Les libéraux chinois à l’époque de Donald Trump : les périls du politiquement correct et du mouvement Black Lives Matter
Troisième conférence
p. 57-78
Texte intégral
Introduction
1En fouillant dans mes documents pour préparer cette conférence, j’ai découvert un titre qui me plaît presque davantage que celui que j’ai finalement choisi. Il s’agit de la formule suivante : « Les libéraux chinois : de Václav Havel à Donald Trump ? » Le thème exploré est celui de la réaction des libéraux chinois face à la montée en puissance de la Chine, eux qui ont largement dominé la vie intellectuelle de leur pays depuis les années 1980 et restent, à mon avis, majoritaires numériquement. Ce processus a en effet nui à leur cause, la Chine en passe de devenir une grande puissance n’adoptant ni l’idéologie ni les institutions propres à la démocratie libérale. En d’autres termes, que font et que disent les libéraux chinois lorsqu’ils se trouvent sur la défensive ?
2Avant d’aborder les dilemmes de la génération actuelle, je souhaiterais revenir un peu en arrière et m’intéresser à l’action des libéraux chinois pendant la période de réforme et d’ouverture. Dans les précédentes conférences, j’ai souligné que la tendance occidentale à assimiler les intellectuels chinois à des dissidents pose un problème car cela écarte un large éventail d’opinions et de points de vue complexes sur la gouvernance chinoise. Cela dit, nous trouvons, dans le passé comme dans le présent, des libéraux dont les idées sont très proches de celles de dissidents chinois qui nous sont familiers. Dans de nombreux cas, la distinction entre certaines de ces figures et celles qui sont emprisonnées ou exilées me semble particulièrement floue.
Li Shenzhi, communiste devenu critique libéral
3Dans la foulée du massacre de Tiananmen, Li Shenzhi 李慎之 (1923-2003) a publié un certain nombre de textes assez audacieux et très critiques envers le régime. Bien qu’il ait perdu son emploi et subi toutes sortes d’indignités, il n’a été ni emprisonné ni exilé – probablement en raison de son âge déjà avancé. Ses écrits sont donc, à ma connaissance, toujours disponibles en Chine, ce qui explique que Li Shenzhi soit aussi célèbre dans son pays que le sont les dissidents en Occident.
4La jeunesse de Li Shenzhi, né dans une famille aisée de Wuxi en 1923, est dominée d’abord et avant tout par l’invasion japonaise, qui débute dans le nord-est de la Chine en 1931 et s’étend dans le reste du pays à partir de 1937. Pour cette génération, la question clé était la suivante : comment résister au Japon ? Le gouvernement nationaliste n’avait en effet pas les moyens de résister aux envahisseurs, perdait en crédibilité auprès du peuple et, pire encore, avait tendance à répondre au mécontentement populaire par des mesures répressives. Le Parti communiste, un mouvement minoritaire à l’époque, a répondu à cette crise avec des slogans patriotiques, allant même jusqu’à déclarer la guerre au Japon (une déclaration futile, puisque les communistes n’étaient nullement préparés à affronter les troupes nippones), une position qui a attiré beaucoup de jeunes patriotes, dont Li Shenzhi.
5Li Shenzhi intègre l’université de Yenching à Pékin en 1941, mais abandonne rapidement ses études pour participer à la résistance antijaponaise. Il se rend finalement à Yan’an, la base centrale du mouvement communiste dans l’ouest du pays, où il est affecté au département de propagande du Xinhua Daily, l’un des principaux journaux du Parti. Après la victoire des communistes en 1949, Li Shenzhi continue à travailler pour Xinhua (Chine nouvelle), la plus grande et la plus ancienne des deux agences de presse nationales chinoises. Il devient un expert en matière de relations internationales, ce qui le propulse au poste de secrétaire diplomatique de Zhou Enlai, bras droit de Mao Zedong pendant une bonne partie de la carrière du Grand Timonier. Li Shenzhi l’accompagne lors de nombreuses missions, renforçant ainsi son statut d’expert en affaires étrangères. Il est donc un membre loyal du Parti communiste, travaillant main dans la main avec l’un des plus importants dirigeants de la Chine.
6En février 1956, Nikita Khrouchtchev choque le monde socialiste avec son « rapport secret » dénonçant Joseph Staline ; à l’automne, le socialisme est de nouveau secoué par des soulèvements en Pologne et en Hongrie, réprimés par les forces soviétiques. Ces événements vont susciter des questions en Chine également. Lorsque Mao Zedong demande à Li Shenzhi ce que la Chine doit faire, ce dernier lui répond qu’elle doit suivre la voie de l’ouverture et de la démocratie. Lors du mouvement antidroitier qui suit la campagne des Cent Fleurs en 1957, Li Shenzhi est qualifié de « droitier » et privé de son statut de membre du Parti. Il fait sa première autocritique en 1957, puis une seconde au début de la révolution culturelle. Sa réhabilitation n’a toutefois été effective qu’après la mort de Mao Zedong.
7Lors de sa première visite aux États-Unis en 1979, Deng Xiaoping recrute plus ou moins la même équipe diplomatique que celle de Zhou Enlai (décédé en 1976) ; Li Shenzhi (techniquement encore considéré comme « droitier ») en fait partie et l’accompagne. À son retour en Chine, il récupère son statut de membre du Parti et entame sa deuxième carrière au sein de l’establishment du régime.
8En mai 1981, Li Shenzhi est nommé premier directeur de l’Institut d’études américaines de l’Académie chinoise des sciences sociales, montrant ainsi son implication continue dans les questions de politique étrangère et l’importance que la Chine accorde aux États-Unis à l’époque de sa nouvelle politique de réforme et d’ouverture. Davantage administrateur que chercheur, il tente d’apporter une touche libérale à son institution. Dans les rares articles publiés durant cette période, il aborde des sujets propres aux libéraux, notamment en critiquant le « règne confucéen » de Lee Kuan Yew, Premier ministre de Singapour, pour son style autoritaire. Il insiste également sur le fait qu’une mondialisation économique sans une mondialisation des droits de l’homme serait nécessairement incomplète, un thème que Qin Hui reprendra ultérieurement.
9Suite au massacre de Tiananmen en 1989, Li Shenzhi ne peut rester silencieux. Pour avoir osé critiquer le régime, il perd son poste de vice-président de l’Académie en 1990, avant d’être totalement écarté de l’Institut en 1995, à l’âge de 72 ans. Au crépuscule de sa vie – il meurt en 2003 –, Li Shenzhi écrit une série d’articles dans lesquels il cite le dissident et futur président tchèque Václav Havel (1936-2011) ainsi que ses revendications en faveur d’une politique fondée sur la vérité ; peut-être marche-t-il sur ses traces. Li Shenzhi en profite également pour revisiter les choix faits tout au long de sa vie et donner son avis sur les erreurs de la révolution chinoise. Ces textes ont touché un large public ; d’où sa renommée et l’admiration qu’on lui porte en Chine encore aujourd’hui.
