Chapitre 18. Quatrième question : rapport des questions « Quid facti ? » et « Quid juris ? », de la deuxième et de la troisième section
p. 231-239
Texte intégral
1La question précédente sur la méthode analytique dans la deuxième section nous a amenés à poser le problème du rapport entre la question « Quid facti ? » et la question « Quid juris ? » : la question « Quid facti ? » étant propre à la deuxième section (ainsi qu’à la première), la question « Quid juris ? » étant strictement réservée à la troisième.
2Certains interprètes, comme Victor Delbos, ont pensé toutefois que, dans la deuxième section, la question de droit, c’est-à-dire proprement critique, apparaissait déjà et se mélangeait à l’autre au détriment de la clarté de l’ensemble.
3Cette ambiguïté se manifesterait à partir de l’alinéa 29 (F, p. 135 / 420). Kant, selon Victor Delbos,
[…] va < ainsi > esquisser la tâche que doit remplir une Métaphysique des mœurs proprement dite, et qui consiste, non plus à rechercher comment la loi morale peut être fondée en raison, mais à tirer de la loi, admise dans sa pureté, les conséquences qu’elle impose à l’homme selon les dispositions essentielles de sa nature, les rapports essentiels qui le lient à ses semblables, à développer en somme le système des devoirs. Mais, tout en poursuivant ce but, Kant tente aussi, par l’établissement et l’examen des formules de l’impératif catégorique, de pousser plus loin l’analyse déjà engagée, de façon à toucher à l’idée qui permettra de résoudre, dans la dernière partie, le problème capital : comment l’impératif catégorique est-il possible ? – L’exécution combinée de ces deux desseins qui supposent des démarches de l’esprit différentes a engendré certaines difficultés, et surtout donné lieu à certaines méprises que nous aurons l’occasion de signaler1.
4L’observation de Delbos s’appuie d’abord sur le développement de la maxime qui se termine par l’alinéa 41 de la façon suivante :
Nous avons réussi au moins à prouver que le devoir est un concept qui doit avoir un sens et contenir une législation réelle pour nos actions ; cette législation ne peut être exprimée que dans des impératifs catégoriques, nullement dans des impératifs hypothétiques ; en même temps nous avons, ce qui est déjà beaucoup, exposé clairement, et en une formule qui le détermine pour toute application, le contenu de l’impératif catégorique qui doit renfermer le principe de tous les devoirs (s’il y a des devoirs en général). Mais nous ne sommes pas encore parvenus à démontrer a priori qu’un tel impératif existe réellement, qu’il y ait une loi pratique qui commande absolument par soi sans aucun mobile, et que l’obéissance à cette loi soit le devoir. (F, § 41, p. 143-144 / 425.)
Si l’on suit l’interprétation de M. Delbos, on remarque que ce texte, dans sa première partie (depuis le début jusqu’à « en même temps »), anticipe sur la question « Quid juris ? » en prouvant que le devoir est un concept qui doit avoir un sens et contenir une législation réelle pour nos actions : en effet, ici on tend à prouver le bien-fondé et la réalité non illusoire du devoir. Dans une seconde partie (depuis « en même temps » jusqu’à « mais nous ne sommes pas encore parvenus »), il s’agit de l’applicabilité de l’impératif catégorique : on démontre qu’il est apte à fournir une formule pour tous les devoirs. L’expression « en même temps » marque la dualité des préoccupations. Dans une troisième partie, on revient à la question « Quid juris ? » : « Mais nous ne sommes pas encore parvenus à démontrer qu’un tel impératif existe réellement » (qu’il n’est pas illusoire, mais bien fondé, etc.). De plus, la suite enchaîne la démonstration de la seconde maxime précisément à cette dernière phrase qui concerne la question de la légitimité de l’impératif catégorique (comme non illusoire) : « Quand on se propose de mener à bien une telle entreprise [démontrer la réalité de l’impératif catégorique], il ne faut pas vouloir dériver la réalité (Realität) de ce principe de la constitution particulière de la nature humaine » (F, § 42, p. 144 / 425). Or, pour découvrir une telle connexion nécessaire (entre la volonté rationnelle et cette loi), il faut faire un pas en avant et se livrer à la métaphysique des mœurs (ibid.). En effet, il faut montrer que la raison détermine nécessairement a priori la conduite, car autrement la raison ne pourrait la déterminer à elle seule (et c’est précisément, nous dit Kant, ce dont nous avons à présent à rechercher la possibilité : F, § 45, p. 147 / 427). Or cette recherche sur la possibilité est bien la caractéristique de la critique. On comprend donc, semble-t-il, la remarque de M. Delbos : « La tâche de la Métaphysique des mœurs paraît ici s’identifier, au moins dans une certaine mesure, avec celle de la Critique de la raison pure pratique2. » Victor Delbos explique également par ce souci de la question « Quid juris ? » la détermination de la deuxième maxime qui donne par l’humanité comme fin en soi une matière à la loi morale3.
