Migrations humaines et évolution linguistique. Les parcours des créoles et du français
Leçon inaugurale prononcée au Collège de France le jeudi 28 mars 2024
p. 9-70
Texte intégral
1Monsieur l’Administrateur du Collège de France, cher Thomas Römer,
Monsieur le Recteur de l’Agence universitaire de la Francophonie, cher Slim Khalbous,
Chers et chères invité·es, chers et chères ami·es et autres visiteurs et visiteuses intéressé·es par mes idées,
2On m’a demandé pourquoi le titre que j’avais choisi à l’origine pour cette leçon inaugurale contenait la formule « mouvements de populations1 ». C’est une question importante et, à cet égard, j’ai à l’esprit le livre de Luigi et Francesco Cavalli-Sforza intitulé The Great Human Diasporas (1995), où il est dit qu’Homo sapiens est un peuple de migrants. Nous avons quitté l’Afrique, nous nous sommes dispersé·es, puis certain·es d’entre nous sont revenu·es en Afrique et, aujourd’hui, d’autres vont d’Afrique vers le Nord global. Si on l’étudie de près, on constate que l’histoire d’Homo sapiens est faite de plusieurs couches de colonisations mutuelles. Il s’agit de colonisation au sens de « génétique des populations », où l’on s’implante sur un autre territoire, mais aussi de colonisation au sens politique — celui qui nous vient à l’esprit le plus souvent aujourd’hui —, où une population s’implante sur un territoire abritant déjà une autre population qui l’a précédée, et où il faut négocier les conditions de la cohabitation. Souvent, on remarque que certaines populations nouvellement arrivées en viennent à subjuguer la population précédente. Le mot migrations, qui alterne en biologie évolutive avec l’expression mouvements de populations, explique donc presque tout ce dont je vais parler. Il me faut seulement ajouter une autre notion, celle de structures de population, que je n’ai pas voulu inclure même dans le titre initial et sur laquelle je reviendrai. À l’intérieur du texte qui suit, je me concentrerai sur les contextes coloniaux et ce qu’ils suggèrent de l’évolution différentielle des langues.
Prologue
3Dans cette leçon inaugurale, je reviens sur quelques-unes de mes hypothèses concernant l’émergence des créoles afin de mettre en lumière ce que nous ignorons encore de l’émergence du français et, par extension, de celle des langues romanes. Je veux par cette démarche montrer que, contrairement à certaines idées reçues, les recherches actuelles sur l’émergence progressive des créoles nous suggèrent de nouvelles pistes de recherche pour mieux expliquer l’évolution plus ancienne des langues à partir desquelles ces derniers se sont développés. Je me concentrerai sur l’émergence du français à partir du latin diffusé et restructuré en Gaule, province de l’Empire romain d’Occident. Je discuterai aussi de l’évolution de cette nouvelle langue à partir de la fin du Moyen Âge, qui suit de plusieurs siècles le déclin de l’Empire. Afin de vous permettre de saisir la comparaison que je soumets à votre esprit critique, je traiterai la formation des empires comme une forme de colonisation. Pour comprendre l’évolution différentielle des langues, il convient d’opérer une distinction entre la colonisation de traite, de peuplement et d’exploitation, comme je le ferai dans ces lignes2.
Une approche uniformitariste des créoles et des langues romanes
4Contrairement à l’approche traditionnelle qui considère que l’émergence des créoles serait moins connue que celle de leur langue de base respective (par exemple le français, l’anglais, le portugais), appelée à tort « langue lexificatrice3 » par les créolistes (y compris moi-même), je soutiens que l’histoire des créoles est mieux documentée et comprise que celle de leur langue de base respective. Ainsi, je partirai des créoles pour soulever les questions que les historien·nes des langues romanes ne se sont généralement pas posées, à l’exception d’Hugo Schuchardt (1882, 1884), Brigitte Schlieben-Lange (1977) et Robert Chaudenson (1979, 1992, 2001). Il est pourtant impératif que l’on aborde ces questions lorsqu’on veut continuer à affirmer, comme le font quelques créolistes, que les créoles seraient des langues atypiques, qui n’appartiendraient pas à la catégorie des langues naturelles et/ou normales en raison de leur enracinement singulier dans les contacts de langues et du caractère hybride de leurs structures. J’entends pour ma part démontrer à quel point cette position datant du xixe siècle, et qui continue à être défendue par certains à ce jour, est erronée.
5L’approche uniformitariste que j’adopte dans cette leçon est empruntée de la géologie à partir des travaux de Charles Lyell (1854) et fut retravaillée en linguistique par William Labov (1972), Richard D. Janda et Brian D. Joseph (2003), et plus récemment Salikoko S. Mufwene et Enoch O. Aboh (à paraître). Selon cette approche, des phénomènes semblables exposés à des pressions écologiques comparables évolueront de façons similaires, mais non identiques, à des périodes et dans des lieux différents. Ces phénomènes peuvent être géologiques, comme des explosions volcaniques ou des inondations déclenchées par des facteurs écologiques ; des espèces animales qui s’adaptent à des changements écosystémiques ; ou encore des langues qui subissent des influences externes. William Labov ajoute que l’on doit s’attendre à ce que les processus qui s’appliquent aujourd’hui à des phénomènes linguistiques donnés se soient également appliqués dans le passé à des phénomènes similaires dans des conditions socio-écosystémiques semblables. J’adopte cette position heuristique pour montrer qu’en effet il existe des ressemblances entre les écosystèmes dans lesquels le latin vulgaire a donné naissance au français et ceux qui ont influencé l’émergence des vernaculaires créoles à partir de leur langue de base, plus spécifiquement les koinès coloniales des variétés populaires du français4.
Une loupe sur les philologues du xixe siècle
6Dès leurs premiers travaux dans la deuxième moitié du xixe siècle, les philologues européens se sont engagés dans l’étude des créoles nourris de préjugés racistes qui ont généralement entaché leurs analyses. Ces biais sont à comprendre à la lumière du contexte socio-économique international de l’époque. Vers la fin du xviiie siècle, la révolution américaine (1775-1783) puis la révolution haïtienne (1791-1804) entraînent des mouvements d’indépendance dans les colonies européennes de peuplement des Amériques, alors que la plupart des Antilles resteront des colonies jusqu’au xxe siècle. La perte du contrôle de ces nations devenues autonomes menace la révolution industrielle de l’Europe occidentale qui, jusque-là, dépendait des matières premières de ces colonies. Les métropoles européennes se tournent alors vers l’Afrique, un continent pour lequel elles n’avaient montré auparavant qu’un intérêt commercial en bâtissant notamment des comptoirs le long des côtes pour l’achat et l’échange de marchandises auprès des dirigeants autochtones. Les relations entre les compagnies marchandes européennes — et non des particuliers — et leurs partenaires commerciaux africains étaient jusqu’à lors plus ou moins égalitaires ; les transactions commerciales étaient menées à l’aide d’intermédiaires connus sous le nom de « maîtres de langue ».
7La crise de pouvoir entre les métropoles européennes et les nouvelles nations américaines à partir de la fin du xviiie siècle suscite chez les premières l’ambition de contrôler les ressources de l’Afrique nécessaires à leur propre développement économique. Les gouvernements européens, qui contrôlent désormais le commerce, exploitent les dirigeants africains déjà affaiblis par les conséquences sociales, économiques et politiques de la traite esclavagiste en s’appropriant les territoires sous leur contrôle dans la deuxième moitié du xixe siècle. Sans aucune négociation ni consultation avec les dirigeants autochtones, les nations européennes occidentales se partagent l’Afrique lors de la conférence de Berlin (1884-1885), découpant arbitrairement les territoires en des colonies d’exploitation. Des relations de domination et de dépendance économique sont imposées par la force dans les colonies africaines, faisant de l’Afrique le seul continent qui paie avec ses propres ressources son exploitation et son sous-développement, comme le décrit l’historien Walter Rodney (1972).
8La France justifie à l’époque cette colonisation en la qualifiant de « mission civilisatrice ». Les Européens d’alors considèrent les Africains non seulement comme une population sans civilisation, mais également comme des êtres inférieurs sur le plan intellectuel et anatomique. Selon certains philologues, à commencer par Emmanuel Bertrand-Bocandé (1849) suivi de Charles Baissac (1880), Julien Vinson (1882, 1886) et Lucien Adam (1883), les Africains posséderaient un esprit enfantin qui ne leur permettrait pas de comprendre le français ainsi qu’une anatomie qui les empêcherait de reproduire fidèlement les mots de cette langue. Maurice Delafosse (1904) déclare quant à lui que la langue française serait si complexe et si pleine d’inconsistances structurelles qu’un Africain s’avérerait incapable de l’apprendre ou de la parler sans la réduire à un système simplifié s’apparentant à un pidgin, une langue rudimentaire (broken language en anglais). La cause en serait la prétendue infériorité des langues africaines, produits des esprits présumés inférieurs de leurs locuteurs, qui influenceraient leur apprentissage du français.
