Chapitre 14. Exposé analytique de la deuxième section
p. 189-210
Texte intégral
1Cette section se divise très nettement en quatre parties dont la première n’est qu’une sorte d’introduction justificative à la prétention même de poursuivre la constitution d’une métaphysique des mœurs (§ 1-11 inclus : F, p. 111-122 / 406-412). La quatrième et dernière partie (qui va du § 79 à la fin : F, p. 170-178 / 440-445) est une conclusion historique. La deuxième partie (§ 12-28 inclus : F, p. 122-135 / 412-420) et la troisième partie (§ 29-78 : F, p. 135-170 / 420-440) constituent donc le corps de cette deuxième section. La deuxième partie pose le problème qui, selon le plan même indiqué par Kant au § 29 (F, p. 135 / 420), sera résolu en deux temps. La troisième partie s’occupe du premier temps : déduction de la formule du devoir en partant de son concept. Quant au deuxième temps, il n’est pas traité dans cette section, mais dans la troisième et dernière section de la Grundlegung : c’est à savoir la recherche du fondement transcendantal d’un tel commandement.
Première partie (§ 1-11)
2Elle démontre que la philosophie sur laquelle doit s’appuyer la morale est une métaphysique (non une physique, c’est-à-dire un empirisme emprunté à la « connaissance de la nature humaine » : F, § 8, p. 118 / 410, conformément à l’esprit de tous les traités de morale), terme décrié que Kant justifie cependant comme « une philosophie des mœurs », distincte de la philosophie des mœurs appliquée à la nature humaine, et qui correspond à la mathématique pure comme distincte de la mathématique appliquée (cf. note de Kant : § 8, ibid.). Cette démonstration s’appuie sur les preuves du caractère a priori de la règle morale.
31. Exposé de ces preuves (§ 1-5).
Première preuve (§ 1 et 2). De l’aveu général, il n’est pas sûr que l’expérience nous offre un seul exemple d’acte accompli par pur devoir. Il est donc absurde d’en chercher dans l’expérience (F, p. 111-112 / 406-407).
Deuxième preuve (§ 3). Vu cet état de choses, soutenir que le devoir doit être dérivé de l’expérience, c’est faire le lit du scepticisme moral. Si le devoir n’est pas a priori, il n’est pas du tout (F, p. 113-114 / 407-408).
Troisième preuve (§ 4). L’homme n’épuise pas le contenu du concept de « genre raisonnable ». Or le devoir ou n’a aucun objet du tout, ou ne vise qu’à la réalisation de la raison. Il ne peut donc être défini par des considérations qui ne regarderaient que la nature de l’homme (F, p. 114-115 / 408).
Quatrième preuve (§ 5). Les exemples ne valent que si, au lieu de susciter simplement en nous une imitation mécanique, ils réveillent en nous le sens même du bien qui fait que nous les jugeons être des exemples (F, p. 115-116 / 408-409).
42. L’exposé de ces preuves achevé, Kant observe cependant que le goût public ne veut entendre parler que d’une morale populaire à base empirique. Par là, il va à l’encontre non seulement de l’exigence la plus rigoureuse au point de vue spéculatif, mais encore des desiderata de la morale pratique, lesquels exigent que les concepts et lois pratiques soient puisés à la source de la raison pure sous peine de semer dans l’âme, à l’égard de son action, des germes d’hésitation et même de perversion (§ 6-10 : F, p. 116-120 / 409-411).
53. Conclusion (§ 10-11 : F, p. 120-122 / 411-412). Nécessité d’une métaphysique des mœurs comme science pure et a priori.
Deuxième partie (§ 12-28)
6Elle se divise en trois points :
- À partir du concept d’une action « raisonnable en général », on distingue celui d’une action « par impératifs » qui résulte de l’union d’une raison et d’une sensibilité (§ 12-15 : F, p. 122-124 / 412-414).
- Ensuite on distingue, parmi les actions par impératifs, les actions qui dérivent d’un impératif moral (§ 16-23 : F, p. 125-129 / 414-417).
- Ces impératifs, il y aura lieu de se demander comment ils sont possibles (surtout les derniers) et ce sera le vrai problème moral (§ 24-28 : F, p. 129-135 / 417-420).
Exposons tour à tour ces trois points.
< A. L’action par impératifs (§ 12-15) >
7Puisque la métaphysique des mœurs doit être une science pure et a priori (ce qui a été démontré par le caractère a priori des règles morales enveloppées dans les commandements de la raison commune), puisque l’homme n’épuise pas toute l’extension du concept de « genre raisonnable », il faut, pour procéder rationnellement, partir de ce concept de l’« être rationnel pur » de façon à rejoindre, seulement par la suite, l’être fait de sensibilité et de raison que constitue l’homme : ainsi on exposera clairement la puissance pratique entière de la raison depuis ses règles universelles de déterminations jusqu’au point où le concept de « devoir » en découle. Or, quelle est la caractéristique de l’être raisonnable au point de vue pratique ? C’est que, contrairement aux choses de la nature qui agissent d’après des lois, il a la faculté d’agir d’après la représentation des lois, c’est-à-dire d’après des principes ; en d’autres termes, il a une volonté : la volonté n’est autre chose qu’une raison pratique. Quand un être n’est fait uniquement que de raison, la raison détermine infailliblement chez lui la volonté ; il en résulte que les actions de cet être, qui ont en elles-mêmes une nécessité objective (qui s’imposent au sujet en vertu de la raison, laquelle est toujours objective), ont aussi par là même une nécessité subjective, c’est-à-dire que la volonté de cet être ne peut choisir que ce qui est reconnu comme pratiquement nécessaire. Mais si l’être dont il est question est fait à la fois de raison et de sensibilité, la raison dans cet être ne suffit pas à déterminer la volonté et cette volonté est soumise aussi à des mobiles subjectifs venus de la sensibilité, mobiles qui ne concordent pas toujours avec les prescriptions de la raison. Alors les actions qui sont objectivement nécessaires restent subjectivement contingentes, et leur nécessité apparaît à l’agent comme une contrainte.
8La représentation d’un principe objectif comme contraignant la volonté s’appelle un « impératif ». Tous les impératifs s’expriment par le terme devoir (Sollen) ; ils marquent le rapport d’une loi objective de la raison à une volonté qui, dans sa nature subjective, n’est pas nécessairement déterminée par cette loi ; ils ne s’appliquent donc qu’à une volonté imparfaite, non à une volonté divine ou sainte.
9Indiquons les traits qui opposent la volonté divine ou sainte (liée uniquement à la raison) à la volonté oscillant entre la raison et la sensibilité.
10La première est
- sainte ou divine ;
- ordonnée et stable ;
- inclinée naturellement au bien ;
- libre.
11La seconde est
- pécheresse ou humaine ;
- désordonnée et oscillante ;
- contrainte par le bien ;
- contingente (zufällig).
B. Distinction des différents impératifs (§ 16-23)
12Passant maintenant à l’analyse de la volonté imparfaite ou humaine, Kant va analyser en conséquence les impératifs. Il va procéder d’abord à une distinction générale (§ 16-19) en impératifs catégoriques et impératifs hypothétiques, puis il divise ces derniers en impératifs hypothétiques problématiques et impératifs hypothétiques assertoriques. Quand un impératif représente l’action comme nécessaire en elle-même et sans rapport à un autre but, c’est-à-dire comme bonne en soi, il est catégorique (apodictique). Quand un impératif exprime la nécessité pratique d’une action comme moyen d’obtenir quelque chose (c’est-à-dire d’une action bonne pour quelque autre chose), il est hypothétique. Cet impératif hypothétique est problématique quand l’action est bonne en vue d’une fin possible, assertorique quand elle est bonne en vue d’une fin réelle. L’impératif catégorique est toujours apodictique.
