et parisienne », écrira-t-il (tandis que l’autre grand-mère « était bonne, provinciale4 »). Mais Noémi Révelin est en froid avec sa fille, Henriette Barthes, surtout depuis la naissance hors mariage de Michel Salzedo, le demi-frère de Roland. Pour faire vivre ses enfants, Henriette, veuve de guerre, est tenue de pratiquer un métier manuel, la reliure, et Noémi, malgré son aisance financière, ne l’aide que de façon parcimonieuse.
5Barthes le note de manière crue dans une esquisse autobiographique de 1972 : sa grand-mère maternelle est « riche mais capricieuse ; elle habite place du Panthéon, connaît Blum, Valéry, Borel, Langevin. Je vais la voir de temps en temps le matin ; j’ai peur de ces visites dont il faut tirer l’argent d’un loyer, un peu de monnaie – opération dont le succès dépend toujours d’une humeur5 ».
6Roland Barthes est alors élève au lycée Louis-le-Grand, à deux pas de l’appartement où sa grand-mère tient salon. Malgré les relations devenues très amicales de Noémi Révelin et Paul Valéry – il vient souvent déjeuner place du Panthéon et lui envoie de nombreuses lettres, très affectueuses –, Barthes n’a fait que croiser le grand homme. « Je l’ai vu chez elle », racontera-t-il sans plus de précisions. Mais un détail extraordinaire, rapporté par Michel Jarrety, les relie de façon aussi concrète que touchante : lorsqu’en novembre 1933, le pupille de la nation et lauréat du concours général qu’est Roland Barthes sollicite une bourse lui permettant de poursuivre ses études, Valéry « recommande très chaudement cette candidature » au ministre de l’Éducation nationale Anatole de Monzie6.
7Pendant toute son adolescence, Barthes est un lecteur passionné de la poésie valéryenne. Il l’écrit à plusieurs reprises à son grand ami Philippe Rebeyrol :
Je n’ai pas abandonné mes amours littéraires qui sont – tu le sais – un peu Mallarmé et beaucoup Valéry. […] Je ne sais si tu es dans les mêmes dispositions à l’égard de Valéry. Peut-être as-tu trouvé un autre astre qui a fait mieux que le Narcisse. Dans ce cas, dis-le moi : nous engagerions des polémiques sur le trottoir de la rue de Rennes7.
Mais ces joutes ne seront pas nécessaires, car Rebeyrol, s’il s’étonne parfois que son ami ne puisse écrire une lettre « sans citer Jean Jaurès et Valéry8 », admire tout aussi intensément l’auteur de La Jeune Parque.
8Barthes est heureux que Rebeyrol fasse partie des « initiés ». Il précise, très finement, que « c’est le grand charme de Valéry que d’associer, dans le travail de recherche, la pensée du lecteur à la sienne ; en sorte que cette pensée ne vit positivement que si le lecteur y apporte son complément ; s’il ne fait pas cette union, cette communion d’idée, de sensation, Valéry est pour lui lettre morte, incompréhension, snobisme […]9 ». Barthes en est persuadé : Valéry « éveille en nous quelque chose de très poétique, de très neuf et de très beau : pouvons-nous l’accuser d’obscurantisme10 » ? Dans ces lettres à ce grand ami de jeunesse, Charles Baudelaire, Marcel Proust et Fiodor Dostoïevski sont évoqués eux aussi, mais curieusement le nom de Gide n’apparaît pas.
9En cette fin des années 1930, si Rebeyrol entame l’écriture d’un roman, c’est la poésie qui attire Barthes. Il le racontera au Collège de France, dans son cours sur le neutre : « Quand j’avais quinze ans, que j’allais au lycée Louis-le-Grand en traversant le Luxembourg, la poésie que j’avais envie d’écrire, c’était du Valéry, et j’en ai même sûrement écrit mais je ne l’ai pas gardée – des vers, bien entendu11. » Dans le mémoire de maîtrise soutenu en octobre 1941 et récemment publié, Évocations et Incantations dans la tragédie grecque, on découvre plusieurs allusions à Valéry, notamment au cours prononcé au Collège de France en 1940-1941 que Barthes semble avoir suivi de manière assidue. Un extrait de Tel Quel sur l’ancienne rhétorique est cité. Et Barthes prolonge une réflexion de Valéry sur le lyrisme comme développement de l’exclamation12. Bientôt, son intérêt pour l’œuvre de Valéry se déplace de la poésie à la prose, et surtout aux réflexions sur le langage et la littérature qui abondent dans Tel Quel et les volumes de Variété. Pendant la suite de la guerre, au sanatorium des étudiants de Saint-Hilaire-du-Touvet, Barthes donne quelques conférences, dont l’une est consacrée à Valéry.
