Le soldat et la fabrique des guerres civiles à la fin de la République romaine : quelques problèmes
p. 141-152
Texte intégral
1Compte tenu de la place tenue par les guerres civiles du ier s. a.C. parmi les moments traumatiques de l’histoire de la Rome républicaine, j’ai choisi de centrer mon propos sur une figure omniprésente dans l’historiographie, celle du soldat dit “des guerres civiles”. Il convient en effet de s’interroger sur ce qu’est susceptible de recouvrir précisément une telle appellation, en apparence si banale. En effet, celle-ci nous est devenue familière, au point qu’on prend finalement rarement la peine de s’interroger sur sa valeur et sur ce qu’elle peut exactement signifier.
2Au contraire, il semble aller de soi, à première vue, qu’au légionnaire des guerres de l’expansion méditerranéenne, celles de la milice civique encore décrite par Polybe au livre vi de ses Histoires au milieu du iie s. a.C., succède, à partir d’un certain moment, un autre type de soldat, ce miles improbus qui donne, par exemple, son titre au chapitre que C. Nicolet, dans le Métier de citoyen, consacre à la période des guerres civiles du dernier siècle de la République1. Cela revient donc à considérer que le soldat de cette époque serait par définition un soldat “de mauvais aloi”, ainsi que le relève justement P. Le Roux dans un article de 2018 sur le passage de l’armée civique à l’armée impériale2. Dans une telle perspective, c’est ce miles improbus, considéré comme caractéristique de ce moment, qui paraît donner son identité propre au légionnaire romain du temps des guerres civiles. Celles-ci sont alors censées correspondre au moment de l’émergence et de l’affirmation d’un genre particulier de soldat, fatal à la République3.
3Pour cette raison, il me semble que l’étude des évolutions intervenues sous la République tardive dans les rapports entre l’armée et la cité est ainsi dominée par la conviction qu’une nouvelle interaction se fabrique alors, dans un contexte de crise, ce qui légitime le titre donné à cette contribution qui se veut surtout une réflexion d’ordre général, un état des questions et des problèmes, susceptible d’ouvrir une discussion plutôt que d’y apporter une résolution. Pour l’essentiel, l’interaction évoquée a pu être envisagée jusqu’ici de deux façons, que j’aborderai successivement. Dans le cas le plus fréquent, on estime que c’est l’apparition de légionnaires aux origines et aux motivations radicalement nouvelles qui a rendu possibles les guerres civiles : le soldat apparaît alors lui-même comme fabrique de celles-ci. Alternativement, et en sens inverse, on privilégie parfois l’idée que ce sont davantage les dysfonctionnements induits par les guerres civiles qui ont créé les conditions de l’émergence de nouvelles pratiques et de nouveaux comportements dans les armées : cette fois, c’est la guerre civile, en tant que type spécifique de conflit, qui est vue comme fabrique d’un soldat d’un nouveau genre. Du reste, ces deux possibilités ne sont pas mutuellement exclusives. Je tenterai toutefois de faire valoir que chacune, en fin de compte, nous renvoie nécessairement aux limites qui sont celles de notre documentation.
Le soldat, fabrique des guerres civiles ?
4L’idée que les guerres civiles auraient été en partie engendrées par l’apparition d’un nouveau type de soldat, à partir du tournant des iie et ier s. a.C., est inséparable de la théorie bien connue de la “prolétarisation”.