9Sans vouloir trop insister sur l’état d’ignorance des philologues du xixe siècle, je pointerai néanmoins quelques-unes des absurdités que l’on peut relever dans leurs interprétations de l’émergence des créoles et des pidgins, et qui malheureusement persistent à ce jour. Ces auteurs restent plutôt silencieux sur le fait que, comme l’observe Robert Chaudenson (1979, 1992, 2001) sur la base d’archives qu’il a consultées, la performance en français colonial des populations serviles se déployait selon un continuum allant d’approximations relativement fidèles à des approximations de plus en plus divergentes de la langue cible que les créolistes appellent « basilectes ». Il est d’ailleurs regrettable qu’aujourd’hui encore nombre de créolistes ne reconnaissent comme créoles que ces variétés basilectales, alors que la logique de la restructuration des langues de base suggère que tout le continuum soit considéré comme créole. Après tout, l’intégralité des résultats de la restructuration des langues européennes dans les colonies créolophones sont des créations locales que l’on devrait considérer comme indigènes à ces territoires. Aux Antilles, en Louisiane et dans l’océan Indien, les Créoles blancs comme noirs parlent l’une des multiples variétés coloniales de la langue de base. De même, on qualifie aujourd’hui de « français » non seulement la variété standard, mais aussi toutes ses variétés non standards. Selon ce principe, on pourrait également parler de « créoles standards », bien que cette désignation puisse offenser les élites des populations concernées. Les Créoles blancs se distancient des vernaculaires créoles associés aux descendants des Africains pour des raisons qui apparaissent racistes ; ils ne veulent pas qu’on les regroupe avec ces derniers. Les élites des descendants des Africains, quant à elles, se distancient de ces vernaculaires pour des raisons de classe sociale, et non parce que leur parler serait d’origine moins coloniale.
La trajectoire du latin au français et du français aux créoles
10Les désignations péjoratives de baragouin et de jargon employées dans les colonies de peuplement en référence au parler basilectal des populations serviles africaines étaient aussi utilisées en France métropolitaine pour les « patois » constitués des langues celtiques et de certaines variétés néolatines. D’ailleurs, l’abbé Grégoire (1794, p. 3-4) rapporte que la plupart des sujets français ne parlaient pas encore la langue du roi, c’est-à-dire le français. Rien d’étonnant, donc, que les pères Mongin (Chatillon, 1984) et Labat (1722) aient signalé des dizaines d’années auparavant que beaucoup de sujets français étaient encore patoisants aux xviie et xviiie siècles dans les colonies. Selon les archives coloniales, ils constituaient une part importante des colons et des engagés européens avec lesquels les Africains durent avoir le plus d’interactions.
11En raison de l’absence d’écoles où les populations serviles pouvaient apprendre le français, l’acquisition de celui-ci se faisait par immersion, surtout pendant la période d’acclimatation (seasoning en anglais), qui permettait aux nouveaux venus, les « Bossales », de s’adapter à leurs nouvelles conditions de vie servile. Pour souligner la qualité du français appris dans les colonies, le père Mongin alla jusqu’à dire que certains Français auraient pu l’apprendre des locuteurs africains qui, selon toute apparence, développaient rapidement une compétence dans la langue (Chatillon, 1984, p. 55). Les exemples qui apparaissent dans la littérature de cette époque nous donnent une idée inexacte des compétences en français des Africains serviles, notamment en sélectionnant — ou peut-être même en reconstruisant seulement — des formes issues d’interlangues parlées par les Bossales. Dans ses travaux, Robert Chaudenson (1979, 1992, 2001) affirme que les Africains entretenant le plus de rapports directs avec les locuteurs francophones d’héritage (ceux dont la langue maternelle était le français) produisaient des approximations relativement fidèles de la langue cible, qui était non standard.
12Les basilectes que l’on connaît aujourd’hui sont la conséquence à la fois de la croissance rapide de la population majoritaire africaine à partir du xviiie siècle, pendant la phase des grandes plantations, de la mise en place de la ségrégation résidentielle entre Européens et Africains et de l’agrandissement de la population des Bossales, qui devient majoritaire par rapport aux Créoles noirs (voir aussi Baker, 1993). La baisse de la fréquence des interactions entre les locuteurs proches de la langue coloniale et les Bossales a en partie contribué aux divergences grandissantes entre l’acrolecte (la variété de prestige de la langue) et le basilecte dans chaque colonie de plantation.
13En cherchant à restituer les approximations du français produites par les populations serviles ou en commentant leurs ethnolectes français émergents, l’intention de certains philologues du xixe siècle était de démontrer la prétendue infériorité intellectuelle et anatomique des Africains. Cependant, tous ne partageaient pas cette position. Hugo Schuchardt, par exemple, puisait dans l’émergence des parlers créoles des inspirations pour repenser le développement des langues romanes. Certains créolistes contemporains, y compris moi-même, défendent son approche uniformitariste de l’évolution des langues. Selon cet auteur, les langues romanes sont elles aussi le résultat de mouvements de populations et de contacts humains et langagiers qui ont engendré de nouveaux parlers. Plus précisément, l’émergence des langues romanes est le fruit des contacts du latin surtout vulgaire avec des langues gauloises et ibériques du sud-ouest de l’Europe occidentale provoqués par la mobilité de populations très diverses d’un point de vue ethnolinguistique et social (administrateurs, légionnaires, marchands, missionnaires) et par leurs interactions avec les autochtones.
14La variation du latin à Rome avec au moins le sociolecte des patriciens et celui des plébéiens ne peut à elle seule expliquer sa diversification en un si grand nombre de variétés néolatines pour former le groupe des langues romanes. Pour ce qui est des créoles romans, on invoque généralement le rôle des influences substratiques africaines (celles précédemment parlées en Afrique) afin d’expliquer leur divergence de la langue de base. Nous apprenons de ces évolutions plus récentes l’importance d’invoquer les mêmes types d’influences (en particulier celles des langues gauloises) en ce qui concerne le français pour ainsi expliquer d’où viennent, entre autres, l’article devant le nom, la perte des marqueurs de cas sur le nom, l’absence de propositions infinitives dans lesquelles l’infinitif marque leur statut subordonné par rapport à une proposition principale, la perte des temps dans les propositions infinitives, l’émergence d’un nouveau système de genres grammaticaux, l’arrondissement des voyelles antérieures fermées, ou encore la nasalisation des voyelles. L’histoire de l’Empire romain suggère ainsi que l’on tienne compte des contacts du latin avec les langues substratiques celtiques, auxquelles il convient d’ajouter l’influence des langues adstratiques, c’est-à-dire l’arabe en Ibérie et le francique en Gaule, qui se sont ajoutés plus tard au feature pool (notion sur laquelle nous reviendrons plus loin).
15D’une manière comparable avec le rôle de la majorité bossale dans le cas des créoles, on doit aussi tenir compte du fait qu’après la chute de l’Empire romain d’Occident la transmission du latin est progressivement devenue le fait des locuteurs indigènes des territoires conquis ou d’autres alloglottes, et rarement des Romains. Un tel type de transmission augmentait la possibilité des influences substratiques et adstratiques. Cette hypothèse devient plus évidente si l’on considère l’émergence des « français d’Afrique » ou « français africains » depuis les indépendances des anciennes colonies d’exploitation françaises et belges. On y voit aussi la convergence des compétences individuelles hétérogènes des locuteurs alloglottes, à la différence que la langue de base est cette fois-ci une variété scolaire.
16Revenant au latin et aux langues romanes, on ne peut s’empêcher de conclure que les différences structurelles entre langues substratiques et langues adstratiques d’un territoire à l’autre nous aident à expliquer pourquoi le latin s’est diversifié en un nombre si important de variétés néolatines, celles-ci n’ayant pas subi de changements structurels identiques, bien qu’on puisse parler en ce qui les concerne de ressemblances familiales « à la Wittgenstein » (1953). Dans le cas du français, avant de parler des divergences structurelles contemporaines, il est à noter d’abord la multitude des langues d’oc et d’oïl qui l’ont précédé, dont la plupart ont disparu aujourd’hui.