10Dans un texte retrouvé de 1946 sur « L’avenir de la rhétorique » (resté inédit jusqu’à la publication du livre Album par Éric Marty), Barthes s’appuie sur Valéry pour mettre en question la méthode de Gustave Lanson. Plutôt que de toujours souligner la détermination de l’auteur sur l’œuvre, il conviendrait, dit-il, de s’intéresser à « l’action inverse de l’œuvre sur l’auteur ». De la même façon, il est persuadé qu’« il n’y aura pas d’histoire matérialiste de la littérature tant que l’on n’aura pas ramené celle-ci à l’exercice d’un langage13 ».
11La poésie est passée au second plan. Selon le Barthes de l’immédiat après-guerre, « Valéry ne s’est fait poète que parce qu’il s’intéressait à l’origine des idées parlées ; c’est dans la poésie qu’il croyait le mieux poser les problèmes de la génétique verbale et saisir les mécanismes de la formulation, dont il pressentait qu’ils étaient ceux-mêmes de la pensée14 ». « Je ne crois pas mésinterpréter Valéry en disant qu’il s’est fait poète pour pouvoir rendre un compte exact des procédés de la poétique », écrivait-il déjà dans son article sur le Journal de Gide15. Ce qui ne l’a nullement empêché, selon lui, d’écrire de la « belle poésie16 ».
12Arrive bientôt le temps du reflux. Valéry n’apparaît que de façon très allusive dans Le Degré zéro de l’écriture et les Essais critiques ; si les traces laissées par ses réflexions sont loin d’en être absentes, elles restent de l’ordre du sous-texte. Jean-Paul Sartre, Albert Camus, Maurice Blanchot et Bertolt Brecht sont les grandes figures du moment. Il faut attendre le milieu des années 1960 et le séminaire sur la rhétorique que Barthes donne à l’École pratique des hautes études pour retrouver des références explicites. L’une des séances, demeurée inédite jusqu’en 2015, est consacrée à « Valéry et la rhétorique ».
13Loin d’être une simple reprise de la tradition, la conception valéryenne de la rhétorique y est décrite par Barthes comme « profonde, sérieuse17 ». Elle repose selon lui sur trois principes qu’il développe, nombreuses citations à l’appui. « Le premier affirme – et réaffirme sans cesse – la condition verbale de la littérature : la littérature est langage. » Cette idée, fort peu exploitée par les critiques de l’entre-deux-guerres, marque donc la modernité de Valéry poéticien. Barthes se plaira bientôt à souligner les proximités entre Ferdinand de Saussure et Paul Valéry, même si les deux hommes ne se sont pas lus.
14Le deuxième principe pose une distinction entre deux usages du langage : l’un, de nature pratique, « destiné à transformer le réel et par là même à s’abolir dès qu’il atteint son but » ; l’autre, de nature poétique – « disons plus généralement : littéraire », rectifie Barthes –, « qui est essentiellement spéculation sur les propriétés sensibles du langage ». On n’est pas loin de la distinction entre écrivant et écrivain établie par Barthes dans un article de 1960.