5Que penser de cette interprétation ?
6Il faut d’abord signaler (F, § 41, p. 143 / 425) une erreur de traduction de Delbos : « Ainsi nous avons réussi au moins à prouver que le devoir est un concept qui doit avoir un sens et contenir une législation réelle pour nos actions ; cette législation ne peut être exprimée que dans des impératifs catégoriques. » Le texte dit : « Ainsi nous avons réussi au moins à prouver que si (wenn) le devoir est un concept qui doit avoir un sens et contenir une législation réelle pour nos actions, cette législation ne peut être exprimée que dans des impératifs catégoriques4. » Cette correction est essentielle, elle rejoint les réserves anciennes ici exprimées : « s’il y a des devoirs en général », « mais nous ne sommes pas encore parvenus à démontrer a priori qu’un tel impératif existe réellement ». En effet, la question de savoir si le devoir a une signification, c’est-à-dire s’il est réel et non illusoire, se réfère à la question « Quid juris ? » et est du domaine de la troisième section. A-t-il un sens, est-il réel ? Nous ne le savons pas. Mais s’il est réel (stattfindet), il est clair qu’il ne peut s’exprimer que dans un impératif catégorique. Le devoir est-il effectivement rationnel ? Nous ne le savons pas ; évidemment, sa rationalité semble impliquée dans le jugement moral, mais cela ne signifie pas que cette rationalité soit vraie, et que le jugement moral soit lui-même vrai et fondé, mais en tout cas, si le devoir est rationnel, il doit être déduit comme étant ainsi et ainsi.
7Certains interprètes (Maurice Pradines) ont donc été ainsi amenés par là à contester la théorie de M. Delbos et à estimer que la question « Quid facti ? » était seule abordée dans la deuxième section. En conséquence, ils ont fait de tout le passage qui va de « mais nous ne sommes pas encore parvenus à démontrer » (F, fin du § 41, p. 144 / 425) jusqu’à « la volonté est conçue comme une faculté de se déterminer » (F, § 46, p. 147 / 427) un développement concernant non point la possibilité transcendantale de l’impératif catégorique, mais introduisant au problème de sa réalité concrète qui est résolue par la déduction de la deuxième maxime (l’humanité fin en soi). Le sens général du passage serait alors le suivant : nous ne savons pas s’il y a des devoirs en général, si l’impératif catégorique peut être démontré par la philosophie transcendantale comme réel et bien fondé. Mais nous avons démontré (première formule) que s’il y a une législation réelle pratique (ce que nous ignorons encore), elle doit nécessairement revêtir la forme de l’impératif catégorique. Toutefois, nous n’avons pas encore démontré le sens que devra posséder ce devoir (s’il existe), c’est-à-dire que nous n’avons pas démontré comment le devoir peut être conçu comme réalisable et possédant ainsi une réalité. Tant que le devoir n’avait pour but qu’une vague idée universelle (première formule), on pouvait croire qu’il était une chimère : mais si on peut le rattacher solidement à la terre en lui donnant un but réel et concret (l’homme), on prouvera qu’il existe (wirklich stattfindet). Ce que Kant se proposerait donc dans l’établissement de cette seconde formule, c’est de fonder la réalité (Realität) du devoir et il se demande en conséquence quelles conditions seront nécessaires pour que le devoir apparaisse à la volonté comme possédant une réalité, c’est-à-dire comme constituant une prescription exécutable (possible a donc ici le sens d’« exécutable »). Pour répondre à cette question, nous ne devrons user que d’une méthode a priori et pure. Et la longue répétition à laquelle se livre Kant (§ 42-46) sur la nécessité de cette méthode s’explique alors fort bien : il s’agit de donner de la réalité à la fin abstraite énoncée par le principe général de la moralité et l’on pouvait craindre que ce fût au détriment de la méthode a priori. C’est pourquoi Kant estime utile de se prémunir solennellement contre cette fausse interprétation et contre cette tentative. Quand enfin la question sera résolue, nous n’aurons nullement anticipé par là sur la question « Quid juris ? » (possibilité transcendantale du devoir), car même en montrant qu’il faut que l’homme soit une fin en soi pour que le devoir ait un contenu qui le rende réalisable (ou possible), nous n’aurons pas du tout établi qu’un tel devoir n’est pas une illusion, c’est-à-dire qu’il est transcendantalement possible, et que le jugement synthétique a priori qu’il renferme est bien fondé. En conséquence, les mots de réalité (Realität : F, § 42, p. 144 / 425), de législation réelle (< wirkliche Gesetzgebung > : F, § 41, p. 143 / ibid.), existe réellement (wirklich stattfindet : ibid.), n’auraient pas un sens transcendantal, mais simplement le sens de « réel », « concret » – le commandement moral ne pouvant effectivement se produire si un contenu (une fin) n’est pas indiqué en lui. De même, les mots de possibilité (F, § 45 fin, p. 147 / 427), possible (§ 47 : « en cela se trouverait le principe d’un impératif catégorique possible ») signifieraient « réalisable ». L’homme comme fin en soi rendrait compte par son existence (Dasein) de la réalisation possible de l’action commandée par devoir, car il en serait la fin réelle. Il fournit par là le principe d’un impératif catégorique possible, c’est-à-dire réalisable.
8Que penser de cette interprétation ?
9Nous estimons tout d’abord avec Maurice Pradines qu’il n’y a pas, dans la deuxième section, contrairement à ce que pense Victor Delbos, un mélange de deux questions impliquant des démarches d’esprit différent, bref, un mélange de la question « Quid facti ? » avec la question « Quid juris ? » et < avec > le problème de la possibilité transcendantale qui a été réservé à la troisième section. Nous pensons aussi que l’interprétation particulière que Maurice Pradines donne à la deuxième formule contient un certain fond de vérité. Kant, en effet, recherche les conditions qui rendent la législation pratique possible au point de vue du sujet, lequel se propose une fin ; or une volonté ne peut agir que sous l’idée d’une fin. Il faut donc trouver une fin possible et réelle pour que la volonté puisse se la prescrire comme objet : cette fin réelle, c’est l’existence (Dasein) de l’homme comme être raisonnable, donc comme fin en soi.
10Toutefois, il nous paraît impossible d’estimer avec Maurice Pradines que la première et la deuxième formule soient situées sur des plans différents, la première formule exprimant l’idée d’une universalité abstraite où le devoir est encore comme une chimère, et la seconde fondant sa réalité concrète qui fait du devoir autre chose qu’une chimère. Les trois formules sont situées sur le même plan : elles découvrent, dans l’impératif catégorique, une série de conditions qui, si elles ne suffisent pas à le rendre entièrement possible transcendantalement, doivent être réalisées pour qu’il ne soit pas impossible. C’est pourquoi, lorsque Kant déclare que sans l’existence d’une fin en soi l’impératif catégorique serait impossible, il ne veut pas dire seulement qu’il serait irréalisable, mais que son concept serait logiquement impossible, ce qui nous dispenserait d’aller plus loin et de rechercher s’il est transcendantalement possible. Bref, l’interprétation de Maurice Pradines, en ce qui concerne l’économie générale de tout ce passage, nous paraît hétérodoxe. En effet, elle oblige à torturer le sens des mots Realität et possibilité. Rien ne justifie dans le texte même de Kant l’assimilation du terme possible au terme applicable ou réalisable. La preuve de cette corruption de sens s’établit facilement. Kant déclare : « c’est en cela que se trouverait le principe d’un impératif catégorique possible » (F, § 47, p. 148 / 428). Maurice Pradines traduit « réalisable ». Or, à la fin de la démonstration, Kant déclare : « Si toute valeur était conditionnelle, et par suite contingente, il serait complètement impossible de trouver pour la raison un principe pratique suprême » < (F, § 48, p. 149 / ibid.) >. Ce mot impossible ne peut signifier ici qu’une impossibilité logique, c’est donc bien le sens de « possibilité logique » que possède le mot possible dans tout ce passage et non celui de « réalisable ». D’autre part, il est manifeste que la phrase : « Mais nous ne sommes pas parvenus encore à démontrer a priori qu’un tel impératif existe réellement (stattfindet), qu’il y ait une loi pratique qui commande absolument par soi sans aucun mobile, et que l’obéissance à cette loi soit le devoir » (F, § 41, p. 144 / 425) se réfère à la réserve que Kant ne cesse de rappeler au cours de cette section et qui porte sur le problème transcendantal de la possibilité : « Y a-t-il vraiment des devoirs ou ne sont-ils que des chimères, c’est-à-dire ne sont-ils que des illusions ? » Il suffit pour s’en convaincre de rapprocher ce passage de celui de l’alinéa 56 qui en répète partiellement les termes : « Qu’il y ait des propositions pratiques qui commandent catégoriquement, c’est une vérité qui ne pouvait se démontrer dès l’abord, et il n’est même pas possible que cette démonstration se produise ici encore, dans cette section » (F, § 56, p. 155 / 431).