10Un bref examen de trois de ces écrits me permettra d’illustrer les propos de Li Shenzhi : « Rallumer le flambeau des Lumières : en commémoration du quatre-vingtième anniversaire du mouvement du 4 Mai » (1999), « Cinquante ans de tempêtes et de vicissitudes : soliloque à la veille de la fête nationale » (1999) et « La tradition culturelle et la modernisation de la Chine, avec des remarques supplémentaires sur l’autoritarisme chinois » (2000)1. Je les analyserai dans l’ordre chronologique.
11Le premier, « Rallumer le flambeau des Lumières », est une défense en règle du mouvement du 4 Mai, fondé sur les valeurs du libéralisme, de l’individualisme et de la liberté. Li Shenzhi répond notamment à un argument imputant le radicalisme de la révolution culturelle chinoise à l’extrémisme supposé de ce mouvement. Certains ont en effet avancé que la Chine avait trahi sa tradition et perdu sa capacité de maîtrise de soi dès 1920, ce qui expliquerait l’anarchie au sein des Gardes rouges dans les années 1960. Li Shenzhi rejette ce point de vue du revers de la main et réplique en soulignant le conflit entre tradition et modernité qu’il considère comme étant à l’origine du mouvement du 4 Mai. Il affirme que le poids de la tradition autoritariste chinoise ne doit pas être sous-estimé et que, malgré le caractère iconoclaste du mouvement, celle-ci n’a pas été effacée. Ni Sun Yat-sen ni Chiang Kai-shek n’ont préféré la liberté de l’individu aux besoins de l’État ; et bien que le jeune Mao Zedong ait pu se présenter comme un rebelle paysan luttant pour l’égalité, une fois au pouvoir, il est devenu « Marx plus Qin Shi Huang2 », premier empereur de Chine, identifié au légisme et au pouvoir de l’État. Selon Li Shenzhi, la révolution culturelle était en réalité la revanche de l’Histoire, un moment où les individus ont perdu le peu de liberté et de dignité qu’ils avaient acquis au cours du xxe siècle. Li Shenzhi insiste sur le fait que la modernité implique la liberté de l’individu : une société qui ne garantit pas cette liberté ne peut pas être considérée comme moderne, quelle que soit la propagande « libératrice » qu’elle véhicule, comme celle qui émanait de la révolution culturelle.
12Le deuxième texte, « Cinquante ans de tempêtes et de vicissitudes : soliloque à la veille de la fête nationale », est encore plus direct et tranchant que le premier. Le relisant en 2022, j’ai du mal à croire qu’il ait pu être publié le 9 octobre 1999, soit un peu plus d’une semaine après la célébration du cinquantenaire de la République populaire de Chine. Ce texte est extrêmement émouvant du fait, d’une part, de son caractère très personnel et, d’autre part, du contraste brutal et triste entre les sentiments éprouvés par Li Shenzhi lors de la naissance de la Chine nouvelle – il était présent durant les célébrations de la place Tiananmen en octobre 1949 – et les pensées de l’homme vieillissant, cinquante ans plus tard, alors que la Chine produit « la même grande et imposante revue militaire, les mêmes foules en liesse, les mêmes ensembles culturels chantant et dansant, les mêmes salves de canon qui secouent la terre, les mêmes feux d’artifice colorés3 ».
13En 1949, Li Shenzhi avait 26 ans ; il avait été touché jusqu’au plus profond de son âme par le succès de la révolution et la majesté des célébrations qui l’illustrait. Il déclare ainsi :
J’ai passé sept heures entières dans un état d’euphorie… Je me souviens même clairement de la voix du président Mao lorsqu’il a annoncé la fondation de la République populaire… Les souvenirs de mes expériences sur le chemin de Yan’an à Pékin revenaient sans cesse dans mon esprit – tout ce qui concerne ma jeunesse et mon éveil, ma prise de conscience et ma participation à la révolution4.
Le titre d’un poème de l’écrivain Hu Feng 胡风 (1903-1985), paru dans le Quotidien du peuple dans les jours qui suivirent la cérémonie, résume tout ce que Li Shenzhi a lui-même ressenti : « Le temps a commencé ». Malheureusement, l’enthousiasme s’est rapidement estompé. Le poète Hu Feng a été jeté en prison à peine sept ans plus tard, en 1956, et Li Shenzhi a été qualifié de « droitier » en 1957. Ce dernier cite l’adage de la Révolution française selon lequel « la Révolution dévore ses propres enfants », ajoutant que « cette sinistre vérité a été confirmée sur [s]a propre personne ! Cependant, ce n’était que le début ».
14Li Shenzhi retrace ensuite l’histoire de la République populaire d’une voix critique rarement, voire jamais entendue en Chine. Il considère que tout a commencé avec le célèbre article de Mao Zedong, « Sur la dictature démocratique du peuple », signé en 1949, qui a préparé le terrain pour une dictature qui méprisait les individus. Li Shenzhi cite un certain secrétaire général du Parti socialiste italien, Pietro Nenni (1891-1980), selon lequel « la dictature d’une classe sociale conduit inévitablement à la dictature d’un parti, et la dictature d’un parti conduit inévitablement à la dictature d’une personne5 ». Cela s’est traduit par des campagnes et des mouvements au cours des années 1950, notamment le Grand Bond en avant au cours duquel « des dizaines de millions de personnes sont mortes de faim, et d’innombrables collines et montagnes ont été dépouillées de leurs arbres pour faire du bois de chauffage afin de fabriquer du fer et de l’acier6 », et, point culminant, par la grande révolution culturelle prolétarienne qui « a duré dix ans et a provoqué des désastres pour des centaines de millions de Chinois7 ». Li Shenzhi conclut cette partie de son essai en affirmant que « les trente premières années de la République populaire, qui ont pris fin en 1976, pourraient bien être décrites comme un règne de terreur8 ».
15Li Shenzhi dénonce également l’ère de Deng Xiaoping : « Aucune personne qui se soucie un tant soit peu des droits des citoyens ne peut croire qu’il y ait eu des changements substantiels au régime, ou que l’idéologie ait changé : c’était toujours le régime de Mao et l’idéologie de Mao9. » Bien qu’il admette que Deng Xiaoping avait peut-être de bonnes intentions en « démantelant la dictature de Mao et […] en établissant la ligne [politique] de la réforme et de l’ouverture10 », il le critique pour son crime impardonnable de répression des étudiants lors des manifestations de la place Tiananmen en 1989.