5Selon celle-ci, les armées tardo-républicaines auraient été désormais composées de prolétaires volontaires en voie de professionnalisation, autrement dit en rupture avec le principe de la milice civique traditionnelle de conscription. Il suffit pour cela, à titre d’exemple, de renvoyer à ce qu’en dit P. Jal au début de son article classique sur le soldat des guerres civiles ou encore aux pages de C. Nicolet dans Le métier de citoyen, déjà évoquées en introduction4. Aux troupes vertueuses des milices civiques d’autrefois, animées d’un véritable idéal patriotique aurait succédé un soldat prolétarisé, coupé de son ancrage civique, distinct désormais du milieu civil, et moins soucieux du bien commun que de son intérêt matériel garanti par sa fidélité à ses chefs plutôt qu’à la cité. Aux yeux de J. Harmand, qui a été l’un des plus notables défenseurs de cette théorie, il est clair que “la légion prolétarienne post-marienne n’est plus l’armée du devoir civique”, ainsi qu’il l’écrivait dans un fameux article de 19695. Or, pour ma part, dans un livre récent paru en 2018, j’ai défendu au contraire l’idée qu’il était nécessaire de renoncer complètement à l’hypothèse d’un recrutement massif de prolétaires dans les légions à cette époque, pas du tout attesté dans nos sources, en dépit de ce qu’on a longtemps affirmé6.
6Ce n’est pas le lieu d’en refaire ici la démonstration. J’attire seulement l’attention sur le fait que le jugement de valeur très négatif, et même extrêmement péjoratif, longtemps porté par l’historiographie moderne sur le soldat des guerres civiles repose pour l’essentiel sur cette transformation supposée du recrutement, volontiers opposée à un idéal censé avoir été atteint dans le passé7. Très souvent, on retrouve même à ce propos la métaphore d’une sorte de pathologie : ainsi, cette dégradation de la militia a pu être associée parfois à une sorte de maladie civique, selon une logique de contamination sociale et politique. Dans son Histoire romaine, T. Mommsen évoquait déjà les “germes mauvais, apportés dans la légion par les prolétaires incorporés”8, tandis que J. Harmand qualifiait de véritable “poison” les initiatives attribuées à Marius en matière de recrutement9. Dans l’intervalle, J. Carcopino, dans un livre au retentissement considérable, avait pu déplorer ce qu’il appelait “l’extension du mal dans l’armée”10, brutalement accélérée dès lors que, selon lui, Marius décida “de remplir les légions de la République avec les déchets sociaux du peuple romain”11. Sans toujours aller jusqu’à de tels excès, la réprobation exprimée face à des soldats qui auraient trahi leur nature civique n’en reste pas moins très répandue dans la bibliographie moderne, y compris dernièrement, dans la synthèse la plus récente parue sur l’armée républicaine12.
7Si, comme je le crois, la théorie de la prolétarisation des légions au ier s. a.C. doit être réfutée une bonne fois pour toutes, cela ne ferait que souligner la fragilité de la relation de cause à effet qu’elle sous-tend habituellement. Cela permet notamment de prendre plus au sérieux certaines conduites attribuées dans nos sources aux soldats lors des guerres civiles, alors qu’elles ont souvent été jusqu’ici jugées incompatibles avec la mentalité supposée du légionnaire prolétaire13.
8Par exemple, Appien prête à Cassius un discours très républicain adressé à ses troupes à la veille de la bataille de Philippes à l’automne 4214. L’orateur y harangue un auditoire composé de vétérans césariens qu’il assimile explicitement au peuple romain en armes15. Appien met d’ailleurs en scène la réaction enthousiaste des soldats face à un argumentaire qui les exalte en défenseurs déterminés de la res publica, à l’image des armées du passé glorieux de Rome16. C’est aussi chez l’historien alexandrin qu’on trouve un autre discours reconstitué, placé cette fois dans la bouche de Cinna en 87, dans lequel le chef marianiste, en conflit avec le Sénat, en appelle à la fibre civique des légionnaires qu’il qualifie de citoyens (πολῖται) de qui il déclare tenir sa charge de consul17. Un parallèle figure encore chez Cassius Dion qui fait dire à César à la fin de l’année 49, devant les mutins de Plaisance, que les légionnaires romains restent avant tout des citoyens destinés à alterner le service des armes et la vie civile18. De tels témoignages, fournis rétrospectivement par des auteurs tardifs, d’époque antonine et sévérienne, suscitent généralement la méfiance des commentateurs modernes. Ainsi l’éditeur du livre iv des Guerres civiles d’Appien dans la Collection des Universités de France estime que, dans son discours, Cassius “feint de prendre ces professionnels de la guerre pour le Peuple Romain en armes d’autrefois”19. D’une manière générale, on a tendance à estimer que, pour la période triumvirale notamment, mais pas seulement, de tels discours empreints de rhétorique républicaine relèvent d’une peinture de l’hypocrisie attribuée aux protagonistes des guerres civiles par les historiens du Haut-Empire. Pourtant, les recherches récentes sur l’œuvre d’Appien ou sur celle de Cassius Dion ont réhabilité en partie la fiabilité de la tradition transmise par ces sources impériales qui peuvent suivre, dans bien des cas, des sources contemporaines des faits et aujourd’hui perdues. Selon K. Welch, il est ainsi possible de démontrer que, dans le cas du discours prêté à Cassius, il ne peut s’agir d’une pure invention de l’historien : selon toute vraisemblance, Appien est sur ce point resté fidèle à la tradition favorable à Cassius qu’il a trouvée dans ses sources20.