11La phrase qui termine le § 41 n’introduit donc nullement au problème particulier des conditions concrètes de l’applicabilité ou exécutabilité du devoir, mais elle concerne bien le problème du fondement général, c’est-à-dire soit logique soit transcendantal, de sa possibilité. Et le mot réalité, dans tout ce passage, est opposé non pas à irréalisable mais à chimère, entendue comme illusion transcendantale.
12Kant procède donc pour les deux dernières maximes comme il a déjà procédé pour la première. Je n’ai pas encore démontré transcendantalement que le devoir n’est pas une chimère, ni non plus la moralité par laquelle il est impliqué. Mais je dis que s’il existe – que si, par hasard, on découvre plus tard qu’il est transcendantalement bien fondé –, nous pouvons concevoir dès maintenant qu’il doit, pour exister, impliquer certaines conditions de sa possibilité qui ne sont nullement des conditions suffisantes, c’est-à-dire permettant de fonder transcendantalement qu’il existe, mais des conditions seulement nécessaires, c’est-à-dire sine qua non : sans elles, il ne serait pas possible (il ne serait pas vraiment rationnel – or, si jamais le devoir existe comme tel, il faut qu’il soit rationnel), bien qu’avec elles, il ne soit encore nullement certain qu’il soit transcendantalement possible.
13Il nous faut maintenant expliquer définitivement tout ce passage et résoudre le problème d’interprétation que nous nous sommes posé.
14La deuxième section présente deux aspects étroitement liés : l’un tourné vers la première, l’autre tourné vers la troisième, qu’elle prépare sans doute, mais sans jamais anticiper sur le problème propre qui lui est réservé.
15Premier aspect : si le principe du devoir est rationnel, ce que nous avons été conduits à admettre (annehmen) en analysant la moralité donnée à nous comme un fait dans les commandements moraux (première section), je dois le traiter conformément à sa nature rationnelle et le déduire de façon absolument a priori de la pure raison, sinon la moralité s’évanouirait, car on a montré qu’elle impliquait la pure raison. Ainsi est nécessaire la constitution d’un système pur et rationnel de moralité ou métaphysique des mœurs.
16Deuxième aspect : si je n’arrivais pas à dériver le principe moral de façon absolument a priori à partir de la puissance pure pratique de la raison, c’est-à-dire si j’échouais dans la tentative de fonder une métaphysique des mœurs, je rendrais par là même impossible la tâche de la troisième section qui est de prouver positivement (transcendantalement) que la moralité est fondée dans la pure raison. En effet, être incapable de dériver de la raison la moralité et son principe, et en être réduit à le déduire d’éléments extra-rationnels, c’est détruire la moralité et, par conséquent, supprimer dans son principe même le problème transcendantal de savoir comment établir que la morale est fondée réellement dans la raison. Au contraire, dériver la moralité et son principe de la pure raison, c’est ouvrir la porte au problème de la troisième section, car c’est prouver par là que la tentative de fonder la moralité sur la raison n’était pas impraticable a priori – le concept de la « moralité » proprement dite ne peut pas être rejeté a priori comme contradictoire avec lui-même ou avec la raison. Toutefois, on n’a pas établi par là la légitimité (transcendantale) de cette déduction.