16Li Shenzhi se souvient avoir visité la place Tiananmen pour le quarantième anniversaire de la fondation de la République populaire de Chine, seulement quatre mois après le massacre de juin 1989 : « J’ai vu beaucoup de vieux camarades et de compagnons d’armes sur la tribune d’honneur, mais personne n’avait grand-chose à dire. Les gens restaient simplement assis en silence, regardant les feux d’artifice ; les chants et les danses sur la place étaient, en fait, à peine visibles11. » Dix ans plus tard, en 1999, c’est la même histoire – des défilés et des célébrations – rendue possible par le fait que « le peuple dans son ensemble a perdu la mémoire et la capacité de s’engager dans une réflexion rationnelle… Les humiliations et les désastres subis par la nation au cours des cinquante dernières années se sont tous évanouis dans l’air. Il ne fait aucun doute que le principal coupable de ces humiliations et de ces désastres est Mao Zedong12 ».
17Le troisième texte, intitulé « La tradition culturelle et la modernisation de la Chine, avec des remarques supplémentaires sur l’autoritarisme chinois », est nettement plus érudit que les deux précédents. Ce texte témoigne de la profondeur des lectures, des recherches et de la réflexion de Li Shenzhi, ce qui explique peut-être l’estime de nombreux intellectuels chinois à son égard. Il s’agit d’une longue condamnation implacable de l’autoritarisme en Chine, que Li Shenzhi considère comme la force dominante du passé et du présent de la nation. Le texte est difficile à résumer, non pas parce qu’il manque de persuasion, mais parce que son auteur parvient toujours à la même conclusion, quel que soit l’angle sous lequel il aborde la question : « D’après mes observations et mes études de ces dernières années, je pense que la tradition culturelle de la Chine peut être résumée en un seul mot : l’autoritarisme13. »
18Li Shenzhi a commencé sa vie d’adulte en tant que « communiste à l’ancienne », selon la description de Xu Jilin. Il a tout donné pour vaincre le Japon et établir le nouveau régime. Pour avoir exprimé franchement son opinion sur la valeur de la liberté et de l’ouverture, il a été qualifié de « droitier » et expulsé du Parti. Pourtant, lorsque ce même Parti a de nouveau fait appel à lui, Li Shenzhi a répondu présent et a entamé une nouvelle décennie de bons et loyaux services. Lorsqu’il n’a pas pu supporter la vue des étudiants sacrifiés sur la place Tiananmen, le Parti l’a rejeté une fois de plus. Les écrits de Li Shenzhi ne sont pas des plaidoyers mais plutôt des témoignages, puisqu’il ne fait que livrer une vérité crue, vécue. Bien que, à ma connaissance, Li Shenzhi n’ait jamais été officiellement désigné sous l’étiquette de « dissident » par le régime, il aurait certainement pu l’être : je ne vois en effet guère de différence entre ses propos et ceux de nombreux dissidents chinois qui ont vécu leurs dernières années en France ou aux États-Unis.
He Weifang réclame l’État de droit
19He Weifang 贺卫方 (né en 1960), professeur de droit à l’université de Pékin et militant pour la réforme judiciaire chinoise, est un autre exemple d’intellectuel libéral plutôt extrême qui n’a pourtant pas été qualifié de « dissident ». Il réclame notamment l’établissement d’un système judiciaire indépendant pour garantir l’État de droit et prévenir les abus contre les droits de l’homme et la propriété.
20Il est déroutant de se souvenir que He Weifang était encore, il n’y a pas si longtemps, une star en Chine ; en 2011, la revue américaine Foreign Policy l’a en effet classé parmi les cent plus grands penseurs du monde. Li Cheng 李成, chercheur occidental, s’est rendu en Chine en 2011, l’a accompagné lors de ses déplacements et a notamment assisté à un débat sur les réformes judiciaires à l’université de Pékin auquel il participait. Plus tard, le chercheur a écrit : « Ce qui m’a frappé […] c’est non seulement que l’ensemble de la discussion critiquait explicitement le Parti communiste chinois (PCC) pour sa résistance à toute réforme judiciaire significative, mais aussi que l’atmosphère était calme, raisonnable et marquée par un sens de l’humour et une sophistication dans l’expression des idées14 ». Ayant côtoyé He Weifang pendant plusieurs semaines, le chercheur a constaté que ce débat à l’université de Pékin n’était pas un événement exceptionnel mais quotidien dans la vie bien remplie de l’intellectuel, qui était à la tête d’un mouvement plus large prônant une réforme juridique sans précédent dans l’histoire de la Chine populaire. En 2006, He Weifang avait même affirmé que la structure de l’État-parti chinois constituait une violation grave de la Constitution et de la loi car elle s’exonérait des contrôles de sa propre Constitution, une opinion assez radicale exprimée dans un langage juridique.
21Né en 1960, He Weifang a vécu la révolution culturelle de plein fouet, dans la campagne du Shandong où il a grandi. En 1978, admis à l’université en tant qu’étudiant en droit au Collège sud-ouest de science politique et de droit à Chongqing, il commence à s’intéresser aux moyens juridiques et judiciaires pour prévenir un retour en arrière. Comme beaucoup de ses contemporains, il a étudié en profondeur la littérature des Lumières européennes. Sa thèse de premier cycle porte d’ailleurs sur le droit canonique catholique et le rôle de la religion dans le développement juridique et judiciaire des États européens. Après avoir obtenu sa maîtrise, il devient maître de conférences à l’université dont il est diplômé et chercheur à l’Institut de droit comparé. Il contribue à la création de la première revue universitaire de droit comparé de la République populaire de Chine, tout en étant rédacteur en chef du Peking University Law Journal (北京大学法学报). Au début des années 1990, il participe à la traduction de manuels sur la pensée et les systèmes juridiques occidentaux.
22En 1995, He Weifang devient professeur à l’université de Pékin. À l’instar de nombre d’universitaires de sa génération, il effectue des séjours comme chercheur invité aux États-Unis (Michigan et Harvard, entre autres). Ces expériences le convainquent que la Chine a besoin de nombreux « Madison et Hamilton » chinois pour se diriger vers la bonne voie, celle de la démocratie constitutionnelle. Persuadé qu’un changement est en train de se produire, il décide de servir de « conférencier public pour promouvoir les concepts judiciaires de base ». À partir de 1998 (et ce jusqu’à l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping), il donne chaque année quelque trente à cinquante conférences publiques ou tables rondes dans diverses universités et facultés de droit chinoises. Il est alors également un blogueur très populaire, ses sites attirant des millions de visiteurs. À l’époque, on parlait du « phénomène He Weifang » ; il était l’incarnation de l’intellectuel public engagé.