Le français n’est pas un créole et les créoles n’ont pas d’ancêtres pidgins
17Les ressemblances évolutives entre l’émergence des langues créoles et celle des parlers non créoles nous amènent donc à relativiser l’importance accordée à l’opposition entre les catégories créole et non créole. Comme je le souligne depuis plusieurs années, cette distinction relève davantage d’idéologies sociales et politiques que des différences relatives aux mécanismes évolutifs (Mufwene, 2000, 2005). C’est à partir de ces prémisses que Brigitte Schlieben-Lange (1977) a défendu la thèse d’un processus de créolisation — qui ne signifie rien d’autre que l’émergence d’un/des créole(s) — pour expliquer l’émergence des langues romanes. La conséquence d’une telle position est que la catégorie créole finirait par inclure toute langue moderne, puisque toutes sont issues de mouvements de populations et de contacts langagiers. Le français serait ainsi un créole, au même titre que l’espagnol ou l’anglais. Dans cet usage, le terme créole perdrait la singularité historique qui lui est attribuée pour devenir synonyme de langue. Cette démarche n’aiderait pas les analystes à comprendre ou expliquer l’évolution langagière.
18L’hypothèse de Schlieben-Lange n’en est pas moins intéressante en ce qu’elle corrobore celle d’Hugo Schuchardt (1882, 1884) sur les similitudes entre l’émergence des créoles et celle des langues romanes. Pour disposer d’une perspective nuancée sur la question des restructurations qui ont produit les créoles, il convient, à l’instar de F. Adolpho Coelho (1881), de prendre aussi en compte les divers processus d’acquisition de langue seconde. Seulement, on doit noter que, contrairement à une idée reçue, les adultes n’ont pas été les seuls à avoir contribué à l’émergence des créoles. Michel DeGraff (1999) montre qu’il est tout aussi intenable de soutenir la position inverse, comme le fait Derek Bickerton (1984, 1999), selon laquelle les enfants auraient façonné seuls ces nouveaux vernaculaires pour leurs communautés respectives à partir d’ancêtres pidgins dépourvus de structures grammaticales, une hypothèse erronée sur laquelle je reviendrai plus loin. Nous savons aujourd’hui que tant les enfants que les adultes ont contribué au processus complexe de l’émergence des créoles.
19C’est dans ce contexte que j’ai proposé un nouvel angle de réflexion, l’approche écologique, selon laquelle les apprenants opèrent des « sélections », de manière consciente ou inconsciente, parmi les variantes émanant de plusieurs langues en compétition dans le feature pool ou « bassin de traits » (Mufwene, 2001, 2008). Ce feature pool comprend aussi bien les traits structurels (par exemple phonologiques, morphosyntaxiques ou lexicaux) que les langues elles-mêmes. Dans les plantations, les apprenants ne ciblent que la langue européenne en raison de sa domination politique et économique. Au fil de leur apprentissage, ils recombinent progressivement dans un système nouveau les traits sélectionnés du pool des langues en contact. C’est de la convergence des sélections individuelles réalisées par les apprenants-locuteurs au cours de leurs multiples interactions qu’une norme communautaire émerge. Dans certaines conditions historiques ayant toutes en commun des locuteurs alloglottes noirs d’origine africaine, ces nouveaux vernaculaires indo-européens ont été identifiés comme créoles5 ; mais pour Rebecca Posner (1983, 1996), Robert Lawrence Trask (1996) ainsi que moi-même et, d’une certaine façon, Robert Chaudenson (1979, 1992, 2001), ils sont en réalité de nouveaux parlers romans. Il convient maintenant de démontrer dans quelle mesure cette assertion est correcte.
20Traditionnellement, les créolistes qui rejettent l’analyse de Robert Chaudenson — lequel fait des créoles des variétés nées des approximations de moins en moins fidèles d’une langue coloniale européenne produites par les populations serviles — ont émis l’hypothèse que les créoles auraient évolué à partir d’ancêtres pidgins au vocabulaire rudimentaire et dépourvus de structures grammaticales. Cette thèse, soutenue le plus activement par Derek Bickerton (1984, 1999), a beaucoup influencé les travaux de chercheurs comme Peter Bakker et ses proches collègues (2011, 2017) ainsi que John McWhorter (2018). Selon ces créolistes, c’est seulement ou surtout le contexte pragmatique des échanges commerciaux qui aurait facilité l’intercompréhension entre les partenaires européens et non européens, lesquels interagissaient à l’aide du code rudimentaire d’un pidgin naissant (incipient pidgin en anglais). Pourtant, en considérant la grande quantité des marchandises échangées et leur valeur marchande, il paraît peu plausible qu’un moyen de communication verbale rudimentaire ait permis de réaliser ces transactions de façon satisfaisante. L’hypothèse du pidgin n’a de sens que si l’on attribue aux dirigeants africains en relation avec les représentants des compagnies marchandes européennes une infériorité intellectuelle et un manque de sens du profit pour des transactions commerciales aussi importantes. Il en serait de même des représentants des compagnies mercantiles européennes, à moins que le recours au pidgin ait servi à duper leurs partenaires africains. Le fait que les pidgins d’Afrique n’aient pas émergé avant la fin du xviiie siècle, voire plus probablement au début du xixe siècle, indique que les transactions avaient lieu par l’entremise de courtiers qui connaissaient bien les langues des partenaires (fig. 1 et 2), tout comme en Asie où, de même, les pidgins se sont développés tardivement (Mufwene, 2020a et à paraître).
Figure 1

Seuls des individus au pouvoir politique important pouvaient vendre des êtres humains. La nature de ce commerce souligne l’importance des intermédiaires commerciaux. Cette gravure représente le commerce mené par le marchand d’esclaves Tippo Tib (1837-1905).
Source : extrait de James W. Buel, Heroes of the Dark Continent: And How Stanley Found Emin Pasha, Philadelphie, Standard Publishing Co., 1890, p. 489. Washington, Library of Congress, https://www.loc.gov/item/98510178/.
Figure 2

Il n’existait pas en Afrique de marchés tels que des bazars où l’on vendait de l’ivoire. Certaines personnes disposant d’un pouvoir économique important accumulaient les défenses afin de les échanger contre des marchandises européennes. Les grandes quantités en jeu suggèrent la nécessité de faire appel à des courtiers.
Source : extrait de Richard H. Davis, The Congo and Coasts of Africa, New York, Charles Scribner’s Sons, 1907, p. 202.
21Les approches traditionnelles sur l’émergence et l’utilisation des pidgins dans les interactions commerciales semblent ignorer que les Africains avaient eu une longue histoire de commerce avec les Arabes bien avant de s’engager dans les échanges avec les Européens (fig. 3). De ces activités antérieures, aucun pidgin n’avait émergé. Le commerce avait lieu dans des langues existantes. Les pidgins arabes d’aujourd’hui se sont quant à eux développés au xixe siècle, tout comme ceux à base d’anglais au Nigéria et au Soudan ainsi que dans les îles du Pacifique. Bien que Robert Nicolaï (2005) explique l’émergence du songhay par la pidginisation d’une langue possiblement mande, son analyse montre en fait que celui-ci semble être le fruit d’un mélange de plusieurs langues dans un contexte où le commerce entre différents groupes ethnolinguistiques était pratiqué depuis des siècles. Cette hybridation rend difficile le classement formel du songhay dans une famille génétique, comme pour certaines des autres langues de la région (Dimmendaal, 1995). Les Arabes et leurs partenaires autochtones s’en seraient servi pour son utilité pratique dans les échanges commerciaux.
Figure 3

En Afrique de l’Ouest, le commerce de l’or avec les Arabes et les Berbères était courant bien avant le contact direct avec l’Europe.
Source : manuscrit enluminé sur parchemin attribué à Abraham Cresques, Atlas de cartes marines, dit Atlas catalan, Majorque (?), 1375, tableau III (détail). Bibliothèque nationale de France/Gallica, Ms. Espagnol 30, https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b55002481n/f7.item.
22Ainsi, aucun élément ne conduit à penser que les transactions entre Européens et Africains ne se sont pas déroulées dans les langues locales. Cette affirmation est corroborée par l’histoire économique de l’Afrique et de l’Asie où l’on trouve de nombreuses références au recours à des interprètes, appelés aussi, nous l’avons vu, « intermédiaires » et « maîtres de langue », parmi d’autres désignations (Mufwene, 2020a et à paraître). La question à laquelle on doit s’attacher à répondre devient alors celle de l’émergence de ces interprètes.