13Kant spécifie ensuite ces trois impératifs (§ 20-23). Les impératifs hypothétiques problématiques sont les impératifs d’habileté : prescriptions techniques en vue de fins possibles (par exemple, prescription à suivre par le médecin en vue de guérir telle ou telle maladie possible, acquisition de connaissances diverses en vue de leur emploi possible pour des carrières encore indéterminées, etc.). Les impératifs hypothétiques assertoriques sont les impératifs de prudence : ils prescrivent l’action comme un moyen pour arriver à une fin qui est effectivement réelle chez tous les êtres raisonnables finis (c’est-à-dire posée par les besoins sensibles), à savoir le bonheur (la prescription reste donc hypothétique, puisqu’elle n’est nécessaire qu’ex hypothesi, c’est-à-dire que comme moyen pour une fin supposée donnée). Enfin, l’impératif catégorique, qui pose la nécessité absolue de l’action sans la subordonner à l’hypothèse d’une fin préalablement admise, est apodictique ; il ne peut concerner que la forme de l’action et non la matière (car, en ce cas, l’action serait subordonnée à la possibilité de cette matière et à son admission comme but, et elle serait hypothétique). C’est l’impératif de moralité.
14Chacun de ces impératifs peut se spécifier d’une autre façon encore (F, § 23, p. 128 / 416) par la différence du genre de contrainte exercée sur la sensibilité : l’habileté donne lieu à des règles techniques se rapportant à l’art ; la prudence à des conseils pragmatiques se rapportant au bien-être (ces derniers ne sont nécessaires que sous cette condition subjective contingente que l’homme fait de ceci ou de cela une part de son bonheur) ; la moralité donne lieu à des commandements ou lois morales, le concept de « loi » enveloppant celui d’une nécessité inconditionnée, universellement valable et commandant souverainement en dépit de toutes les inclinations. Les autres impératifs ne peuvent donner lieu qu’à des principes et non à des lois (cf. à ce sujet la remarque du § 27 : F, p. 134-135 / 420).
C. Comment ces impératifs sont-ils possibles ? (§ 24-28)
15Il est facile de répondre à la question lorsqu’il s’agit des impératifs d’habileté et de prudence, car du moment que je veux la fin, je veux aussi le moyen : le vouloir des moyens est analytiquement compris dans le vouloir de la fin. L’impératif d’habileté, étant une proposition analytique, ne pose aucun problème. Il en est de même pour les impératifs de prudence. Sans doute y a-t-il une difficulté supplémentaire venant de ce fait qu’ici la fin (le bonheur) ne peut jamais être déterminée précisément, parce que 1. tous les éléments en sont empruntés à l’expérience ; 2. le concept de « bonheur » désigne l’idée d’un tout absolu, d’un maximum de bien-être dans le présent et le futur – or il est impossible à un être fini d’embrasser une telle totalité empirique.
16De là vient que les impératifs de prudence ne peuvent commander, c’est-à-dire représenter des actions d’une manière objective comme pratiquement nécessaires, mais sont de simples conseils, car le rapport du moyen à une telle fin, qui n’est jamais déterminée dans son contenu de façon certaine, reste toujours problématique. Mais il n’empêche que, malgré son incertitude, l’impératif de prudence ne peut se poser lui aussi qu’en vertu du principe « qui veut la fin veut les moyens ». Il est donc une proposition analytique et ne pose aucun problème lui non plus (F, § 24-25, p. 129-133 / 417-419).
17Au contraire, la question de savoir comment est possible l’impératif de la moralité pose un problème difficile, car n’étant pas hypothétique, l’action ne s’y trouve pas prescrite (comme moyen) pour autant que la fin est supposée voulue : la prescription ne résulte donc pas analytiquement du vouloir de la fin. Elle est à la fois posée tout à fait a priori et néanmoins non analytique. Elle est donc un jugement synthétique a priori (pratique) où l’action est liée a priori, donc nécessairement (de façon seulement objective) à la volonté sans que nous puissions tirer analytiquement la nécessité de cette action d’un autre vouloir déjà supposé. Or, le problème des jugements synthétiques a priori, c’est-à-dire de leur possibilité, déjà très difficile dans le domaine théorique, ne doit pas l’être moins dans le domaine pratique. Il l’est même beaucoup plus, car, dans le théorique, les jugements synthétiques a priori sont immanents à l’expérience et, pour les justifier, il suffit de montrer qu’ils sont les conditions de l’expérience. Au contraire, dans le pratique, ces impératifs ne peuvent jamais être considérés comme conditions d’expérience, car nous ne pouvons jamais nous appuyer sur quelques exemples certains de moralité qui nous montreraient cette nécessité réalisée in concreto, parce que nous ne pouvons jamais savoir si, dans ces prétendus exemples, la volonté a été effectivement morale, c’est-à-dire réellement déterminée par le seul devoir, ou si elle a été simplement déterminée par l’influence secrète d’un mobile sensible de sorte que l’action extérieurement conforme au devoir lui est intérieurement étrangère, puisque son intention est impure. Ainsi, l’impératif catégorique « Tu ne dois pas faire de fausses promesses » pourrait n’être en réalité qu’un précepte pragmatique attirant notre attention sur l’inconvénient des fausses promesses au point de vue de notre intérêt. Nous sommes donc obligés d’examiner tout à fait a priori la possibilité d’un impératif catégorique, puisque nous ne le trouvons pas en réalité à coup sûr dans l’expérience. Il s’agira ici non seulement d’expliquer la possibilité du jugement synthétique a priori (comme dans le théorique), mais de l’établir (question « Quid facti ? »).
Troisième partie (§ 29-78)
18Elle comprend la déduction de la formule de l’impératif catégorique à partir de son concept. Elle se divise en quatre moments :
- déduction du premier principe pratique (§ 29-41 : F, p. 135-144 / 420-425) ;
- déduction du deuxième principe pratique comme donnant une fin à la volonté (§ 42-54 : F, p. 144-154 / 425-431) ;
- troisième principe pratique de la volonté (§ 55-70 : F, p. 154-162 / 431-436) ;
- récapitulation : relation subjective et objective des trois principes [formules] (§ 71-78 : F, p. 162-169 / 436-440).
19Quelle est la signification de cette déduction de la formule de l’impératif catégorique qui remplit toute la troisième partie ? Cette déduction constitue un travail préparatoire à celui de la solution de la possibilité des jugements synthétiques a priori pratiques (« Quid juris ? »). En effet, avant de rechercher le principe de la possibilité de ces jugements, il faut les énoncer de façon claire. D’où la déduction des formules de l’impératif catégorique à partir de son seul concept. Le Begriff seul de cet impératif doit nous donner la « formule » (Formel) contenant la proposition (Satz) qui seule peut être un tel impératif (F, § 29, p. 135 / 420). C’est-à-dire que du concept on déduira la règle énoncée en proposition grammaticale (Satz). Et ainsi nous montrerons quelle est la signification exacte de ce concept (F, § 30, p. 136-137 / 421 et § 41, p. 144 / 425). C’est cette déduction qui remplit le reste de cette section.
A. Premier principe de la moralité (§ 29-41)
20Tandis que les impératifs hypothétiques ne peuvent être conçus que par la connaissance d’abord donnée des conditions auxquelles sont relatifs leurs commandements, l’impératif catégorique détermine immédiatement ce qu’il ordonne parce qu’il n’a à énoncer que l’idée d’une loi universelle en général, avec la nécessité qui s’impose à la volonté de conformer sa maxime à cette idée, d’où la formule : « Agis uniquement d’après la maxime qui fait que tu peux vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle » (F, § 33, p. 137 / 421). Cette formule est la proposition recherchée qui seule peut être un impératif catégorique (F, § 30, ibid.). C’est la formule d’où tous les impératifs moraux seront tirés comme de leur principe.
21De cette formule peut s’en tirer une seconde relative aux effets de cette loi. L’universalité d’une loi d’après laquelle des effets se produisent constitue ce qu’on appelle, quant à la forme, une « nature » (existence d’objets en tant qu’elle est déterminée selon des lois universelles) ; on énoncera alors l’impératif du devoir en ces termes : « Agis comme si la maxime de ton action devait être érigée par ta volonté en loi universelle de la nature. »
22Exemples :
231. Devoirs parfaits ou stricts
- envers soi-même : le suicide ne peut s’universaliser, car une nature dont ce serait la loi de détruire la vie par le sentiment (amour de soi), dont la fonction spéciale est de la développer, se contredirait et ne subsisterait pas comme nature ;
- envers les autres : la fausse promesse. Elle ne peut valoir comme loi universelle de la nature, car une telle nature se contredirait nécessairement.
