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    Plan détaillé Texte intégral Le miroir brisé : du discrédit à l’hostilité Des formes d’autoreprésentation, contradictoires ou concurrentes Bibliographie Notes de bas de page Auteur

    La République romaine face aux crises. Tome 1

    Ce livre est recensé par

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    Une crise d’identité ? L’image du sénateur au péril des guerres civiles (49-29 a.C.)

    Marie-Claire Ferriès

    p. 315-329

    Texte intégral Le miroir brisé : du discrédit à l’hostilité Pater conscriptus repente factus est : la promotion sans mérite Une hostilité contre le Sénat ou contre des sénateurs ? Des formes d’autoreprésentation, contradictoires ou concurrentes Peut-on être sénateur sans se compromettre ? L’affirmation d’un nouveau modèle de sénateur ? Bibliographie Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    Ego cum sperarem ad uestrum consilium auctoritatemque
    rem publicam esse reuocatam, manendum mihi statuebam
    quasi in uigilia quadam consulari ac senatoria
    .1

    1Ainsi commencent, ou presque, les Philippiques, discours tous empreints de l’affirmation, envers et contre les armes, de la grandeur et de l’utilité sénatoriales. Certes, cette haute idée de la fonction d’auctor consilii publici provient de Cicéron, lui qui plaça, dans toutes ses analyses politiques, le Sénat au centre de la Res Publica2. Pourtant, même le 19 septembre 44, cette assurance résonnait un peu à contre temps car le Sénat et ses membres avaient subi le feu de multiples attaques venant de tous bords. Les patres avaient toujours prêté le flanc à la critique des citoyens, et c’était même là l’indice de leur poids et de leur réelle importance. La crainte d’une tyrannie de l’assemblée, ou plus exactement d’une oligarchie en son sein3, était un des thèmes rhétoriques de la politique popularis4 : sa partialité, sa complaisance envers les siens nourrissaient des blâmes. Quant aux imputations de corruption, elles étaient devenues proverbiales5. La nouveauté des critiques venait de ce qu’au contraire, on pût reprocher au Sénat sa faiblesse et son impuissance6. Comme le montre bien la mise en balance de la phrase de Cicéron, la grandeur individuelle du sénateur dépendait étroitement de la capacité du Sénat en tant qu’assemblée à peser sur le cours des événements. Or la guerre civile donnant aux armées la clé de la décision n’était pas une période favorable à l’autorité sénatoriale7. En outre, la division du Sénat en 49-48 en deux conseils autonomes, affirmant chacun sa légitimité, l’une géographique, le Sénat de Rome, l’autre fonctionnelle, le Sénat de Thessalonique, et émettant des sénatus-consultes opposés, mit en question la légitimité des deux groupes8. Enfin la nouvelle composition de l’assemblée procédant d’une part de la fusion entre le “Sénat croupion” de César et les débris des castra pompéiens, d’autre part de l’amplification de l’ordo par César, ajouta une difficulté. L’assassinat de César, le retournement progressif du Sénat par Cicéron, son échec, l’instauration du triumvirat, les proscriptions, la guerre de Pérouse et les accords de Misène puis la destruction du triumvirat, bien qu’allant en des sens opposés, amplifièrent encore ces problèmes sans permettre de reconstruire un socle de confiance, du moins immédiatement.

    2En même temps que l’auctoritas senatus ce fut la dignitas senatorum qui fut remise en question. Dans ces circonstances, était-il possible de conserver ou de restaurer l’autorité politique et la dignité sociale des membres de l’assemblée ? Il faut partir du constat que les sénateurs ont peiné à représenter l’idéal collectif avant d’examiner comment, confrontés à ce déficit d’autonomie et de prestige, ils ont agi pour préserver leur image qui reste un élément fondamental pour la stabilité de la Res Publica.

    Le miroir brisé : du discrédit à l’hostilité

    Pater conscriptus repente factus est : la promotion sans mérite

    3La somme de toutes les critiques se résume dans la phrase impitoyable de Suétone, souvent citée9 :

    Senatorum affluentem numerum deformi et incondita turba (erant enim super mille, et quidam indignissimi et post necem Caesaris per gratiam et praemium adlecti, quos orcinos uulgus uocabat) ad modum pristinum et splendorem redegit duabus lectionibus.

    4Or cette assertion mérite analyse car elle télescope deux phases chronologiques de la composition du Sénat : l’année 44 et l’année 29. En clair, d’une part, en 29, le fait que le Sénat dépassait les mille membres résultait d’une politique consciente, de César d’abord puis des triumvirs, de se reposer sur un Sénat élargi10. D’autre part, l’admission des orcini senatores ne correspondait qu’à une mesure temporaire de l’année 44, dont nous avons peu d’exemples11. Il s’agissait en effet des sénateurs qui avaient été inscrits par Antoine et par Dolabella après examen posthume des papiers de César, d’où la judicieuse allusion à Orcus ou la traduction en grec Χαρωνίται (Charonites) que rapporte Plutarque12.

    5L’image dévaluée du Sénat est issue de l’arsenal polémique de 44 et a été reprise ultérieurement pour mettre en valeur le travail bénéfique d’Auguste, toutefois, elle semble avoir été répandue. Cassius Dion est plus précis dans les raisons de cette dégradation : après avoir mentionné dans le discours de Mécène le scandale de ceux qui se sont glissés dans le Sénat13, il précise pour la lectio de 29-28, qu’il y avait essentiellement une disqualification censitaire car certains sénateurs étaient directement issus de la première classe14. Par ailleurs, dans le livre 48, il évoque la jeunesse de certains magistrats et donc sénateurs et il reprend le thème de l’expérience dans le discours qu’il prête à Agrippa15.

    6Initialement, cette analyse ne provient pas du uulgus mais du Sénat lui-même ; elle prend naissance dans les Philippiques, que Cicéron fait aussitôt publier et qui rencontrent le public16. Dans la première, Cicéron déplore que des nominations aient été prises au nom d’un mort. Dans la treizième Philippique, il épingle quelques sénateurs d’outre-tombe :

    Est etiam Asinius quidam, senator uoluntarius lectus ipse a se. Apertam Curiam uidit post Caesaris mortem, mutauit calceos, pater conscriptus repente factus est. Non noui Sex. Albesium, sed tamen neminem tam maledicum offendi, qui illum negaret dignum Antoni senatu. Arbitror me aliquos praeterisse ; de iis tamen, qui occurrebant, tacere non potui.17

    7Asinius illustre le thème des personnages hâtivement déguisés en sénateurs. Cette obscurité, de l’origine comme des ressorts de la promotion, constitue un des procédés de la caricature pamphlétaire des Philippiques. De sénateurs, ils ne possèdent que le nom. Ce discrédit s’étend aux consulaires : Et quidem dicuntur uel potius se ipsi dicunt consulares. Leur dignité autoproclamée est purement nominale car ils n’ont aucun titre à l’honneur qu’ils ont reçu. Ils sont l’expression d’un esprit partisan. Quo nomine dignus est nemo, nisi qui tanti honoris potest sustinere. Faueas tu hosti …et te consularem, aut senatorem denique ciuem putes18 ? Ce sont là encore des armes rhétoriques mais elles reposent sur un déficit de respectabilité dont les sénateurs favorisés par César ont été l’objet. Cette critique est-elle partagée ? C’est difficile à dire cependant, Cassius Dion, Suétone, Macrobe relaient des quolibets qui montrent que cet état d’esprit n’était pas l’apanage des sénateurs ou en tout cas, que ces critiques mises en forme au Sénat rencontraient une faveur populaire :

    Τούτων τε οὖν ἕνεκα καὶ ὑπερεθαύµαζον αὐτόν, καὶ ὅτι καὶ τὴν παρρησίαν τοῦ στρατοῦ πρᾳότατα ἤνεγκε. Τούς τε γὰρ ἐς τὸ συνέδριόν σφων ὑπ› αὐτοῦ καταλεχθέντας ἐτώθασαν19.

    8Les plaisanteries de Cicéron qui prétendait qu’il était plus facile de devenir sénateur à Rome que décurion à Pompéi et se jugeait assis trop à l’étroit dans les premiers rangs, eut un vif succès ce que montre son écho y compris chez le lointain Macrobe20.

    9Les plaisanteries sur les nouveaux sénateurs d’ascendance pérégrine, qui ne connaissaient pas le chemin de la curie et les Gaulois, portant le laticlave fleurirent dans le cortège du triomphe et également dans les graffitis répandus dans la Ville :

    Peregrinis in senatum allectis libellus propositus est : “Bonum factum: ne quis senatori nouo curiam monstrare uelit!” et illa uulgo canebantur :
    Gallos Caesar in triumphum ducit, idem in curiam ;
    Galli bracas deposuerunt, latum clauum sumpserunt
    21.

    10En 49, en 48 et en 45, ce sont les Césariens, consulaires et prétoriens qui furent vivement attaqués, notamment à l’occasion ou à la suite d’élections et de triomphes22. Le thème de l’intrusion au Sénat d’hommes dépourvus d’urbanitas et issus d’un milieu modeste apparut, à quelque degré qu’on le considère, un des grands sujets de controverse de la dictature de César et du consulat d’Antoine23. La polémique reprit après la censure de 42 et surtout au moment du retour des proscrits en 39, avec les cas de sénateurs affranchis ou d’esclaves se prétendant affranchis24. La critique est plus fondamentale qu’on ne pourrait le penser car elle ne se bornait pas au ridicule du parvenu ; elle dénonçait la rupture du processus d’acceptation collective. En effet, qu’ils fussent promus par la faveur du dictateur ou pardonnés par sa clémence, les sénateurs subirent un manifeste déficit de dignité : leur place ne résultait plus de cette alchimie complexe entre la naissance et l’élection, les auspices, les mœurs et les lois ; leur action et leur comportement n’étaient plus régulés par la fama, le regard de leurs pairs, les tribunaux et la censure. En résumé, ils ne représentaient plus l’expression d’un consensus mais le résultat de la volonté d’un seul. Par conséquent, la nouitas et l’absence de culture sénatoriale ne constituaient pas la seule critique et des reproches étaient autant formulés à l’égard de ceux qui s’étaient maintenus ou étaient revenus au Sénat, comme l’atteste la plaisanterie de Laberius citée supra n. 20). En effet, Cicéron hésita longuement entre les deux partis et finalement n’a été pour Pompée qu’un partisan tardif et critique, et pour César qu’un rallié récent et réticent. Il ne fut ni d’un camp ni de l’autre et, en cela, ne se différencia guère d’autres sénateurs, comme par exemple Ser. Sulpicius Rufus, dont la correspondance de Cicéron attesta les incertitudes25.

