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    Plan détaillé Texte intégral Introduction 1. La théorie réaliste de la perception 2. Un argument anti-réaliste 3. Deux modèles d’architecture cognitive 4. La présence sensible des affordances Conclusion Bibliographie Auteur

    Le sens du réel

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    Table des matières

    La théorie de la perception à l’épreuve du réalisme dispositionnel

    Jérôme Dokic

    Texte intégral Introduction 1. La théorie réaliste de la perception 2. Un argument anti-réaliste 3. Deux modèles d’architecture cognitive 4. La présence sensible des affordances Conclusion Bibliographie Auteur

    Texte intégral

    Introduction

    1Claudine Tiercelin développe depuis plusieurs années un programme philosophique substantiel et ambitieux, inspiré de Charles Sanders Peirce mais renouvelé dans le cadre de la métaphysique et de l’épistémologie analytiques. Le « réalisme pragmatiste bien compris » qu’elle défend reprend les principes du pragmatisme, qu’elle interprète en un sens résolument réaliste. Plus précisément, elle adopte une forme de réalisme dispositionnel, selon lequel la réalité consiste principalement en des dispositions (cf., inter alia, Tiercelin 2007, 2011 et 2017). Les dispositions sont ou impliquent essentiellement des possibilia. Le réalisme dispositionnel est donc un réalisme modal, car il revendique la réalité du possible. Par exemple, la dureté du diamant est un fait réel, même si sa dureté consiste en sa disposition à résister à la pression (cf. Peirce 2003, 191-206).

    2Le réalisme dispositionnel est une position métaphysique, mais il doit être associé à une épistémologie appropriée. Claudine Tiercelin prend au sérieux ce que Christopher Peacocke appelle « le défi d’intégration » (Peacocke 1999), selon lequel la métaphysique et l’épistémologie d’un domaine particulier doivent convenir ou s’adapter l’une à l’autre. En l’occurrence, une théorie épistémologique qui implique que les dispositions sont inconnaissables ou représentées comme des entités catégoriques est certes logiquement compatible avec le réalisme dispositionnel, mais ne lui convient pas, et ne contribue pas à relever le défi d’intégration.

    3La célèbre maxime pragmatiste – « Considérer quels sont les effets pratiques que nous pensons pouvoir être produits par l’objet de notre conception. La conception de tous ces effets est la conception complète de l’objet » (Peirce 2002 [1879], 248) – peut être considérée comme le pendant épistémologique du réalisme dispositionnel. Non seulement la réalité est dispositionnelle, mais nous la représentons, ou devons la représenter, comme telle, et plus précisément en termes de ses effets ou incidences pratiques possibles. L’harmonie entre métaphysique et épistémologie est préservée, répondant ainsi au défi d’intégration.

    4La maxime pragmatiste concerne la pensée conceptuelle, mais qu’en est-il de la perception ? Quelle forme la théorie de la perception doit-elle prendre pour convenir au réalisme dispositionnel ? Au minimum, elle doit ménager la possibilité de percevoir des dispositions. Elle doit montrer de surcroît que les dispositions sont perçues comme telles, ou du moins qu’elles ne sont pas perçues comme des entités catégoriques, sous peine de se lier à une théorie de l’erreur.

    5Le psychologue James J. Gibson a élaboré une théorie selon laquelle nous percevons ce qu’il appelle des « affordances » (ou « invites » dans la traduction française), c’est-à-dire des occasions d’agir dans la situation présente (Gibson 1977, 1986). Par exemple, une chaise me donne l’occasion de m’y asseoir, un arbre de me réfugier sous sa couronne, ou un précipice de m’en éloigner. Gibson a soutenu la thèse controversée selon laquelle tous les objets de la perception sont des affordances. Nous ne percevons rien d’autre que des occasions d’agir dans la situation dans laquelle nous nous trouvons.