15Le troisième principe souligne l’importance accordée au travail de la forme, « qui transforme le hasard de l’idée en œuvre résistante : l’œuvre est un accident racheté, une circonstance transformée en intention ». Les nombreuses références sont puisées dans des textes très divers et parfois rares, qui montrent l’excellente connaissance qu’a Barthes de l’œuvre valéryenne. À la même époque, lors de la polémique déclenchée par la parution du pamphlet de Raymond Picard, Nouvelle Critique ou nouvelle imposture, Barthes fait un usage aussi habile qu’ironique de Valéry :
Tenez, voici une citation de Valéry, auteur chéri de Picard, qui l’explique fort bien : « La critique, en tant qu’elle ne se réduit pas à opiner selon son humeur et ses goûts – c’est-à-dire à parler de soi en rêvant qu’elle parle d’une œuvre –, la critique, en tant qu’elle jugerait, consisterait dans une comparaison entre ce que l’auteur a entendu faire et ce qu’il a fait effectivement. Tandis que la valeur d’une œuvre est une relation singulière et inconstante entre cette œuvre et quelque lecteur, le mérite propre et intrinsèque de l’auteur est une relation entre lui-même et son dessein : ce mérite est relatif à leur distance ; il est mesuré par les difficultés qu’on a trouvées à mener à bien l’entreprise. »
Valéry oppose ici fort bien ce qu’on pourrait appeler la critique du mérite, critique universitaire qui cherche à relier l’œuvre et les intentions déclarées de l’auteur. La critique de la valeur, celle que soutient la nouvelle critique, développe avec beaucoup plus d’attention et de finesse le rapport entre l’œuvre passée et le lecteur présent. C’est encore Valéry qui déclare : « L’œuvre dure en tant qu’elle est capable de paraître tout autre que son auteur l’avait faite18. »
16De l’un des articles les plus célèbres de Barthes, « La mort de l’auteur », on a pu dire qu’il était le texte le plus valéryen qu’il ait jamais écrit19. Valéry y est pourtant évoqué de manière assez critique, accusé d’avoir beaucoup édulcoré la théorie mallarméenne. Mais Barthes le crédite d’avoir régulièrement mis en question la figure de l’auteur, et plus précisément son autorité.
17Valéry écrivait par exemple, en réponse aux commentaires de Gustave Cohen sur Le Cimetière marin : « On n’y insistera jamais assez : il n’y a pas de vrai sens d’un texte. Pas d’autorité de l’auteur. Quoi qu’il ait voulu dire, il a écrit ce qu’il a écrit. Une fois publié, un texte est comme un appareil dont chacun peut se servir à sa guise et selon ses moyens : il n’est pas sûr que le constructeur en use mieux qu’un autre20. » Barthes semble prolonger ces réflexions de manière presque directe en écrivant : « L’Auteur une fois éloigné, la prétention à “déchiffrer” un texte devient tout à fait inutile. Donner un Auteur à un texte, c’est imposer à ce texte un cran d’arrêt, c’est le pourvoir d’un signifié dernier, c’est fermer l’écriture21. » Quant à Valéry, il aurait presque pu signer les dernières phrases de l’article « La mort de l’auteur » :
Le lecteur, la critique classique ne s’en est jamais occupée ; pour elle, il n’y a pas d’autre homme dans la littérature que celui qui écrit. Nous commençons maintenant à ne plus être dupes de ces sortes d’antiphrases […] ; nous savons que, pour rendre à l’écriture son avenir, il faut en renverser le mythe : la naissance du lecteur doit se payer de la mort de l’Auteur22.
18À cette époque, c’est donc surtout comme théoricien de la littérature que Barthes revalorise Valéry. Il écrit d’ailleurs en 1972, dans un compte rendu de Figures III de Genette : « La Poétique a trois patrons : Aristote (qui donna dans sa Poétique la première analyse structurale des niveaux et des parties de l’œuvre tragique), Valéry (qui demanda que l’on établît la littérature comme objet de langage), Jakobson (qui appelle poétique tout message qui met l’accent sur son propre signifiant verbal23. » Bientôt pourtant, l’intérêt pour Valéry comme écrivain, et non plus seulement comme penseur, redevient manifeste. Dans Le Plaisir du texte, Barthes note ainsi : « Valéry disait : “On ne pense pas des mots, on ne pense que des phrases.” Il le disait parce qu’il était écrivain. Est dit écrivain, non pas celui qui exprime sa pensée, sa passion ou son imagination par des phrases, mais celui qui pense des phrases : un Pense-Phrase (c’est-à-dire : pas tout à fait un penseur, et pas tout à fait un phraseur)24. » Barthes se reconnaît dans cette conception. Tout comme Valéry, il a le sentiment que sa pensée repose moins sur des idées que sur des mots, et plus encore sur le mouvement même des phrases qu’il est en train d’écrire.