242. Devoirs imparfaits ou non stricts
- envers soi-même : négliger ses dons naturels pour jouir selon l’inclination sensible. Cette loi universelle laisserait subsister une nature, sans doute, mais l’être rationnel ne pourrait la vouloir sans contradiction comme loi de la nature, car, comme être rationnel, il veut nécessairement que toutes ses facultés soient développées au maximum en vue de toutes sortes de fins possibles ;
- envers les autres : indifférence à l’égard des difficultés d’autrui, refus de lui porter secours. Cette manière de voir pourrait être érigée en loi universelle d’une nature, car, selon une telle loi, l’espèce humaine pourrait subsister. Mais il est impossible de vouloir qu’un tel principe vaille universellement, car l’être qui prendrait ce parti se contredirait en se privant de tout espoir d’obtenir éventuellement l’assistance qu’il pourrait désirer, et cela en vertu d’une loi de la nature issue de sa propre volonté. Ainsi, dans les cas des devoirs stricts (rigoureux), la maxime universelle ne peut même pas être conçue sans contradiction ; dans le cas des devoirs larges (méritoires), cette impossibilité interne n’est pas découverte, mais il y aurait contradiction dans la volonté à vouloir une telle maxime universelle (F, § 40, p. 143 / 424). Quand nous violons le devoir, nous ne voulons pas réellement que notre maxime devienne une loi universelle, car ce serait impossible, mais nous prenons la liberté d’y faire une exception pour nous en faveur de notre inclination. Au lieu de nous placer au seul point de vue de la raison (< selon lequel > il y a une contradiction en ce que la chose est affirmée au même moment et sous le même point de vue comme étant et n’étant pas elle-même), quand nous violons le devoir, nous considérons notre action à tel moment au point de vue d’une volonté conforme à la raison et à tel autre moment au point de vue d’une volonté affectée par l’inclination, et nous affaiblissons l’universalité de la maxime pour la transformer sous la contrainte de l’inclination sensible en simple généralité : ce compromis injustifiable pour la raison prouve pourtant que nous reconnaissons en nous-mêmes la validité de l’impératif catégorique tout en nous permettant quelques exceptions qui nous paraissent sans importance – ce qui prouve que nous ne pouvons pas ne pas avoir conscience du mal quand nous l’accomplissons (F, § 41, p. 144 / 425). Conclusion : nous venons de prouver que si le devoir est un concept qui doit avoir un sens et contenir une législation réelle pour nos actions, cette législation n’est exprimable seulement que dans un impératif catégorique, et en même temps nous avons découvert, en une formule qui le détermine pour toute application, le contenu de l’impératif catégorique dont nous avions dit qu’il devait renfermer le principe de tous les devoirs (ibid.).
B. Deuxième principe de la moralité (§ 42-54)
25Nous avons précédemment déduit a priori la forme que doit nécessairement revêtir pour nous la législation pratique de la raison si cette législation existe (c’est la forme de l’impératif catégorique) et < nous avons déduit > la formule qui doit en être le contenu (formule par laquelle ce contenu se manifeste comme apte à servir de principe à tous les devoirs) si cette législation a un sens et est réelle (wirklich stattfindet) – < est > non illusoire – dans l’homme. Mais il est évident que si cette législation est réelle, elle doit pouvoir être conçue comme étant fondée nécessairement dans la nature de l’homme, c’est-à-dire dans la nature de sa volonté. Toutefois, il est non moins évident que si elle était fondée dans la constitution particulière de l’homme, et non dans sa raison en général, elle ne saurait valoir de façon inconditionnelle et, par conséquent, ne pourrait commander absolument (de façon inconditionnelle en nous) : il faut donc montrer qu’il n’est pas impossible de dériver absolument a priori cette législation de la nature d’un être raisonnable en général (F, § 42, p. 144-148 / 425-428).
26La volonté est la faculté des êtres raisonnables de se déterminer soi-même à agir conformément à la représentation de certaines lois. Mais le principe objectif qui permet à la volonté de se déterminer ainsi, c’est la fin. Il faut distinguer entre la fin, qui est dans l’objet, et le moyen, qui est dans le sujet (quoiqu’à d’autres égards et par rapport à la règle ou à la loi, Kant considère la fin comme subjective et la loi comme objective, cf. F, § 54, p. 154 / 431). Il faut distinguer entre la fin et le moyen. Le moyen s’oppose à la fin en ce qu’il ne fournit que le principe et la possibilité de l’action dont l’effet est la fin : il lui est donc toujours relatif et subordonné. Il n’est pas plus subjectif qu’elle, pour autant qu’il se relie à elle en vertu d’une loi objective (celle de la causalité) ; il peut être dit subjectif, toutefois, dans ce sens qu’il exprime pour le sujet ce qui résulte pour son action de la fin qu’il poursuit comme objet, bref, en ce sens qu’il est la forme que prend nécessairement l’action dans le sujet étant donné la fin qu’il s’est donnée pour objet. Parmi les fins elles-mêmes, il faut distinguer entre les fins qu’on peut dire (quoiqu’elles soient dans l’objet) subjectives, parce qu’elles ne naissent que du désir (d’un Triebfeder ou mobile) qui est changeant avec les sujets, et les fins qu’on peut dire objectives, en ce qu’elles naissent de Bewegungsgründe ou motifs, c’est-à-dire de principes valables pour tout être raisonnable. Les principes pratiques sont dits formels lorsqu’ils font abstraction de toutes fins subjectives ; ils sont matériels lorsqu’ils les supposent. De là s’ensuit que les fins subjectives sont relatives à un désir et ne fondent que des impératifs hypothétiques, tandis que les fins objectives seules sont absolues et peuvent fonder un impératif catégorique (F, § 48, p. 148-149 / 428). On peut donc conclure de là que s’il n’existait rien qui pût servir de fin objective (ou absolue) à la volonté, le devoir serait impossible, car la loi qui le fonde ne pourrait jamais s’imposer à elle, puisque la volonté n’aurait pas la possibilité de se proposer la fin (absolue) de laquelle découle pour elle la position nécessaire de cette loi. Au contraire, une législation pratique cesse d’apparaître comme impossible si nous découvrons quelque chose dont l’existence (Dasein) même ait une valeur absolue et soit, comme fin en soi, principe de lois déterminées (§ 47). Or l’homme, et en général tout être raisonnable, est cette fin en soi. D’où le théorème :
L’homme, et en général tout être raisonnable, existe comme fin en soi, et non pas simplement comme moyen dont [telle] volonté puisse user à son gré ; dans toutes ses actions, aussi bien dans celles qui le concernent lui-même que dans celles qui concernent d’autres êtres raisonnables, il est nécessaire [muss] qu’il soit considéré en même temps comme fin. (F, § 48, p. 148 / ibid.)
27Démonstration : tous les objets à acquérir pour satisfaire nos inclinations n’ont que la valeur relative de ces inclinations mêmes (c’est le postulat le plus important de toute cette philosophie et dont elle est tout entière justiciable ; cf. Rauh, L’Expérience morale, ou Guyau, La Morale sans obligation ni sanction, ou Pradines, Critique, t. II, p. 258 sq.1). Les êtres simplement vivants ne sont pas évidemment relatifs à nous, ce ne sont pas des êtres que nous puissions créer par nos actions et dont la relativité relève par suite de celle de nos inclinations. Néanmoins, étant dénués de raison, ils ne peuvent être des fins en soi ou des personnes. Ils ne peuvent être que des moyens et Kant les confond avec des choses (personne est un mot qui tire tout son sens de son opposition à chose – ce mot de chose implique une nuance méprisante qui indique qu’on peut en faire ce qu’on veut, agir avec elle « comme bon nous semble »)2. Restent donc les êtres raisonnables ou personnes qui sont objets de respect, fins en soi, fins objectives, parce que ce sont des choses dont l’existence est une fin en soi-même ; fins qui ne peuvent être subordonnées comme simples moyens (car si l’homme ne peut être traité uniquement comme moyen, cela ne veut pas dire qu’on ne peut l’employer à une autre fin). En effet, si on l’admettait, on ne trouverait rien qui eût une valeur absolue et la législation pure pratique de la raison serait impossible pour la volonté (F, § 48, p. 149-150 / 428).