23Certains ont prétendu que l’activisme de He Weifang l’emportait sur son érudition, une affirmation que je peine à juger. Il est vrai que son travail semble souvent se limiter aux questions juridiques, dont certaines sont plutôt techniques. Néanmoins, il est direct et implacable dans ses analyses, martelant sa conviction fondamentale que la Chine a besoin du droit occidental. Il ne cherche pas à excuser son pays ni à trouver des précédents ou équivalents chinois aux pratiques juridiques occidentales. La plupart de ses écrits adoptent le ton d’un ingénieur s’efforçant de résoudre des problèmes structurels. He Weifang ne traite tout simplement pas les questions du nationalisme ou de l’identité culturelle, ce qui exaspère ceux pour qui elles sont importantes, voire essentielles.
24Ses études ressemblent à des manuels pratiques destinés à ceux qui sont déjà convaincus, comme lui, que le droit occidental est nécessaire à la Chine. Le fait que le droit, élément clé de la modernité car il protège l’individu des abus de l’autorité, soit le fruit de l’histoire occidentale ne semble absolument pas gêner He Weifang. Les pays importent ce dont ils ont besoin, qu’il s’agisse de minerai de fer ou d’un système judiciaire indépendant. Il n’est pas inconcevable culturellement ou intellectuellement de s’approprier des pratiques juridiques occidentales. Taïwan, produit de forces historiques similaires à celles de la Chine continentale, l’a fait ; pourquoi la Chine ne le ferait-elle pas également ? Tout ce qu’il faut, c’est une volonté politique ou, en son absence, une pression sur le gouvernement pour la créer.
25La clarté de la vision de He Weifang, sa bonne humeur, son optimisme et sa confiance dans un changement qu’il pensait alors à portée de main n’ont toutefois pas obtenu les résultats escomptés. Son soutien à la Charte 08, un projet de réforme politique fondamental inspiré de la Charte 77 tchèque et signé par plus de trois cents intellectuels chinois en 2008, a fourni aux autorités un prétexte pour l’exiler dans une petite école de droit au Xinjiang pendant deux ans.
26L’ère de Xi Jinping n’est pas tellement plus clémente. En mai 2017, He Weifang a dû se résoudre à ne plus publier sur les réseaux sociaux, les autorités continuant à supprimer ses posts et à fermer ses comptes. Or, en Chine comme ailleurs, le militantisme est pratiquement impossible sans médias sociaux ; He Weifang attend peut-être son heure.
27Le droit en tant que discipline intellectuelle et objet d’étude est presque entièrement le produit de la période de réforme et d’ouverture. Je soupçonne que les facultés de droit chinoises soient remplies de personnes qui pensent plus ou moins comme He Weifang, ce qui explique probablement, sans pour autant la justifier, la répression du 9 juillet 2015, lorsque les autorités chinoises ont soudainement décidé d’arrêter deux cents avocats. Parmi ceux qui se sont opposés au gouvernement chinois ces dernières années, dont Pu Zhiqiang 浦志强 (né en 1965), Gao Zhisheng 高智晟 (né en 1964), Xu Zhiyong 许志永 (né en 1973) et Xu Zhangrun 许章润 (né en 1962), beaucoup étaient des avocats ou des juristes spécialisés en droit constitutionnel qui se sont retrouvés dans une situation critique pour avoir osé se confronter au régime. Pour une raison ou une autre, He Weifang a jusqu’à présent évité leur sort, mais l’État a réussi à le faire taire en mettant fin à son activisme. Il continue toutefois à publier des textes sur des sujets un peu moins controversés. J’ai traduit une conférence qu’il a donnée en juillet 2020 sur la vie intellectuelle sous la Chine républicaine, c’est-à-dire pendant les années 1920, 1930 et 1940, ce qui constitue une façon détournée de critiquer les mesures répressives déployées par le régime actuel15. Cette conférence a été organisée par la section chinoise de PEN, l’organisation internationale des écrivains, et est disponible sur une chaîne YouTube où d’autres libéraux chinois partagent leurs points de vue. Elle peut probablement être regardée depuis n’importe quel ordinateur chinois équipé d’un VPN.
28Li Shenzhi et He Weifang ne représentent que deux figures libérales chinoises ayant osé s’exprimer de façon franche et honnête parmi les nombreuses autres qui considèrent les Constitutions, les droits de l’homme et la liberté comme des valeurs universelles que la Chine devrait adopter. J’ai déjà évoqué, par exemple, Qin Hui et Ren Jiantao. Si l’on peut toujours trouver des intellectuels publics chinois qui s’inscrivent dans le sillage de Li Shenzhi, ils ont néanmoins, comme He Weifang, été marginalisés. Ceux qui restent sur le devant de la scène ont soit modéré leurs propos, soit changé de sujet. Ils agissent de la sorte principalement parce que l’essor de la Chine a renforcé le pouvoir de Xi Jinping et de ceux qui pensent que cette montée en puissance signifie que les valeurs occidentales ne sont plus universelles et que la réalisation du rêve chinois nécessite une fidélité à l’idée d’unicité de la nation.
Les libéraux sur la défensive
29Pour les libéraux chinois, cela a été une épreuve difficile, car qui dit libéral dit foi dans l’idée de progrès. Pour citer Martin Luther King, « l’arc de l’univers moral est long, mais il se courbe vers la justice16 ». Or que faire quand « l’arc de l’univers chinois » semble tendre vers autre chose ? Comment répondre à un essor qui remet en question le sens de l’Histoire ?
30L’une des réponses a été la riposte. Bien des essais que j’ai traduits dans le livre de Xu Jilin 许纪霖 (né en 1957), intitulé Rethinking China’s Rise17, s’en prennent à la nouvelle gauche chinoise et aux nouveaux confucianistes, deux groupes qui nient l’universalité des valeurs occidentales, mais de manière légèrement différente18. Les nouveaux confucianistes expliquent l’essor de la Chine par le caractère unique de sa civilisation qui a surmonté un siècle et demi d’humiliation, de violence et de révolution aux mains de l’Occident. La nouvelle gauche, quant à elle, considère que les « valeurs universelles » ne le sont que parce que l’Occident capitaliste et impérialiste les a imposées au reste du monde. Le succès de l’État chinois autoritaire et antilibéral prouve, selon eux, que l’Occident avait tort et que la Chine est donc libre de façonner ses propres valeurs.