    6Gibson n’est pas directement associé à la tradition pragmatiste, mais sa théorie de la perception pourrait être considérée comme une application partielle de la maxime pragmatiste au niveau sensoriel. Percevoir un objet, c’est percevoir ses effets pratiques possibles. La dureté du diamant est perçue comme une affordance et plus précisément comme sa disposition à résister à la pression que nous pourrions exercer sur lui. Les effets pratiques, ici, sont ceux qui résulteraient de nos actions corporelles sur l’objet. Ils n’épuisent pas notre conception de l’objet, mais en constituent une partie propre, à savoir celle qui s’incarne dans la perception.

    7Les affordances peuvent être analysées comme des dispositions d’un certain type, et donc comme des possibilia (Vetter 2015, 2020). La présence d’une chaise rend possible l’action de s’y asseoir, de même que la présence d’un sol plat et ferme rend possible l’action d’y marcher. De plus, si les affordances ont un visage humain, car elles sont définies par des actions tirées de notre répertoire pragmatique, elles restent indépendantes de l’esprit. La chaise continuerait à rendre possible l’action de s’y asseoir même après la disparition du dernier être humain au monde. Une chaise est le genre de chose sur lequel on peut s’asseoir, qu’il y ait ou non une créature dans le monde capable de s’asseoir.

    8L’objectif de ce cet essai est double. En premier lieu, je voudrais montrer qu’il n’est pas évident que la théorie gibsonienne de la perception convienne au réalisme dispositionnel. Comme nous le verrons, le risque est que la perception nous présente son objet non pas seulement en termes des effets qu’il pourrait avoir, mais en termes des effets qu’il a en fait sur notre expérience. Dans ce cas, la théorie de la perception ne serait plus réaliste, car elle impliquerait que nous percevions les affordances comme étant dépendantes de l’esprit, et plus précisément de l’expérience spécifique que nous en avons. En second lieu, je tenterai de proposer une solution de principe au défenseur de la théorie gibsonienne, et plus généralement au partisan de la thèse selon laquelle nous sommes capables de percevoir des affordances réelles. La réconciliation entre le réalisme dispositionnel et la théorie réaliste de la perception est possible, au moins pour ce qui concerne les affordances, à condition d’adopter une architecture cognitive spécifique, en accord avec les données empiriques dont nous disposons actuellement.

    9L’essai est organisé de la manière suivante. La section 2 introduit les deux composantes qui définissent la théorie réaliste de la perception, à savoir le fait que la perception présente des objets réels indépendants de notre expérience et le fait qu’elle le fasse de manière transparente (en un sens qui sera précisé). Dans la section 3, un argument anti-réaliste est discuté, dont la conclusion est que la perception des affordances ne peut pas être transparente, et donc qu’une théorie réaliste de la perception des affordances est impossible. Cet argument est associé à un modèle spécifique d’architecture cognitive mais, dans la section 4, un autre modèle empiriquement plausible est présenté qui mine l’argument anti-réaliste et ménage la possibilité de la perception transparente des affordances. La section 5 tire les conséquences de l’adoption de ce modèle pour la théorie des affordances. Enfin, quelques remarques et questions ouvertes sont proposées en conclusion.

    1. La théorie réaliste de la perception

    10Quels seraient les contours d’une théorie de la perception capable de s’intégrer au réalisme métaphysique, ou ce que j’appellerai « la théorie réaliste de la perception » ? La première composante d’une telle théorie est, naturellement, la thèse selon laquelle les objets de la perception (ou, en un sens informel, ce que nous percevons), existent (dans une large mesure) indépendamment de l’expérience que nous en avons. Peirce écrit que « [l]e réel, c’est non pas ce qu’il nous arrive d’en penser, mais ce qui reste inchangé par ce que nous pouvons en penser » (Peirce, CP 8.12 ; cité par Tiercelin 2017, 17). Par suite, le réel sensible n’est pas ce qu’il nous arrive d’en percevoir, mais ce qui reste inchangé par ce que nous pouvons en percevoir. Dans le contexte du réalisme dispositionnel, les objets de la perception sont des dispositions réelles, indépendantes de l’expérience que nous en avons.