23Peu après la découverte de la côte africaine au xve siècle et, plus tard, de la côte asiatique au xvie siècle, les compagnies marchandes européennes ont obtenu des concessions où elles ont bâti des comptoirs commerciaux, des forteresses où leurs représentants successifs se sont installés pour acheter des produits africains à l’aide d’intermédiaires (fig. 4 et 5). Les représentants dépendaient de ces derniers pour leurs négociations avec les dirigeants autochtones et pour le commerce à l’intérieur des territoires auxquels ils n’avaient pas accès. Ils étaient contraints de rester stationnés sur la côte, pendant que le capitaine d’une petite embarcation, accompagné de grumetes (« garçons de cabine ») autochtones et d’intermédiaires, réalisait les transactions pour leur compte. Parmi les intermédiaires, on compte des Métis, sur lesquels je reviendrai ci-dessous, des pombeiros (intermédiaires africains) en Angola, qui tous ont joué un rôle important, sans oublier les tangomãos ou lançados, des Portugais ayant cherché refuge auprès des dirigeants africains, qui les protégeaient de la colère du roi lusitanien (voir Mufwene, à paraître).
Figure 4

Les comptoirs européens implantés le long de la côte de l’Afrique entre le xve et le xviie siècle.
Source : Légendes Cartographie, « Les établissements européens en Afrique, xve-xviie siècle », L’Histoire, hors-série no 3 : « Atlas des Afriques », 2016, p. 40.
Figure 5

Le fort d’Estrées sur l’île de Gorée, au Sénégal. Un comptoir typique de la traite esclavagiste.
Crédit : Ji-Elle, Wikimédia Commons, domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=2287308.
24Du xve au xviiie siècle, le portugais était la lingua franca du commerce jusqu’en Chine et au Japon. Les voyageurs européens devaient donc apprendre cette langue pour interagir avec leurs partenaires d’autres nationalités. Les archives révèlent cependant que certains marchands européens apprirent une des langues de leur environnement en attendant leur retour en Europe avec leur cargaison. L’attente pouvait en effet durer jusqu’à six mois avant que les vents dont la navigation dépendait soufflent dans la bonne direction.
25Pendant ce temps, ils bénéficiaient des services de femmes entrepreneures appelées signares au Sénégal mais nharas ou tungumás en Guinée-Bissau. Celles-ci produisaient de la nourriture en grande quantité grâce à leurs esclaves domestiques travaillant dans l’agriculture. Les marchands européens formèrent des partenariats commerciaux et maritaux avec ces femmes, lesquelles donnèrent naissance à des Métis. Ces enfants qui avaient développé une compétence dans la langue des deux parents, une fois adultes, travaillaient au service des compagnies marchandes européennes. C’est à leurs côtés que les lançados et les tangomãos, qui connaissaient aussi les langues africaines, faisaient du commerce à l’intérieur des territoires. Même si les pères de ces intermédiaires métis avaient pu développer une certaine compétence dans des langues africaines, ils ne s’aventuraient pas dans les terres par manque de résistance à la malaria — la quinine ne sera découverte qu’au xixe siècle — et parce qu’ils n’étaient pas les bienvenus, pas plus qu’en Chine. Les dirigeants africains locaux préféraient négocier par l’entremise de courtiers, en qui ils avaient davantage confiance.
26Dans les comptoirs de l’Asie, où il s’est aussi opéré un métissage entre Portugais et auxiliaires autochtones, l’acculturation aux manières des colons en est venue à produire une nouvelle ethnie de Luso-Asiatiques ou Portugais d’Asie (fig. 6). Ces derniers se distinguent des autochtones traditionnels par leur religion chrétienne et par l’usage du portugais, qu’ils considèrent comme leur langue d’héritage — même si leurs variétés régionales sont identifiées comme « créoles » par les créolistes, pour des raisons discutables. Il apparaît ainsi que, à l’instar de l’Afrique, il n’y avait en Asie aucune nécessité de conduire les transactions commerciales dans un pidgin. D’ailleurs, comme nous l’avons évoqué plus haut et contrairement aux idées reçues, les pidgins n’émergent pas avant la fin du xviiie siècle, et plus probablement au début du xixe siècle dans le contexte des plantations des nouvelles colonies d’exploitation en Afrique et dans le Pacifique (Mufwene, à paraître).
Figure 6

Luso-Asiatiques de Malacca, en Malaisie, acculturées aux traditions portugaises.
Crédit : Achuzul Wahab (photographie), avec l’aimable autorisation de l’association culturelle PUSAKA (Kuala Lumpur).
27Tout comme dans le cas de la colonisation d’exploitation à partir de la seconde moitié du xixe siècle, la traite esclavagiste s’est opérée à l’aide d’intermédiaires jouant aussi le rôle de courtiers. Les Africains n’avaient alors aucun intérêt à apprendre les langues des Européens, qu’ils considéraient comme une menace pour leur sécurité s’ils n’étaient ni des intermédiaires, ni des employés des compagnies marchandes européennes ou des enfants nés d’unions mixtes. Ces facteurs expliquent aussi pourquoi, jusqu’à ce jour, la proportion d’Africains qui parlent les langues officielles héritées de la colonisation reste inférieure à 40 %, à l’exception de quelques pays comme le Gabon, l’Angola et le Mozambique. Les locuteurs ne se sentent pas tenus d’apprendre une langue dont ils n’ont pas besoin, surtout dans une structure socio-économique qui marginalise et exploite la majorité de la population dont ils font partie (Mazrui et Mazrui, 1998). Ces considérations, dans leur ensemble, nous amènent à rejeter l’hypothèse selon laquelle les créoles auraient évolué à partir d’ancêtres pidgins, à moins que l’on considère les pidgins comme des interlangues. Le problème avec cette hypothèse est que les interlangues sont des variétés individuelles transitoires dans l’apprentissage d’une langue autre et non des variétés communautaires, contrairement aux pidgins d’aujourd’hui. Elles sont plutôt la contrepartie du langage enfantin dans l’apprentissage de la langue maternelle.
28Rappelons également que la majorité des pidgins contemporains à base de langues européennes sont dérivés de l’anglais non standard et ont émergé dans le contexte des plantations des colonies d’exploitation. Leur histoire est différente de celle des créoles qui, de leur côté, se sont généralement développés dans les plantations des colonies de peuplement autour de l’Atlantique et dans les îles de l’océan Indien. Ils ont néanmoins en commun le fait d’avoir évolué par divergence progressive des langues européennes que parlaient les contremaîtres, lesquels servaient d’intermédiaires dans la transmission des instructions de travail. Dans le cas du Pacifique, certains Polynésiens qui avaient appris les langues des Européens ou des Américains lors des expéditions commerciales maritimes vinrent travailler plus tard dans les plantations (Keesing, 1988) et servirent de modèles linguistiques pour les autres ouvriers. Comme pour les créoles, chaque génération d’apprenants introduisait sa part de divergence, à tel point que les philologues européens du xixe siècle les regroupèrent dans une catégorie à part qu’ils appelèrent « pidgins ». Le terme serait, selon certains, une distorsion cantonaise du mot anglais business (Baker et Mühlhäusler, 1990) ; pour d’autres, son étymologie serait liée de façon plus plausible à l’expression cantonaise bei chin, « payer de l’argent » (Comrie, Matthews et Polinsky, 1996), dont il serait issu phonétiquement par l’alternance entre la forme sourde et sonore des consonnes occlusives et affriquées. Nous devons aussi noter que le pidgin anglo-chinois, pour lequel le mot pidgin compris en tant que « langue rudimentaire » fut inventé, est né dans le contexte du commerce informel secondaire (pour la nourriture, l’alcool, la prostitution), tandis que le grand commerce du thé et des épices s’opérait via des courtiers-interprètes (Kubler, 2022).