17L’effort de la métaphysique des mœurs consiste, en détachant radicalement le système moral de toute sensibilité pour l’établir sur la pure raison, à écarter radicalement tous les obstacles qui pourraient ab ovo interdire toute philosophie transcendantale pratique : il faut établir la pureté du fait moral pour pouvoir s’élever ensuite à une philosophie transcendantale pratique (Kant n’avait-il pas éliminé la morale de la philosophie transcendantale pour ce motif qu’elle n’était pas pure ?). Donc, pour que la troisième section soit possible, pour que la morale puisse être fondée transcendantalement, il est nécessaire de l’établir dans sa pureté rationnelle et de fonder une métaphysique des mœurs. Il s’agit donc bien d’établir le fait moral de telle sorte que la question « Quid juris ? » puisse légitimement se poser par la suite à son sujet. Ainsi, les conditions de possibilité qui sont énoncées dans la deuxième section ne sont pas des conditions de possibilité transcendantales, mais des conditions de possibilité logiques, des conditions qui rendent possible la simple position du problème transcendantal ; d’où l’aspect purement négatif de ces conditions : elles ne nous donnent pas les conditions de possibilité, mais plus exactement les conditions de non-impossibilité, ce qui s’accorde d’ailleurs avec le caractère analytique et non synthétique de la section.
18Toutefois, si ces conditions ont en elles-mêmes, c’est-à-dire abstraction faite de la preuve transcendantale de la réalité du fait, un aspect purement négatif, l’utilité de la deuxième section par rapport à la troisième n’est pas pour cela simplement négative, car cette deuxième section révèle la condition suprême qui fonde l’impératif catégorique (si celui-ci est transcendantalement possible), c’est à savoir l’autonomie de la volonté. C’est précisément cette condition suprême dont la troisième section établira la possibilité transcendantale.
19Tout ce passage s’explique maintenant très facilement : au § 41, Kant déclare que s’il n’a pas prouvé encore que le devoir ait un sens et soit une législation réelle pour nos actions (ce qui est réservé pour la troisième section), il a du moins montré que cette législation ne pouvait pas s’exprimer autrement que dans un impératif catégorique, et il a tiré de cet impératif la formule qui le détermine pour toute application. Puis il répète encore en terminant l’alinéa que, malgré cela, il n’a pas prouvé qu’un tel impératif existât réellement (nouvelle allusion à la tâche de la troisième section). Ensuite, du § 42 au § 46, il déclare que, pour mener à bien une telle entreprise, il est nécessaire préalablement de dériver ce principe de la raison seule et non d’autres facteurs : il faut édifier une métaphysique des mœurs (absolument a priori) pour établir que c’est une loi nécessaire pour tout être raisonnable, précisément en tant qu’il est simplement raisonnable de juger toujours son action d’après des maximes telles qu’il puisse vouloir lui-même qu’elles servent de loi universelle (F, § 45, p. 146 / 426). Dans ce cas, il est évident que tout ce qui a rapport à l’empirique est exclu par là même, car si c’est en tant que raisonnable que l’être se prescrit cette loi, la raison seule doit déterminer la conduite et, par conséquent, doit la déterminer a priori et en dehors de toute empirie. Or, précisément, le but général du livre est de rechercher s’il est possible que la raison seule détermine ma conduite (F, § 45, p. 147 / 427 ; fin du § 41, p. 144 / 425 ; § 27, p. 135-136 / 420) et, en vue de résoudre cette question (F, § 29, p. 136 / ibid.), le but de la deuxième section est préalablement de fournir les formules de l’impératif catégorique, et de telle façon que cette formule soit déduite de la seule raison. Car, par ce caractère strictement rationnel, par cette élimination de tout facteur sensible extra-rationnel, sera éliminé a priori de cet impératif tout ce qui pourrait s’opposer ab ovo à la tentative de le fonder transcendantalement dans la raison. Qu’il s’agisse bien d’énoncer les conditions préalables à la possibilité transcendantale de l’impératif catégorique, c’est-à-dire ses conditions nécessaires mais non suffisantes, bref, les conditions sine qua non, cela apparaît encore pleinement dans la conclusion de la déduction du troisième principe :
Ainsi, le principe selon lequel toute volonté humaine apparaît comme une volonté instituant par toutes ses maximes une législation universelle, si seulement il apportait avec lui les preuves de sa justesse [s’il était démontré transcendantalement, troisième section], conviendrait parfaitement bien à l’impératif catégorique […]. (F, § 58, p. 156 sq. / 432.)