    11Toutefois, cette composante de la théorie réaliste de la perception reste purement formelle en l’absence de sa traduction phénoménale. Une seconde composante de la théorie réaliste de la perception est la thèse de la transparence. En philosophie contemporaine de la perception, la notion de transparence renvoie à l’impossibilité pour le sujet percevant de porter son attention, par la réflexion ou l’introspection, sur les propriétés intrinsèques de son expérience (Tye 2002 ; Kind 2003). La thèse de la transparence peut alors être formulée à la première personne de la manière suivante :

    (T1) Quand je cherche à porter mon attention sur mon expérience de l’objet, mon attention est renvoyée à l’objet lui-même.

    12Cette formulation peut être complétée par la suivante, qui est en quelque sorte sa réciproque :

    (T2) Quand je porte mon attention sur l’objet, rien ne me renvoie à l’expérience que j’en ai.

    13La thèse de la transparence représente la garantie phénoménale que nous percevons des objets qui ne doivent rien à notre expérience : la perception semble nous mettre en relation avec des objets capables d’exister sans contribution cognitive de notre part.

    14La thèse de la transparence peut être interprétée de deux manières, forte et faible. Dans son interprétation forte, elle implique que la perception nous présente ses objets comme étant indépendants de l’expérience que nous en avons. Certaines formulations de la thèse de la transparence semblent supposer une telle interprétation : par exemple, lorsque Martin écrit que « l’introspection de notre expérience perceptuelle révèle seulement les objets, les qualités et les relations indépendants de l’esprit dont nous prenons connaissance par la perception » (Martin 2002, 378). Dans son interprétation faible, la thèse de la transparence implique seulement que la perception ne nous présente pas ses objets comme étant dépendants de l’expérience que nous en avons. Pour ce qui nous concerne ici, la seconde interprétation, négative, est suffisante. La théorie réaliste de la perception peut accepter que la perception porte de manière transparente sur des objets réels sans qu’elle les présente comme étant indépendants de l’esprit.

    15Les deux composantes de la théorie réaliste de la perception sont distinctes, du moins en première apparence. D’une part, il est possible que la perception soit transparente mais que ses objets n’existent pas en dehors de l’expérience que nous en avons. Si l’interprétation forte de la thèse de la transparence était retenue, la théorie de la perception serait alors une théorie de l’erreur : la perception nous présenterait à tort des objets dépendants de l’expérience comme s’ils en étaient indépendants. D’autre part, il est possible que la perception ne soit pas transparente alors qu’elle porte sur des objets indépendants de l’esprit. La théorie de la perception serait alors aussi une théorie de l’erreur : la perception nous présenterait des objets indépendants de l’esprit comme s’ils dépendaient de notre expérience.

    16Si les deux composantes de la théorie réaliste de la perception sont indépendantes, elles restent toutes deux indispensables si nous voulons nous tenir à l’écart d’une théorie de l’erreur. Pour que la perception puisse porter sur des objets qui sont en fait indépendants de l’esprit, il vaut mieux qu’elle ne nous les présente pas comme s’ils en étaient dépendants. C’est une condition essentielle pour relever le défi d’intégration, et adopter une théorie de la perception qui convienne au réalisme métaphysique.

    2. Un argument anti-réaliste

    17La première composante de la théorie réaliste de la perception est compatible avec la thèse spécifique selon laquelle les objets de la perception sont des affordances. Comme nous l’avons vu en introduction, nous sommes en droit de considérer les affordances comme des dispositions réelles, dont l’existence ne doit rien à l’expérience que nous en avons. La situation est plus délicate pour ce qui concerne la seconde composante de la théorie réaliste de la perception, à savoir la thèse de la transparence. La perception des affordances peut-elle être transparente ? Autrement dit, les affordances se présentent-elles à nous comme étant indépendantes de l’esprit, ou du moins sans paraître dépendre de l’expérience que nous en avons ? Un argument initialement plausible conduit à une réponse négative à cette question :

    1. La perception d’une affordance exige que le sujet se représente mentalement l’action qu’elle faciliterait.
    2. Cette représentation mentale se manifeste dans l’imagination agentielle.
    3. Le sujet qui porte son attention sur son expérience de l’affordance prend conscience de propriétés intrinsèques de son expérience, à savoir des actes d’imagination agentielle.
    4. ERGO, la perception de l’affordance n’est pas transparente.