*
28Remarque. Fin objective et fin en soi.
29Fin objective et fin en soi sont synonymes. Une fin subjective n’est fin que par rapport à mon sujet affecté de sensibilité. Toutes les sensibilités sont différentes selon les sujets. Donc cette fin, qui est fin pour moi, par rapport à ma sensibilité, n’est pas fin pour les autres. C’est toujours une fin relative et jamais une fin en soi.
30Une fin objective est ce qui s’impose comme fin à tout être raisonnable en tant qu’elle s’impose nécessairement à la raison et qu’elle est entièrement définie par la raison. Elle vaut donc absolument, elle est une fin en soi, en tant que valable par elle-même, même si les sujets aveuglés par leur sensibilité ne la conçoivent pas encore comme fin. Bien entendu, ici en soi n’a pas le même sens que dans chose en soi. En soi, ici, < signifie > l’objectif défini par la raison comme valant absolument par lui-même, c’est-à-dire indépendamment de la sensibilité, tandis qu’en soi dans chose en soi signifie quelque chose qui est indépendant de toutes mes facultés, sensible et rationnelle. D’autre part, l’être rationnel n’est conçu comme fin en soi que parce que la raison est une fin absolue, c’est-à-dire qui ne peut pas être considérée comme pouvant devenir moyen par rapport à une autre fin. Fin en soi équivaut donc ici à fin dernière.
*
31Chaque homme constitue donc une fin en soi, puisque c’est quelque chose dont l’existence exprime une valeur absolue. Et l’existence de cette fin en soi conditionne l’existence des principes pratiques suprêmes. Il faut remarquer que toute cette démonstration est constatative et conditionnelle. Constatative (« Nun sage ich… » : F, § 48, p. 148 / ibid.), car il s’agit d’un procédé d’élimination qui met en relief que, effectivement, parmi les fins réelles possibles – objets des inclinations, inclinations, choses, personnes –, seules ces dernières peuvent avoir en nous la prétention d’être respectées. Conditionnelle, car la fin du § 48 et le commencement du § 49 nous disent simplement que sans cela il n’y aurait pas de fin suprême. Ainsi voyons-nous lui succéder (F, § 49, p. 150 / ibid.) une preuve directe et positive suivant laquelle on établit que le propre de l’être raisonnable étant de se représenter son existence comme fin en soi, l’homme se la représente nécessairement ainsi, et la raison comme fin en soi est en ce sens un principe subjectif des actions humaines (le principe subjectif est un désir et, en ce sens, la valeur absolue de la personne humaine correspond à un désir inhérent à tout homme). Mais c’est aussi une fin objective tenant à des motifs valables pour tout homme raisonnable. Kant renvoie à la section suivante la preuve du principe de cette démonstration directe. Ce principe (à savoir que c’est le propre d’un être raisonnable de se représenter son existence comme fin en soi) sera démontré plus tard, quand on fera voir que c’est le propre de la raison comme telle de nous introduire dans un monde intelligible où l’homme ne s’apparaît plus, en tant qu’homme, que comme le phénomène de lui-même.
32En fonction de ce deuxième principe pratique, l’impératif se formulera ainsi : « Agis de telle sorte que tu traites l’humanité aussi bien dans ta personne et dans celle d’autrui toujours en même temps comme une fin et jamais simplement comme un moyen. »
33Kant illustre cette règle en reprenant les quatre exemples précédents (suicide, fausse promesse, paresse, absence de bienfaisance et charité). Par le suicide, nous traitons notre personne rationnelle comme un instrument subordonné à la sensibilité : par là est explicitée la contradiction mise en relief dans le premier emploi de l’exemple (à propos du premier principe). La fourberie rend la société humaine impossible (impliquant contradiction) : nous trouvons maintenant de cela une explication – l’exploitation, le vol, le mensonge transforment l’homme de fin en soi en moyen de nos fins personnelles. La paresse (négligence de culture) ne nie pas en nous l’humanité comme fin en soi, mais ne nous y fait pas travailler. Il faut remarquer que Kant ne présente pas ici la violation de ce devoir de culture comme une réduction de l’homme à un simple moyen, conformément au premier commentaire de cet exemple (F, § 37, p. 140 / 423) où ce devoir était présenté comme le sacrifice de la jouissance à la perfection, et sa violation comme le sacrifice inverse. C’est que ce serait là contredire l’humanité dans notre personne et non plus seulement ne pas agir en accord avec cette fin comme fin en soi, ce qui est la formule des devoirs larges. C’est ce que confirme le paragraphe suivant (exemple de la bienfaisance) : il faut distinguer entre contradiction, accord négatif, accord positif avec l’humanité fin en soi. L’absence de contradiction avec le respect de l’homme fin en soi ne constitue avec la règle de traiter l’humanité comme une fin qu’un accord négatif (qui se ramène à ne pas l’enfreindre), mais l’accord positif consiste à vouloir cette fin (F, § 50-53, p. 151-153 / 429-430).
34Tout ce deuxième moment relatif à l’établissement du deuxième principe se termine comme il avait commencé : Kant se défend contre l’objection de déterminer sa maxime par l’expérience. Et il en donne deux raisons. La première est empruntée au premier principe (comme contenant le second) : la règle de toujours traiter l’homme en même temps comme fin en soi énonce une maxime qui peut s’ériger en loi universelle (laquelle peut à la rigueur être dite une « loi de la nature »). Elle est donc a priori comme règle objective universelle. La seconde raison est empruntée au deuxième principe : on a montré, en effet, qu’il ne s’agissait pas là d’une fin subjective (issue des inclinations sensibles, donc de l’expérience) et ad libitum, mais d’une fin absolue et, en ce sens, objective. Sans doute la fin elle-même, étant toujours ce que se propose la volonté, correspond à la maxime (cf. note de Kant : F, § 15, p. 101 / 400) et est opposée à la loi comme principe objectif ; elle apparaît aussi en ce sens (même lorsqu’elle est objective) comme l’élément subjectif par opposition à l’élément objectif. Mais lorsque la maxime est en accord avec la loi (morale), alors la fin est dite « objective ». Elle réside alors dans le sujet de toutes les fins, ou dans tout être raisonnable comme fin en soi, c’est-à-dire que, étant fin en soi, tout être raisonnable devient par là même le substrat de toutes les fins subjectives, lesquelles lui sont subordonnées.
C. Troisième principe de la moralité (§ 55-70)
35Tout ce moment peut lui-même se diviser en deux :
- établissement du principe lui-même ou principe de l’autonomie (§ 55-60) ;
- corollaire de ce principe : le règne des fins (§ 60-70).
36(a) Si le principe objectif de la législation pratique réside dans la forme universelle de la loi (premier principe) et son principe subjectif dans la fin en soi constituée par l’être raisonnable (deuxième principe), il en découle que la volonté ne peut être le simple instrument de cette loi – qui dans ce cas s’imposerait du dehors à elle –, et elle n’est possible que si la volonté n’est pas simplement sujette de cette loi, mais en est en même temps l’auteur : c’est le principe de l’autonomie de la volonté (résultant de la synthèse des deux autres principes) comme idée de la volonté de tout être raisonnable conçue comme volonté instituant une législation universelle.
37Quelle est la signification de ce nouveau principe ? Il exprime le caractère désintéressé de l’acte moral. Si, en effet, nous nous soumettons à la loi universelle dans la pensée, que nous nous la donnons à nous-mêmes, nous excluons l’idée que tout autre mobile (intérêt, affection, plaisir – bref, que tout mobile comportant un intérêt sensible) puisse en être la source. Bien plus, des mobiles de ce genre semblent impliquer hétéronomie, aliénation de soi. Quand on est soi, on veut la loi ; quand on suit son intérêt sensible, mobile qui exclut la moralité (première section), on est donc hors de soi. Ainsi, en exprimant que l’ordre moral traduit notre autonomie, nous exprimons qu’il n’est pas subordonné à notre intérêt. C’est l’idée que vont développer les alinéas 57 (« Denn… » : « Car si nous concevons, etc. » ; F, p. 155 / 432) et 58 (« Also… » : la preuve de la conséquence ; F, p. 156 / ibid.).