19Mais pour ce qui est de l’œuvre poétique, le jugement est désormais d’une extrême brutalité. En 1978, dans une émission des « Nuits magnétiques » sur France Culture, l’opinion affichée de Barthes sur la poésie de Valéry s’aligne sans la moindre nuance sur celle de beaucoup de ses contemporains :
Quand j’avais quinze ans – je dois le dire, même si à l’heure actuelle ça paraît particulièrement inavouable – j’aimais beaucoup sa poésie. Ça veut dire que j’essayais de la reproduire, d’en faire autant. Ensuite, j’ai suivi, accompagné, le jugement progressif de l’époque. C’est-à-dire que cette poésie qui a fait sa gloire entre 1920 et 1930, s’est complètement démodée. Elle n’a plus aucune espèce de réalité historique, vive, dans la conscience de ceux qui aujourd’hui s’occupent d’écriture. C’est vraiment une poésie qui apparaît, probablement, aussi anachronique que du Delisle ou du Jean-Baptiste Rousseau25.
Avec cette formule expéditive, Barthes emboîte le pas aux détracteurs de la poésie valéryenne, de Nathalie Sarraute à Yves Bonnefoy. Mais c’est pour mieux sauver le prosateur. « Il s’est produit un chassé-croisé parce que j’estime que Valéry essayiste est quelqu’un de très grand, qui a sa grandeur. C’est cette espèce de boitement – le mot grec pour boitement c’est scandalos, scandale – c’est cette espèce de scandale qui fait qu’il est légitime aujourd’hui de réexaminer la situation de Valéry26. »
20Barthes précise sa pensée dans un autre entretien de la même époque :
Valéry est quelqu’un qui a émis, en ce qui concerne surtout les problèmes de langage, de littérature et d’écriture, des opinions assez avancées et qui sont toujours valables. Tout n’est pas, actuellement, récupérable dans ce qu’a écrit Valéry. Il est frappé par une sorte de dévalorisation : il n’est pas pris en charge par la modernité et c’est dommage dans la mesure où il a dit quand même des choses importantes : à mon avis, très justes27…
21Il est encore question de Valéry à plusieurs reprises dans le beau texte que Barthes consacre à Cy Twombly. Il est vrai que le peintre américain avait une immense admiration pour l’auteur du Cimetière marin, et qu’il lui avait dédié un de ses tableaux. Barthes évoque cette fois sans dédain les deux sonnets en miroir intitulés Féerie. Il note pourtant, non sans perspicacité, que « même les poèmes d’un esprit aussi intelligent que Valéry restent prisonniers d’une sorte de décence supérieure28 ». Mais c’est dans les cours de Barthes au Collège de France que les références à Valéry sont les plus nombreuses et les plus positives. Dans Le Neutre, il parle longuement de Monsieur Teste en analysant cette hypertrophie de la conscience, non comme un simple intellectualisme mais comme une ivresse radicale. Le personnage d’Edmond Teste incarne, selon Barthes, « l’aventure, l’expérience de la conscience comme drogue, de la réflexivité comme expérience-limite, d’une intensité égale à la transmutation hallucinatoire29 ». Monsieur Teste, « c’est la description d’une extrême marginalité » et donc un livre « assez anticonformiste » qui n’a rien de psychologique « au sens passéiste du terme ». Barthes rapproche même la conception valéryenne du Moi de certains propos de Lacan.
Tout ce que veut Monsieur Teste, c’est décrire une anomalie, quelque chose qui le retire de la normalité, donc qui le retire de la rationalité, presque de l’humanisme, en un sens. […] Au fond, Monsieur Teste, c’est l’expérience du difficilement pensable, qui ne peut s’approcher que par une sorte d’affinité terrible des grandes expériences négatives de la philosophie, des grandes expériences du vide et, en particulier, de la philosophie apophatique – de la théologie négative.