    18La première prémisse est difficilement contestable. Pour que l’affordance réalisée par un sol plat et ferme puisse être perçue, il faut que l’action qu’elle faciliterait, à savoir la marche, soit représentée d’une manière ou d’une autre par le sujet. Le sujet n’a pas besoin de réaliser l’action en question (il ne doit pas marcher pour percevoir que le sol faciliterait la marche), mais il doit pouvoir la simuler mentalement.

    19La deuxième prémisse est plus substantielle puisqu’elle établit que la simulation mentale de l’action facilitée par l’affordance perçue engage l’imagination du sujet. Plus précisément, elle engage l’imagination agentielle, qui consiste à imaginer agir d’une certaine façon. Par exemple, le sujet qui perçoit un sol plat et ferme devant lui imagine y marcher voire y courir avec assurance. L’imagination agentielle est ici consciente et s’associe à l’expérience sensorielle pour donner lieu à la perception d’une affordance.

    20La troisième prémisse et la conclusion suivent alors assez directement. Si la perception d’une affordance requiert une réponse imaginative de notre part, alors elle n’est pas transparente. En portant notre attention sur notre expérience de l’affordance, nous prenons connaissance de propriétés intrinsèques de l’expérience même, qui résultent de la simulation mentale de l’action. Même si certains actes de l’imagination ont pu être considérés comme transparents, l’imagination agentielle est incarnée et constitue au moins en partie une expérience corporelle spécifique. L’action n’est pas représentée « à l’extérieur », comme un événement imaginé avec détachement, mais elle est représentée « de l’intérieur », du point de vue de l’agent (Vendler 1984 ; Arcangeli & Dokic 2016). Le sujet qui porte son attention sur son acte d’imagination sensorielle a donc accès à une modification de lui-même à part de l’objet perçu facilitant l’action.

    21Pour reprendre une terminologie employée dans un autre contexte mais à des fins similaires, la phénoménologie de la perception sensorielle est attributive (Watzl 2011 ; Todd 2014). Lorsque nous voyons une orange, nous avons l’impression d’avoir affaire à des propriétés que l’orange elle-même possède, telles sa couleur et sa forme spécifiques. Notre expérience visuelle implique l’attribution directe de ces propriétés à l’orange (et peu importe ici qu’elles soient par ailleurs analysées comme étant subjectives ou relatives à notre appareil sensoriel). Par contraste, la phénoménologie de l’action est non attributive. Quand nous nous engageons dans une certaine action, notre expérience d’agir est au moins en partie constituée de notre propre réponse corporelle face à la situation que nous cherchons à changer. La phénoménologie de l’imagination agentielle est également non attributive. Quand nous imaginons nous engager dans une certaine action, nous faisons l’expérience de notre corps mobilisé au moins comme si nous agissions. Notre expérience d’imagination agentielle est certes tournée vers le monde, mais pas entièrement, et si nous portons notre attention sur elle, certaines de ses propriétés intrinsèques nous seront révélées.

    22Selon l’argument envisagé, porter notre attention sur l’affordance elle-même, telle qu’elle se présente dans notre expérience, nous renvoie invariablement à notre propre réponse subjective. Les affordances ne seraient pas perçues de manière transparente, mais nous apparaîtraient comme étant dépendantes d’aspects intrinsèques de notre expérience. La seconde composante de la théorie réaliste de la perception n’est donc pas garantie. De plus, la première composante ne peut être maintenue qu’au prix d’une théorie de l’erreur : les affordances que nous percevons sont indépendantes de l’esprit alors qu’elles se présentent à tort comme étant dépendantes de l’expérience que nous en avons.