    Une hostilité contre le Sénat ou contre des sénateurs ?

    11La division de 49-48 avait laissé des traces. En atteste la lettre adressée à Hirtius par Antoine. Ce dernier reprocha le retour en première ligne de membres du Sénat de Thessalonique, qu’il désigna comme castra pompeiana26, et rappela qu’ils étaient d’anciens vaincus. C’était une triple stigmatisation, l’illégitimité, l’esprit de parti et la défaite à laquelle Cicéron répondit par la description parodique des sénateurs auprès d’Antoine qu’il conclut : Hoc igitur fretus senatu Pompeianum senatum despicit, in quo decem fuimus consulares ; qui si omnes uiuerent, bellum omnino hoc non fuisset ; auctoritati cessisset audacia27. La qualité médiocre de l’élite sénatoriale est évoquée régulièrement dans les Philippiques et cette attaque se fondait sur ce que les consulaires présents dans l’assemblée en 43 étaient massivement attachés au souvenir de César, quand ce n’était pas à lui qu’ils devaient leur rang28. Cet argument avait un intérêt tactique mais il témoignait tout autant des divisions qui affaiblissaient l’assemblée. Il traduisait notamment les contradictions du rang prétorien d’une composition plus complexe29. Se côtoyaient là les descendants de vieilles familles prétoriennes, contents de conserver ce rang, mais aussi des patriciens et des nobles qui se trouvaient frustrés de leurs ambitions consulaires, faute d’avoir choisi le bon camp ou d’avoir été candidats au bon moment, dont l’exemple était Ser. Sulpicius Galba, et enfin, des préteurs mal élus que César avait multipliés. Tous ceux qui ne pouvaient espérer le consulat détestaient ou méprisaient la clique des consulaires césariens. En outre, les prétoriens de longue date étaient pleinement capables d’analyser la politique car ils avaient fait l’apprentissage du Sénat avant la dictature et en avaient vécu toutes les péripéties. Formés au jeu politique, ils étaient pétris des valeurs de la tradition sénatoriale. Quatre ans de dictature n’avaient pas détruit totalement cette culture politique. C’était dans ce socle de composition très diverse que se dessinait la majorité au Sénat. César, puis ses successeurs purent composer avec un conseil des premiers du Sénat, mais ceux qu’il leur fallait convaincre ou contraindre au silence étaient les prétoriens. On le voit, les composantes agissantes du Sénat étaient handicapées par un conflit de hiérarchie et de culture politique, du moins c’est ce que suggèrent, sans doute avec exagération, certaines des plaisanteries rappelées plus haut. La critique de soi commençait donc entre soi.

    12En dehors, de la curie, peut-on prétendre relever des signes d’un état d’esprit anti-sénatorial ? Contre le Sénat en tant qu’institution, non, mais contre des sénateurs, quel que soit leur camp, il se discerne une hostilité tenace, relayée par les Philippiques qui prêtaient aux vétérans et aux septemvirs des ambitions révolutionnaires30 mais aussi dans le corpus césarien, dans tous les cas pour déplorer cet antagonisme. Dans ses commentaires, César insista sur le fait que seule son autorité a empêché les soldats de s’en prendre aux sénateurs fait prisonniers à Corfinium : hos omnes productos a contumelis militum conuiciisque prohibet31. Il jouait d’ailleurs les pompiers pyromanes, en dressant un rempart protecteur après avoir attisé l’indignation des soldats contre la factio paucorum qui assiègeait le Sénat et les a englobés dans le sénatus-consulte en les privant du fruit de leurs campagnes32. Mais cette haine n’était pas réservée au camp pompéien et, au soir de Thapsus, en 46, l’auteur de la guerre d’Afrique releva :

    Namque milites ueterani ira et dolore incensi non modo ut parcerent hosti non poterant adduci sed etiam ex suo exercitu inlustres urbanos quos auctores ****appellabant, compluris aut uulnerarunt aut interfecerunt33.

    13En fait, en raison de la corruption du manuscrit, on ne sait pas bien sur quoi reposait le reproche des soldats, le texte dit auctores mais le complément a disparu. Faut-il le comprendre comme fauteurs de guerre ? ou simplement de mauvais conseil ? En tout cas, ils sont blâmés pour leur décision.

    14Il faut se garder, cependant, de mettre bout à bout les attestations car elles ne relèvent pas du même état d’esprit. Au début de la guerre, cette hostilité semblait focalisée contre une élite sénatoriale irréconciliable qui avait causé la guerre car les sénateurs nommés dans ce passage étaient tenus pour connivents avec les consuls qui avaient forcé le vote du Sénat. Le procédé, un vote par déplacement, avait pour but d’empêcher que des opinions contraires s’élevassent, selon Cassius Dion34. En 46, la critique par les vétérans fut plus globale et n’épargna pas leur propre camp35. Elle révélait l’incompréhension de la clémence césarienne, alors que les ennemis pardonnés reprenaient les armes. En outre, ces incidents suivaient les mutineries de 47 qui n’avaient pas épargné les légats prétoriens césariens. Ils manifestaient une lassitude de la guerre civile dont la responsabilité initiale revenait aux sénateurs et dont la durée venait de leur impuissance à se réconcilier36. Être sénateur ne mit pas à l’abri de la colère de la troupe et celle-ci ne reconnaissait pas l’autorité des chefs qu’on leur désignait et surtout, elle désavouait aussi bien les ennemis de César que la politique trop complaisante de celui-ci. Cette hostilité latente fut une des craintes des sénateurs entre 46 et 43. Les sénateurs s’indignèrent que Cosconius et Galba aient été victimes des soldats, sans que César ne les eût punis37. César dut rassurer les patres dans le discours qu’il prononça, si l’on en croit Cassius Dion, à son retour d’Afrique38.

    15Le malaise ne fut pas dissipé et, en 45, Cicéron qui devait recevoir César et ses vétérans n’en menait pas large ; la destruction de ses plates-bandes n’était pas son seul souci.

    16Il n’en reste pas moins que la seconde partie de l’année 43 marqua la dégradation symbolique du Sénat, obligé par Octavien et Pedius à revenir sur les décrets honorifiques émis quelques semaines plus tôt et à condamner les Libérateurs encensés. Ceci constitua un revers cinglant et une honte publique39. Les sénateurs, pour la plupart, restèrent au Sénat et participèrent pour certains au jury e lege Pedia ; un seul, Silicius Corona40, eut le courage de récuser les condamnations. La dégradation symbolique de l’assemblée précéda la destruction physique des sénateurs lors de la proscription. Mais cette dernière, paradoxalement, fournit ultérieurement un regain, sinon de prestige, du moins de respectabilité aux sénateurs qui survécurent. Leur résistance prit alors un tour héroïque et ils bénéficièrent partiellement de l’aura des martyrs41. Mais cette conséquence ne fut pas immédiate et, au plus sombre des guerres civiles, il était bien difficile de savoir comme faire survivre sa dignité alors qu’on était le jouet de révolutions brutales.

    Des formes d’autoreprésentation, contradictoires ou concurrentes

    Peut-on être sénateur sans se compromettre ?

    17Cassius Dion prête à Caton une alternative radicale dans les conseils qu’il aurait donnés à son fils au seuil de la mort :

    Ὅτι ἐγὼ µὲν ἔν τε ἐλευθερίᾳ καὶ ἐν παρρησίᾳ τραφεὶς οὐ δύναµαι τὴν δουλείαν ἐκ µεταβολῆς ἐπὶ γήρως µεταµαθεῖν· σοὶ δ› ἐν τοιαύτῃ καταστάσει καὶ γεννηθέντι καὶ τραφέντι τὸν δαίµονα τὸν λαχόντα σε θεραπεύειν προσήκει42.

    18Il est indéniable que cet apophtegme provient d’une longue tradition rhétorique postérieure qui prend sa naissance dans la bataille du Caton et de l’Anti-Caton et qui a été fortement marquée par la réécriture que Thrasea a livrée de la vie de Caton.

    19Cependant, des interprétations opposées du geste de Caton se sont élevées au lendemain de sa mort ; elles marquèrent le point d’orgue de tensions dans le milieu sénatorial qui se manifestèrent dès janvier 49 : fallait-il suivre Pompée et déserter Rome ou se faire le complice du coup d’État de César en y restant ; fallait-il accepter la clémence de César ou poursuivre le combat ? Les choix de Caton avaient été cohérents même s’ils avaient été contraints. Il est vraisemblable que l’héroïsation de cet éternel opposant, au caractère farouche, souvent tenu de son vivant pour un excessif, si ce n’est un extrémiste, ne pouvait que mettre en porte‑à‑faux les opposants qui préférèrent survivre et mit dans l’embarras nombre des sénateurs qui avaient accepté la clémence de César. Parmi eux, Cicéron, qui a pris parti dans cette polémique, se débattait manifestement avec sa conscience : comment rester intègre et sénateur dans une tyrannie ? Dans l’introduction du deuxième livre du De diuinatione, il entreprit de se légitimer, précisément au moment où il abandonna cette ligne de conduite :

    Ac mihi quidem explicandae philosophiae causam attulit casus grauis ciuitatis, cum in armis ciuilibus nec tueri meo more rem publicam nec nihil agere poteram, nec quid potius, quod quidem me dignum esset, agerem reperiebam. Dabunt igitur mihi ueniam mei cives, uel gratiam potius habebunt, quod, cum esset in unius potestate res publica, neque ego me abdidi neque deserui neque adflixi neque ita gessi quasi homini aut temporibus iratus, neque porro ita aut adulatus aut admiratus fortunam sum alterius, ut me meae paeniteret43.