9De fait, cette image, en apparence inattendue, du soldat du temps des guerres civiles comme incarnation par excellence de la res publica qui se défend elle-même est aussi bien présente dans les sources du ier s. a.C. qui sont conservées21. On la trouve par exemple chez Cicéron, dans ses discours comme dans ses lettres, lorsqu’il cherche à justifier l’attitude des légionnaires révoltés contre Antoine à la fin de l’année 44 ou lorsqu’il présente, à partir de janvier 43, ces mêmes légionnaires, ainsi que les nouvelles recrues levées par les consuls, comme des parangons de vertus civiques22. L’historiographie moderne a eu tendance à ne retenir que les violentes critiques adressées par l’orateur dans ses Philippiques à la brutalité des légionnaires d’Antoine, présentés comme des soudards sans foi ni loi, des milites impii, qui font peser une menace vitale sur la res publica23. Mais on oublie que, dans ces mêmes Philippiques, aussi bien face au peuple qu’au Sénat, Cicéron n’a de cesse de leur opposer l’attitude des citoyens qui, en plus grand nombre selon lui, n’ont pas hésité à prendre les armes contre Antoine, en rejoignant les légions spontanément ou à l’appel des autorités civiques. Le point culminant est sa proposition faite au Sénat, après la victoire de Forum Gallorum à la mi-avril 43, de financer sur fonds publics un monument commémorant le sacrifice pro re publica des légionnaires tués lors de cette bataille24. Il est révélateur que Cicéron, en tant que principal meneur de l’opposition sénatoriale à Antoine, ait cru bon de chercher à identifier sa cause avec celle de la res publica tout entière, en le démontrant d’abord par le dévouement de légionnaires explicitement assimilés à des citoyens exemplaires (optimi ciues25), à l’image de l’ensemble de la legio Martia qualifiée par les termes amicior rei publicae26. Si l’on en croit Cicéron, les guerres civiles pouvaient donc aussi fabriquer des héros républicains.
10Bien entendu, rien ne permet d’assurer que cette présentation des faits, à l’évidence très orientée, reflète exactement la réalité, ni que les motivations civiques et patriotiques que Cicéron attribue aux citoyens engagés dans les légions combattant du côté sénatorial correspondent effectivement à l’état d’esprit réel de ces recrues. Reste que le besoin ressenti par l’orateur de s’appuyer publiquement sur de tels arguments, dans le cadre officiel qui est celui des réunions du Sénat ou des assemblées formelles du peuple romain, ne peut être entièrement dénué de toute signification27. Il est impossible d’imaginer que Cicéron ait pu recourir de façon si insistante et si répétée à de tels propos si personne, ni parmi les sénateurs, ni parmi les simples citoyens qui l’écoutaient lors des contiones, n’avait de raison de leur trouver à la fois une certaine crédibilité et du sens. D’une façon ou d’une autre, qu’il s’agisse des discours polémiques de Cicéron ou même des discours fictifs prêtés aux protagonistes des guerres civiles par les historiens du Haut-Empire, la volonté de persuader implique de mettre tout en œuvre en fonction d’une attente supposée de l’auditoire. Sur cette base, le but d’un orateur est d’obtenir à tout prix l’adhésion de son public à la cause qu’il défend. Il cherche donc à la présenter pour cela sous le jour le plus favorable possible aux yeux de ce public, quitte à disqualifier à l’excès l’adversaire et à enjoliver son propre camp. On ne peut donc douter que, à la fin de la République, un orateur pouvait encore penser convaincre son public, avec quelque espoir de succès, en prétendant que les légions de Rome servaient la res publica et non les intérêts particuliers de leurs chefs. Nous savons d’ailleurs grâce à un bref passage de Suétone, dans la Vie d’Auguste, que les citoyens de Nursie avaient élevé aux frais de leur cité un tumulus en l’honneur des soldats tombés devant Modène pro libertate, comme l’indiquait explicitement une inscription figurant sur le monument28.