38L’alinéa 56 nous en montre l’intérêt en indiquant ce que la nouvelle formule ajoute aux deux premières : c’est de marquer jusque dans la formule de l’impératif même l’indépendance à l’égard de tout intérêt (autre que celui de la volonté même) qui caractérise l’impératif catégorique.
39Il manquait deux choses aux précédentes formules de l’impératif catégorique : 1. d’être démontrées (bewiesen) et non simplement postulées (angenommen) comme valables ; 2. de contenir (enthalten) dans leur formule le désintéressement comme immanent à ces formules au lieu d’exclure (ausschliessen) simplement l’intérêt. À défaut de combler la première lacune (ce qui sera la tâche de la troisième section), il arrive au moins cet événement heureux que la seconde est comblée par la troisième formule.
40Par cette autonomie de la volonté, nous pouvons distinguer entre une volonté soumise à des lois et une volonté soumise à sa seule loi souveraine et inconditionnelle (§ 59), c’est-à-dire, suivant la formule soulignée au § 58, instituant pour toutes ses maximes une législation universelle. Pour la première (la volonté soumise à des lois), les lois en question peuvent être les lois de son intérêt (« par l’intermédiaire de son intérêt »), elle est soumise à ces lois : ces lois sont donc conditionnelles. La volonté ainsi conçue ne peut atteindre une loi inconditionnelle, c’est-à-dire universelle. Par conséquent, une volonté donnant des ordres inconditionnels est aussi désintéressée. Conclusion (§ 58) : si ce troisième principe est fondé, il convient parfaitement avec un impératif catégorique (c’est-à-dire inconditionné), puisque seul il énonce les conditions d’une volonté désintéressée. Ou, réciproquement, s’il y a un impératif catégorique, il faut qu’il s’exprime dans la troisième formule, car c’est seulement sous cette forme qu’il peut être inconditionné. En somme, l’autonomie nous révèle la signification profonde jusqu’ici cachée de l’impératif catégorique : celui-ci prescrivait une action dont le principe est entièrement désintéressé, donc entièrement rationnel. < Ce > que signifie un tel commandement, nous le savons maintenant : il exprime directement l’autonomie fondamentale de notre vouloir et il requiert cette autonomie du vouloir dans notre vie phénoménale comme il exige de nous la restauration de notre liberté. De là résulte (§ 59) que toutes les morales sont hétéronomes dans le sens qu’on vient de définir : elles soumettent l’homme à des lois, mais non à des lois indissolublement personnelles (eigentlich, c’est-à-dire propres à la seule volonté de la personne) et universelles (F, p. 157-158 / 432-433).
41(b) Corollaire : le règne des fins (F, § 60-70, p. 157-162 / 433-436). Le concept d’« autonomie de la volonté » comme principe des jugements moraux conduit au concept de « règne des fins ». Un règne est une liaison systématique d’êtres raisonnables selon des lois objectives communes. Or, puisque des lois déterminent des fins quant à leur validité universelle (c’est le deuxième principe ; c’est ce qui fait l’objectivité de ces lois), on devra concevoir l’ensemble des fins des êtres raisonnables (c’est-à-dire les êtres raisonnables eux-mêmes comme fins en soi et leurs fins particulières) comme constituant un règne. Pour cela, on fera abstraction (a) de la différence des individus ; (b) du contenu de leurs fins particulières, car ce n’est jamais le contenu (la matière) d’une fin qui peut être universalisée, mais sa forme. Il reste donc un tout de toutes les fins comprenant (a) les individus comme fins en soi, c’est-à-dire comme semblables les uns aux autres ; et (b) leurs fins propres elles-mêmes, non dans leur contenu, mais dans leur forme. Ce règne des fins est un idéal à réaliser par l’autonomie de chaque être raisonnable.
42Un être raisonnable est membre du règne des fins lorsque, tout en y donnant des lois, il n’en est pas moins soumis aussi à ces lois (par le devoir). Il y appartient comme chef lorsque, donnant des lois, il n’est pas soumis à la volonté étrangère d’un autre : ici, l’autre est la loi morale comme supérieure à l’homme en qui la volonté reste limitée par le besoin, c’est donc le genre raisonnable par rapport à l’espèce humaine ; précédemment, au § 59 (F, p. 157 / 433), Kant avait opposé à l’autonomie la volonté de l’homme contrainte d’obéir à la loi du fait de quelque chose d’autre qu’elle – l’autre désignant alors l’inclination sensible, c’était donc l’espèce s’opposant au genre. Les deux textes se confirment donc. Bref, la volonté agissant par devoir est membre, la volonté sainte ou divine est chef.
43Par la notion du règne des fins, Kant définit la dignité de la nature humaine. « Dans le règne des fins, tout a un prix ou une dignité » (F, § 67, p. 160 / 434 ; par « tout », il faut entendre toutes les qualités d’un être et non pas – comme Delbos – tous les objets3). Ce qui a un prix peut être remplacé par quelque chose d’autre à titre d’un équivalent ; ce qui est supérieur à tout prix ne le peut pas et a une dignité. Ce qui se rapporte aux besoins généraux de l’homme (habileté, application dans le travail, < c’est-à-dire > l’art) a un prix marchand (puisque ces talents produisent des objets qu’on achète ou qu’on vend). Ce qui, sans supposer de besoin, se rapporte, à la manière d’un jeu sans but, à la satisfaction d’un goût (l’esprit, l’humour, l’imagination sont les dons de la nature) a un prix de sentiment, c’est-à-dire que nous les apprécions par sentiment. La moralité, elle, n’a pas un prix marchand, car sa valeur ne résulte pas de ses effets, de ses avantages ou de ses bénéfices : même sans succès, elle reste bonne en soi. Elle n’a pas non plus une valeur de sentiment, c’est-à-dire une valeur résultant du goût que nous aurions pour cette forme d’activité (comme le pensent les Écossais). Elle nous est imposée (par respect) et non suggérée doucement, ce qui serait contraire à la notion d’un devoir : elle n’a donc qu’une dignité (F, § 66-69, p. 159-162 / 434-436).
44D’où vient cette dignité ? De ce que, dans la moralité, l’homme est lui-même législateur (troisième principe), d’où découle (c’était le corollaire) qu’il est membre d’un règne des fins et Kant rappelle l’enchaînement des propositions : l’homme est par nature fin en soi (deuxième principe) et il en découle qu’il est le législateur universel (on a dit au § 54 que l’un sort de l’autre). C’est la loi morale qui détermine toute valeur : elle a donc une même valeur suprême (respect) et celui qui la pose en s’y soumettant a une dignité qui lui vient de cette autonomie (F, § 70, p. 162-163 / 436).
D. < Récapitulation : relation subjective et objective des trois principes (§ 71-78) >
45C’est une récapitulation (§ 71-78 : F, p. 162-169 / 436-440). On peut diviser ce passage en deux :
- relation subjective des trois formules (§ 71-74 : F, p. 162-164 / 436-437) ;
- relation objective des trois formules (§ 75-78 : F, p. 164-169 / 437-440).