    3. Deux modèles d’architecture cognitive

    23L’argument anti-réaliste qui vient d’être présenté repose sur une prémisse attestée empiriquement. Les sciences cognitives nous enseignent que la simple perception d’un objet peut déclencher des processus moteurs également engagés lorsque nous effectuons l’action facilitée par l’objet. Des neurones spécifiques logés dans le cortex pré-moteur, appelés « neurones canoniques », répondent à la fois à l’observation d’un objet (par exemple, un marteau) et à la réalisation de l’action facilitée par l’objet (enfoncer un clou). (Ils diffèrent d’autres neurones également logés dans le cortex pré-moteur, appelés « neurones miroirs », qui répondent à l’observation d’une action et à la réalisation de cette même action.) Il a été proposé que les neurones canoniques sous-tendent la perception d’au moins certaines affordances (Jacob & Jeannerod 2003 ; Hurley 2006 ; Dokic 2012).

    24Il est également plausible que l’imagination agentielle, telle qu’elle a été définie comme l’acte conscient d’imaginer une action « de l’intérieur », ou en tant qu’agent, engage également les neurones canoniques, et plus généralement la simulation de l’action au sein du système moteur. La question est de savoir si la simulation de l’action détermine la perception de l’affordance nécessairement à travers l’imagination agentielle, comme le suppose l’argument anti-réaliste, ou d’une autre façon.

    25Le modèle d’architecture cognitive associé à l’argument anti-réaliste a la forme suivante, appliquée à la modalité visuelle (cf. Fig. 1). Au niveau infra-personnel, les stimulations visuelles déclenchent des processus dans le système visuel mais aussi dans le système moteur. Les premiers concernent les propriétés visibles de l’objet, alors que les seconds lui associent des représentations motrices spécifiques, qui correspondent à l’action qu’il faciliterait. Au niveau personnel, les processus visuels donnent lieu à des expériences visuelles conscientes, et les processus moteurs à des actes d’imagination agentielle. Enfin, la perception de l’affordance proprement dite est conçue comme la réunion, voire la fusion, de ces deux expériences, visuelle et imaginative. La perception visuelle combinée à l’imagination agentielle permet au sujet de prendre conscience de la présence d’une affordance spécifique.

    Fig. 1

    26Un autre modèle d’architecture cognitive peut être envisagé, qui conduit à une conception radicalement différente de la perception des affordances. Selon ce modèle (cf. Fig. 2), toujours appliqué à la modalité visuelle, le système moteur informe directement, sans passer par le niveau personnel, le système visuel de la possibilité d’associer une action à l’objet perçu. Cette interaction entre les deux systèmes permet au second de donner lieu à une expérience visuelle enrichie, capable de présenter au sujet une affordance comme telle. La perception de l’affordance peut alors être identifiée simplement à l’expérience visuelle. Le système moteur peut également donner lieu à un acte d’imagination agentielle, mais qui reste séparé de la perception visuelle de l’affordance : les deux expériences sont des effets distincts d’une cause commune, à savoir des processus infra-personnels de simulation motrice.

    Fig. 2

    27Une version plus générale du second modèle d’architecture cognitive est à l’origine de la conception de l’empathie visuelle défendue par Gregory Currie (Currie 2011). Currie part du principe que l’identification visuelle d’une émotion ou d’une action repose sur la simulation mentale de cette émotion ou action. Nous pouvons voir la tristesse d’autrui parce que nous simulons mentalement l’émotion d’être triste. De même, nous pouvons voir une femme descendre un escalier en observant la toile célèbre de Gerhard Richter, parce que nous simulons mentalement l’action de descendre un escalier. Grâce à ces simulations internes, nous pouvons voir le monde comme impliquant de véritables émotions ou actions plutôt que de simples événements.