    20L’abondance des négations montre l’étroite marge de manœuvre laissée à un sénateur s’il ne voulait pas abdiquer son rôle sans faire le jeu de César. Cicéron repoussait également les tentations de l’exil, de la démission, de l’otium sans honneur, autant que de la servitude. Bien sûr, la réalité était moins simple et l’activité de Cicéron n’était pas seulement théorique, comme en témoignent sa correspondance et les défenses de Ligarius, Marcellus, Manlius Torquatus, Nigidius Figulus et Dejotarus. Au jour le jour, sans le recul que lui donnait le bouleversement provoqué par la mort de César, c’était en 44 la honte qui dominait en lui. Il déplorait d’avoir paru cautionner par sa présence à Rome et son appartenance au Sénat, les sénatus-consultes zélés auxquels il ne pouvait rien44. En fait, à regarder de près la correspondance, on devine l’exiguïté croissante de sa marge de manœuvre. À M. Claudius Marcellus en octobre 46, il écrivait que si l’on ne pouvait s’exprimer, du moins on était libre de se taire45 ; dans une lettre à Ser. Sulpicius Rufus, en mars 45, il s’interrogeait sur ses capacités à rester inactif sans encourir le mécontentement de César46. Cette “parole empêchée” ou comprimée par la pression que Cicéron subissait ou s’infligeait se libéra dans les traités, dont certains passages sur les devoirs, les lois et la nature des dieux, pouvaient se lire comme des condamnations de l’action césarienne, sans pourtant placer le consulaire dans une situation d’opposition ouverte. La ferveur de la défense qu’il exprimait dans l’introduction montrait cependant que sa position était loin d’être inattaquable. Le fait d’avoir ajouté le Caton dans cette série de dialogues théoriques qu’il énumérait suggère qu’il entendait donner, a posteriori peut-être, un tour plus polémique que les questions de morale politique qui étaient sa thématique dominante.

    21Le choix de l’abstention, voire de la retraite, fut aussi celui de L. Scribonius Libo, réintégré au Sénat mais qui s’occupait surtout d’histoire47, ce fut aussi celui, plus célèbre encore de Salluste, en 44, qui l’exprimait avec emphase au début du Bellum Iugurthinum :

    Verum ex iis magistratus et imperia, postremo omnis cura rerum publicarum minime mihi hac tempestate cupienda uidentur, quoniam neque uirtuti honor datur neque illi, quibus per fraudem iis fuit uti, tuti aut eo magis honesti sunt.48 

    22Plus radicaux, d’autres refusaient une réintégration jugée plus compromettante que confortable49. Cette attitude se manifestait bien sûr par le refus de la clémence de César, quitte à devoir recourir au suicide, comme Caton. Elle fut incarnée par M. Claudius Marcellus, dont nous connaissons la ligne de conduite par Cicéron qui désirait l’en faire changer. Il choisit l’exil, une voie moyenne entre la poursuite de la guerre et la collaboration avec César. Il jouit d’une réputation flatteuse en raison de son refus des compromissions qui, selon lui, préserva son autorité et sa dignité50. Une fois mort, il était, pour Atticus, le dernier représentant des anciens consuls51. Cet éloge irrita Cicéron ; peut-être y devinait-il un blâme voilé ? Cette attitude resurgit en 43 et, aux débuts du triumvirat, Valerius Messala, le futur consul de 31, ne tint pas compte de l’édit qui l’exonérait de la proscription52 ; le frère de Lépide ne revint pas à Rome, malgré l’amnistie dont il fut l’objet et même la paix de Misène ne le fit pas changer d’avis53. À ce point, toutefois, il représente une notable exception. En effet, dès la conclusion des accords en 39, les sénateurs, y compris des pompéiens ardents comme Libo, reprirent leur rôle comme auctores consilii publici, ainsi que le montre le sénatus-consulte de Plarasa Aphrodisias où il figure en bonne place54.

    23Les mentalités avaient-elles changé en trois ans et la clémence n’apparaissait-elle plus comme une compromission indue ? Les accords de Misène ne constituèrent pas un acte de clémence ni une décision unilatérale comme l’édit que prit César au lendemain de Pharsale et dont l’approbation sénatoriale tarda un peu55. Il s’agissait d’une paix négociée56. La mesure avait une portée générale et ne représentait pas une faveur ad hominem ; de même elle ne faisait pas des sénateurs réunis dans le camp de Pompée des vaincus, ni des triumviraux des vainqueurs. La restitution partielle des patrimoines l’attestait. C’est pourquoi, du point de vue de la restructuration du Sénat en un corps unique, les accords de Misène étaient un succès, même s’ils engendrèrent des situations matérielles très compliquées dans les années suivantes. Neuf ans plus tard, les lendemains d’Actium restaurèrent la politique de clementia, cependant à d’autres conditions, et cela n’engendra pas de refus global57.

    24C’était donc une voie très périlleuse que de conserver son libre arbitre de sénateur et pourtant de parvenir à survivre aux guerres civiles. Les sénateurs césariens avaient-ils les mêmes problèmes de justification de leur attitude ? Les exemples de Munatius Plancus et d’Asinius Pollio pourraient le suggérer58. En butte à la contre-offensive sénatoriale de 43, ils ne se récusèrent pas mais placèrent leur fidélité à César dans le domaine de l’amitié et non de l’attachement politique. Cependant, les anciens subordonnés de César, même si l’on met de côté ceux qui se rallièrent aux Libérateurs, semblent loin d’avoir constitué un front univoque.

    L’affirmation d’un nouveau modèle de sénateur ?

    25En effet, certains ne firent pas le choix de faire profil bas mais au contraire puisèrent leur raison d’être dans une conduite opposée, en tout point, au discours cicéronien.

    26L. Cornelius Balbus, à Gadès, aurait eu un comportement à l’imitation de César : faute d’être le premier à Rome, il fut le premier dans son municipe, selon une lettre que C. Asinius Pollio adressa à Cicéron : Haec quoque fecit, ut ispse glorari solet, eadem quae C. Caesar59. Quels furent les agissements de L. Cornelius Balbus à Gadès qui justifiaient la comparaison que Pollio traça entre ce jeune sénateur, de rang questorien à ce moment, et César ? Lors du dernier jour des jeux qu’il fit donner à Gadès, Balbus conféra l’anneau d’or à un comédien, Herennius Gallus, le fit asseoir dans les quatorze premiers rangs ; de plus, il prorogea sa propre charge de quattorvir et tint les comices locaux pendant deux jours pour deux ans, en proclamant les élus arbitrairement ; il rappela des exilés, non pas ceux de la période césarienne, mais ceux qui avaient été bannis, dix ans plus tôt sous le proconsulat de Sex. Varus, quand le Sénat local avait été décimé par des mutins60.

    27Il alla plus loin que César en faisant représenter une tragédie “prétexte” sur sa propre démarche pour fléchir le proconsul L. Lentulus61, et ému au souvenir de ses actions, il pleura au cours de la représentation62. Enfin C. Asinius Pollio insista sur l’exécution de Fadius, un ancien soldat des armées pompéiennes qui fut condamné au supplice pour avoir refusé de renoncer à ses droits civiques. Dans la formulation qu’il en donna à Cicéron, Pollio présenta à charge l’attitude monstrueuse, modi portento, de L. Cornelius Balbus, la définissant comme celle d’un tyran local plutôt que d’un sénateur63. Faut-il ne voir dans l’attitude de Balbus que l’ivresse de puissance d’un magistrat romain et le déchaînement d’un provincial insuffisamment policé ? Au contraire, Balbus était, malgré sa jeunesse, très impliqué dans les réseaux politiques : il était neveu de L. Cornelius Balbus de Gadès, un des principaux soutiens de César le jeune, après avoir été au cœur du pouvoir de César. Balbus junior lui-même avait côtoyé César dans son état-major et Cicéron également avec lequel il correspondait paisiblement autrefois. Les provocations de Balbus étaient délibérées et destinées à faire honte à tous ceux qui se récusaient d’avoir été Césariens. Balbus le jeune reproduisit à l’échelle locale le rappel des exilés, les élections dominées par la recommandation de César en vertu de la lex Antonia, la récompense de Laberius par César64. La reproduction à moindre échelle des acta Caesaris à la fin 44 ou au tout début 43 représentait un manifeste politique, puisqu’ils se trouvaient progressivement annulés dans le même temps à Rome par l’abrogation des lois d’Antoine qui excipaient des papiers de César, et par d’autres mesures ponctuelles.

    28Ce qui fut plus original vint de la mise en scène par Balbus de ses propres actions, liées aux épisodes récents de la guerre civile65. Loin de passer sous silence la dissension ou de tendre à la neutralité, il exaltait au contraire l’esprit de parti. Le potentiel tragique de l’épisode était certain : faute d’avoir écouté L. Balbus qui se faisait agent du destin, au péril de sa vie, Lentulus trouva une mort sans gloire en Égypte. Lentulus n’apparaissait pas à tous comme un héros tragique, ainsi que le montre le témoignage postérieur de Velleius Paterculus, pour lequel il représentait le type du Pompéien arrogant et corrompu66. D’après les commentaires de César, au soir de Pharsale, les Césariens67 découvrirent sa tente décorée de lauriers comme une anticipation de sa victoire. D’après Velleius, le point qui l’aurait fait hésiter à changer de camp était le prix de son ralliement. À l’inverse, Velleius ne tarit pas d’éloge sur la trajectoire exemplaire de Balbus, ce jeune homme, Romain de province, qui devint consulaire et triompha sur l’Afrique68. Loin d’être considéré comme un monstre, il était donné en exemple. Cela montre que l’attitude des sénateurs dans la guerre civile ne correspondait pas à un code de comportement unique : selon certains, le sénateur devait apparaître au-dessus des partis, selon d’autres, en cette période, il devait toute sa fidélité au parti qu’il avait adopté. De ce fait, mis en scène, parfois au sens littéral, leurs actes étaient l’enjeu d’un âpre débat où la nature et le degré de l’engagement étaient objectés. Le repli, d’ailleurs relatif et réellement inconfortable de Cicéron, ne constituait pas le seul modèle, même s’il est notre source dominante. Les vicissitudes ultérieures ne facilitèrent pas la tâche à ceux qui survécurent à l’année 42. En effet, en raison des mesures qui firent des dirigeants de la veille les hostes du jour, le Sénat ne pouvait plus se déclarer au-dessus des partes ; il devenait la chambre d’échos des rapports de force et non plus l’arbitre de la compétition. Individuellement, les sénateurs marquants, tantôt parias, tantôt réhabilités, durent adapter leur image à ces revirements. Ils ne pouvaient plus nier leur dépendance à l’égard des chefs des armées. Ils s’affirmèrent donc partisans, mais avec dignité. Si cette ligne directrice dans son principe leur était commune, tous ne l’interprétèrent pas de la même façon. Le refus d’Asinius Pollio de prendre parti en 32 fut porté à son crédit : mea, inquit, in Antonium maiora merita sunt, illius in me beneficia notiora ; itaque discrimini uestro me subtraham et ero praeda uictoris69. Fut estimé comme un titre de gloire le refus du prétorien Sergius, pardonné par Antoine, de voter la damnatio du triumvir déchu70. Plus nette encore, la fière réplique de Valerius Messala, qui affirmait avoir toujours été du parti le meilleur et le plus juste71 défendait l’idée que l’aestimatio que faisait le sénateur du bien de la Res publica était le seul critère de l’engagement et la seule mesure à l’aune de laquelle le juger.