29L’histoire des créoles, au centre de cette leçon inaugurale, diffère également de celle des pidgins pour la raison que, dès le tout début de la phase d’apprentissage de la langue cible, ce nouveau parler a fonctionné comme langue vernaculaire plutôt que comme lingua franca dans les « habitations », de petites agglomérations de la taille d’une ferme. L’évolution divergente des structures du nouveau parler est corrélée au développement graduel et lent des petites habitations de départ aux grandes plantations. Comme nous le rappelle Robert Chaudenson (1979, 1992, 2001), les premiers colons dans les colonies de peuplement avaient des origines très modestes et donc peu de capital financier pour développer leur terre (voir aussi Dunn, 1972 pour la Jamaïque). C’est pourquoi la transition des sociétés d’habitation aux sociétés de plantation a pu s’échelonner sur un siècle, une lenteur que j’aime comparer à celle de la construction historique des cathédrales en Europe, où qui commençait un de ces édifices ne le voyait jamais achevé de son vivant. Les sociétés d’habitation n’étaient pas ségréguées sur le plan racial, d’une part parce que la survie des colons dépendait en partie du fait que les Africains possédaient une plus grande expérience des écologies (sub)tropicales (Wood, 1974) et, d’autre part, en raison du nombre limité d’individus asservis. Cette organisation spatiale intime et les interactions régulières qu’elle favorisait ne créaient pas les conditions pour conduire les Africains à développer leur manière propre de parler le vernaculaire colonial. Si les adultes produisaient des approximations de langue seconde, les enfants créoles, quant à eux, dont les Métis·ses né·es dans les habitations, parlaient le vernaculaire européen comme langue maternelle. Les documents historiques qui attestent du parler des Africains montrent que, plus on recule dans le temps, plus il ressemble aux variétés non standards des colons et des engagés européens (Chaudenson, 1981 ; Hazaël-Massieux, 2008). Rappelons que la France, largement patoisante jusqu’au xviiie siècle, l’était encore davantage un siècle plus tôt.
30La ségrégation résidentielle fondée sur la race débute pendant la phase des plantations, quand la population servile devient numériquement supérieure à la population européenne, y inclus les engagés dont beaucoup n’étaient pas des locuteurs d’héritage de la langue coloniale. Cette situation me rappelle les conditions dans lesquelles j’ai appris le français à l’école en République démocratique du Congo, où beaucoup de mes instructeurs n’étaient pas des locuteurs français d’héritage. Certains d’entre eux maîtrisaient à peine ce médium d’éducation (post-)secondaire. Cette remarque montre que les Africains n’étaient pas les seuls responsables des divergences structurelles qui, accumulées, ont produit les basilectes créoles. En effet, les traits non standards qui les caractérisent étaient aussi présents dans les variétés parlées par les colons et les engagés européens du xviie au xviiie siècle.
31L’évolution démographique croissante de la population servile a eu des conséquences linguistiques intéressantes. À l’opposition bipartite de départ entre Créoles et Bossales vient s’ajouter la nouvelle catégorie des « asservis acclimatés » (seasoned slaves en anglais). Ces derniers maîtrisent assez bien le vernaculaire colonial — autrement dit, ils produisent des variétés de langue seconde peu divergentes de celles de leurs modèles linguistiques, les Créoles — tandis que les Bossales en sont encore à l’étape d’apprentissage. L’émergence progressive des variétés créoles produit alors un continuum d’idiolectes allant des variétés acrolectales aux basilectales avec, entre les deux, le grand continuum mésolectal ou intermédiaire où se situent la majorité des locuteurs (Rickford, 1990). Malgré le taux élevé de mortalité de la population servile, le nombre de Bossales ne cesse d’augmenter en raison de leur importation continuelle, à tel point qu’avec les Acclimatés ils en viennent à surpasser numériquement les Créoles. Cette évolution démographique a pour conséquence des contacts plus fréquents des Bossales avec des locuteurs parlant le vernaculaire comme langue seconde plutôt que comme langue d’héritage. Les Acclimatés eux aussi interagissent désormais plus souvent entre eux qu’avec les Créoles qui les ont précédés. Le parler des nouvelles générations créoles n’est plus exactement celui des tout premiers Créoles de la phase d’habitation. D’un point de vue linguistique, la divergence structurelle qui émerge progressivement aboutit au basilecte. Le vernaculaire colonial devient ainsi une cible mouvante de plus en plus différente de la langue des tout premiers colons, bien que celle-ci soit aussi impliquée dans un processus de koinéisation et de divergence par rapport aux vernaculaires métropolitains.
Ce que nous apprend l’indigénisation du français en Afrique
32Des observations similaires peuvent être faites à propos de l’évolution du français en Afrique depuis la période des colonies. Alors que l’école joue un rôle important dans l’enseignement et la transmission de la langue coloniale, les générations plus âgées se plaignent aujourd’hui de la dégradation des compétences écrites et orales des plus jeunes. Avec la décolonisation, les professeurs européens parlant le français comme langue d’héritage ou se montrant très compétents dans cette langue ont en effet été progressivement remplacés par leurs homologues autochtones. Étant moins exposés à la langue coloniale, encore moins au vernaculaire métropolitain, ces derniers ont développé une compétence plus restreinte. Ce sont ces variétés plus marquées par les influences substratiques auxquelles les élèves sont exposés tout au long de leur scolarité.
33On peut dire ainsi que le français s’indigénise en Afrique pour les deux raisons suivantes (Mufwene, 1998) : les locuteurs adaptent naturellement la langue à leurs écologies naturelles et socioculturelles locales ; la croissance des interactions entre Africains plutôt qu’avec des locuteurs européens d’héritage réduit la contrainte d’avoir à produire des approximations qui soient les plus fidèles possibles aux façons de parler ou d’écrire de ces derniers. Nous reviendrons plus tard sur le fait que, comme pour les créoles, la race ou la capacité intellectuelle des locuteurs africains n’ont rien à voir avec ces changements linguistiques. Notons que certains Africains vivant en France ou en Belgique montrent une compétence en français vernaculaire métropolitain comparable à celle des locuteurs d’héritage, et ce, même lorsqu’ils ne sont pas hautement scolarisés. Ceux qui, parmi eux, sont nés et ont grandi en Europe le parlent avec un accent métropolitain local.
34En Afrique, tout comme dans les plantations des colonies de peuplement pour les créoles, les divergences linguistiques par rapport aux variétés métropolitaines sont le fruit des conditions d’apprentissage et de pratique de la langue. Premier (et parfois seul) lieu de transmission de la langue coloniale, l’école contribue à favoriser la variété écrite, qui est alors oralisée, sans toutefois empêcher l’influence substratique dans un écosystème multilingue où les alloglottes utilisent davantage la langue étrangère entre eux qu’avec des locuteurs d’héritage, mais n’abandonnent pas pour autant leurs propres langues d’héritage. Les divergences importantes qui apparaissent entre les créoles et leur langue de base viennent du fait que ces derniers ont évolué à partir des (koinès de) français populaires, appris principalement de façon non guidée pendant les interactions avec leurs locuteurs, sans oublier les facteurs énoncés ci-dessus qui ont influencé la spéciation de la langue de base.
L’émergence des créoles et celle du français
35Ayant posé ces jalons, nous pouvons maintenant procéder à une comparaison rapide entre l’histoire externe de l’émergence des créoles et celle du français. Rome a bâti son empire sur un type de colonisation différent des trois modèles évoqués précédemment. Les Romains partageaient le pouvoir des territoires qu’ils avaient conquis avec les dirigeants autochtones qui prêtaient allégeance à Rome. Après avoir été romanisés et latinisés, ces derniers pouvaient occuper des positions de pouvoir à la capitale en tant que sénateurs, voire empereurs, ce qui fut le cas, par exemple, de l’empereur Hadrien (Publius Aelius Hadrianus), d’origine ibérique et qui fut au pouvoir de 117 à 138 de notre ère. Les enfants des dignitaires colonisés avaient la possibilité d’étudier à Rome, où ils se romanisaient et se latinisaient davantage que leurs parents. On pourrait, dans une certaine mesure, comparer cette dynamique sociolinguistique à celle des enfants africains scolarisés en Belgique ou en France.
36Dans l’Empire romain, le latin s’est également diffusé à travers les comptoirs marchands, qui constituaient les points de départ des premiers centres urbains dans les provinces. Le latin vulgaire y était la langue du commerce et des résidents. Outre les marchands, les légionnaires, les missionnaires et les savants ont été des agents de diffusion de la langue impériale. Ces trois groupes utilisaient des variétés distinctes, respectivement le latin vulgaire (langue seconde pour beaucoup de légionnaires), le latin ecclésiastique et le latin classique. L’Empire était constitué d’un réseau de commerce « globalisé » au niveau régional, que reflète la célèbre expression Omnes viae Romam ducunt (« Tous les chemins mènent à Rome »). Au moment de la chute de l’Empire romain d’Occident au ve siècle, le latin était surtout, si ce n’est exclusivement, parlé au sein des réseaux de commerce, dans les missions chrétiennes et par les savants. Selon toute vraisemblance, la plus grande partie des populations gauloises, en particulier non urbaines, étaient encore non latinisantes. Un parallèle peut être effectué avec les dynamiques langagières en Afrique au temps des indépendances nationales, où la majorité de la population ne parlait pas la langue officielle européenne, et ceci malgré son capital politique et économique disproportionné par rapport au petit nombre de ses locuteurs6.