    28Nous n’avons certes pas besoin d’être tristes ou de descendre effectivement un escalier pour simuler l’émotion ou l’action correspondante. Le point important, sur lequel Currie insiste à juste titre, est que nous n’avons même pas besoin d’imaginer être triste ou descendre un escalier. Les simulations en jeu sont de « bas niveau » par rapport à des processus simulationnistes de « haut niveau » comme les actes d’imagination conscients (Goldman 2006). Elles opèrent au niveau infra-personnel et peuvent rester silencieuses sur le plan phénoménologique. Comment nous permettent-elles alors d’identifier une émotion ou une action perçue ? Currie (2011) suggère qu’elles « fournissent des informations auxquelles le système visuel accède, et qui contribuent à une expérience visuelle dans laquelle diverses propriétés de [l’objet perçu] sont rendues manifestes » (Currie 2011, 90). Certaines sorties du système affectif ou moteur, engagé « hors ligne », deviennent des entrées pour le système visuel. Les sorties du système visuel sont enrichies par des interactions causales, avec les systèmes affectif et moteur, qui précèdent la perception consciente, mais elles ne doivent pas nécessairement impliquer des émotions ou des intentions.

    29Dans ce modèle, les processus affectifs et moteurs contribuent à délimiter les contours sensibles d’une émotion ou d’une action et peuvent également structurer d’autres parties du champ visuel. Par exemple, si l’action est transitive et dirigée vers un objet visible, la première peut être vue comme liée intentionnellement à la seconde, grâce à des processus de simulation motrice. Si l’action était considérée comme un simple événement, la pertinence de l’objet en tant que cible de l’action ne serait tout simplement pas visuellement disponible.

    30Les sorties du système visuel sont des expériences visuelles conscientes, mais elles n’ont pas elles-mêmes une charge émotionnelle ou agentielle. Nous pouvons avoir une expérience visuelle émotionnellement neutre de la tristesse d’autrui ou une expérience visuelle passive d’une femme descendant un escalier. Par suite, ces expériences peuvent être transparentes, c’est-à-dire qu’elles peuvent ne pas paraître dépendre de nos réponses subjectives.

    31Dans certains cas, comme la contagion émotionnelle, le système affectif peut donner lieu à une émotion consciente, par exemple quand je me sens triste simplement parce que je vois la tristesse d’une inconnue dans le métro. Même dans ce cas, mon émotion consciente et mon expérience visuelle de la tristesse sont produites en parallèle et sont des effets distincts d’une cause commune. En règle générale, des processus inhibiteurs empêchent les systèmes affectif et moteur de générer des émotions ou des intentions inappropriées. De légers changements posturaux et faciaux peuvent rester les seules traces observables des processus infra-personnels concernés.

    4. La présence sensible des affordances

    32Si les deux modèles d’architecture cognitive qui viennent d’être présentés sont compatibles avec les données empiriques, le second a l’avantage de rendre justice à une hypothèse empirique supplémentaire, qui concerne l’existence d’interactions systématiques entre systèmes affectif, moteur et visuel à un niveau qui précède l’expérience consciente (cf. par exemple Pessoa 2013). Ceteris paribus, il est donc préférable au premier. Il permet surtout de contourner l’argument anti-réaliste et d’envisager une conception réaliste de la perception des affordances. Selon cette conception, les affordances peuvent être littéralement vues, et plus généralement appréhendées au travers de la perception sensorielle, d’une manière transparente. Lorsque je cherche à porter mon attention sur mon expérience visuelle d’une affordance, je suis immédiatement renvoyé à l’affordance elle-même, indépendamment du cours éventuel de mon imagination.

    33Une autre différence entre les deux modèles concerne la primauté accordée à la perception des affordances. Le premier modèle implique que l’expérience visuelle a un contenu indépendant de la perception de l’affordance, pour laquelle l’imagination agentielle est également requise. Que voyons-nous littéralement, alors, dans ce modèle ? John Campbell a défendu l’idée que nous pouvons parfois percevoir les « raisons » pour lesquelles une structure physique donnée réalise une affordance spécifique. Par exemple, si nous ne pouvons pas percevoir une affordance relative à une autre espèce, comme les interstices de béton dans une construction qui permettent aux pigeons de nicher, « nous voyons le fondement [ground] de l’affordance » (Campbell 2002, 143). Selon Campbell, la perception nous permet de comprendre pourquoi les pigeons choisissent ces interstices pour y nicher. Un partisan du premier modèle peut alors faire valoir que l’expérience visuelle porte sur la base catégorique de l’affordance, c’est-à-dire les propriétés telles que la forme, l’orientation, la situation de l’objet, etc., qui fondent au moins partiellement la disposition qui constitue l’affordance. La perception de l’affordance serait alors indirecte au sens où nous percevons une affordance, par le truchement de l’imagination, en voyant sa base catégorique. Par exemple, nous percevons la possibilité de s’asseoir sur la chaise, en imaginant s’y asseoir, parce que nous voyons par ailleurs les propriétés catégoriques de la chaise qui réalisent cette affordance ; sa taille, sa solidité, la disposition spatiale de ses parties, etc.