    29Les guerres civiles contraignirent donc les sénateurs à des lignes de conduite qui mettaient en péril leur vie mais aussi qui éprouvaient tout autant leur dignité personnelle. Tout comme M. Claudius Marcellus, ils avaient à cœur la conservation de leur dignité et de leur autorité. On pourrait dire même que ce dernier, meilleur ami de Caton, il est vrai, préféra préserver sa réputation plutôt que sa vie. Cicéron, lui, ne cessait d’interroger fiévreusement Atticus sur l’effet que pouvaient produire ses paroles et ses choix. En effet, l’image publique d’un sénateur n’était que partiellement maîtrisée par lui. K. J. Hölkeskamp a montré que le prestige et le consentement des Romains à l’autorité de leur élite reposaient sur une construction collective. Le peuple romain était une mémoire vivante des pratiques et des comportements et jugeait ses contemporains à l’aune d’une histoire politique bien connue72. Comme le montraient les quolibets, le jugement de l’opinion fut impitoyable et à la mesure de l’attente que les sénateurs déçurent. Ceux-ci représentaient une image idéale, voire utopique, du citoyen, un miroir dans lequel se regardait la société. Pour cette raison, la crise d’identité fut très grave et très urgente la réhabilitation de la dignité de l’assemblée. Mais il était impossible de réussir sans le préalable de la paix et cela passa par la restriction du nombre des sénateurs et la restauration d’une progressivité de l’ascension. Le consensus théorique autour de l’idée de la dignité était, croyait le jeune César, le socle sur lequel s’appuyer. C’est ainsi qu’il faut comprendre en 29 son incitation à la démission des sénateurs conscients de leur indignité. Le succès fut pourtant très relatif73. Il fallut attendre dix ans encore pour rendre au Sénat une apparence antérieure à la guerre civile et ce ne fut qu’au prix de déchirements et de conflits car ce changement drastique d’orientation s’opposait au mouvement profond qui avait largement ouvert le Sénat à tous ceux qui pouvaient aspirer à une forme d’ascension civique. Cependant, même allégé de plus de quatre cents membres, le Sénat augustéen où coexistaient, côté à côte, les homines noui qui avaient été des adiutores partium et dans la droite ligne de l’histoire républicaine la plus ancienne nobilitas, montra qu’il avait toujours la capacité de synthétiser l’apport d’une génération. Comme l’a bien souligné M. Coudry, personne n’a jamais remis en question le Sénat en tant qu’institution74, mais ce que montrèrent les guerres civiles ce fut l’importance vitale de maintenir l’idéal que représentait le sénateur en dépit de l’adaptation de l’assemblée aux changements radicaux. Toutefois, le “métier” de sénateur n’en devint pas moins paradoxal et difficile à exercer. Les périls de la guerre civile avaient disparu mais une époque tendue de redistribution des pouvoirs commençait.

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    Notes de bas de page

    1Cic., Phil., 1.1. (trad. Boulanger, A. et Vuillemier, P., Paris, 1959, légèrement modifiée) : “Moi, tant que j’espérais qu’enfin, la Res Publica avait été rendue à vos délibérations et à votre autorité, je considérais de mon devoir de rester comme en faction à mon poste de garde de consulaire et de sénateur”.

    2De nombreuses citations allant de 63 à 43 montrent la place centrale que Cicéron assignait au Sénat pour la conduite de la cité. Parmi les textes les plus explicites, Cic., Sest., 137 (trad. Nicolet, C., Paris, 2001) : [maiores nostri] senatum rei publicae custodem, praesidem, propugnatorem conlocaverunt ; huius ordinis auctoritate uti magistratus et quasi ministros gravissimi consili esse voluerunt : “Nos ancêtres firent du Sénat le tuteur, le défenseur, le protecteur de l’État ; ils ont voulu que les magistrats soient en quelque sorte les ministres de ce Conseil imposant” ; Cic., Leg., 3.28 (trad. personnelle) : si senatus dominus sit publici consilii, […] auctoritas in senatu sit : “Que le Sénat soit le maître du conseil public […] que l’autorité réside dans le Sénat”. 

    3Ps. Sall., Ep. ad Caes., 2.11.6.

    4Coudry [1989] 2020, 759-766.

    5Sall., Iug., 28 et 31 ; pour une liste des sénateurs poursuivis pour corruption, voir les travaux de M. C. Alexander (Alexander, 1990 et Alexander 1993, 238-255). Ce dernier a montré que seule une minorité de sénateurs étaient traînés en justice pour corruption. Sur l’acceptabilité de la corruption, la corruption illégale ou la corruption légale mais amorale, voir Rosillo-Lopez, 2005, 204-205.

    6Cic., Fam., 8.8.4 ; 8.10.3 pour 51 ; Cic., Att., 7.20 et 21 pour 49 ; Cic., Fam., 12.30 en juin 43. Les principaux reproches parviennent par le biais d’une littérature postérieure, par exemple en juillet 43, App., BC., 3.94.386-97.391. Voir aussi n. 42.

    7Sur le rôle du Sénat et le début de la crise, voir Coudry 2016.

    8D.C. 41.42.7. La victoire de Juba sur Curion aboutit à deux sénatus-consultes opposés : à Thessalonique, il reçut des marques d’honneur et fut déclaré ami du peuple romain, tandis que le Sénat de Rome prit le texte diamétralement à l’opposé en le déclarant hostis. Numériquement, le Sénat de Thessalonique regroupait environ 200 sénateurs. Il était sans nul doute plus important que celui que pouvait rassembler César à Rome, car beaucoup de sénateurs, sans prendre ouvertement parti ne souhaitaient pas se compromettre.

    9Suet., Aug., 35.1 (trad. personnelle) : “Des sénateurs, l’effectif alourdi par une foule avilie et informe (car ils étaient plus de mille et quelques-uns tout à fait indignes qui avaient été inscrits sur l’album pour des services rendus ou contre rétribution, après la mort de César et que le commun appelait les sénateurs d’outre-tombe) il le ramena à sa juste mesure antérieure et à son éclat”.

    10Ferriès 2020, 68-69.

    11Les quelques exemples qui nous semblent assurés sont Asinius (voir infra) et Albesius. On peut soupçonner une semblable promotion, faite par César mais entérinée par Dolabella et Antoine, avec l’exemple de Cocceius, connu par un elogium de son épouse, Mineia trouvé à Paestum (ILP 85. Nous reprenons ici la restitution de M. Torelli (1980, 105-106) : [-----f.] C.n.|[---] C [quaesto]ri lecto|ab diu[o Caesa]re, legato| M’ Ota[cili Crassi] in Bithynia|pro p[r agros de Ap]amea diuisit|Min[eia M.f.] uxor). Il faut porter à ce nombre ceux qui furent rappelés d’exil, en vertu des brouillons de César, Cic., Phil., 1.10.24 : De exsilio reducti multi a mortuo. De ce nombre on peut soupçonner
    Licinius (D ?)enticula (D.C. 45.47.4), s’il n’a pas été rappelé en 49, et Sex. Cloelius. Toutefois, l’appartenance à l’ordre sénatorial n’est pas assurée pour ces deux personnages.

    12L’origine de ces témoignages peut venir de la polémique des Philippiques (voir note précédente) mais Plutarque et Suétone témoignent que ces plaisanteries étaient largement répandues : Plutarque (Plut., Ant., 15.4) indique que ce sont les Romains qui les désignent comme “charonites” et Suétone (Suet., Aug., 35.1) que c’est le uulgus qui les appelait orcini.

    13D.C. 52.19.1 : φηµὶ τοίνυν χρῆναί σε κατὰ πρώτας εὐθὺς τὸ βουλευτικὸν πᾶν καὶ φυλοκρινῆσαι καὶ διαλέξαι, ἐπειδή τινες οὐκ ἐπιτήδειοι διὰ τὰς στάσεις βεβουλεύκασι (trad. personnelle) : “En conséquence de quoi j’affirme que tu as à traiter le Sénat tout entier en le reclassant par catégorie et en l’épurant car des gens, qui ne le méritaient pas, se sont impatronisés sénateurs à la faveur de la guerre civile”.

    14D.C. 52.42.1.

    15D.C. 48.43.2. Un cas extrême : l’accession au Sénat (plus exactement à une magistrature ouvrant droit à l’inscription sur l’album) en même temps que la prise de la toge virile. Sur l’importance du critère de l'âge, D.C. 52. 20.1.

    16Kelly 2008, 22-38.

    17Cic., Phil., 13.28 (trad. personnelle) : “Il y a là en effet, je ne sais quel Asinius, sénateur volontaire, qui s’est inscrit tout seul, de lui-même. Il a vu la curie ouverte après la mort de César, il a changé de chaussures, il s’est transformé aussitôt en père conscrit. Je n’ai pas fait la connaissance de Sextus Albesius, cependant, je ne suis pas non plus tombé sur quelqu’un qui soit assez médisant pour nier qu’il soit digne du Sénat d’Antoine”.

    18Cic., Phil., 7.5 : (trad. personnelle) : “Et ces gens-là sont appelés consulaires, ou plus exactement ce sont eux qui s’appellent consulaires. Or de ce titre personne n’est digne s’il n’a la force pour un tel honneur. Alors que tu agis en faveur de l’ennemi, te croirais-tu consulaire ou sénateur ou même citoyen ?” 

    Cette vision d’une élite sénatoriale indigne aux yeux de Cicéron est confirmée par une lettre à Cassius, Cic., Fam., 12.4.1 (trad. Beaujeu, J., Paris, 1996) : quamquam egregios consules habemus, sed turpissimos consulares, senatum fortem, sed infimo quemque honore fortissimum : Il est vrai que nous avons des consuls hors ligne, mais des consulaires absolument ignobles ; un Sénat courageux mais les plus courageux dans le dernier rang.

    On retrouve ces mêmes arguments employés contre Fufius Calenus.

    19D.C. 43.20.1 (trad. personnelle) : “[Le peuple] le considérait en béant d’admiration et, à cause de tout cela (i.e. les succès et le grand nombre des captifs) et aussi de ce qu’il supportait de bonne grâce les railleries des soldats. Ceux-ci raillaient ceux d’entre eux qui avaient été choisis par lui pour le Sénat”.

    20La fameuse réplique sur l’exiguïté des rangs d’honneur s’adressait au chevalier Laberius (voir infra) qui répliqua non sans esprit : Macrob., Sat., 2.3.10-11 (trad. Goldust, B., Paris, 2021) : Mirum si anguste sedes, qui soles duabus sellis sedere ! : “Il est étonnant que tu sois assis à l’étroit, toi qui d’ordinaire es assis sur deux sièges !”