11Ainsi, il paraît clair, selon moi, que, aux yeux de l’opinion publique, les soldats de l’époque des guerres civiles pouvaient bien demeurer considérés, par définition et en principe, comme un reflet et une expression de la res publica tout entière29. Du reste, la légitimité même des armées qu’ils composaient en dépendait. Quand on voulait affaiblir cette légitimité, et donc celle de leurs chefs, il était en effet absolument nécessaire de dépeindre ces soldats comme l’exact contraire de la militia civique qu’ils avaient en principe encore vocation à former : c’est, chez Cicéron, l’armée de brigands conduite par Antoine30 ; c’est, chez Appien, et notamment dans le livre V des Guerres civiles, l’armée de mercenaires conduite par Octavien31 – en écho, de toute évidence, à des polémiques partisanes de l’époque. Présentés ainsi, de tels soldats ne pouvaient plus prétendre incarner le bon droit et étaient rejetés de ce fait du côté des adversaires du bien commun, c’est-à-dire de la res publica – importunissimi hostes dit Cicéron32. Il est frappant de relever que, sur le monument commémoratif de la bataille d’Actium élevé en 29 a.C., l’inscription prend ainsi bien soin de rappeler que cette guerre (bellum) avait été menée pro [re pu]blica33.
Les guerres civiles, fabrique d’un soldat nouveau ?
12Cette référence obligée à la res publica, si présente dans les discours et dans les représentations de l’époque, ne doit pas conduire, bien sûr, à imaginer que les armées de la fin de la République étaient restées parfaitement identiques à celles du passé. J’en veux pour preuve que cet idéal de défense de la res publica par des soldats dont la raison d’être affichée est la sauvegarde et la prospérité de la collectivité civique a pu tout aussi bien survivre à d’autres transformations, mieux attestées cette fois.
13Dans un article important paru en 2010, M. A. Speidel a ainsi bien montré que, alors même que l’armée romaine était devenue après Auguste une armée de métier étroitement associée à la figure et à l’autorité du Prince, les légions restaient officiellement présentées comme celles du peuple romain et non comme celles de l’empereur, tandis que le service militaire resta toujours juridiquement et idéologiquement défini comme un service rei publicae causa34. Selon lui, cette idée de servir la res publica, fréquemment rappelée dans la documentation officielle, mais aussi dans certaines épitaphes de soldats comme dans les sources littéraires, constituait pour les milites une puissante justification pour respecter leur serment envers le Prince. En effet, ce dernier tirait précisément une partie de sa légitimité du fait de se présenter, depuis Auguste, comme le meilleur garant de cette res publica, à l’image, du reste, des imperatores de l’époque des guerres civiles. On peut à ce propos renvoyer ici aux “discours de légitimation” qui caractérisent cette période, bien étudiés dernièrement par R. Laignoux35. L’impression qui ressort est donc que, par-delà les changements qui sont inévitablement intervenus au cours du temps, cette référence ostentatoire est demeurée un principe essentiel de légitimité pour les légions et une composante de l’autoreprésentation pour les soldats au ier s. a.C., comme elle l’est restée au-delà et comme elle devait probablement l’être aussi auparavant, mais sous une forme sans doute différente.