Si, selon Barthes, Monsieur Teste n’a pas pour autant le même impact que les grands textes d’Antonin Artaud ou de Georges Bataille, c’est parce qu’il est écrit dans une langue classique. « L’écriture valéryenne fait écran à la marginalité du propos30. »
22Dans le cours qui occupe Barthes les deux années suivantes, « La préparation du roman », les références à Valéry se multiplient. Et toutes sont flatteuses. On pourrait même dire affectueuses. Barthes explique qu’il est en train de relire Valéry tandis qu’il prépare son cours. Et puisqu’il y traite abondamment du haïku, il évoque un petit texte oublié de Valéry, sa lettre-préface au recueil Sur des lèvres japonaises d’une certaine Kikou Yamata. Ce petit livre était « dans la bibliothèque de ma maison31 », précise Barthes. Et l’on peut parier qu’il vient de l’appartement de Noémi Révelin. Valéry écrivait dans son avant-propos : « Les poètes de l’Extrême-Orient semblent passés maîtres dans l’art de réduire à son essence le plaisir infini d’être ému », une formule que Barthes trouve très belle.
23De façon plus étonnante, il assure que le seul haïku parfait qu’il a trouvé dans la littérature française a été écrit, « pas à titre de haïku d’ailleurs, par un auteur qui a une réputation très peu poétique, qui ne fait pas partie de l’horizon actuel de la poésie, à savoir Valéry ».
24Voici ce haïku assez peu orthodoxe :
L’insecte net
Gratte
La sécheresse
Et voici la strophe – magnifique – du Cimetière marin dont Barthes a extrait ce décasyllabe avant de le fragmenter :
Ici venu, l’avenir est paresse.
L’insecte net gratte la sécheresse ;
Tout est brûlé, défait, reçu dans l’air
À je ne sais quelle sévère essence…
La vie est vaste, étant ivre d’absence,
Et l’amertume est douce, et l’esprit clair.
25Quelques semaines plus tard, Barthes commente le petit texte écrit par Valéry juste après la mort de Proust, pour le numéro d’hommage de la NRF. Un texte généralement traité avec dédain par la critique proustienne, et dont Barthes salue pour sa part la clairvoyance. Valéry écrivait : « Proust divise – et nous donne la sensation de pouvoir diviser infiniment – ce que les autres écrivains ont accoutumé de franchir32. » Et Barthes prolonge cette intuition, exemples à l’appui. « Ce fut l’originalité de Paul Valéry de voir les formes textuelles33 », explique-t-il de façon plus générale. Tel fut selon lui le sens de la chaire de Poétique que Valéry occupa au Collège de France. Il note ainsi une vraie proximité avec sa propre démarche, lui qui écrivait dans le Roland Barthes par Roland Barthes : « J’ai une maladie : je vois le langage34. »
26Dans le long cheminement vers un roman possible que propose son dernier cours, Barthes dit tout l’intérêt qu’il porte à des œuvres qui, sans être tout à fait des romans, sont hantées par le romanesque. Il cite d’abord Monsieur Teste, puis Les Paradis artificiels de Charles Baudelaire, Nadja d’André Breton et Madame Edwarda de Georges Bataille. À côté du rêve mallarméen du Livre total, Monsieur Teste lui apparaît comme un parfait exemple de « Livre Pur », « un livre dense, “total” en un sens, puisqu’il rassemble elliptiquement l’expérience même de la conscience entière35 ». Si Barthes aime énormément Monsieur Teste et Les Paradis artificiels, c’est parce que ce sont « des sortes de récits intellectuels », mettant en scène une argumentation sous une forme narrative. La Chambre claire est un admirable prolongement de ce modèle.