31Plutôt que de tenter d’attaquer ces affirmations sur le plan idéologique, Xu Jilin s’en remet à l’Histoire pour démontrer que la Chine n’est en réalité pas un cas unique et que d’autres puissances, dans le passé, ont rattrapé l’Occident libéral pour finalement l’affronter, à savoir l’Allemagne et le Japon. Ces pays ont tous deux étalé les gloires de leur propre civilisation (ou « race ») et ont vénéré l’État qui incarnait sa puissance. Xu Jilin en conclut que le pouvoir d’un État moderne qui rejette les valeurs universelles modernes peut facilement conduire au fascisme, à la guerre et, jusqu’à présent, à la défaite.
32Les arguments de Xu Jilin sont extrêmement convaincants – et il n’est d’ailleurs pas le seul à les avancer. L’espace pour présenter ce type de position a cependant fini par se réduire ou avoir peu d’effet, de sorte que les libéraux se sont sentis obligés de passer à autre chose, d’adopter d’autres postures. Xu Jilin a lui-même récemment publié un livre intitulé Le Pouls de la Chine. Cinquante leçons tirées de la culture traditionnelle (脉动中国:许纪霖的50堂传统文化课)19. Il s’est également beaucoup intéressé aux questions relatives à la jeunesse. J’ai notamment traduit un excellent essai sur la manière d’enseigner les valeurs des Lumières à des jeunes de 20 ans qui vivent sur leur téléphone portable et ne lisent que rarement des livres20. Ces deux projets sont intellectuellement valables, mais il ne s’agit pas d’une opposition frontale avec des adversaires intellectuels qui s’affairent à aider et à encourager l’émergence éventuelle d’une Chine fasciste.
33D’autres libéraux ont choisi de commenter l’actualité, et ce fréquemment à travers les réseaux sociaux. Sun Liping 孙立平 (né en 1953), sociologue retraité qui a enseigné pendant de nombreuses années à l’université Tsinghua, en est un exemple. Si la plupart de ses travaux universitaires portent sur la transition économique de la Chine, en tant que libéral, il est favorable au marché et aux réformes, et a justement souvent reproché au gouvernement de ne pas avoir mené les réformes économiques jusqu’à leur terme logique. Aujourd’hui blogueur assidu, Sun Liping commente l’actualité et se positionne en « diseur de vérité » doté d’un vrai bon sens. Ainsi, lorsque l’État a commencé à prendre pour cible le secteur de la haute technologie et ses patrons milliardaires dans le cadre de sa politique de « prospérité commune », Sun Liping a répliqué en faisant valoir que la haute technologie était un exemple brillant de la réussite chinoise et que les Chinois respectaient le travail acharné21.
34Ces derniers mois, Sun Liping s’est également interrogé sur la politique anti-Covid et sur la guerre entre la Russie et l’Ukraine. Qu’arrivera-t-il à la Chine si le monde décide de vivre avec le Covid-19 et que la Chine ne le fait pas ? La plupart de ses succès ne reposent-ils pas sur le commerce extérieur22 ? Concernant l’Ukraine, il souligne que l’invasion de la Russie a uni la majeure partie du monde contre une puissance en déclin. Quel est donc l’intérêt pour la Chine de soutenir cette puissance23 ?
35En somme, Sun Liping a l’art de poser des questions et de partager ses réflexions de manière à interroger une politique particulière, sans pour autant remettre en cause la légitimité du gouvernement ou l’accuser directement de mauvaise foi ou de stupidité. Ses publications sont largement lues et débattues en ligne, et on sait que les autorités les prennent en compte, puisque certains de ses articles ont été supprimés. Lorsque cela se produit, ils sont souvent repris ailleurs sur l’Internet chinois et Sun Liping poursuit en posant les mêmes questions sous une forme différente ou en abordant d’autres sujets.
36La posture de Sun Liping est devenue assez populaire parmi les libéraux, mais il faut admettre qu’il s’agit d’une attitude de spectateur, c’est-à-dire de quelqu’un qui commente depuis une position marginale et qui n’intervient pas directement dans le feu de l’action. Les nouveaux confucianistes et les figures de la nouvelle gauche, au contraire, peuvent continuer à faire de grandes déclarations – nous l’avons vu avec Chen Ming et nous le verrons avec Jiang Shigong. La plupart des libéraux ne suivent pas cette voie, ou du moins ne le font plus.
Les libéraux chinois à l’époque de Donald Trump et de Black Lives Matter
37La réponse libérale à l’élection de Donald Trump et au mouvement Black Lives Matter est pour le moins surprenante.
38La victoire de Donald Trump aux élections présidentielles de 2016 a été largement relayée à travers le monde et qualifiée d’« inattendue », puisqu’elle était remportée par un candidat qui, malgré d’autres talents, était novice dans l’art de gouverner et peu enclin à le maîtriser. Donald Trump voyait la politique comme un moyen d’attiser les opinions extrêmes pour renforcer son pouvoir personnel, ce qui a finalement abouti à une crise de la démocratie américaine. Pendant la pandémie de Covid-19, il a continué à adhérer à cette politique, avec des conséquences désastreuses pour les États-Unis et le reste de la planète. Plus tard, lors des élections de 2020, il a démontré son mépris de la démocratie en refusant d’accepter les résultats et en encourageant les événements du 6 janvier 2021.
39Les libéraux chinois, qui accordent une place primordiale à la démocratie, à l’État de droit et à la règle constitutionnelle, auraient dû être horrifiés par les pratiques de Donald Trump ; les États-Unis avaient été, jusque-là, le modèle favori de la plupart d’entre eux. Si certains l’ont été en effet, ils ne représentent néanmoins probablement pas la majorité. Et parmi ceux qui ont eu des doutes à l’égard de Donald Trump, un grand nombre ont condamné Black Lives Matter et d’autres exemples de la « politique identitaire » (identity politics) états-unienne.
40Commençons par la réaction chinoise au mouvement Black Lives Matter. Un texte remontant à l’été 2020, qui est la transcription d’une table ronde consacrée à ce mouvement, est particulièrement éloquent24. La mort de George Floyd dans le Minnesota le 25 mai 2020, événement qui a entraîné des manifestations de grande ampleur partout aux États-Unis, suivies de près en Chine, se trouve à l’origine de cette discussion organisée et dirigée par Xu Jilin 许纪霖 – celui-là même que j’ai souvent mentionné comme étant un libéral. Parmi les participants, on compte trois de ses collègues de l’Université normale de Chine orientale à Shanghai : Liu Qing 刘擎 (né en 1963) et Wu Guanjun 吴冠军 (né en 1977), qui se situent un peu à la gauche de Xu Jilin, et Bai Tongdong 白彤东 (né en 1970), qui se situe plutôt à sa droite et est souvent considéré comme un nouveau confucianiste. Liu Qing, Wu Guanjun et Bai Tongdong ont tous trois étudié et/ou enseigné pendant de longues périodes aux États-Unis ou en Australie : ils parlent donc couramment l’anglais et connaissent bien l’Occident.