14Ces éléments indéniables de continuité ne sont donc pas en eux-mêmes incompatibles avec le fait que, par ailleurs, certaines évolutions ont dû nécessairement se produire, notamment en fonction des circonstances. Par leur répétition en l’espace d’un demi-siècle, par les besoins inédits en effectifs qu’elles ont impliqués, et en raison des conflits de légitimité qui les caractérisent par définition, les guerres civiles n’ont pas dû manquer de bouleverser les cadres établis36. Les expédients de toutes sortes ont été fréquents, particulièrement en matière de recrutement37. Par conséquent, l’idée, parfois avancée, que ce sont les guerres civiles qui auraient contribué à fabriquer de nouveaux comportements chez les soldats me semble donc bien préférable à celle qui cherche à expliquer ces guerres intestines par un changement radical dans les motivations des légionnaires, d’autant plus que ce changement est attribué principalement à une modification profonde de l’origine sociale des recrues qui, on l’a vu, n’apparaît pas du tout dans la documentation.
15En ce sens, certains des changements qui ont pu intervenir sur ce plan à la fin de la République me paraissent donc davantage devoir être considérés comme une conséquence des guerres civiles plutôt que comme leur cause. On peut penser à la place déterminante, mais peut-être pas entièrement nouvelle, occupée par les soldats en tant qu’“agents de légitimation”, selon la formule employée là encore par R. Laignoux dans ses travaux38. Parmi les questions les plus discutées dernièrement figurent celles des formes d’interaction entre soldats et chefs, et des stratégies des uns et des autres en la matière, notamment celles destinées à “fabriquer” l’adhésion des soldats aux chefs, jamais assurée39. On peut penser encore à l’émergence de la figure du vétéran comme caution politique des chefs rivaux40. À cet égard, il est certain que la période triumvirale, privilégiée par ces travaux récents, occupe une place tout à fait singulière, qui mériterait d’être explorée encore davantage41. On notera d’ailleurs que, dans son livre sur l’armée pendant la période post-syllanienne, A. Keaveney considère pour sa part que les caractères propres aux années 43-31 ont été abusivement généralisés aux guerres civiles antérieures par les auteurs d’époque impériale, suivis en cela par toute l’historiographie moderne42. Ce faisant, il nous rappelle que les guerres civiles de la fin de la République ne forment pas un seul bloc et que l’on gagnerait à distinguer plus soigneusement en fonction des contextes. Le soldat qui a marché sur Rome aux côtés de Sylla au printemps 88 est ainsi probablement fort différent, par bien des aspects, de celui qui combat dans la plaine de Philippes à l’automne 42.
16Au fond, il n’y sans doute pas grand sens à évoquer un soldat-type des guerres civiles, car il y a probablement eu autant de genres de soldats qu’il y a eu de guerres civiles. Seul le mirage de la figure fantasmée du soldat prolétaire a pu faire penser le contraire, mais à tort selon moi.
Une comparaison impossible ? Les limites de la documentation
17Pour les raisons qui viennent d’être exposées, il est difficile de douter, me semble-t-il, du fait que l’expérience singulière des guerres civiles a dû produire bien des effets qui, selon les contextes, ont abouti à modifier les attitudes des soldats ou encore l’image qu’ils renvoyaient. Le problème qui se pose à l’historien consiste surtout à mesurer le véritable degré de tels changements.
18Suivant en cela une tradition ancienne relative à l’analyse des formes politiques, nous conservons une tendance à écrire l’histoire de la République romaine sur un mode presque biologique, en trois temps : naissance, développement, mort. Ces trois étapes sont reflétées par la périodisation canonique en trois phases bien identifiées : République ancienne, moyenne, tardive43. Logiquement, compte tenu du lien étroit unissant l’armée à la cité, il en va de même pour l’histoire de l’armée républicaine : à la phase de mise en place progressive de la militia, achevée à la fin du ive siècle, succède son apogée aux iiie-iie siècles, avec la fin des conquêtes en Italie, la lutte victorieuse contre Carthage puis la confrontation avec les armées des rois hellénistiques, et enfin une période de déclin, à partir de la fin du iie siècle, qui aboutit à sa disparition, avec le passage à une armée de métier44. On peut noter que, selon un tel schéma, la décadence de la militia civique coïncide donc traditionnellement avec la désagrégation de la République au cours des guerres civiles. Pour l’historiographie moderne, elle en constitue d’ailleurs l’un des principaux facteurs, voire le plus important, ainsi que je l’ai rappelé dernièrement45.