27Et c’est justement dans ce dernier livre que l’on trouve la trace la plus émouvante de la présence de Valéry. Barthes y réalise en effet ce qui, chez Valéry, n’avait été qu’un fantasme furtif. C’est au début de la seconde partie de La Chambre claire, dans un passage devenu très célèbre, que Valéry, associé à Proust, est convoqué une dernière fois :
Or, un soir de novembre, peu de temps après la mort de ma mère, je rangeai des photos. Je n’espérais pas la « retrouver », je n’attendais rien de « ces photographies d’un être, devant lesquelles on se le rappelle moins bien qu’en se contentant de penser à lui » (Proust). Je savais bien que, par cette fatalité qui est l’un des traits les plus atroces du deuil, je ne pourrais jamais plus me rappeler ses traits (les appeler tout entiers à moi). Non, je voulais, selon le vœu de Valéry à la mort de sa mère, « écrire un petit recueil sur elle, pour moi seul » (peut-être l’écrirai-je un jour, afin qu’imprimée, sa mémoire dure au moins le temps de ma propre notoriété)36.
Cette phrase prolonge une note du Journal de deuil, le 29 mars 1979 :
Je vis sans aucun souci de la postérité, aucun désir d’être lu plus tard […], la parfaite acceptation de disparaître complètement, aucune envie de « monument » – mais je ne peux supporter qu’il en soit ainsi pour mam. (peut-être parce qu’elle n’a pas écrit et que son souvenir dépend entièrement de moi)37.
28Barthes découvre ainsi chez Valéry, dont il s’était tenu éloigné notamment par fidélité à sa propre mère, une proximité insoupçonnée dans le deuil (ou plutôt le chagrin). Comme un lien secret, une intimité partagée autour de celle qui, pour lui, compta plus que tout autre.
Notes de bas de page
1Roland Barthes, « Lectures de l’enfance » [1980], in : Œuvres complètes, tome III : 1974-1980, éd. par Éric Marty, Paris, Le Seuil, 1995, p. 1249.
2Roland Barthes, « Roland Barthes par Roland Barthes » [1975], in : Œuvres complètes, op. cit., t. III, p. 172.
3Les rapports entre Roland Barthes et Paul Valéry ont été analysés d’un autre point de vue dans l’article de Thomas Vercruysse, « Barthes et Valéry », Revue Roland Barthes, no 1, juin 2014 [en ligne], http://www.roland-barthes.org/article_vercruysse.html [consulté le 03/12/2024].
4Roland Barthes, « Roland Barthes par Roland Barthes », op. cit., p. 96.
5Roland Barthes, « Biographie » [1973], in : Le Lexique de l’auteur, éd. par Anne Herschberg Pierrot, Paris, Le Seuil, 2010, p. 253.
6PV, 877.
7Roland Barthes, « Lettre du 13 août 1932 », in : Album. Inédits, correspondances et varia, éd. par Éric Marty, Paris, Le Seuil, 2015, p. 28.
8Ibid.
9Roland Barthes, « Lettre du 30 août 1932 », in : Album, op. cit., p. 29.
10Ibid.
11Roland Barthes, Le Neutre. Cours au Collège de France (1978), éd. par Éric Marty, Paris, Le Seuil, 2023, p. 222.
12Roland Barthes, Évocations et Incantations dans la tragédie grecque, éd. par Christophe Corbier et Claude Coste, Paris, Classiques Garnier, 2023.
13Roland Barthes, « L’avenir de la rhétorique » [1946], in : Album, op. cit., p. 140.
14Ibid., p. 144.
15Roland Barthes, « Notes sur André Gide et son Journal » [1942], in : Œuvres complètes, tome I : 1942-1965, éd. par Éric Marty, Paris, Le Seuil, 1993, p. 32.
16Ibid.
17Roland Barthes, « Valéry et la rhétorique » [1966], in : Album, op. cit., p. 229-235 (pour les citations de ce paragraphe et des deux suivants).
18Roland Barthes, « Au nom de la Nouvelle Critique, Roland Barthes répond à Raymond Picard » [1966], in : Œuvres complètes, op. cit., t. I, p. 1564. La longue citation de Valéry est tirée de Tel Quel (Œ2, 479-480).