    34Par contraste, le second modèle d’architecture cognitive est compatible avec un « pan-dispositionnalisme » limité aux objets de la perception. Dans ce modèle, l’imagination agentielle accompagne au mieux la perception des affordances sans la constituer. En amont de l’expérience consciente, le système visuel est déjà informé de la présence d’une affordance par des processus infra-personnels de simulation motrice. Par conséquent, certaines affordances sont littéralement visibles. Une thèse supplémentaire est que nous pouvons les voir directement, sans l’intermédiaire d’une expérience de leur base catégorique. Le second modèle, contrairement au premier, est compatible avec cette thèse, et ménage donc la possibilité que le contenu de l’expérience visuelle consiste exclusivement en des affordances, et que le monde visible soit seulement un monde de dispositions.

    Conclusion

    35Si la maxime pragmatiste engage d’abord le plan de la pensée conceptuelle, elle concerne l’épistémologie en général, dont la théorie de la perception. Si le défi d’intégration est pris au sérieux, l’épistémologie pragmatiste doit s’accorder à une métaphysique qui n’implique pas que la réalité soit inconnaissable ou que nos représentations conceptuelles ou sensorielles du monde soient systématiquement erronées.

    36Claudine Tiercelin argue de manière convaincante que le pragmatisme, loin d’être anti-métaphysique, a besoin d’une métaphysique substantielle appropriée à son épistémologie, et que la métaphysique pragmatiste doit prendre la forme du réalisme dispositionnel. Le réalisme dispositionnel est une position philosophique forte, commise à l’existence de possibilia réels. Elle concorde avec la thèse épistémologique pragmatiste selon laquelle nous concevons un objet réel comme un ensemble de dispositions générales.

    37La question centrale de cet essai était de savoir quelle théorie de la perception, comprise comme un secteur de l’épistémologie, pouvait convenir au réalisme dispositionnel. Il doit s’agir au minimum d’une théorie réaliste, qui implique que nous percevons des dispositions et donc des possibilia réels. La difficulté principale d’une telle théorie est qu’elle doit respecter le caractère nécessairement incarné de la perception, qui ne se limite pas à une expérience passive du monde mais qui nous engage également sur les plans moteur et affectif. Un modèle d’architecture cognitif a été retenu qui ménage la possibilité de percevoir des dispositions réelles sans que celles-ci nous apparaissent comme étant dépendantes de l’expérience sensorielle incarnée que nous en avons.

    38Certes, les résultats obtenus sont limités. D’une part, la thèse radicale de Gibson selon laquelle nous ne percevons rien d’autre que des dispositions n’a pas été définitivement établie. Le modèle d’architecture cognitive retenu est compatible avec le pan-dispositionnalisme pour les objets de la perception (contrairement au modèle écarté), mais il ne l’implique pas. D’autre part, nous avons supposé que si la perception peut viser son objet en termes de ses effets pratiques, ceux-ci concernent nécessairement nos dispositions corporelles, telles qu’elles se manifestent dans l’action (et l’émotion). En d’autres termes, nous avons considéré que les dispositions perçues sont toujours des affordances. La dureté du diamant est perçue comme la disposition de résister à notre pression corporelle. La question de savoir si nous pouvons également percevoir des dispositions qui ne sont pas des affordances, c’est-à-dire des objets perçus en termes d’effets sur d’autres objets que notre corps, reste ouverte.

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    Auteur

    • Jérôme Dokic

      EHESS

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