Autrement dit, cette formule s’accorde avec le concept d’« impératif catégorique ». Une autre formule rendrait dès maintenant ce concept impossible tandis que celle-là, au contraire, élimine dès maintenant de sa définition tout facteur préalable d’impossibilité. Avant de savoir si cet impératif est possible transcendantalement, il faut déjà que nous sachions qu’il peut se définir ainsi et que, par là, il n’apparaisse pas d’emblée comme impossible ; « mieux encore, ajoute Kant, s’il y a un impératif catégorique [ce qui sera démontré à la troisième section], il ne peut que commander de toujours agir en vertu de la maxime de l’autonomie ». La tournure employée par Kant (« s’il y a… il ne peut que ») marque bien le caractère préalable de condition sine qua non (non suffisante) qui se réfère ici non aux conditions positives de la possibilité transcendantale, mais aux conditions simplement négatives d’une possibilité logique, bref, il s’agit de découvrir et d’énoncer des conditions liées logiquement au concept d’« impératif catégorique » en tant qu’on suppose cet impératif comme effectivement rationnel (c’est-à-dire réel) et qui doivent être réalisées nécessairement, si par ailleurs ce concept est un concept transcendantalement légitime.
20Conclusion : Delbos a raison de penser que la seconde section prépare la troisième. Mais il a tort d’estimer que la question relative à la troisième section se mélange à celle relative à la deuxième. Car il ne s’agit aucunement, dans la deuxième section, de résoudre la question « Quid juris ? », mais de déterminer définitivement le fait de la raison (la moralité) comme un fait de la raison, d’établir la pureté rationnelle de ce fait en montrant qu’on peut le dériver de la raison et fournir de lui une formule (analogue à une formule mathématique) qui en exprime directement le caractère purement rationnel. Telle est la tâche de la métaphysique des mœurs qui en même temps se trouve servir à l’application du principe moral à l’humanité. Mais cette dernière tâche d’application ne contredit pas la précédente, étant donné qu’elles sont toutes les deux confinées dans la sphère de la question « Quid facti ? ».
21Quant à M. Pradines, il a raison de contester à V. Delbos que la deuxième section anticipe sur le problème traité dans la troisième section, mais il va trop loin en voulant restreindre, contre la lettre même du texte, la tâche de cette section à la détermination de la pure applicabilité de la morale, et en se refusant à y voir, comme Kant le demande lui-même, une préparation à la troisième section : « Pour résoudre cette question [“Quid juris ?”, troisième section, p. 135], déclare Kant expressément, nous allons d’abord chercher si… » (F, § 29, p. 135 < souligné par Gueroult > / 420). En réalité, Kant, en établissant la formule du fait, veut éliminer de cette formule tout ce qui, par sa simple présence, rendrait a priori impossible le fait de la raison comme tel, et par là impossible la position du problème transcendantal qui, répondant à la question « Quid juris ? », établira positivement sa légitimité et sa possibilité.
Notes de bas de page
1Victor Delbos in Emmanuel Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs, Paris, Delagrave, 1907, p. 135-136, note 109. Voir aussi la note 124, p. 144 < « On voit particulièrement ici ce mélange, que nous avons déjà signalé, des deux tâches poursuivies par Kant dans cette section de son ouvrage : montrer comment l’impératif catégorique est applicable (Métaphysique des mœurs) ; préparer la solution du problème final, qui est de savoir comment l’impératif catégorique est possible (Critique) » >.
2Ibid., p. 146, note 127.
3Ibid., p. 150, note 133.
4< AK IV, 425 : « Wir haben so viel also wenigstens dargethan, daß, wenn Pflicht ein Begriff ist, der Bedeutung und wirkliche Gesetzgebung für unsere Handlungen enthalten soll […]. » > Wenn a ici le sens de « à supposer que », ce qui signifie que cette question préalable reste réservée. Delbos a compris le wenn comme signifiant que la nécessité pour la législation de s’exprimer dans des impératifs catégoriques non seulement est une condition de la réalité de cette législation, mais prouve déjà cette réalité. Delbos a fait de la condition nécessaire mais non suffisante une condition nécessaire et suffisante ; par là, il n’a pas rendu la véritable pensée de Kant.
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L’évolution et la structure de la philosophie pratique kantienne
Martial Gueroult Arnaud Pelletier (éd.)
2025