    Cette répartie montre un autre angle des critiques faites aux sénateurs, voir infra.

    21Suet., Iul., 80.3 (trad. Grimal, P., Paris, 1973) : “Lorsque des étrangers furent mis au nombre des sénateurs, on afficha ce placard : ‘salut à tous ! Que personne n’indique le chemin de la curie à un nouveau sénateur !’ et on chantait un peu partout.

    César a mené les Gaules en triomphe, il les a menées aussi à la curie ; Les Gaulois ont quitté leurs braies, ils ont pris le laticlave”.

    22Ainsi Q. Fabius Maximus fut moqué durant son triomphe (Quint. 6.3.61 ; D.C. 43.42.1-2) et pour son consulat (Suet., Jul., 80.3) ; il en alla de même pour le bref consulat de P. Vatinius (Macr., Sat., 2.3.5) ; le déchaînement fut pour, Caninius Rebilus, le consul d’un jour, consul dialis, selon le bon mot de M. Voltacilius Pitholaüs : Macr., Sat., 2.2.13 et 2.3.5.

    23D.C. 43.47.3 (trad. personnelle) : Καὶ προσέτι παµπληθεῖς µὲν ἐς τὴν γερουσίαν, µηδὲν διακρίνων µήτ’ εἴ τις στρατιώτης µήτ’ εἴ τις ἀπελευθέρου παῖς ἦν, ἐσέγραψεν, ὥστε καὶ ἐνακοσίους τὸ κεφάλαιον αὐτῶν : “En outre, il inscrivit au Sénat une masse de gens, sans égard au fait qu’ils soient issus de l’armée ou fils d’affranchi, au point qu’on atteignit un total de neuf cents”. La nomination directe de centurions au Sénat est aussi évoquée précédemment à la place de sénateurs décédés pendant les premières années de la guerre civile : D.C. 42.51.5. Il est difficile de fournir des exemples précis à part ceux de Cafo et Saxa, sur ces personnages : Ferriès 2007, n° 27 et 58 Si Cafo, dont nous ne connaissons pas le nomen fait le désespoir de la prosopographie, L. Decidius Saxa, pour sa part, a fait l’objet d’une réévaluation critique de la part de R. Syme (Syme 1937, 127-137). Il serait un descendant de colons italiens installés en Hispanie et serait issu d’une famille de rang équestre ou pouvant y prétendre. R. Syme du reste a analysé ces promotions (Syme 1938, 1-31).

    24Comme l’attestent les deux exemples de Barbius Phillipicus (D.C. 48.34.5 ; Ael., Fr., 263.461 éd. Hercher) et de Maximus (D.C. 48.34.5) qui datent de 39 : voir Ferriès 2007, 343 n° 20.

    25Cic., Fam., 4.1.

    26Cic., Phil., 13.26.

    27Cic., Phil., 13.28 (trad. Vuillemier, P., Paris, 1960) : Tel est donc le Sénat sur lequel il s’appuie pour mépriser le Sénat de Pompée, où nous étions dix consulaires ; et si tous vivaient encore, la guerre actuelle n’aurait absolument pas pu avoir lieu : l’autorité aurait fait céder l’impudence.

    28P. Servilius Vatia, P. Vatinius et Q. Fufius Calenus, M. Aemilius Lepidus, M. Antonius, Caninius Rebilus, mais aussi P. Cornelius Dolabella, A. Hirtius et C. Vibius Pansa n’étaient pas toutefois sur le même plan. Leurs consulats n’étaient pas jaugés selon les mêmes critères : les plus fragiles des consulaires césariens étaient Vatinius, Calenus, Rebilus, qui étaient des homines noui et des suffects. Il n’en allait pas de même pour les collègues de César, issus de la nobilitas ou du patriciat. La réévaluation du rôle de Lépide à la lumière des fastes de Privernum explique l’intérêt tout particulier que Cicéron manifesta, en vain, à son ralliement : voir Ferrary 2019, 1561-1581. Sur la volonté de recréer une élite par César puis par les triumvirs, voir Ferriès 2020, 83-85.

    29Voir Ferriès 2020, 88-89.

    30Cic., Phil., 13.3-4 : ils sont suspects de la même haine et Cicéron ironise sur leur esprit pacifique. Un sénateur antonien tout particulièrement est accusé, de nourrir une haine farouche à l’égard du Sénat, Munatius Byrsa (Cic., Phil., 6.10).

    31Caes., Civ., 1.23.3. (trad. Garcea, A., Paris, 2020) : “César les garantit des insultes et des reproches des soldats”.

    32Caes., Civ., 1.6 5-7, et plus loin (Civ., 1.7.2), il accuse le Sénat d’introduire des mesures révolutionnaires. Bien sûr, nous ne savons rien du rapport entre cette reconstitution des commentaires et le discours effectivement prononcé. Le discours tel que le livrent les commentaires s’inscrivait dans un autre contexte dans lequel César avait à cœur de se montrer l’ami du Sénat en tant qu’institution, d’une part, la victime d’une faction de l’ancien Sénat, d’autre part.

    33Caes., BAfr, 85.6-9 (trad. Bouvet, A., Paris 1949) : “Les vétérans brûlant de colère et de rancune, loin de pouvoir être amenés à épargner l’ennemi, blessèrent ou tuèrent dans leur propre armée un certain nombre de gens du monde connus, qu’ils appelaient les responsables de […]”.

    34D.C. 41.2.1.

    35Les mutins s’en prirent à Salluste, leur légat, et tuèrent deux sénateurs sur leur route sanglante pour Rome (D.C. 42.52.2). Il faut cependant nuancer : Cassius Dion note les deux sénateurs comme le point d’orgue d’une dérive où la population et les biens, en général, étaient leur proie. La haine des soldats n’était pas catégorielle, mais ils n’avaient aucun respect pour la dignité sénatoriale, ce qui est un signe révélateur. Il faut noter que leur revendication principale n’était pas politique et qu’il s’agissait de leur honoraria missio.

    36App., BC., 5.17.68-71 se livre à une longue digression sur la faillite de la discipline militaire qui serait hors de propos (il insiste sur des causes structurelles) s’il n’évoquait également la dégradation de l’image du commandement (de rang sénatorial) dont les représentants ont lassé leurs hommes par les discours spécieux sur la patrie et leurs retournements incessants. Il s’agit peut-être de rhétorique d’école, cependant deux incidents étayaient cette version. Au spectacle, un soldat se plaça spontanément dans les quatorze premiers rangs et fut arrêté. Comme il fut relâché, ses camarades l'accusèrent d'avoir trahi leur cause. Les arbitrages de Teanum et de Gabies, de même, suggérèrent la volonté des vétérans de substituer leur arbitrage à celui, traditionnel, du Sénat (App., BC., 5.20.79-81 ; 5.23.90-94).

    37Plut., Caes., 51.2.

    38D.C. 43.18.1. 

    39App., BC., 3.93.383-385 : la réunion nocturne du Sénat, convoquée par le préteur sous l’influence de Cicéron, qui, en apprenant que tout était perdu, disparut promptement en litière, sembla au jeune César une farce bouffonne. La suite malgré la relaxe des sénateurs arrêtés se présenta, si l’on suit Appien, comme une progressive rétractation du Sénat sur les points essentiels, notamment le soutien puis l’amnistie des tyrannicides et de leurs alliés. App., BC., 3.94.386-97.391. Cassius Dion insiste plus nettement encore sur le revirement, pitoyable selon lui, du Sénat : D.C. 46.47.1-4 (le vote des honneurs spéciaux et la garde de la ville) ; 46.48.1-4 (le tribunal en vertu de la loi Pedia).

    40D.C. 46.49.5. Mais son prestige fut de courte durée ; il fut proscrit et exécuté.

    41Sur la construction d’une histoire des proscriptions et des elogia des proscrits, l’analyse de J. Osgood demeure très pénétrante et pertinente, Osgood 2006, 74-82.

    42D.C. 43.10.5 (trad. personnelle) : “Moi, façonné dans la pratique de la liberté et de la libre-parole, je ne peux en un revirement complet, dans ma vieillesse, apprendre à la place la servitude ; mais toi, qui es né et as été élevé dans cette si mauvaise condition, il te sied de servir le destin que le sort t’a donné”.

    43Cic., Div., 2.2.6 (trad. Kany-Turpin, J., Paris, 2004) : “Mais si je me suis mis à exposer en détail la philosophie, la raison en est le malheur de la cité : durant la guerre civile, je ne pouvais plus défendre la république ni rester inactif et je ne trouvais rien d’autre à faire qui fut digne de moi. Mes concitoyens me pardonneront donc ou plutôt ils me remercieront de ce que, voyant la République au pouvoir d’un seul, je ne me suis pas caché, je n’ai pas renoncé, je ne me suis pas laissé abattre, je ne me suis pas comporté comme si j’étais irrité contre l’homme ou contre l’époque ; ils me remercieront enfin de ne pas avoir eu pour la fortune d’autrui une adulation, une admiration qui m’eut fait regretter mon propre sort. C’est dans mes livres que j’exprimais mon suffrage, que je prononçais mes harangues, considérant que la philosophie était pour moi un substitut au gouvernement de l’État”.

    44Par exemple, Cic., Fam., 7.30.1 (à Manius Curius) (trad. Beaujeu, J., Paris, 1988) : Incredibile est, quam turpiter mihi facere videar, qui his rebus intersim : “On ne saurait croire à quel point j’ai l’impression de me conduire honteusement en étant témoin de ce qui se passe ici”.

    45Cic., Fam., 4.9.2.

    46Cic., Fam., 4.6.3.

    47Cic., Fam., 7.4 ; Att., 13.30.2 ; 13.23.3 ; pour une reconstitution de sa carrière mouvementée, voir Kondratieff 2015, 228-266, pour cette période 244-245.

    48Sall., Jug., 3.1 (trad. Richard, J.-C., Paris, 1933) : “Mais, parmi tous ces moyens, les magistratures, les commandements militaires, une activité politique quelconque ne me paraissent pas du tout à envier dans le temps présent ; car ce n’est pas le mérite qui est à l’honneur, et ceux mêmes qui doivent leurs fonctions à de fâcheuses pratiques, ne trouvent ni plus de sécurité, ni plus de considération”.

    49Ce fut le cas de M. Claudius Marcellus qui l’obtint mais ne voulut pas y souscrire : Cic., Fam., 4.10.1-2.

    50Cic., Fam., 4.7.

    51Cic., Att., 13.10.1.