19Les recherches de ces dernières années invitent pourtant à questionner la linéarité d’une telle mise en récit. Depuis le livre d’H. Flower, on admet qu’il faut peut-être envisager non pas une seule République, divisée en plusieurs phases, mais plutôt la succession de plusieurs Républiques distinctes46. Dans le même esprit, les monographies récentes de V. Hodgson et de C. Moatti sur la notion de res publica ont montré que celle-ci ne renvoie pas à une forme politique dont on pourrait suivre de façon diachronique la constitution puis, après une période de stabilité, la crise47. Selon C. Moatti, c’est même l’inverse qui se produit : c’est précisément en devenant pensée comme une forma stabilisée que cette conception inédite de la res publica produit la crise48. En ce sens, il faut peut-être désormais résister davantage à l’idée d’un système établi qui s’enrayerait au ier s. a.C. Ces nouvelles lectures tendent à souligner l’artifice probable de nos modèles interprétatifs habituels qui postulent un déclin inévitable après des phases de croissance et d’apogée. Cela devrait nous amener à réviser l’idée reçue selon laquelle le légionnaire des guerres civiles ne serait qu’une version dégradée de celui de l’époque de la conquête et de l’expansion.
20Intervient à ce sujet une question fondamentale mais trop souvent escamotée dans l’historiographie moderne, celle de la possibilité que nous avons, tout simplement, d’effectuer une véritable comparaison historique entre les caractères de l’armée romaine à l’époque des guerres civiles et ceux que cette institution a pu revêtir auparavant. Pour établir sur des bases valables une opposition entre le soldat impliqué dans les différentes guerres civiles et celui des générations antérieures, il faudrait, en bonne méthode, disposer de sources qui autorisent une telle comparaison. Or il est bien connu que la documentation dont nous disposons n’est pas du même ordre selon les périodes considérées49. L’apogée de la milice civique est toujours associée à la description de l’institution militaire fournie par le livre vi de Polybe. Celle-ci constitue à la fois le premier témoignage contemporain, vers 160 a.C., notre source la plus détaillée, mais aussi un cadre de référence qui tend parfois à faire oublier notre dépendance vis-à-vis du point de vue polybien, pourtant orienté en partie par le projet littéraire de l’historien grec50. Par ailleurs, alors que les sources sur les armées de la fin de la République sont relativement abondantes et variées, ce n’est pas du tout le cas pour les époques antérieures, tributaires de témoignages exclusivement rétrospectifs et de plus en plus lacunaires au fur et à mesure qu’on remonte dans le temps. La quantité et la qualité de l’information disponible sont ainsi extrêmement inégales. Sans même remonter aux époques les plus anciennes, croire qu’on pourrait comparer terme à terme la situation en vigueur, disons, au début du iiie s. a.C. et à l’époque de Cicéron n’est rien d’autre qu’une illusion, mais une illusion persistante, qui nous empêche de considérer la documentation pour ce qu’elle nous dit, plutôt que pour ce qu’on voudrait qu’elle nous dise.