1. Relation subjective < (§ 71-74) >
46Kant remarque que les trois formules n’expriment qu’une seule et même loi. Leur différence, dit-il, est plutôt subjectivement qu’objectivement pratique. Le but en est de rapprocher ce qui est une Idée de la raison de l’intuition et, par-là, du sentiment. Le sentiment moral, c’est le respect. Le respect provient d’un effet causé sur la sensibilité par la faculté morale rationnelle. Il est évident que d’autant plus vivement nous nous représentons la loi morale, d’autant plus cet effet sur la sensibilité peut être grand. C’est ainsi que le premier principe nous donne simplement la forme de l’impératif ; le second nous en donne la matière, c’est-à-dire une fin ; le troisième, une détermination complète par cette idée (neuve dans son expression) que toutes nos maximes doivent concourir à un règne possible des fins comme à un règne de la nature. < Il s’agit là évidemment d’une > union de la troisième formule – ou plutôt de son corollaire – avec la première qui nous enjoint d’agir comme si la maxime de notre action devait devenir une loi universelle de la nature (§ 33), ce qui explique la note de la page 163 (F, § 74, p. 163 / 436) : la téléologie (naturelle) dépassant les vues mécanistes considère la nature comme soumise secrètement à des fins (celle de la vie de l’homme comme fin des choses) ; le propre de la morale est de considérer le règne des fins comme étant à réaliser dans une action. Bref, la première est une interprétation finaliste du donné ; la seconde, une thèse de reconstruction finaliste du donné par notre volonté. Le donné, c’est ici l’ensemble des êtres humains non naturellement organisés selon le règne des fins. On peut dire que la nature, avec son organisation téléologique, constitue la < première forme > d’un cosmos entièrement rationnel et harmonieux qui ne peut être achevée que par la libre action issue de la volonté morale des hommes. Kant remarque en passant, à propos des trois formules, que c’est comme si on allait de l’unité à la pluralité, puis à la totalité. Puis, aussitôt, revenant à cette idée que le but de la différenciation des maximes est de les rapprocher du réel, il ajoute : « Mais on fait mieux, en stricte méthode, de partir pour porter un jugement moral de la première maxime. Toutefois, pour ménager à la loi morale l’accès des âmes, il est très utile de faire passer la même action par les trois concepts indiqués » (F, § 74, p. 163-164 / ibid.).
2. Relation objective des principes (§ 75-78)
47Elle consiste à récapituler l’ordre et l’enchaînement des principes.
48(a) Premier principe : l’alinéa 75 (F, p. 164 / 437) ne fait que répéter ce qui a déjà été dit concernant le premier principe.
49(b) Deuxième principe : l’alinéa 76 répète qu’il s’agit d’atteindre, en même temps qu’une fin, « la matière de toute bonne volonté » (F, p. 165 / ibid.). Ce mot matière ne doit pas être entendu au sens qu’il a à l’alinéa 46, où les fins matérielles sont identifiées avec les fins relatives à la sensibilité, les seules fins formelles (a priori) restant par suite susceptibles de moralité. Il s’agit là de donner à la morale une fin concrète et non une fin matérielle qu’un être raisonnable se propose à son gré comme effet de son action (fin du § 46) ; non une « fin à réaliser » – car alors la volonté serait subordonnée à cette fin –, mais une fin existant par soi, « c’est-à-dire conçue d’une façon seulement négative », bref, comme une fin contre laquelle on ne doit jamais agir. Idée qui n’avait jamais été exprimée, mais qui résulte de la chose même, car une fin positive est une fin à réaliser. Une fin qui n’est pas à réaliser ne peut donc être que négative, c’est-à-dire qu’on ne peut avoir à son sujet que l’ordre de ne pas agir contre elle, ce qui veut dire, la regardant toujours comme fin, de ne jamais la prendre comme moyen. Se donner pour but d’action l’humanité, ce n’est pas réaliser une fin, c’est faire que cette fin déjà donnée ne soit jamais dégradée à l’état de simple moyen.
50Se fondant sur ces idées, Kant constitue une démonstration de cette vue que la matière de la moralité, c’est l’homme même. On a vu l’ambiguïté de la démonstration aux alinéas 48-49. Au début de l’alinéa 48 (F, p. 148 / 428), la formule « Or je dis » (« Nun sage ich ») indique une déclaration, non une démonstration. De fait, on nous dit simplement en 48 qu’à la différence des objets des inclinations, des inclinations mêmes et, enfin, des choses, les personnes sont désignées par leur nature même comme fins en soi. Au lieu d’établir cette proposition, Kant ajoutait simplement (fin des alinéas 48 et 49) que si l’homme n’était pas fin en soi, on ne pourrait trouver de fin concrète pour la moralité. Mais l’était-il en fait ? Kant se contentait de dire que c’est bien ainsi que l’homme s’envisage subjectivement, mais que, pour ce qui concerne la légitimité objective de cette manière de s’envisager soi-même, il l’avançait simplement comme un postulat à établir dans la troisième section (note de Kant). À la fin des alinéas concernant le deuxième principe (alinéa 54), nous n’en apprenions pas davantage. On nous répétait simplement que ce principe était a priori et non emprunté à l’expérience ; car, d’une part, il est universel, d’autre part, il est inconditionnel ; mais ce n’était pas en donner une preuve et, de fait, à la fin de cet alinéa, si le troisième principe était déduit des deux premiers, le second n’était déduit de rien.
51Ici, anticipant sur le plan annoncé (et l’argument à présenter dans la troisième section), Kant nous en donne une démonstration en règle comme corollaire du premier principe, ou plutôt comme identique au fond (« im Grunde einerlei ») avec le premier principe. Plus exactement, Kant nous en donne deux démonstrations, la conclusion, une fois établie, étant ensuite justifiée (« Denn dass ich… ») par un nouveau raisonnement du même esprit. Voici le résumé < de la première > : l’activité morale a besoin d’une matière, c’est-à-dire d’une fin qui, sous peine de rendre l’impératif moral relatif et conditionnel, doit être elle-même inconditionnelle, c’est-à-dire être une fin en soi, en d’autres termes, non une fin à réaliser, mais une fin existant en soi. Or, cette fin en soi ne peut être que le sujet de toutes les fins possibles en qui seule est donnée la volonté bonne, puisqu’on ne peut pas imaginer sans contradiction une fin (un objet) meilleure que ce qui est absolument bon. Ainsi, la maxime de toujours suivre les règles d’une raison universelle implique le respect des êtres comme sujets de la raison universelle. La suite ne fait que répéter plus sommairement la même argumentation. Cette démonstration revient à dire : l’ordre de respecter la maxime valable pour tout être raisonnable revient à l’ordre de respecter (c’est-à-dire de ne pas traiter en moyen, mais en fin, comme on ne traite pas la maxime en moyen d’un but, mais comme un absolu) l’être raisonnable, soit en moi, soit dans les autres. Et en effet, Kant a montré que tous les devoirs justifiés par la première maxime comportent cette deuxième interprétation. Mais est-ce une preuve topique ? Le sens des devoirs n’est-il pas profondément modifié par cette seconde interprétation ? Malgré tout, le respect de la raison universelle et le respect de l’universalité des êtres raisonnables font deux, et l’on peut se demander si, même en admettant que le second soit impliqué dans le premier, il n’en constitue pas plutôt une application qui le restreint et le modifie.
52(c) Le troisième principe (§ 77) est déduit (« nun folget heraus ») comme précédemment des deux autres. Mais ici, on le déduit du second comme contenu dans le premier : de ce qu’il est fin en soi, l’homme est législateur universel (pour lui et pour les autres), puisque (comme on vient de le voir) il n’est fin en soi qu’en raison de cette aptitude de ses maximes à constituer une législation universelle. La seconde conséquence du principe est en même temps que c’est là la dignité de l’homme, par rapport à tous les autres êtres, d’agir d’après une autonomie en quelque sorte sociale (son point de vue d’être autonome n’étant tel que dans la mesure où il est aussi celui des autres : F, § 77, p. 166-167 / 438).
53(d) Corollaire, le règne des fins (F, § 77 suite et fin, p. 167-169 / 439). Tout être raisonnable doit agir comme s’il devait par son action établir une maxime universelle de la nature (premier principe) dans un règne des fins (deuxième principe). Il s’établit donc une analogie entre un règne des fins et un règne de la nature. Mais qu’est-ce à dire ? La contradiction semble radicale : le premier règne ne se constitue que par la loi des maximes libres, le second, suivant des lois mécaniques et déterminantes. Sans doute, mais, nonobstant, on appelle l’univers matériel (das Naturganze) « règne » (ce mot ayant une signification politique, donc humaine) ; et cela est juste, parce que l’on assigne à la nature l’homme pour fin : en ce sens, elle échappe (Leibniz) à la « loi des causes efficientes », tombe sous celle des causes finales et ressemble à une volonté orientée vers des buts4. En conséquence, on pourrait parler du règne des fins comme effectivement réalisé si le règne de la nature était < orienté vers l’homme, et que l’homme à son tour se soumettait à la loi morale5 >.