    52App., BC., 4.38.159.

    53App., BC., 4.37 ; voir Weigel 1979, 637-646 ; Hinard 1985, 419-420.

    54IAph, 8.27 l.5 : voir Kondratieff, 2015, 445.

    55D.C. 41.62.2 ; sur les réticences du Sénat, D.C. 42.17.1 et D.C. 42.18.1. 

    56Vell. 2.77.1. Ainsi que le montre le protocole de la conclusion détaillé par Plutarque (Ant., 33).

    57Vell. 2.77.2-3 ; l’auteur tibérien confirme, non sans une pointe d’exagération (2.86.2) : Victoria uero fuit clementissima, nec quisquam interemptus est, paucissimi summoti, qui ne deprecari quidem pro se sustinerent. “La victoire fut, à vrai dire, marquée d’une particulière clémence et personne ne fut tué ; il y en eut seulement un très petit nombre qui ne consentirent pas à solliciter leur grâce” (trad. Hellegouarc’h, J., Paris, 1982).

    58Repris par C. Landrea dans le second volume.

    59Cic., Fam., 10.32.2 (trad. Beaujeu, J., Paris, 1996) : “Voici encore ce qu’il a fait, comme il aime à s’en vanter, à l’imitation de César”. Datée du 8 juin 43, la lettre fut envoyée de Cordoue.

    60Cic., Ibid., Sex. Quinctilius Varus fut un des préteurs qui présida au rappel de Cicéron (Cic., Red. Sen., 23 ; MRR, 2, 201). Son proconsulat est daté par déduction des années 56-55 (MRR, 2, 211 ; 219). Son sort n’est pas autrement connu mais son fils fit partie des prisonniers pompéiens de Corfinium en 49 (voir supra) et était, sans doute, en 42 dans l’armée des libérateurs (Vell. 2.71.2 ; MRR, 3, 178). Le fils d’après le témoignage de Velleius avait revêtu plusieurs honores ; cela signifie qu’il accepta de faire carrière sous la dictature de César, avant de se rallier à ses assassins. Il n’était pas, sans doute, le plus célèbre des “renégats” mais il en constituait un exemple d’autant plus flagrant qu’il avait figuré parmi les premiers pardonnés et devait être particulièrement haï des Césariens extrémistes comme Balbus. Certes, les motifs pour lesquels Balbus voulait effacer le souvenir du gouverneur précédent plongeaient, dans une large mesure, leurs racines dans la politique locale (que nous ignorons) mais cette damnatio servait également à envoyer des messages romains. La persécution du Pompéien Fadius allait dans le même sens.

    61Par deux fois, en 49 et 48, Balbus le jeune était intervenu pour le compte de César auprès de Cornelius Lentulus. La première fois pour l’exhorter à demeurer en Italie (Cic., Att., 8.9.4 ; 8.11.5 ; 8.15a.3), la seconde fois, il s’introduisit dans le camp de Pompée à Dyrrachium, pour convaincre le proconsul de déserter (Caes., Civ., 3.19.3). C’est cette seconde anecdote qui constituait le sujet de la pièce.

    62Il y a un sens profond à cette scène qu’Asinius Pollio devait connaître et qu’il passait volontairement sous silence. Lentulus n’était pas seulement le patronus des Balbi, mais de Gadès tout entière et ces relations remontaient à l’hospitium contracté en 205 par un ascendant du consul. Les Balbi devaient peut-être leur citoyenneté au patronage de L. Cornelius Lentulus, consul en 49, ce qui expliquerait leurs liens privilégiés avec lui, voir Rodriguez-Neila 1973, 56 ; Des Boscs-Plateaux 1994, 15. La scène prenait donc à Gadès une autre dimension : Balbus le jeune y incarnait la survivance des liens de fides (en tant que Gaditain) et d’amicitia (en tant que cliens devenu autonome de Lentulus) par-delà le déchirement des partis.

    63La question de savoir pourquoi Pollio insiste tant sur les actions de son questeur peut trouver plusieurs réponses. Le gouverneur était sans aucun doute profondément choqué autant par les faits que par le total mépris qu’il montrait au gouverneur avec lequel il eût dû collaborer. Cependant, il apparaît que détailler ainsi l’imitatio Caesaris d’un personnage appartenant à la constellation sociale de Cicéron (Cic., Att., 9.6.1 ; 11.12.1 ; 12.38.2 ; 13.49.2), lui, qui avait conservé longtemps d’excellentes relations avec l’oncle, prenait valeur d’avertissement pour son alliance avec César-Octavien dont les deux Balbi étaient proches.

    64La concession de l’anneau d’or à Herennius Gallus, peut-être son scribe questorien, suscita les interrogations sur le caractère local de cet ordo Nicolet 1974, 914 n° 81 s.u. “Herennius Gallus”.

    65L’anecdote est aussi rapportée dans les commentaires de César : Caes., Civ., 3.19.3.

    66Vell. 2.49.3.

    67Caes., Civ., 3.96.

    68Vell. 2.51.3 (trad. Hellegouarc’h, J., Paris 1982, légèrement modifiée) : illis incrementis fecit uiam, quibus non in Hispania ex ciue natus, sed Hispanus, in triumphum et pontificatum adsurgeret fieretque ex priuato consularis, “Ce fut la première étape de l’extraordinaire ascension qui vit cet homme, qui n’était pas seulement né en Hispanie mais était authentiquement hispanique, s’élever jusqu’au triomphe et au pontificat et devenir de simple particulier un personnage consulaire”.

    69Vell. 2.86.3 (trad. personnelle) : “Les services que j’ai rendus à Antoine sont trop grands, dit-il, et les bienfaits d’Antoine à mon égard, trop notoires ; c’est pourquoi je me soustrairai à votre exigence de détermination et serai la proie du vainqueur”.

    70App., BC., 4.45.193 ; Hinard 1985, 520-521 n° 122 : voir Ferriès 2007, 468 n° 128.

    71Plut., Brut., 53.1-3 ; sur son attitude comme sur son parcours, voir Landrea 2021, 141-163.

    72Hökelskamp 2016, 32-33.

    73D.C. 52.42.

    74Coudry [1989] 2020, 791.

    Auteur

    • Marie-Claire Ferriès
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    1Cic., Phil., 1.1. (trad. Boulanger, A. et Vuillemier, P., Paris, 1959, légèrement modifiée) : “Moi, tant que j’espérais qu’enfin, la Res Publica avait été rendue à vos délibérations et à votre autorité, je considérais de mon devoir de rester comme en faction à mon poste de garde de consulaire et de sénateur”.

    2De nombreuses citations allant de 63 à 43 montrent la place centrale que Cicéron assignait au Sénat pour la conduite de la cité. Parmi les textes les plus explicites, Cic., Sest., 137 (trad. Nicolet, C., Paris, 2001) : [maiores nostri] senatum rei publicae custodem, praesidem, propugnatorem conlocaverunt ; huius ordinis auctoritate uti magistratus et quasi ministros gravissimi consili esse voluerunt : “Nos ancêtres firent du Sénat le tuteur, le défenseur, le protecteur de l’État ; ils ont voulu que les magistrats soient en quelque sorte les ministres de ce Conseil imposant” ; Cic., Leg., 3.28 (trad. personnelle) : si senatus dominus sit publici consilii, […] auctoritas in senatu sit : “Que le Sénat soit le maître du conseil public […] que l’autorité réside dans le Sénat”. 

    3Ps. Sall., Ep. ad Caes., 2.11.6.

    4Coudry [1989] 2020, 759-766.

    5Sall., Iug., 28 et 31 ; pour une liste des sénateurs poursuivis pour corruption, voir les travaux de M. C. Alexander (Alexander, 1990 et Alexander 1993, 238-255). Ce dernier a montré que seule une minorité de sénateurs étaient traînés en justice pour corruption. Sur l’acceptabilité de la corruption, la corruption illégale ou la corruption légale mais amorale, voir Rosillo-Lopez, 2005, 204-205.

    6Cic., Fam., 8.8.4 ; 8.10.3 pour 51 ; Cic., Att., 7.20 et 21 pour 49 ; Cic., Fam., 12.30 en juin 43. Les principaux reproches parviennent par le biais d’une littérature postérieure, par exemple en juillet 43, App., BC., 3.94.386-97.391. Voir aussi n. 42.

    7Sur le rôle du Sénat et le début de la crise, voir Coudry 2016.

    8D.C. 41.42.7. La victoire de Juba sur Curion aboutit à deux sénatus-consultes opposés : à Thessalonique, il reçut des marques d’honneur et fut déclaré ami du peuple romain, tandis que le Sénat de Rome prit le texte diamétralement à l’opposé en le déclarant hostis. Numériquement, le Sénat de Thessalonique regroupait environ 200 sénateurs. Il était sans nul doute plus important que celui que pouvait rassembler César à Rome, car beaucoup de sénateurs, sans prendre ouvertement parti ne souhaitaient pas se compromettre.

    9Suet., Aug., 35.1 (trad. personnelle) : “Des sénateurs, l’effectif alourdi par une foule avilie et informe (car ils étaient plus de mille et quelques-uns tout à fait indignes qui avaient été inscrits sur l’album pour des services rendus ou contre rétribution, après la mort de César et que le commun appelait les sénateurs d’outre-tombe) il le ramena à sa juste mesure antérieure et à son éclat”.

    10Ferriès 2020, 68-69.

    11Les quelques exemples qui nous semblent assurés sont Asinius (voir infra) et Albesius. On peut soupçonner une semblable promotion, faite par César mais entérinée par Dolabella et Antoine, avec l’exemple de Cocceius, connu par un elogium de son épouse, Mineia trouvé à Paestum (ILP 85. Nous reprenons ici la restitution de M. Torelli (1980, 105-106) : [-----f.] C.n.|[---] C [quaesto]ri lecto|ab diu[o Caesa]re, legato| M’ Ota[cili Crassi] in Bithynia|pro p[r agros de Ap]amea diuisit|Min[eia M.f.] uxor). Il faut porter à ce nombre ceux qui furent rappelés d’exil, en vertu des brouillons de César, Cic., Phil., 1.10.24 : De exsilio reducti multi a mortuo. De ce nombre on peut soupçonner
    Licinius (D ?)enticula (D.C. 45.47.4), s’il n’a pas été rappelé en 49, et Sex. Cloelius. Toutefois, l’appartenance à l’ordre sénatorial n’est pas assurée pour ces deux personnages.