41Leur conversation prend diverses directions, mais un certain nombre d’aspects sont remarquables, notamment le haut degré de précision des participants, aucun n’étant pourtant expert en études américaines. Liu Qing, spécialiste de la pensée politique occidentale, est particulièrement notable. Il cite presque naturellement des personnalités telles que Coleman Hughes, jeune blogueur et podcasteur afro-américain qui remet en question les affirmations de Black Lives Matter concernant les motivations de la police, Thomas Sowell, économiste afro-américain conservateur de l’université de Stanford, et Iris M. Young, politologue et théoricienne féministe américaine25. Liu Qing parle et écrit en tant que libéral, mais il s’efforce de lire des voix conservatrices (comme celles de C. Hughes et de T. Sowell) afin de pouvoir évaluer tous les points de vue.
42Si les autres participants ne sont peut-être pas, sur ce plan, aussi impressionnants que Liu Qing, ils restent tout de même extrêmement bien informés. Ils évoquent ainsi le Lincoln Project, campagne anti-Trump très médiatisée menée par des républicains, Robert E. Lee, général confédéré de l’époque de la guerre civile américaine, dont les statues, érigées partout dans le sud, sont des symboles du racisme et des débats sur la lutte contre le racisme, ou encore Trevor Noah, animateur d’une émission populaire de télévision, The Daily Show, qui commente l’actualité. Aux États-Unis, aucune table ronde dont le sujet serait la Chine (traité par des non-spécialistes de la Chine) ne pourrait atteindre ce niveau de connaissance.
43Le texte présente une caractéristique frappante : son cadre conservateur. Si la discussion débute avec la question significative de savoir dans quelle mesure le politiquement correct américain l’est effectivement, c’est le thème des politiques identitaires, que les invités identifient, à juste titre en partie, au mouvement Black Lives Matter, qui domine les échanges du début à la fin. Bien que tous reconnaissent l’existence d’un racisme systémique aux États-Unis et sympathisent à des degrés divers avec les Afro-Américains, ils s’interrogent sur la pertinence de la politique identitaire qui met en avant les différences entre les groupes minoritaires au détriment du consensus politique nécessaire au fonctionnement de la démocratie. Liu Qing affirme que les politiques identitaires peuvent parfois mener à l’isolement et à la polarisation, et tous s’accordent pour dire qu’il est essentiel de promouvoir l’inclusion et la diversité sans renoncer à la recherche du consensus politique :
Nous devons comprendre que la politique identitaire est un jeu dangereux, car si vous pouvez y jouer, votre adversaire peut en faire autant. Le Ku Klux Klan est l’exemple le plus célèbre de politique identitaire dans l’histoire américaine. Au cours de l’élection de 2016, Trump a en fait utilisé le pouvoir de la « politique identitaire blanche ». En outre, le mouvement actuel a également connu des moments de violence et de destruction, ce qui peut rebuter les personnes qui, initialement, sympathisaient avec les manifestants. Certaines personnes pensent qu’il y a toujours un prix à payer pour une révolution. Mais utiliser la violence contre quelqu’un qui menace de vous faire du mal est une chose, et utiliser la violence pour piller un magasin en est une autre. Les dommages causés par les pillages ne se limitent pas aux grandes entreprises, mais comprennent également de petites boutiques familiales, des magasins de vêtements, certains appartenant à des minorités. Ces personnes pourraient adopter un autre type de politique identitaire pour exprimer leur aversion envers les manifestants.
Ce discours ressemble beaucoup, à mes yeux, au point de vue d’un républicain américain modéré.
44Xu Jilin va encore plus loin en déclarant que les États-Unis sont en train de perdre – ou ont déjà perdu – leur héritage anglo-saxon et, par conséquent, le consensus politique qui en découle. Il fait écho aux propos tenus par le politologue Samuel P. Huntington dans son ouvrage Who Are We? The Challenges to America’s National Identity26, publié en 2004. Selon Xu Jilin, les valeurs du pluralisme culturel, qui ont accompagné l’augmentation des flux d’immigration aux États-Unis à partir des années 1960, ont encouragé une politique d’identité et de victimisation, de conflit plutôt que de consensus :
[Pour Samuel P. Huntington], le multiculturalisme ronge l’âme de l’Amérique, obscurcissant son identité nationale. L’Amérique ne sera bientôt plus l’Amérique et, suite aux vagues d’invasion par des « religions étrangères », l’Amérique suivra inévitablement le chemin de Rome, disparaissant après avoir perdu son esprit distinctif.
Bien que largement tourné en dérision par la gauche américaine, Samuel P. Huntington est assez populaire parmi les libéraux chinois (ainsi que certains membres de la nouvelle gauche), qui sont attirés par ses défenses intransigeantes de l’Occident et de ses valeurs, et ignorent – ou peut-être partagent – les sous-entendus racistes de quelques-uns de ses travaux.
45Il est difficile de ne pas conclure que ces libéraux chinois – et je tiens à souligner qu’ils sont tout à fait représentatifs – se situent considérablement plus à droite que la plupart des libéraux américains, du moins sur les questions relatives au mouvement Black Lives Matter et à la politique identitaire.
46Il peut y avoir plusieurs explications à cela. Tout d’abord, les libéraux chinois ne sont pas directement impliqués dans les mouvements américains27. Ils se considèrent comme des commentateurs neutres, jugeant avec recul, et évaluant les risques systémiques des sujets débattus du point de vue d’un monde globalisé. Aux États-Unis, la politique identitaire est souvent alimentée par une colère et une émotion que Xu Jilin et ses collègues peuvent comprendre mais ne ressentent pas viscéralement. Ensuite, bien sûr, les libéraux chinois souhaitent le succès et la prospérité des États-Unis : si certaines politiques américaines à l’égard de la Chine peuvent être regrettables, l’échec du système politique démocratique américain serait un coup terrible pour les libéraux chinois, tant en termes pratiques qu’intellectuels. Enfin, leurs rivaux intellectuels en Chine, qu’ils soient de gauche ou de droite, insistent sur le fait que la démocratie ne fonctionne pas, que le « système est truqué » ; lorsqu’un président américain tient le même discours dans le cadre de son propre appel à la politique identitaire – ou pour expliquer son échec à se faire réélire –, il coupe l’herbe sous le pied des libéraux chinois.