21De ce point de vue, dès lors qu’on cherche à rendre compte d’une évolution, l’histoire militaire se heurte exactement aux mêmes difficultés que bien d’autres domaines de l’histoire républicaine. Le meilleur parallèle est peut-être celui de l’histoire religieuse pour laquelle a été menée au cours des dernières décennies une réflexion qui fait encore défaut concernant l’armée. Alors que, traditionnellement, on admettait aussi pour la religion publique romaine l’idée d’une décadence profonde et d’une crise à la fin de la République, le renouvellement des approches en ce domaine a mis en évidence les fragilités manifestes d’un tel modèle qui ne tient pas assez compte de l’état réel de nos sources51. Dans leur excellente synthèse sur les religions de Rome, M. Beard, J. North et S. Price en viennent même à rejeter toute possibilité de comparaison significative entre la situation de la République moyenne et celle de la République tardive :
“Les différents types d’informations qui nous sont parvenus de ces différentes périodes rendent fort hasardeuse la comparaison directe entre les deux. Il reste extrêmement difficile de faire la part entre les transformations profondes réelles subies par la vie religieuse entre les iie et ier siècles av. J.-C. et des apparences de changement qui ne seraient que le fait des disparités entre les différents types d’informations dont nous disposons.”52
22Et ils concluent, à propos de la République tardive :
“Les problèmes que rencontre toute tentative d’évaluation de cette période religieuse par comparaison avec ses voisines, de mesurer ses forces et ses faiblesses religieuses, sont presque insurmontables.”53
23En ce qui concerne l’histoire de l’armée romaine, le constat est finalement assez transposable : lorsqu’on cherche à opposer les soldats tardo-républicains à ceux du passé, même récent, en supposant notamment qu’ils seraient devenus moins “républicains”, on procède à une comparaison qui ne peut reposer, en l’état de notre documentation, sur aucun fait objectif.
24Même au dernier siècle de la République, on observe que le soldat est avant tout défini dans nos sources par rapport à son comportement civique et politique. Le service militaire apparaît toujours, dans l’idéal, conditionné par un impératif d’intérêt collectif (rei publicae causa). Toutefois, dans les faits, la traduction de cet idéal prend parfois une forme controversée, susceptible de devenir objet de polémiques potentielles, selon les contextes, ou de disqualifications partisanes. Celles-ci ont pu être d’autant plus prises au pied de la lettre par l’historiographie moderne que cette dernière est restée depuis toujours prisonnière, mais à tort selon moi, du paradigme trompeur d’une armée prolétarisée.
25Ceci nous invite à nous demander dans quelle mesure il convient – peut-être – de relativiser la spécificité radicale généralement prêtée aux soldats des guerres civiles de la fin de la République. L’enquête reste à mener jusqu’au bout. Cette contribution, délibérément générale, n’avait pas vocation à le faire. En tout état de cause, il me semble vain, de la part de l’historiographie moderne, de continuer à opposer par principe ces soldats des guerres civiles à un idéal, invariablement renvoyé à un passé républicain plus lointain, celui du citoyen-soldat. En effet, ce dernier n’a sans doute jamais existé autrement que sous une forme imparfaite. Il n’en a probablement jamais été autrement. Simplement, on en connaît mieux les déclinaisons pour le ier s. a.C., grâce à une documentation plus abondante et plus détaillée que pour les époques antérieures.
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Notes de bas de page
1Nicolet [1976] 1988, 173. Sur la place de l’armée et la vision du soldat dans ce livre fondamental, voir en dernier lieu Augier 2019.
2Le Roux 2018, 22.
3Explicite par exemple en Nicolet [1976] 1988, 127-128 et 197-198.
4Jal 1962, 7 ; Nicolet [1976] 1988, 197-198.
5Harmand 1969, 62.
6Cadiou 2018.
7Sur ce constat et ses implications, voir Cadiou 2018, 274-285.
8Mommsen [1863] 1985, 888.
9Harmand 1967, 483. Sur l’influence de cette monographie de J. Harmand dans l’historiographie, jusqu’à aujourd’hui, voir Cadiou 2018, 70-77.
10Carcopino [1935] 1952, 110.
11Ibid, 117.
12Sage 2018, notamment p. 243-244. Notons cependant que l’insistance y est mise sur les transformations structurelles et leurs conséquences, en évitant désormais les jugements de valeur plus tranchés qui prévalaient auparavant. Il n’en reste pas moins que, pour l’auteur, the semi-professional army of the late Republic was no longer as anchored in the state as the militia that preceded it has been (p. 243).
13Les arguments et les exemples évoqués dans les pages qui suivent reprennent de façon condensée des discussions plus détaillées que l’on peut retrouver en Cadiou 2018, avec l’ensemble des références et de la bibliographie.