    12L’origine de ces témoignages peut venir de la polémique des Philippiques (voir note précédente) mais Plutarque et Suétone témoignent que ces plaisanteries étaient largement répandues : Plutarque (Plut., Ant., 15.4) indique que ce sont les Romains qui les désignent comme “charonites” et Suétone (Suet., Aug., 35.1) que c’est le uulgus qui les appelait orcini.

    13D.C. 52.19.1 : φηµὶ τοίνυν χρῆναί σε κατὰ πρώτας εὐθὺς τὸ βουλευτικὸν πᾶν καὶ φυλοκρινῆσαι καὶ διαλέξαι, ἐπειδή τινες οὐκ ἐπιτήδειοι διὰ τὰς στάσεις βεβουλεύκασι (trad. personnelle) : “En conséquence de quoi j’affirme que tu as à traiter le Sénat tout entier en le reclassant par catégorie et en l’épurant car des gens, qui ne le méritaient pas, se sont impatronisés sénateurs à la faveur de la guerre civile”.

    14D.C. 52.42.1.

    15D.C. 48.43.2. Un cas extrême : l’accession au Sénat (plus exactement à une magistrature ouvrant droit à l’inscription sur l’album) en même temps que la prise de la toge virile. Sur l’importance du critère de l'âge, D.C. 52. 20.1.

    16Kelly 2008, 22-38.

    17Cic., Phil., 13.28 (trad. personnelle) : “Il y a là en effet, je ne sais quel Asinius, sénateur volontaire, qui s’est inscrit tout seul, de lui-même. Il a vu la curie ouverte après la mort de César, il a changé de chaussures, il s’est transformé aussitôt en père conscrit. Je n’ai pas fait la connaissance de Sextus Albesius, cependant, je ne suis pas non plus tombé sur quelqu’un qui soit assez médisant pour nier qu’il soit digne du Sénat d’Antoine”.

    18Cic., Phil., 7.5 : (trad. personnelle) : “Et ces gens-là sont appelés consulaires, ou plus exactement ce sont eux qui s’appellent consulaires. Or de ce titre personne n’est digne s’il n’a la force pour un tel honneur. Alors que tu agis en faveur de l’ennemi, te croirais-tu consulaire ou sénateur ou même citoyen ?” 

    Cette vision d’une élite sénatoriale indigne aux yeux de Cicéron est confirmée par une lettre à Cassius, Cic., Fam., 12.4.1 (trad. Beaujeu, J., Paris, 1996) : quamquam egregios consules habemus, sed turpissimos consulares, senatum fortem, sed infimo quemque honore fortissimum : Il est vrai que nous avons des consuls hors ligne, mais des consulaires absolument ignobles ; un Sénat courageux mais les plus courageux dans le dernier rang.

    On retrouve ces mêmes arguments employés contre Fufius Calenus.

    19D.C. 43.20.1 (trad. personnelle) : “[Le peuple] le considérait en béant d’admiration et, à cause de tout cela (i.e. les succès et le grand nombre des captifs) et aussi de ce qu’il supportait de bonne grâce les railleries des soldats. Ceux-ci raillaient ceux d’entre eux qui avaient été choisis par lui pour le Sénat”.

    20La fameuse réplique sur l’exiguïté des rangs d’honneur s’adressait au chevalier Laberius (voir infra) qui répliqua non sans esprit : Macrob., Sat., 2.3.10-11 (trad. Goldust, B., Paris, 2021) : Mirum si anguste sedes, qui soles duabus sellis sedere ! : “Il est étonnant que tu sois assis à l’étroit, toi qui d’ordinaire es assis sur deux sièges !”

    Cette répartie montre un autre angle des critiques faites aux sénateurs, voir infra.

    21Suet., Iul., 80.3 (trad. Grimal, P., Paris, 1973) : “Lorsque des étrangers furent mis au nombre des sénateurs, on afficha ce placard : ‘salut à tous ! Que personne n’indique le chemin de la curie à un nouveau sénateur !’ et on chantait un peu partout.

    César a mené les Gaules en triomphe, il les a menées aussi à la curie ; Les Gaulois ont quitté leurs braies, ils ont pris le laticlave”.

    22Ainsi Q. Fabius Maximus fut moqué durant son triomphe (Quint. 6.3.61 ; D.C. 43.42.1-2) et pour son consulat (Suet., Jul., 80.3) ; il en alla de même pour le bref consulat de P. Vatinius (Macr., Sat., 2.3.5) ; le déchaînement fut pour, Caninius Rebilus, le consul d’un jour, consul dialis, selon le bon mot de M. Voltacilius Pitholaüs : Macr., Sat., 2.2.13 et 2.3.5.

    23D.C. 43.47.3 (trad. personnelle) : Καὶ προσέτι παµπληθεῖς µὲν ἐς τὴν γερουσίαν, µηδὲν διακρίνων µήτ’ εἴ τις στρατιώτης µήτ’ εἴ τις ἀπελευθέρου παῖς ἦν, ἐσέγραψεν, ὥστε καὶ ἐνακοσίους τὸ κεφάλαιον αὐτῶν : “En outre, il inscrivit au Sénat une masse de gens, sans égard au fait qu’ils soient issus de l’armée ou fils d’affranchi, au point qu’on atteignit un total de neuf cents”. La nomination directe de centurions au Sénat est aussi évoquée précédemment à la place de sénateurs décédés pendant les premières années de la guerre civile : D.C. 42.51.5. Il est difficile de fournir des exemples précis à part ceux de Cafo et Saxa, sur ces personnages : Ferriès 2007, n° 27 et 58 Si Cafo, dont nous ne connaissons pas le nomen fait le désespoir de la prosopographie, L. Decidius Saxa, pour sa part, a fait l’objet d’une réévaluation critique de la part de R. Syme (Syme 1937, 127-137). Il serait un descendant de colons italiens installés en Hispanie et serait issu d’une famille de rang équestre ou pouvant y prétendre. R. Syme du reste a analysé ces promotions (Syme 1938, 1-31).

    24Comme l’attestent les deux exemples de Barbius Phillipicus (D.C. 48.34.5 ; Ael., Fr., 263.461 éd. Hercher) et de Maximus (D.C. 48.34.5) qui datent de 39 : voir Ferriès 2007, 343 n° 20.

    25Cic., Fam., 4.1.

    26Cic., Phil., 13.26.

    27Cic., Phil., 13.28 (trad. Vuillemier, P., Paris, 1960) : Tel est donc le Sénat sur lequel il s’appuie pour mépriser le Sénat de Pompée, où nous étions dix consulaires ; et si tous vivaient encore, la guerre actuelle n’aurait absolument pas pu avoir lieu : l’autorité aurait fait céder l’impudence.

    28P. Servilius Vatia, P. Vatinius et Q. Fufius Calenus, M. Aemilius Lepidus, M. Antonius, Caninius Rebilus, mais aussi P. Cornelius Dolabella, A. Hirtius et C. Vibius Pansa n’étaient pas toutefois sur le même plan. Leurs consulats n’étaient pas jaugés selon les mêmes critères : les plus fragiles des consulaires césariens étaient Vatinius, Calenus, Rebilus, qui étaient des homines noui et des suffects. Il n’en allait pas de même pour les collègues de César, issus de la nobilitas ou du patriciat. La réévaluation du rôle de Lépide à la lumière des fastes de Privernum explique l’intérêt tout particulier que Cicéron manifesta, en vain, à son ralliement : voir Ferrary 2019, 1561-1581. Sur la volonté de recréer une élite par César puis par les triumvirs, voir Ferriès 2020, 83-85.

    29Voir Ferriès 2020, 88-89.

    30Cic., Phil., 13.3-4 : ils sont suspects de la même haine et Cicéron ironise sur leur esprit pacifique. Un sénateur antonien tout particulièrement est accusé, de nourrir une haine farouche à l’égard du Sénat, Munatius Byrsa (Cic., Phil., 6.10).

    31Caes., Civ., 1.23.3. (trad. Garcea, A., Paris, 2020) : “César les garantit des insultes et des reproches des soldats”.

    32Caes., Civ., 1.6 5-7, et plus loin (Civ., 1.7.2), il accuse le Sénat d’introduire des mesures révolutionnaires. Bien sûr, nous ne savons rien du rapport entre cette reconstitution des commentaires et le discours effectivement prononcé. Le discours tel que le livrent les commentaires s’inscrivait dans un autre contexte dans lequel César avait à cœur de se montrer l’ami du Sénat en tant qu’institution, d’une part, la victime d’une faction de l’ancien Sénat, d’autre part.

    33Caes., BAfr, 85.6-9 (trad. Bouvet, A., Paris 1949) : “Les vétérans brûlant de colère et de rancune, loin de pouvoir être amenés à épargner l’ennemi, blessèrent ou tuèrent dans leur propre armée un certain nombre de gens du monde connus, qu’ils appelaient les responsables de […]”.

    34D.C. 41.2.1.

    35Les mutins s’en prirent à Salluste, leur légat, et tuèrent deux sénateurs sur leur route sanglante pour Rome (D.C. 42.52.2). Il faut cependant nuancer : Cassius Dion note les deux sénateurs comme le point d’orgue d’une dérive où la population et les biens, en général, étaient leur proie. La haine des soldats n’était pas catégorielle, mais ils n’avaient aucun respect pour la dignité sénatoriale, ce qui est un signe révélateur. Il faut noter que leur revendication principale n’était pas politique et qu’il s’agissait de leur honoraria missio.

    36App., BC., 5.17.68-71 se livre à une longue digression sur la faillite de la discipline militaire qui serait hors de propos (il insiste sur des causes structurelles) s’il n’évoquait également la dégradation de l’image du commandement (de rang sénatorial) dont les représentants ont lassé leurs hommes par les discours spécieux sur la patrie et leurs retournements incessants. Il s’agit peut-être de rhétorique d’école, cependant deux incidents étayaient cette version. Au spectacle, un soldat se plaça spontanément dans les quatorze premiers rangs et fut arrêté. Comme il fut relâché, ses camarades l'accusèrent d'avoir trahi leur cause. Les arbitrages de Teanum et de Gabies, de même, suggérèrent la volonté des vétérans de substituer leur arbitrage à celui, traditionnel, du Sénat (App., BC., 5.20.79-81 ; 5.23.90-94).

    37Plut., Caes., 51.2.

    38D.C. 43.18.1. 