47Pourtant, ces libéraux sont moins perturbés par Donald Trump que par le mouvement Black Lives Matter. À leur décharge, le texte sur lequel je m’appuie a été écrit avant la dernière élection et je n’ai rien trouvé qui puisse prouver qu’ils auraient soutenu le coup d’État manqué du 6 janvier 2021. En prenant en compte les éléments suivants, il est peut-être plus facile de comprendre pourquoi certains ont été attirés par Donald Trump. Beaucoup d’entre eux semblent appartenir à la catégorie des libéraux conservateurs – aux États-Unis, ils seraient considérés comme des libertaires ou des républicains – qui assimilent les marchés à la liberté et rejettent la plupart des interventions gouvernementales, suivant en cela l’économiste autrichien Friedrich Hayek. Pour ces libéraux chinois, Donald Trump apparaît comme un « phare » ouvrant la voie à une Amérique traditionnelle que les libéraux plus woke des dernières générations semblent être en train de trahir. Du point de vue d’un libéral américain, cette position est absurde car Donald Trump ne tient a priori à aucun principe. Ce dernier n’en demeure pas moins une figure sur laquelle les libéraux chinois peuvent projeter leurs propres valeurs, de la même manière que le font les conservateurs américains. Bien que Donald Trump déteste la Chine, lui impose des tarifs douaniers et la pointe du doigt pour avoir « créé » le Covid-19, allant jusqu’à donner le nom de « grippe chinoise » à cette maladie dans une tentative somme toute raciste de susciter le soutien de sa base aux États-Unis, les libéraux chinois passent outre ses attaques en raison de leur attachement à la vision plus large d’une Amérique avant tout anglo-saxonne et chrétienne, vision qu’ils partagent avec lui.
48Tout cela témoigne du désordre et de l’atmosphère malsaine qui caractérisent la politique aux États-Unis, en Chine et ailleurs. De nombreux immigrants d’origine chinoise arrivés récemment aux États-Unis sont des partisans de Donald Trump principalement parce qu’ils estiment avoir réussi grâce à leur travail acharné et qu’ils n’apprécient ni les initiatives gouvernementales telles que la discrimination positive ni les groupes qui bénéficient de ces politiques. Les médias sociaux relaient ces opinions jusqu’en Chine, où celles-ci renforcent des positions similaires sur le travail et la réussite qui, dans le contexte des débats sur le mouvement Black Lives Matter, sont souvent teintées de racisme.
49Grâce à un autre libéral connu, nous pouvons approfondir cette question. Il s’agit de Zhang Qianfan 张千帆 (né en 1964), professeur de droit à l’université de Pékin et activiste constitutionnel à l’image de He Weifang. Comme ce dernier d’ailleurs, il a été contraint de mettre un frein à son activisme, et certains de ses livres ont été censurés. En octobre 2020, Zhang Qianfan a publié un article intitulé « La gauche et la droite en Chine et en Occident : un malentendu transocéanique » sur un blog en langue chinoise basé à Paris, mais très suivi en Chine28. Il écrit ceci :
En partie en raison du climat politique de plus en plus oppressant dans le pays, l’attention de la nation chinoise se tourne de plus en plus vers l’étranger, en particulier vers les États-Unis, où la polarisation politique entre la gauche et la droite a exacerbé le clivage libéral en Chine. Après l’élection de Donald Trump, la faction anti-Trump et les partisans de Trump se sont battus comme chiens et chats en Chine. Certains chrétiens chinois et défenseurs de la liberté religieuse ont commencé à saluer le « triomphe de l’évangélisme », tandis que des universitaires conservateurs ont fortement recommandé l’ouvrage Roots of American Order [1974] de Russell Kirk [auteur conservateur] et ont souligné les origines chrétiennes de la Constitution américaine. Après l’incident de George Floyd, une vague de protestations à travers les États-Unis, y compris des actes de vandalisme, a suscité le mépris de nombreux Chinois, et le racisme déjà profondément ancré s’est rapidement fait à nouveau sentir en Chine.
Le principal argument de Zhang Qianfan est en effet que la politique américaine de Donald Trump est en train de déchirer le monde libéral en Chine. Comme ailleurs, il existe bien sûr – nous l’avons mentionné – des différences entre les libéraux chinois. Jusqu’à récemment, ces différences étaient masquées par un consensus général sur la question du retour possible d’un État totalitaire qui était une préoccupation plus urgente. Les libéraux chinois voyaient alors les États-Unis comme le contrepoids le plus efficace à cette éventualité, mais l’élection de Donald Trump a redistribué les cartes.
50Selon Zhang Qianfan, de nombreux libéraux chinois, en particulier ceux dont les tendances sont les plus conservatrices/libertaires, ont été attirés par Donald Trump en raison de sa rhétorique antichinoise. Ces libéraux sont évidemment patriotes, mais ils appellent de leurs vœux la chute du Parti communiste chinois et considèrent Donald Trump comme le moyen le plus probable de réaliser ce rêve. Cet attrait représente cependant davantage qu’une simple transaction : de nombreux libéraux chinois ont ainsi fini par embrasser ce qu’ils percevaient comme le cœur du programme de Donald Trump, à savoir une dénonciation du politiquement correct.
51Pour certains, il s’agit d’une adhésion « fondée sur des principes », dans la mesure où ils s’inquiètent que les États-Unis s’égarent en investissant toujours plus dans le multiculturalisme et les croisades sans fin pour la justice sociale. Encore une fois, Donald Trump est pour eux un « phare » qui montre le chemin du retour à une Amérique plus ancienne, pour laquelle les principes libéraux sont synonymes d’équité et d’ordre. Pour d’autres, il s’agit d’une adhésion plus « tribale » : les internautes chinois dénoncent les « libéraux blancs » (une insulte chinoise à peu près équivalente au woke anglais) en adoptant un ton proche de celui des trolls américains qui occupent tout leur temps à « se payer la tête des libéraux ». Zhang Qianfan insiste sur le fait que les « tribus » chinoise et américaine sont toutefois différentes, même si les libéraux chinois qui soutiennent Donald Trump les confondent.