37C’est probablement après la chute de l’Empire que le latin s’est peu à peu répandu, se diversifiant en plusieurs variétés néolatines communément appelées « dialectes » ou « patois » en France. La chute a accentué la distance géographique et, par là même, la distance sociale entre les provinces et la métropole, Rome. Les effets linguistiques de cette nouvelle configuration sont comparables à ceux de la ségrégation spatiale et sociale entre Africains et Européens dans les plantations des colonies de peuplement. Dans les deux cas, ces nouvelles variétés langagières se sont développées indépendamment de celles parlées par les locuteurs d’héritage jusqu’à diverger de plus en plus de la langue mère. On verra alors émerger dans ce qui deviendra la France une multitude de variétés néolatines qui se ressemblent malgré leurs différences respectives. Leur regroupement en « langues d’oc » et « langues d’oïl » reflète ce que Ludwig Wittgenstein (1953) appelle les « ressemblances familiales » et les dynamiques politiques des aires où elles sont parlées.
38Des variations similaires existent entre créoles parlés aux Antilles et dans l’océan Indien. Bien que les conditions écosystémiques des contacts entre langues européennes et africaines aient été semblables d’une île à l’autre, on relève néanmoins des différences dans les détails de ces rencontres, par exemple la durée de la colonisation, qui fut moins longue en Haïti qu’en Martinique. Dans le cas de l’océan Indien, il faut aussi tenir compte du fait que l’île Maurice, plus grande que l’île de la Réunion, fut colonisée plus tard que cette dernière (d’ailleurs, à partir des côtes réunionnaises), puis perdue par la France au profit du Royaume-Uni au début du xixe siècle. Ainsi, leurs créoles, tous deux à base de français, divergent d’une île à l’autre pour plusieurs raisons : la différence de proportion des groupes ethnolinguistiques sur chaque territoire, la période à laquelle une population issue d’une région africaine est devenue démographiquement dominante et les origines métropolitaines distinctes des colons et des engagés européens installés sur les îles. En ce qui concerne l’île Maurice, il faut ajouter à l’ensemble de ces facteurs les arrivées tardives plus importantes des ouvriers contractuels notamment indiens au xixe siècle. Les conséquences linguistiques de cette migration sont comparables à celles de la colonisation de la Gaule par les Francs et celle de l’Ibérie par les Arabes et les Maures venus de l’Afrique du Nord. Rappelons-nous cependant que, dans les territoires créolophones, les populations adstratiques n’avaient ni pouvoir politique ni pouvoir économique. Il faut attendre le xxe siècle, en particulier après l’indépendance, pour que le groupe ethnique indo-mauricien développe ce pouvoir, plus d’un demi-siècle après son adoption du créole local comme vernaculaire.
39Dans le cas des langues romanes, tout comme dans celui des créoles, l’évolution langagière fut loin d’être unilinéaire ou rectilinéaire ; elle demande une analyse qui tienne compte de la complexité des histoires dans lesquelles ces langues ont émergé. Comme nous l’avons vu, il est important de prendre en compte les mouvements successifs de populations et les contacts de langues qui en ont découlé. Il faut également prêter une attention particulière aux conditions dans lesquelles se déroulent ces contacts et aux structures de population qui, bien qu’elles puissent paraître au premier abord semblables d’un territoire à l’autre, n’en sont pas moins différentes. Les créoles et les langues romanes ont aussi en commun d’avoir émergé dans des contextes plurilingues avec, pour les premiers, la présence des langues africaines dans les colonies de la zone américano-caraïbe et de l’océan Indien et, pour les secondes, celle des langues celtiques. Notons que, pour les langues romanes, les adstrats franciques et arabes ont été introduits après la chute de l’Empire, mais pendant que le latin s’indigénisait et se répandait progressivement dans les provinces. L’apprentissage ou la transmission de la langue cible se faisaient principalement, voire exclusivement, à travers les interactions sociales. Il est important de souligner que la composition du feature pool émergeant de chaque écosystème formé par les groupes ethnolinguistiques en contact n’était pas exactement la même d’une communauté ou d’une région à l’autre. On peut ainsi conclure que toute évolution est d’abord locale et que les apparentes uniformités constatées au niveau national ou régional sont la conséquence des migrations au sein de la population, qui produisent souvent des convergences évolutives.
40Dans le cas des territoires créolophones d’aujourd’hui, on doit tenir compte des migrations urbaines intranationales entreprises par les anciens asservis après l’abolition de l’esclavage. Ces mouvements de populations ont entraîné une convergence des variétés linguistiques importées des diverses plantations. Le développement économique et, plus tard, l’indépendance arrachée aux métropoles n’ont pas remis en question la hiérarchie locale entre l’élite possédante et les autres, ni produit de changements linguistiques profonds, bien que le continuum linguistique créole ait parfois été interprété comme une décréolisation (DeCamp, 1971 ; Bickerton, 1973 ; Rickford, 1987), une hypothèse que je conteste dans certains de mes travaux (par exemple Mufwene, 1994).
41À la lumière de tout ce qui précède, on comprend pourquoi le territoire français métropolitain n’était pas encore entièrement francisé au moment de la Seconde Guerre mondiale (Nadeau et Barlow, 2011). Pour en arriver à la francisation complète de la France contemporaine, il a fallu mobiliser et franciser les institutions scolaires, compter sur la centralisation des institutions politiques et administratives françaises à Paris, sur l’usage dominant du français (de l’Île-de-France) dans l’économie nationale et dans le savoir publié par les grandes maisons d’édition. La conjonction de ces différentes opérations est parvenue à faire disparaître en partie les « patois », des variétés néolatines ayant survécu à la compétition régionale après le recul des langues d’oc devant les langues d’oïl. Quelques-unes de ces variétés néolatines, à l’instar de l’occitan, du provençal, du picard et du wallon, survivent encore aujourd’hui.
42L’histoire du français que je viens de présenter ici est évidemment différente de celle, unilinéaire et rectilinéaire, traditionnellement racontée par les romanistes, et qui fait du français moderne une évolution du moyen français, lui-même étant une transformation de l’ancien français à partir du latin vulgaire. Cette histoire, fondée sur les documents écrits, est présentée comme si une langue avait une vie indépendante de ses locuteurs, de leurs interactions et des dynamiques politiques et économiques qui façonnent leurs vies. L’hypothèse uniformitariste proposée ici entend mettre en lumière les facteurs écosystémiques de compétition et de sélection qui ont conduit à l’émergence du français comme langue nationale de la France, de même que ceux ayant résulté du développement des vernaculaires créoles (Mufwene, 2016). J’ai souligné à quel point les philologues du xixe siècle, à quelques exceptions près, étaient influencés par les idéologies racistes dominantes de leur époque, et leurs analyses de l’émergence des créoles trahissent leur ignorance des facteurs écologiques qui influencent l’évolution d’une langue. Elles trahissent aussi l’illusion selon laquelle le latin se serait différencié par le biais de mécanismes qui lui seraient purement internes, indépendamment des facteurs écologiques évoqués ci-dessus. Rien, dans cette évolution langagière, n’a à voir avec la prétendue infériorité intellectuelle et anatomique des producteurs africains des créoles, à moins que l’on n’admette que les langues romanes puissent être elles aussi le résultat de cette même infériorité des Gaulois ou des Ibères qui auraient été incapables d’apprendre le latin des Romains, considérés quant à eux comme plus évolués du point de vue intellectuel et anatomique. On peut conclure qu’il existe de nombreuses ressemblances entre, d’un côté, les écologies et les processus de restructuration des créoles et, de l’autre, ceux des langues romanes. Dans les deux cas, ces écologies et processus ont produit des divergences importantes par rapport à leur langue mère respective ou à leur langue de base.
43On remarquera que le français moderne diffère davantage du latin classique et du latin vulgaire que les créoles de leur langue de base respective. Les chercheurs ont souvent expliqué cette différence en arguant de l’histoire plus longue du français au regard de celle des créoles. Cette explication est difficilement défendable si l’on soutient, comme je l’ai démontré plus haut, que les créoles sont issus des parlers français populaires et non du français moderne (standard) avec lequel on a l’habitude de les comparer, à tort. Selon mon hypothèse, le français moderne a le même âge que les créoles. Une différence notoire néanmoins est qu’il constitue le résultat d’interventions délibérées, depuis le xvie siècle, d’autorités régulatrices visant à le rendre plus proche ou différent, selon les époques, du latin classique et à le promouvoir comme une langue supérieure à, ou plus prestigieuse que, d’autres langues du monde. Ainsi, une différence évolutive majeure entre les créoles et le français est le développement non entièrement naturel de ce dernier.