    39App., BC., 3.93.383-385 : la réunion nocturne du Sénat, convoquée par le préteur sous l’influence de Cicéron, qui, en apprenant que tout était perdu, disparut promptement en litière, sembla au jeune César une farce bouffonne. La suite malgré la relaxe des sénateurs arrêtés se présenta, si l’on suit Appien, comme une progressive rétractation du Sénat sur les points essentiels, notamment le soutien puis l’amnistie des tyrannicides et de leurs alliés. App., BC., 3.94.386-97.391. Cassius Dion insiste plus nettement encore sur le revirement, pitoyable selon lui, du Sénat : D.C. 46.47.1-4 (le vote des honneurs spéciaux et la garde de la ville) ; 46.48.1-4 (le tribunal en vertu de la loi Pedia).

    40D.C. 46.49.5. Mais son prestige fut de courte durée ; il fut proscrit et exécuté.

    41Sur la construction d’une histoire des proscriptions et des elogia des proscrits, l’analyse de J. Osgood demeure très pénétrante et pertinente, Osgood 2006, 74-82.

    42D.C. 43.10.5 (trad. personnelle) : “Moi, façonné dans la pratique de la liberté et de la libre-parole, je ne peux en un revirement complet, dans ma vieillesse, apprendre à la place la servitude ; mais toi, qui es né et as été élevé dans cette si mauvaise condition, il te sied de servir le destin que le sort t’a donné”.

    43Cic., Div., 2.2.6 (trad. Kany-Turpin, J., Paris, 2004) : “Mais si je me suis mis à exposer en détail la philosophie, la raison en est le malheur de la cité : durant la guerre civile, je ne pouvais plus défendre la république ni rester inactif et je ne trouvais rien d’autre à faire qui fut digne de moi. Mes concitoyens me pardonneront donc ou plutôt ils me remercieront de ce que, voyant la République au pouvoir d’un seul, je ne me suis pas caché, je n’ai pas renoncé, je ne me suis pas laissé abattre, je ne me suis pas comporté comme si j’étais irrité contre l’homme ou contre l’époque ; ils me remercieront enfin de ne pas avoir eu pour la fortune d’autrui une adulation, une admiration qui m’eut fait regretter mon propre sort. C’est dans mes livres que j’exprimais mon suffrage, que je prononçais mes harangues, considérant que la philosophie était pour moi un substitut au gouvernement de l’État”.

    44Par exemple, Cic., Fam., 7.30.1 (à Manius Curius) (trad. Beaujeu, J., Paris, 1988) : Incredibile est, quam turpiter mihi facere videar, qui his rebus intersim : “On ne saurait croire à quel point j’ai l’impression de me conduire honteusement en étant témoin de ce qui se passe ici”.

    45Cic., Fam., 4.9.2.

    46Cic., Fam., 4.6.3.

    47Cic., Fam., 7.4 ; Att., 13.30.2 ; 13.23.3 ; pour une reconstitution de sa carrière mouvementée, voir Kondratieff 2015, 228-266, pour cette période 244-245.

    48Sall., Jug., 3.1 (trad. Richard, J.-C., Paris, 1933) : “Mais, parmi tous ces moyens, les magistratures, les commandements militaires, une activité politique quelconque ne me paraissent pas du tout à envier dans le temps présent ; car ce n’est pas le mérite qui est à l’honneur, et ceux mêmes qui doivent leurs fonctions à de fâcheuses pratiques, ne trouvent ni plus de sécurité, ni plus de considération”.

    49Ce fut le cas de M. Claudius Marcellus qui l’obtint mais ne voulut pas y souscrire : Cic., Fam., 4.10.1-2.

    50Cic., Fam., 4.7.

    51Cic., Att., 13.10.1.

    52App., BC., 4.38.159.

    53App., BC., 4.37 ; voir Weigel 1979, 637-646 ; Hinard 1985, 419-420.

    54IAph, 8.27 l.5 : voir Kondratieff, 2015, 445.

    55D.C. 41.62.2 ; sur les réticences du Sénat, D.C. 42.17.1 et D.C. 42.18.1. 

    56Vell. 2.77.1. Ainsi que le montre le protocole de la conclusion détaillé par Plutarque (Ant., 33).

    57Vell. 2.77.2-3 ; l’auteur tibérien confirme, non sans une pointe d’exagération (2.86.2) : Victoria uero fuit clementissima, nec quisquam interemptus est, paucissimi summoti, qui ne deprecari quidem pro se sustinerent. “La victoire fut, à vrai dire, marquée d’une particulière clémence et personne ne fut tué ; il y en eut seulement un très petit nombre qui ne consentirent pas à solliciter leur grâce” (trad. Hellegouarc’h, J., Paris, 1982).

    58Repris par C. Landrea dans le second volume.

    59Cic., Fam., 10.32.2 (trad. Beaujeu, J., Paris, 1996) : “Voici encore ce qu’il a fait, comme il aime à s’en vanter, à l’imitation de César”. Datée du 8 juin 43, la lettre fut envoyée de Cordoue.

    60Cic., Ibid., Sex. Quinctilius Varus fut un des préteurs qui présida au rappel de Cicéron (Cic., Red. Sen., 23 ; MRR, 2, 201). Son proconsulat est daté par déduction des années 56-55 (MRR, 2, 211 ; 219). Son sort n’est pas autrement connu mais son fils fit partie des prisonniers pompéiens de Corfinium en 49 (voir supra) et était, sans doute, en 42 dans l’armée des libérateurs (Vell. 2.71.2 ; MRR, 3, 178). Le fils d’après le témoignage de Velleius avait revêtu plusieurs honores ; cela signifie qu’il accepta de faire carrière sous la dictature de César, avant de se rallier à ses assassins. Il n’était pas, sans doute, le plus célèbre des “renégats” mais il en constituait un exemple d’autant plus flagrant qu’il avait figuré parmi les premiers pardonnés et devait être particulièrement haï des Césariens extrémistes comme Balbus. Certes, les motifs pour lesquels Balbus voulait effacer le souvenir du gouverneur précédent plongeaient, dans une large mesure, leurs racines dans la politique locale (que nous ignorons) mais cette damnatio servait également à envoyer des messages romains. La persécution du Pompéien Fadius allait dans le même sens.

    61Par deux fois, en 49 et 48, Balbus le jeune était intervenu pour le compte de César auprès de Cornelius Lentulus. La première fois pour l’exhorter à demeurer en Italie (Cic., Att., 8.9.4 ; 8.11.5 ; 8.15a.3), la seconde fois, il s’introduisit dans le camp de Pompée à Dyrrachium, pour convaincre le proconsul de déserter (Caes., Civ., 3.19.3). C’est cette seconde anecdote qui constituait le sujet de la pièce.

    62Il y a un sens profond à cette scène qu’Asinius Pollio devait connaître et qu’il passait volontairement sous silence. Lentulus n’était pas seulement le patronus des Balbi, mais de Gadès tout entière et ces relations remontaient à l’hospitium contracté en 205 par un ascendant du consul. Les Balbi devaient peut-être leur citoyenneté au patronage de L. Cornelius Lentulus, consul en 49, ce qui expliquerait leurs liens privilégiés avec lui, voir Rodriguez-Neila 1973, 56 ; Des Boscs-Plateaux 1994, 15. La scène prenait donc à Gadès une autre dimension : Balbus le jeune y incarnait la survivance des liens de fides (en tant que Gaditain) et d’amicitia (en tant que cliens devenu autonome de Lentulus) par-delà le déchirement des partis.

    63La question de savoir pourquoi Pollio insiste tant sur les actions de son questeur peut trouver plusieurs réponses. Le gouverneur était sans aucun doute profondément choqué autant par les faits que par le total mépris qu’il montrait au gouverneur avec lequel il eût dû collaborer. Cependant, il apparaît que détailler ainsi l’imitatio Caesaris d’un personnage appartenant à la constellation sociale de Cicéron (Cic., Att., 9.6.1 ; 11.12.1 ; 12.38.2 ; 13.49.2), lui, qui avait conservé longtemps d’excellentes relations avec l’oncle, prenait valeur d’avertissement pour son alliance avec César-Octavien dont les deux Balbi étaient proches.

    64La concession de l’anneau d’or à Herennius Gallus, peut-être son scribe questorien, suscita les interrogations sur le caractère local de cet ordo Nicolet 1974, 914 n° 81 s.u. “Herennius Gallus”.

    65L’anecdote est aussi rapportée dans les commentaires de César : Caes., Civ., 3.19.3.

    66Vell. 2.49.3.

    67Caes., Civ., 3.96.

    68Vell. 2.51.3 (trad. Hellegouarc’h, J., Paris 1982, légèrement modifiée) : illis incrementis fecit uiam, quibus non in Hispania ex ciue natus, sed Hispanus, in triumphum et pontificatum adsurgeret fieretque ex priuato consularis, “Ce fut la première étape de l’extraordinaire ascension qui vit cet homme, qui n’était pas seulement né en Hispanie mais était authentiquement hispanique, s’élever jusqu’au triomphe et au pontificat et devenir de simple particulier un personnage consulaire”.

    69Vell. 2.86.3 (trad. personnelle) : “Les services que j’ai rendus à Antoine sont trop grands, dit-il, et les bienfaits d’Antoine à mon égard, trop notoires ; c’est pourquoi je me soustrairai à votre exigence de détermination et serai la proie du vainqueur”.

    70App., BC., 4.45.193 ; Hinard 1985, 520-521 n° 122 : voir Ferriès 2007, 468 n° 128.

    71Plut., Brut., 53.1-3 ; sur son attitude comme sur son parcours, voir Landrea 2021, 141-163.

    72Hökelskamp 2016, 32-33.

    73D.C. 52.42.

    74Coudry [1989] 2020, 791.

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    Ferriès, M.-C. (2023). Une crise d’identité ? L’image du sénateur au péril des guerres civiles (49-29 a.C.). In M. Bats, R. Laignoux, & J.-C. Lacam (éds.), La République romaine face aux crises. Tome 1. Pessac: Ausonius Éditions. https://doi.org/10.4000/16f4o
    Ferriès, Marie-Claire. « Une crise d’identité ? L’image du sénateur au péril des guerres civiles (49-29 a.C.) ». In La République romaine face aux crises. Tome 1, édité par Maria Bats, Raphaëlle Laignoux, et Jean-Claude Lacam. Pessac: Ausonius Éditions, 2023. doi:10.4000/16f4o.
    Ferriès, Marie-Claire. « Une crise d’identité ? L’image du sénateur au péril des guerres civiles (49-29 a.C.) ». La République romaine face aux crises. Tome 1, édité par Maria Bats et al., Ausonius Éditions, 2023, https://doi.org/10.4000/16f4o.

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    Bats, Maria, Raphaëlle Laignoux, et Jean-Claude Lacam, éd. La République romaine face aux crises. Tome 1. Pessac: Ausonius Éditions, 2023. doi:10.4000/16f4v.
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