52La crainte principale de Zhang Qianfan est que le soutien ténu des libéraux chinois à la droite américaine n’affaiblisse encore la présence libérale déjà menacée en Chine. L’autoritarisme de Donald Trump et son mépris des normes et des institutions de la démocratie constitutionnelle vont influencer ses partisans libéraux chinois et, ironiquement, atténuer leur aversion réflexive pour le Parti, qui est tout aussi autoritaire et voyou. En Chine, la compréhension des rouages complexes d’une démocratie constitutionnelle n’est, après tout, que superficielle en dehors des cercles universitaires. Plus un discours similaire à celui de Donald Trump s’y infiltrera, plus l’ancien consensus contre le totalitarisme perdra de sa force et plus la coalition libérale deviendra fragile :
L’apparente convergence de la « gauche » et de la « droite » en Chine et en Occident [c’est-à-dire le soutien des libéraux chinois à Donald Trump] est devenue un malentendu transocéanique. Ce malentendu ne nous coûtera pas seulement des alliés dans la lutte contre le totalitarisme, mais a déjà créé une confusion des valeurs dans le monde des libéraux chinois et pourrait même changer le sens du « libéralisme ». Si le « libéralisme » chinois s’oppose à l’égalité, au « un homme, un vote », à la séparation de l’Église et de l’État, à la laïcité et à certaines libertés (comme le mariage homosexuel) pour des raisons religieuses, et s’il prône une croyance religieuse particulière comme une sorte d’orthodoxie nationale, que reste-t-il du libéralisme ?
Conclusion
53Zhang Qianfan est probablement trop pessimiste quant à l’avenir du libéralisme chinois, mais il y a néanmoins lieu de s’inquiéter. Certes, les libéraux « à l’ancienne » sont toujours là, menant le bon combat dans des coins obscurs d’Internet. Toutefois, si cette conférence s’est ouverte avec Li Shenzhi, qui s’est inspiré de Václav Havel et a préconisé de « vivre dans la vérité », elle se termine avec d’éminents libéraux chinois qui critiquent le mouvement Black Lives Matter et embrassent la cause de Donald Trump, un homme qui ne vit manifestement pas dans la vérité. Que la politique devienne une sorte de « sport tribal » n’est pas ce que nous voulons pour le monde de demain, ni en Chine ni ailleurs.
Notes de bas de page
1 Li Shenzhi 李慎之, « Reignite the torch of Enlightenment: In commemoration of the Eightieth Anniversary of the May Fourth Movement » (重新点燃启蒙的火炬:纪念“五四”八十周年), Contemporary Chinese Thought, vol. 33, no 2, 2001, p. 14-29 ; id., « Fifty years of storms and vagaries: Soliloquy on the eve of National Day » (风雨苍黄五十年—国庆夜独语), Contemporary Chinese Thought, vol. 33, no 2, 2001, p. 30-41 ; et id., « China’s cultural tradition and modernization, and a concurrent discussion on Chinese authoritarianism » (中国文化传统与现代化—兼论中国的专制主义), Contemporary Chinese Thought, vol. 33, no 2, 2001, p. 63-91. Les traductions françaises sont les miennes.
2 C’est Mao Zedong lui-même qui se définit ainsi.
3 Li Shenzhi 李慎之, « Fifty years of storms and vagaries: Soliloquy on the eve of National Day » (风雨苍黄五十年—国庆夜独语), art. cit., p. 30.
4 Ibid., p. 31.
5 Ibid., p. 35.
6 Ibid.
7 Ibid.
8 Ibid.
9 Ibid., p. 36.
10 Ibid.
11 Ibid., p. 33.
12 Ibid., p. 37.
13 Li Shenzhi 李慎之, « China’s cultural tradition and modernization, and a concurrent discussion on Chinese authoritarianism » (中国文化传统与现代化—兼论中国的专制主义), art. cit., p. 65.
14 Li Cheng 李成, « Introduction. Fighting for a Constitutional China: Public enlightenment and legal professionalism », in He Weifang 贺卫方, In the Name of Justice. Striving for the Rule of Law in China, Washington, D.C., Brookings Institution Press, 2012, p. xviii. Ma traduction.
15 Cf. un entretien avec He Weifang, « The return of the true scholar: A reflection on the university » (贺卫方访谈, “先生归来——大学反思录”), 2020, https://www.readingthechinadream.com/he-weifang-the-return-of-the-true-scholar.html.
16 Discours intitulé « How long. Not long » prononcé à Montgomery (Alabama) le 25 mars 1965.
17 Xu Jilin 许纪霖, Rethinking China’s Rise. A Liberal Critique, éd. de D. Ownby, Cambridge, Cambridge University Press, 2018.
18 Cf. Xu Jilin 许纪霖, « What kind of civilization? China at a crossroads » (何种文明?十字路口的抉择), 2013, https://www.readingthechinadream.com/xu-jilin-what-kind-of-civilization.html.
19 Xu Jilin 许纪霖, 脉动中国:许纪霖的50堂传统文化课 (Le Pouls de la Chine. Cinquante leçons tirées de la culture traditionnelle), Shanghai, Shanghai Sanlian, 2021.
20 Xu Jilin 许纪霖, « How to “redimension the Enlightenment” when dealing with Houlang culture » (面对“后浪”文化,如何“降维启蒙”), 2021, https://www.readingthechinadream.com/xu-jilin-redimensioning-the-enlightenment.html.
21 Sun Liping 孙立平, « An informal discussion of hot topics in today’s economy and society » (漫谈当前经济社会热点问题), 2022, https://www.readingthechinadream.com/sun-liping-on-current-social-and-economic-issues.html.
22 Sun Liping 孙立平, « Let’s think it through: A possible picture of the post-pandemic era and the problems we may face » (一点逻辑推理:后疫时代的可能画面及其我们可能会面对的问题), 2022, https://www.readingthechinadream.com/sun-liping-on-the-end-of-the-pandemic.html.
23 Sun Liping 孙立平, « The small chess board and the big picture: Russia in the big picture may be Ukraine on the small chess board » (小棋局与大格局:大格局中的俄罗斯也许就是小棋局中的乌克兰), 2022, https://www.readingthechinadream.com/sun-liping-russia-ukraine-and-the-big-picture.html.
24 « Xu Jilin, Liu Qing, Bai Tongdong, and Wu Guanjun: Reflect on “Black Lives Matter” » (许纪霖x刘擎x白彤东x吴冠军:反思“黑命攸关”运动), 2020, https://www.readingthechinadream.com/xu-jilin-et-al-black-lives-matter.html.
25 Pour ma part, je connaissais vaguement T. Sowell, mais n’avais jamais entendu parler des deux autres.
26 S.P. Huntington, Who Are We? The Challenges to America’s National Identity, New York, Simon & Schuster, 2004.
27 Je ne me souviens pas avoir rencontré de discussions de l’establishment intellectuel chinois à propos de la politique identitaire des Américains d’origine asiatique, mais peut-être en existe-t-il.
28 Zhang Qianfan 张千帆, « Left and Right in China and the West: A trans-oceanic misunderstanding » (中西左右:一场跨洋误会), 2020, https://www.readingthechinadream.com/zhang-qianfan-left-and-right.html.
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