54Seulement, il y a à cela deux obstacles. Il faudrait en effet :
- que le devoir soit obéi par tous les hommes ;
- que la nature elle-même s’accommode à l’ordre du devoir de sorte que notre devoir, désormais conforme à notre nature, coïncide avec notre bonheur.
Ces deux conditions sont irréalisables. Et cependant l’ordre de travailler à un règne des fins subsiste. Mais c’est justement le désintéressement qui résulte dans la moralité de cette situation de fait ou, en d’autres termes, c’est l’impossibilité de lier ici-bas le devoir au bonheur et le règne des fins à un règne de la nature qui fait que l’homme est digne d’être un législateur de ce règne des fins ; sans cela, on ne devrait se le représenter que soumis à la loi naturelle de ses besoins. Au contraire, le devoir étant séparé du bonheur, la loi morale peut devenir inconditionnelle ; alors, le respect pour une simple idée (et non plus l’intérêt ou le bonheur) devient le seul mobile et l’homme, fin en soi, la seule fin. Or, même dans un état de choses où le règne de la nature et le règne des fins seraient accordés, l’action morale ne pourrait tirer sa valeur que de ce désintéressement et non de l’inclination naturelle ; c’est-à-dire, à la manière des actes moraux où l’inclination déjà nous pousse, il faudrait encore juger de la moralité de nos actes par l’intention libérée de cette inclination.
55C’est qu’en effet il s’agit là de l’essence des choses, laquelle ne se modifie pas selon leurs rapports externes (donc il s’agit de l’essence de la moralité qui ne se modifie pas selon les transformations de la nature). Et la moralité n’est jamais que le rapport des actions à la « législation universelle », ce qui conduit Kant, en terminant, à opposer de nouveau la volonté sainte à la volonté humaine qui ne saurait agir que sous les notions du permis et du défendu, du devoir et de l’obligation. La sensibilité pourra donc bien un jour être accordée avec le devoir : elle n’en deviendra pas pour autant le mobile et la racine. Une volonté sainte ne peut être une volonté poussée au devoir par sa sensibilité, mais par l’absence de sensibilité. Conclusion : la moralité consiste et consistera toujours dans l’indépendance (autonomie) de la volonté à l’égard des fins que lui assigne la nature. Il en découle donc que la moralité nous parle toujours à la manière du maître : elle ne conseille ni n’insinue ni n’incline ; elle permet ou défend. De la vie présente et à jamais, pour un être sensible, est exclue la sainteté (qui supposerait une volonté libérée de sensibilité) : l’obligation seule est son lot. Même en poussant à la moralité, la sensibilité restera toujours impure. On lui accordera, dans une autre vie, de suivre ; il ne faudrait pas qu’elle prétendît guider. Elle cessera d’être un obstacle, elle ne pourra jamais devenir un mobile. Immunisée de son opposition à la moralité, elle n’en deviendra pas pour autant la moralité. Rien ne peut changer sa nature intrinsèque qui est étrangère à la moralité, laquelle est de l’ordre de la seule raison (F, § 79, p. 169-170 / 440).
56(e) La dignité humaine (§ 78). Cet alinéa correspond au développement des § 66-71. La dignité humaine nous est présentée (ainsi que précédemment) comme résultat de l’autonomie de la volonté à l’égard de la sensibilité individuelle – cette autonomie, arrachant la personne à la servitude à l’égard de soi-même, lui donne en revanche autorité de législatrice sur tous les autres êtres raisonnables et même sur l’univers (cf. § 66). Cette dignité résulte non de la soumission de la personne à la loi morale, mais, au contraire, du fait qu’elle est législatrice morale. Cette dignité se rattache au respect qu’inspire la loi morale (cf. § 67-70, où on opposait le prix, qui est de l’ordre de l’intérêt ou du sentiment, à la dignité, liée à la valeur intrinsèque – cf. F, § 68, p. 160 / 435 : « inneren Wert, d. h. Würde » < « une valeur intrinsèque, c’est-à-dire une dignité » > ; de même, ici on montre que ce qui inspire respect est source de dignité – liaison de Wert et de Würde).
Quatrième partie (§ 79-89) : conclusion historique
57La morale ne peut être fondée que sur le principe de l’autonomie de la volonté. Quand la volonté cherche la loi qui la détermine dans son hétéronomie, c’est-à-dire autre part que dans l’aptitude de ses maximes à instituer une législation universelle qui vienne d’elle-même, elle est immorale. D’où il résulte que tous les systèmes qui fondent la moralité ailleurs que sur l’autonomie la corrompent irrémédiablement (F, § 79-80, p. 169-170 / 440).
58À l’alinéa 79, Kant indique ce qui a été fait et ce qui reste à faire. Il reste à montrer que le principe moral soit un vrai impératif catégorique, transcendantalement bien fondé, et prouvant par là son irréductibilité à l’impératif hypothétique.
59Ainsi : « [S’il y a un impératif catégorique, si le troisième principe] apportait avec lui la preuve de sa justesse » (F, § 58, p. 156 / 432) ; « [qu’il y ait des propositions pratiques qui commandent catégoriquement,] il n’est pas possible de le prouver dans cette section. On n’a admis certains principes comme catégoriques que parce qu’il fallait en admettre de tels si l’on voulait expliquer le concept de devoir » (F, § 56, p. 154 < traduction modifiée > / 431) ; « S’il doit y avoir un impératif catégorique […], il faut qu’il puisse servir de loi pratique universelle » (F, § 49, p. 149-150 < traduction modifiée > / 428) ; « Ainsi nous avons réussi au moins à prouver que le devoir doit avoir un sens, il consiste en des impératifs catégoriques » (F, § 41, p. 143 < traduction modifiée > / 425).
60Même réserve au milieu de l’alinéa 41 : « S’il y a des devoirs en général » ; et plus précisément encore dans les alinéas 26-29 où, après avoir résolu la question de la possibilité des impératifs hypothétiques, on aborde celle de l’impératif catégorique. Aussitôt après avoir posé la question, on l’écarte (« en attendant », § 27), en faisant simplement remarquer (§ 28) que la difficulté en l’espèce est aussi considérable que la difficulté de prouver dans la philosophie théorique la possibilité des lois universelles. Car il s’agit ici aussi de principes synthétiques a priori. Elle est même plus grande, car, comme Kant le fait remarquer à l’alinéa 26, ici on ne pourra les déduire comme des conditions de l’expérience. Toutefois, on ne cherchera pas à la résoudre dans cette section. On cherchera seulement à déduire les formules de l’impératif catégorique de son seul concept (par voie analytique, par conséquent). Et cette déduction remplit tout le reste de la section (§ 30-79).
Quant à la question de savoir comment un tel commandement absolu est possible, alors même que nous en connaissons le sens, elle exigera encore un effort particulier et difficile que nous réservons pour la dernière section de l’ouvrage. (F, § 29, p. 135 / 420.)
Tout cela nous explique l’alinéa 79 < (« L’autonomie de la volonté comme principe suprême de la moralité » : F, p. 169-170 / 440) > : (a) Kant y rappelle le principe pratique de l’autonomie (premier et troisième principes) ; (b) il montre qu’il reste à l’établir dans sa possibilité transcendantale en justifiant la synthèse qu’il contient.
61En tout cas, il répète que l’analyse des concepts de la moralité a du moins montré que c’est l’autonomie l’unique principe de la morale, parce qu’ils y ont tous été ramenés par déduction analytique. Mais la simple analyse des concepts impliqués dans la volonté n’a pu prouver que le principe soit un impératif, c’est-à-dire qu’il soit une loi nécessaire pour la volonté raisonnable, en tant qu’elle constitue sa condition, car c’est là une proposition synthétique a priori. Se reporter à la note de Kant (F, § 28, p. 135 / 420) où il nous explique comment l’impératif moral est synthétique a priori. Il n’est pas analytique, ni comme les impératifs de la sensibilité (hypothétiques), ni comme les règles d’une volonté sainte : notre volonté n’est pas sainte, on ne peut donc en déduire une loi de sainteté. À quoi donc cette loi qui n’a son explication ni dans les exigences de la sensibilité ni dans la nature de la volonté correspond-elle ? Notre volonté, pour être raisonnable par essence (§ 12), n’est cependant pas sainte. Où prend-on donc cette idée que la volonté d’un être raisonnable doit être morale (comme celle d’un être saint) ?