44À titre d’exemple d’interventions délibérées dans l’histoire évolutive du français, citons celui, raconté par Michèle Perret (1998, p. 35), de l’invitation par Charlemagne du moine anglais Alcuin de York à venir « mettre en place un enseignement du latin » classique, que les prêtres du viiie siècle « n’arrivaient plus à comprendre7 ». Ces autorités régulatrices ignoraient, ou ont choisi d’ignorer, que les origines du français ne sont pas dans le latin classique ! Plus tard, à partir du xvie siècle, alors que le latin vulgaire suivait son évolution naturelle sous les influences substratiques et adstratiques des langues gauloises et du francique, des autorités autoproclamées de la variété néolatine considérée arbitrairement comme la plus puissante — car parlée et écrite par l’élite sociale — l’ont modifiée pour la conformer à leur idéal de langue supérieure. Une succession d’ordonnances politiques, de décisions des grammairiens et des académiciens, sans oublier celles des imprimeurs, ont influencé l’évolution de ce qui est devenu le français moderne. Les grammairiens ont par exemple voulu « relatiniser » le français en réintroduisant différents temps pour le subjonctif (tous abandonnés aujourd’hui) ainsi que la combinaison ne + subjonctif dans les propositions qui suivent avoir peur, craindre (par exemple craindre qu’il ne vienne), et d’autres verbes et constructions semblables ; ou encore en remplaçant des expressions telles que blasphémer la fortune par blasphémer contre la fortune, et même en voulant substituer le mot urbane à ville, jusqu’à proposer un verbe urber pour « construire une ville » (Kibbee, 2014 ; voir aussi Perret, 1998).
45Au regard de toutes ces interventions sur l’évolution du français, il est plus pertinent de comparer les structures des créoles français à celles des parlers français populaires. Comme Robert Chaudenson (2001) et Suzanne Sylvain (1936) le montrent pour les créoles, plusieurs expressions et structures que certains chercheurs avaient trop rapidement attribuées à l’influence substratique des langues africaines viennent en réalité des variétés populaires parlées par la plupart des colons. Par exemple, les structures du créole haïtien mwe ap(e) mange, mwe va mange et mwe fin mange peuvent être rattachées à celles du français populaire je (suis) après (à) manger, je vais/va manger, j’ai fini de manger, tout comme mama li est lié à papa à lui. Il s’agit alors de congruences parfois partielles, comme l’a souligné Chris Corne (1999). J’évoque souvent le facteur de congruence dans la compétition et la sélection des traits au sein du feature pool pour montrer comment il favorise plutôt les variantes partagées par la langue de base et certaines des langues substratiques (Mufwene, 2001, 2008). Il en est de même de la sélection de quelques expressions aux dépens d’autres, comme twou nen < trou de nez (« narine ») et kaka zòwèy < caca d’oreille (« cérumen »), pour ne citer que ces deux exemples.
46Les restructurations du français et des créoles ne peuvent donc pas toutes être imputées aux apprenants alloglottes de la langue cible. Si l’on sait que les sujets français dans les colonies de peuplement n’étaient pas tous francisants et parlaient des « patois » ou des français populaires, la présence dans les colonies d’engagés qui ne venaient pas de l’Europe francophone a dû complexifier l’évolution des créoles, car ces locuteurs peuvent avoir aussi contribué à leur divergence de trajectoire remarquable par rapport au français moderne. Si nous reprenons la comparaison avec le latin dans les provinces de l’Empire romain d’Occident, rappelons-nous que la plupart des locuteurs venus de Rome ou d’autres parties de l’Empire n’étaient pas des patriciens. Il y avait également parmi eux des marchands, locuteurs du latin vulgaire, et des légionnaires, locuteurs non natifs du latin. Tant que nous ne connaissons pas précisément les profils langagiers des différents membres de l’écosystème des contacts, ou du moins ceux de la plupart des migrants dans les colonies, il est hasardeux d’attribuer la cause de la restructuration de la langue de base exclusivement à une langue ou à un groupe de langues provenant d’une seule partie du monde.
47Il faut aussi tenir compte des répertoires langagiers des populations initiales, puis de ceux des migrants venus plus tard augmenter la population des apprenants. Leurs origines et leurs proportions variaient d’une période à une autre, surtout dans le cas des populations serviles dont la croissance démographique dépendait largement des fluctuations du marché. Selon ce que j’appelle le « principe fondateur » (emprunté à la biologie évolutive), les traits linguistiques des parlers de ceux arrivés plus tôt dans une colonie ont plus de chance de survivre parce qu’ils sont ciblés par ceux qui arrivent après et qui augmentent progressivement la population totale. Mais les facteurs qui influencent la restructuration progressive de la langue de base sont multiples et opèrent dans des structures de population changeantes. En ce qui concerne la diffusion du latin, les centres de commerce, devenus des centres urbains, joueront un rôle important. Plus tard, c’est à partir de ces mêmes centres que les variétés néolatines se diffuseront vers les milieux ruraux environnants, où elles seront soumises à davantage d’influences substratiques. Cette dynamique n’est pas sans rappeler les migrations des plantations vers les villes dans les colonies, tandis qu’à la métropole les variétés néolatines se diffusent dans la direction inverse, de la ville au milieu rural. La science de la complexité devrait nous inviter à ne pas tirer de conclusions trop hâtives.
L’approche uniformitariste discrédite les préjugés racistes du xixe siècle
48Les différences entre les structures socio-économiques et la manière variable dont les économies se sont développées via les écologies des contacts nous aident à expliquer pourquoi les locuteurs créoles ont maintenu leurs variétés alors que ceux des variétés néolatines rurales les ont généralement abandonnées. Il convient aussi de déterminer les facteurs socio-écologiques qui ont permis à certaines de ces variétés, comme l’occitan et le provençal, de survivre plus longtemps que d’autres. L’approche écologique que je développe dans mes travaux depuis les années 1990 cherche à rendre compte de toute la complexité et toute la diversité de l’évolution langagière. C’est cette approche qui m’a également permis de montrer jusqu’où vont les similarités entre l’émergence évolutive du français, langue polymorphe, et celle des créoles, tout autant polymorphes et qui varient entre eux (Mufwene, 2016 et à paraître).
49N’en déplaise à Schlieben-Lange (1977), rien de toutes les considérations exposées plus haut ne devrait nous amener à conclure que le français est un créole. Dire de la langue française ou de toute autre langue romane qu’elle se serait « créolisée » (dans le sens de « devenir un créole ») n’est pas une explication en soi, surtout si l’on ne possède qu’une idée très vague de ce qu’est un créole. Les créolistes devraient s’interroger sérieusement sur ce qui, mieux que les facteurs relatifs à l’histoire coloniale, pourrait justifier que l’on applique la catégorie créole à certains vernaculaires coloniaux à base de langues européennes, et l’extension du terme à d’autres vernaculaires plus récents. Ce sont les idéologies racistes de la colonisation de peuplement et, plus tard, celles de la colonisation d’exploitation qui ont conduit les philologues du xixe siècle à inventer cette catégorie pour certains vernaculaires coloniaux et, par là même, à leur nier le droit de cité dans la famille des langues indo-européennes — n’en déplaise à Thomason et Kaufman (1988). Cette position est remise en cause par Rebecca Posner (1983, 1996) et Robert Lawrence Trask (1996), dont je soutiens la thèse. En montrant comme je le fais que le français a émergé de la même façon que les créoles, il devient impossible de continuer à affirmer que ces derniers constituent une catégorie exceptionnelle de langues ou de sous-langues (DeGraff, 2005). Distinguer les parlers français coloniaux des créoles n’est pas toujours évident et relève souvent de considérations idéologiques à l’échelle sociale plutôt que d’observations linguistiques. Le créole réunionnais et le français des « petits Blancs », par exemple, sont structurellement semblables (Chaudenson, 1992, 2001), tout comme le créole louisianais et le français louisianais (Klingler, 2003). En permettant de déterminer l’apparentement ou non de nouvelles variétés langagières partageant la même langue de base, l’étude des traits structurels devient ainsi pertinente pour mettre en évidence les idéologies sociales sous-jacentes aux distinctions habituellement effectuées entre ces variétés.