19Cet article, « La mort de l’auteur », aussi bref qu’influent, fut d’abord publié en anglais en 1967 dans la revue américaine Aspen Magazine, puis en français en 1968 dans le numéro 5 de la revue Mantéia. Je cite le texte d’après l’édition du tome II (1966-1973) des Œuvres complètes (Paris, Le Seuil, 1994, p. 491-495). Je renvoie également à l’article de Florian Pennanech, « Valéry et la Nouvelle Critique », Fabula / Les colloques, « Paul Valéry et l’idée de littérature », 2011, https://doi.org/10.58282/colloques.1427.
20« Au sujet du Cimetière marin » [1933], Œ1, 1507.
21Roland Barthes, « La mort de l’auteur » [1968], in : Œuvres complètes, op. cit., t. II, p. 494.
22Ibid.
23Roland Barthes, « Le retour du poéticien » [1972], in : Œuvres complètes, op. cit., t. II, p. 1433.
24Roland Barthes, « Le Plaisir du texte » [1973], in : ibid., p. 1520. C’est Barthes qui souligne.
25Propos extraits d’une émission des « Nuits magnétiques » diffusée le 31 octobre 1978 sur France Culture. Une transcription a été publiée dans Le Magazine littéraire (no 188, octobre 1982, p. 29-31), mais elle n’a pas été reprise dans l’édition des œuvres complètes. Le « Delisle » cité en même temps que Jean-Baptiste Rousseau est sans doute Jacques Delille, dit l’abbé Delille (1738-1813), poète, traducteur de Virgile et titulaire de la chaire de Poésie latine au Collège de France.
26Ibid., p. 30.
27Roland Barthes, « Entre le plaisir du texte et l’utopie de la pensée » [1978], in : Œuvres complètes, op. cit., t. III, p. 891.
28Roland Barthes, « Sagesse de l’art » [1978], in : ibid., p. 1027.
29Roland Barthes, Le Neutre, op. cit., p. 220 (pour cette citation et les suivantes).
30Le Magazine littéraire, op. cit., p. 30.
31Roland Barthes, La Préparation du roman. Cours au Collège de France (1978-1979 et 1979-1980), éd. par Nathalie Léger, Paris, Le Seuil, 2015, p. 139 (pour cette citation et les suivantes).
32« Hommage à Marcel Proust » [1922], Œ1, 772.
33Roland Barthes, La Préparation du roman, op. cit., p. 210.
34Roland Barthes, « Roland Barthes par Roland Barthes », op. cit., p. 219.
35Roland Barthes, La Préparation du roman, op. cit., p. 342.
36Roland Barthes, « La Chambre claire » [1980], in : Œuvres complètes, op. cit., t. III, p. 1155. La phrase de Valéry figure dans l’introduction biographique d’Agathe Rouart-Valéry dans Œ1, 51. Voici la note dans les Cahiers de Valéry : « Mercredi 18 mai 1927. Mort de maman, – éteinte doucement dit le télégramme. Ô maman ! Elle est morte à 11 h ½. Elle avait dit : “Je mourrai cette nuit. Ce sera ma dernière nuit. Le docteur me l’a dit (ce qui était faux) et c’est drôle, je ne suis pas bien émue : il doit se tromper.” […] Je voudrais faire un petit recueil sur elle pour moi seul. Per essa toccavo al settecento venezian. Benedetta si che cosi serenamente ci lasciai » (cité par Michel Jarrety dans PV, 670 ; il traduit aussi les deux phrases en italien : « Par elle, je touchais au xviiie siècle vénitien. Bénie sois-tu qui nous quitta si sereinement. »).
37Roland Barthes, Journal de deuil, éd. par Nathalie Léger, Paris, Le Seuil, 2009, p. 245. Barthes écrivait déjà le 15 décembre 1978 : « Sans doute je serai mal, tant que je n’aurai pas écrit quelque chose à partir d’elle (Photo, ou autre chose). »
Auteur
-
Benoît Peeters
Écrivain, titulaire de la chaire annuelle Création artistique 2022-2023 du Collège de France
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L’évolution et la structure de la philosophie pratique kantienne
Martial Gueroult Arnaud Pelletier (éd.)
2025