62On peut déduire l’autonomie de la volonté de la moralité, mais non du concept de la simple volonté d’un être raisonnable. Pour cela, il faut supposer en outre que l’essence de ma volonté est morale, et qu’il ne peut y avoir de volonté sans moralité, mais cela revient à supposer la moralité, et celle-ci implique un jugement synthétique a priori, et la réalité d’un tel jugement reste à démontrer.
63Kant montre ensuite (§ 80-85) que tous les systèmes de la moralité autres que le sien ou bien passent à côté de la moralité (les utilitaires et les théologiens), ou bien présupposent une moralité définie comme elle l’est chez Kant (théories du sentiment et de la perfection). Reste à prouver que ce qui les égare tous (ou complètement ou pour une part), c’est le principe de l’hétéronomie de la volonté (§ 80, § 86 fin et § 87-88). Par exemple, la formule « sois sincère pour être honoré » (F, § 80, p. 171 < traduction modifiée > / 441) implique dans le sujet qui la suit une autre loi selon laquelle il veut nécessairement l’honneur (c’est donc une loi de la nature : l’amour de la gloire), loi qui à son tour a besoin que sa maxime générale (la recherche de l’honneur) soit ici limitée et définie par un impératif qui lie l’honneur à la sincérité. Dans tous ces cas-là, l’impulsion qui nous donne l’idée d’un objet susceptible d’être réalisé par notre action tient sans doute à notre nature qui tire de cet objet satisfaction, mais en réalité ce n’est pas notre nature qui nous donne ici l’impulsion : cette dernière nous vient de l’objet, à la faveur de la constitution spéciale du sujet qui le dispose à recevoir cette impulsion. Ainsi, notre nature veut l’honneur ; la sincérité lui est présentée comme un moyen d’atteindre l’honneur ; c’est ce moyen qui détermine ici la recherche de l’honneur. Double défaut de cette façon de faire (de fonder le commandement moral sur l’hétéronomie) :
- la sincérité n’est pas elle-même voulue : la loi de la volonté est donc ici étrangère à la volonté (hétéronomie) ;
- le lien de la sincérité à l’honneur reste contingent et empirique.
En d’autres termes, l’impératif hypothétique « sois sincère pour être honoré » suppose que quelque loi me contraint nécessairement à vouloir être honoré (loi de la nature) et ce vouloir est une maxime générale qu’un impératif hypothétique (liaison de l’honneur à la sincérité) limite en ce sens : sois sincère. La volonté veut donc quelque chose (la sincérité) parce que la nature veut la gloire : la nature donne la loi, et le lien de la sincérité (comme moyen de la gloire) avec la gloire ne peut être expliqué que par l’expérience – il est donc contingent et non apodictique comme devrait l’être une règle morale (cf. en particulier ibid. et F, § 89, p. 177 / 445).
64On ne peut échapper à ce double défaut qu’en ne faisant entrer dans la formule du vouloir aucun objet. Cette formule devra donc être formelle. Cependant, cette formalisation n’exclura pas une certaine matérialisation de la formule sous l’aspect de l’humanité fin en soi.
65Kant termine la section (§ 89) en exposant ce qui reste à prouver : non seulement, dit-il, nous n’avons pas apporté de preuve du principe catégorique de la moralité, mais nous n’avons même pas affirmé sa vérité. En effet, on a dit (§ 27) qu’il faudrait en rechercher la possibilité, ce qu’on remettait à plus tard (§ 41) ; on a dit que « si le concept de devoir doit avoir un sens », il est catégorique, mais qu’il reste à savoir « s’il y a des devoirs en général ». On a seulement admis (§ 56) qu’il y a des principes catégoriques comme condition du devoir, mais non pas prouvé qu’il y en a absolument. On répète ici que si l’on admet que la moralité n’est pas une chimère mais une réalité, on a montré (par voie d’analyse) qu’elle est liée à un impératif catégorique. Reste justement à montrer que la moralité n’est pas une chimère, « ce qui suivra comme une conséquence de la démonstration que l’impératif catégorique est vrai et qu’il est absolument nécessaire comme un principe a priori » < (F, § 89, p. 177, traduction modifiée / 444) >. Qu’est-ce à dire ? Que la raison pratique, comme la raison théorique, peut lier synthétiquement non plus ici deux phénomènes l’un à l’autre, mais le fait du devoir à ma liberté dans l’intelligible. Cela, la critique seule pourra nous l’apprendre. Et la Critique de la raison pure a préparé la Critique de la raison pratique, rendant possible, avec la solution de la troisième antinomie, l’affirmation pratique de la liberté.
Notes de bas de page
1< Frédéric Rauh, L’Expérience morale, Paris, Alcan, 1903 ; Jean-Marie Guyau, Esquisse d’une morale sans obligation, ni sanction, Paris, Alcan, 1885 ; Maurice Pradines, Critique des conditions de l’action, tome II : Principes de toute philosophie de l’action, Paris, Alcan, 1909. Dans le passage en question (p. 257-258), Pradines défend qu’il n’y a pas de bien par nature, que tout bien émerge d’une réflexion sur ses propres tendances et aspirations, et convoque alors Mill : « La théorie de la qualité des plaisirs, de Mill, peut nous faire mieux comprendre ce mystère et la moralité dont il est la source. Toutes les parts de notre sensibilité sensorielle sont susceptibles de se modifier au contact de l’expérience. Éliminons, si l’on veut bien, les modifications qui tiennent aux transformations naturelles des organes, pour ne considérer que celles qui viennent de l’expérience acquise. Un connaisseur préfère le Margaux au gros Midi. Stuart Mill dit très bien que la préférence du connaisseur n’est pas liée à l’intensité de son plaisir. Les émotions fines sont moins vives que les gros enthousiasmes : elles peuvent ne donner aucun plaisir. Elles sont cependant préférées. Ce n’est pas effet de l’impuissance ou du dégoût : on peut aimer les deux genres d’émotions, incliner même par la sensibilité vers l’émotion grossière : la préférence éclairée demeure d’un autre côté. Comment expliquer cela, si la sensibilité n’a quelque idéal, que la comparaison des excitations révèle, mais qu’elle ne peut créer ? Cet idéal représente le meilleur goût, parce que c’est le goût le plus éclairé, un goût comparé. Mais, si la comparaison fait apparaître l’excellence de l’idéal, elle ne la produit pas. Le meilleur, c’est la préférence de la nature qui compare : la préférence elle-même n’est pas justifiée. » >
2Cette classification des animaux parmi les choses est une philosophie cruelle, où n’a passé aucun souffle de la large sympathie hindoue pour l’animal considéré comme un frère inférieur, souffle qui animera la philosophie de Schopenhauer.
3< Voir Victor Delbos in Emmanuel Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs, Paris, Delagrave, 1907, p. 160, note 149 : « On voit par là que les lois du règne des fins gouvernent non seulement les relations des personnes idéalement ou abstraitement considérées, mais encore les échanges d’objets ou de services entre les personnes. » >
4Cf. Emmanuel Kant, Critique du jugement, trad. de Jules Barni, < Paris, Ladrange, 1846, t. II >, p. 154-155 : « Sans les hommes, toute la création serait déserte et sans but final » < (§ 86, AK V, 442) > et d’autre part : « La bonne volonté est la seule chose qui puisse donner à l’homme une valeur absolue et un but final au monde » < (§ 86, AK V, 443) >.
5< Cette fin de phrase a été raturée mais non remplacée par Gueroult. >
Le texte seul est utilisable sous licence Creative Commons - Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International - CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
L’évolution et la structure de la philosophie pratique kantienne
Martial Gueroult Arnaud Pelletier (éd.)
2025