50Du point de vue de l’approche uniformitariste, la comparaison incite à déterminer les facteurs qui, dans l’écologie ou l’écosystème des langues en contact, influencent leur différenciation ou spéciation, un processus similaire à celui que l’on retrouve dans l’évolution des espèces biologiques. La linguistique génétique pourra ainsi évoluer d’une pratique essentiellement descriptive à une pratique qui situe adéquatement des changements particuliers dans la période où ils ont eu lieu et qui explique le rôle des facteurs écologiques ou écosystémiques qui les ont déclenchés. Dans la littérature anglophone, cette problématique est désignée par la locution actuation question et concerne précisément l’actionnement de changements spécifiques en un temps et un lieu donnés (McMahon, 1994 ; Labov, 2001).
Épilogue
51Pour conclure, j’aimerais vous inviter à répondre aux questions suivantes : compte tenu des explications données ci-dessus, y a-t-il encore raison de croire que le(s) français a (ont) évolué de façon plus naturelle que les créoles et, par conséquent, que ces derniers seraient des anomalies langagières ? La comparaison n’invite-t-elle pas plutôt à réaliser à quel point nos connaissances sur l’évolution du français sont encore incomplètes, même si, je l’admets, d’importantes recherches restent à mener pour mieux comprendre les évolutions apparemment similaires entre le français et les créoles ? Un tel travail sur l’évolution historique des langues pose un grand nombre de défis heuristiques. Fonder l’analyse de l’émergence des créoles sur les comparaisons entre leurs structures et celles des variétés standards de leur langue de base, comme il est fait communément dans l’étude traditionnelle des créoles, conduit à exagérer leurs différences quand on sait que la langue de base consistait en une koinè émergeant de variétés non standards. Je confirme que le français paraît plus divergent de sa langue de base que les créoles des leurs (Mufwene, 2016). On a souvent affirmé que ces vernaculaires seraient encore jeunes en comparaison avec le français, qui, de son côté, a fait l’objet d’interventions délibérées de la part d’autorités sur la langue pour modifier certaines de ses structures. Notons cependant que, selon Edgar Polomé (1983), le sénateur Cicéron (Marcus Tullius Cicero) se plaignait déjà, au premier siècle avant notre ère, des difficultés qu’il rencontrait à comprendre le latin parlé dans les provinces. Doit-on en conclure, comme il l’a été fait pour les créoles devant la difficulté qu’éprouvaient les locuteurs métropolitains de la langue-base à les comprendre, que la raison fondamentale de l’incapacité de Cicéron, et plus largement des Romains, à comprendre le latin des Gaulois serait liée à une infériorité intellectuelle et anatomique de ces derniers ?
52L’histoire de l’humanité, depuis les migrations d’Homo sapiens dans et hors de l’Afrique, il y a 80 000 à 50 000 ans, est faite de colonisations mutuelles et de contacts de langues. Il serait ainsi surprenant qu’une langue moderne ne soit pas la conséquence de tels mouvements de populations et contacts langagiers, qu’elle ne soit pas, elle aussi, hybride ou mixte (Mufwene, 2023). Les travaux sur l’apprentissage de langues secondes mettent en évidence le rôle des interférences sur la langue cible et nous montrent que la langue qui finit par s’imposer dans une situation de multilinguisme en absorbant divers locuteurs alloglottes gagne généralement une victoire à la Pyrrhus (Mufwene, 2001).
53L’ensemble de ces constats rendent évidente la contribution que les études sur l’émergence des créoles peuvent apporter à la compréhension de la formation de nouvelles variétés langagières (qu’il s’agisse de dialectes ou de langues), de la spéciation langagière ainsi que de la nature et du rôle des facteurs socio-écosystémiques qui influencent ce processus. Ils nous invitent évidemment à décoloniser nos recherches sur l’émergence des parlers créoles8.
*
Je remercie le professeur Thomas Römer pour l’honneur et la distinction qui m’ont été accordés d’avoir pu m’exprimer le jour de ma leçon inaugurale. J’exprime également ma reconnaissance au professeur Slim Khalbous, recteur de l’Agence universitaire de la Francophonie, pour avoir soutenu ma nomination à la chaire Mondes francophones pour l’année académique 2023-2024. Et je voudrais remercier particulièrement le professeur Luigi Rizzi pour m’avoir découvert, pour avoir proposé mon dossier aux professeurs du Collège de France, que je remercie aussi sincèrement, et pour avoir appuyé cette nomination.
Je remercie également le public intéressé par mes idées et je dois dire que ma mère, si elle était encore en vie, aurait été très heureuse de me voir m’exprimer devant lui.
Enfin, je serais ingrat de ne pas remercier mon éditrice, Marion Razakariasa, pour tous ses bons conseils dans la rédaction de ce texte ainsi que la professeure Cécile B. Vigouroux (aussi mon épouse) pour ses critiques toujours constructives. Je suis seul responsable des imperfections restantes dans cet ouvrage.
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Notes de bas de page
1N.D.É. : le titre sous lequel cette leçon inaugurale a été prononcée était « Mouvements de populations, contacts des langues, évolution linguistique ».
2Cette distinction correspond à trois types de buts et de dynamiques de la colonisation. Le but des colonies de traite était le commerce. Dans le cas des colonisations du dernier demi-millénaire, par exemple, les marchands européens maintenaient des rapports égalitaires avec leurs partenaires autochtones. L’objectif des colonies de peuplement était plutôt de s’implanter d’une façon permanente et de transformer les territoires conquis en de nouvelles patries. Quant aux colonies d’exploitation, l’intention et la pratique étaient d’extraire des matières premières pour le développement économique de la métropole. Les conséquences langagières varient selon le type de colonisation, même si les deux derniers types ont en commun le régime de subjugation politique des autochtones.
3Cet adjectif suggère, comme certains créolistes le conjecturent, que les créoles n’auraient hérité de la langue de base que la plus grande partie du vocabulaire, tandis que la grammaire viendrait d’autres sources, notamment des langues substratiques parlées précédemment par les Africains réduits en esclavage dans les colonies du Nouveau Monde et de l’océan Indien, dans le cas des créoles dont je traite. Voir, par exemple, Sarah G. Thomason et Terrence Kaufman (1988). À l’instar de Robert Chaudenson et de beaucoup d’autres créolistes contemporains, sur lesquels je reviendrai, je soutiens qu’une très grande partie de la grammaire des créoles est héritée, non sans modifications, de la langue de base elle-même.
4J’utiliserai souvent les termes vernaculaire et parler en référence aux créoles, non pour suggérer qu’ils ne seraient pas de vraies langues, mais plutôt pour souligner que leurs fonctions sont surtout vernaculaires (réservées aux interactions les plus communes, dans la famille ou entre ami·es), comme c’est le cas des français populaires. Par conséquent, on ne devrait pas comparer les créoles au français standard. Quant au terme parler, je veux attirer l’attention sur le fait que nombre de locuteurs créolophones pensent qu’ils parlent une variété de la langue de base, alors que les linguistes leur stipulent qu’ils parlent une autre langue. Le terme parler me paraît neutre dans ce contexte politique.
5Ceci n’implique pas que l’on doive les considérer comme de nouveaux dialectes de leur langue de base, tout comme, d’ailleurs, on ne doit pas prétendre que les variétés du français sont des dialectes du latin. Cette détermination est politique et n’est pas pertinente dans le cadre de la recherche sur l’évolution langagière, en particulier concernant le processus de spéciation.
6En comparaison, c’est peut-être l’un des facteurs qui ont maintenu le féodalisme en Europe jusqu’à la révolution industrielle à la fin du xviiie siècle. La majorité de la population, avant tout paysanne, est restée patoisante, comme déjà souligné. Le développement modeste du français en Afrique « francophone » s’explique aussi par le fait que la petite proportion des locuteurs (les plus) compétents du français appartient à l’élite.
7Un mouvement semblable a eu lieu en Ibérie à partir du xiiie siècle, quand les dirigeants autochtones ont progressivement ressaisi le pouvoir en repoussant les colons arabes et maures et en réduisant l’importance de l’arabe comme lingua franca administrative, savante et commerciale.
8Sur la décolonisation de la recherche en créolistique, voir Mufwene (1989, 2020b et à paraître).
Auteur
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Salikoko S. Mufwene
Professeur invité au Collège de France sur la chaire annuelle Mondes francophones (2023-2024)
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