14App., BC., 4.90-100.
15App., BC., 4.92.
16App., BC., 4.99.
17App., BC., 1.65. Sur ce passage, voir dernièrement les remarques importantes de Morstein-Marx 2011, 268-269 notamment.
18aD.C. 41.31.1
19Goukowsky 2015, lxiii. Voir aussi le scepticisme exprimé, par exemple, par Cresci Marrone 2005, 159‑160 à propos de D.C. 41.31.1.
20Welch 2015, 295.
21Pour une démonstration plus poussée sur ce point : Cadiou 2018, 328-333.
22Cic., Phil., 3.7 ; 3.14 ; 3.31 ; 3.38-39 ; 4.3-4 ; 5.28 ; 10.12 ; 11.37 ; 12.8 ; 14.29 ; 14.34 ; 14.35 ; Fam., 11.7.2-3.
23Cic., Phil., 3.31 ; 8.9 ; 10.22 ; 13.3 ; 13.16.
24Cic., Phil., 14.33-34. Sur ce monument, voir Hulot 2019, 279, avec rappel de la bibliographie antérieure.
25Cic., Phil., 3.4 ; 3.10 ; 13.18.
26Cic., Phil., 3.6.
27Sur ce point, voir Cadiou 2018, notamment p. 191-195.
28Suet., Aug., 12.2. Sur ce passage, voir Hulot 2019, 279-280.
29Sur la nécessité de prendre au sérieux l’idée d’une armée définie comme exercitus populi Romani à cette époque, voir Cadiou 2018, 188-217. Sur la notion d’opinion publique et son importance dans la République tardive, voir Rosillo López 2017 ; Angius 2018 ; Hurlet & Montlahuc 2018 ; Angius & Marcone 2019 ; Rosillo-López, éd. 2019.
30Cic., Phil., 8.9 ; 13.16.
31App., BC., 3.48 ; 3.88 ; 4.123 ; 5.12 ; 5.27 ; 5.74 ; 5.91.
32Cic., Phil., 11.37.
33ILGR, 158 ; AE, 1992, 1534 ; AE, 1999, 1448 ; AE, 2002, 1297. Le texte de l’inscription, très lacunaire, a fait l’objet de différentes propositions de restitutions, mais l’expression quod pro [re pu]blic[a] ges[si]t est assurée. Voir Lange 2009, 109-111 et 122-123, sur la valeur idéologique de l’expression pro re publica, qui renvoie à la légitimité d’Octavien et de ses armées ; Cornwell 2017, 112-114. Sur le monument : Zachos 2003.
34Speidel 2010.
35Laignoux 2010. Sur ce point, les principales conclusions de cette thèse ont été reprises et approfondies dans un article important, voir Laignoux 2016.
36La spécificité des guerres civiles et leur impact a suscité dernièrement un regain d’intérêt, voir Breed et al., éd 2010 ; Börm et al., éd. 2016 ; Lange 2016 ; Lange & Vervaet, éd. 2019.
37Cadiou 2018, 261-263.
38Laignoux 2010, 342 ; 2016, 90.
39Dans ces stratégies de persuasion et de négociation, la question de la légitimité institutionnelle s’avérait déterminante, voir Chrissanthos 2004 ; Keaveney 2007, notamment p. 47 ; Morstein-Marx 2011 ; Mangiameli 2012 ; Cadiou 2018, 419-420 ; Brice 2020. Signalons que le viiie congrès de Lyon sur l’armée romaine, organisé à Lyon en octobre 2022, a été consacré au thème de l’expression des soldats romains : “La parole est aux militaires : commander, dialoguer, désobéir dans l’armée romaine” (la fin de la République y a fait l’objet de plusieurs communications).
40Laignoux 2010, 296-302.
41Sur cette période complexe, voir dernièrement Pina Polo, éd. 2020, qui fait une large place aux stratégies de communication politique déployées alors par les différents acteurs.
42Keaveney 2007, notamment p. 6.
43Sur ces questions de périodisation de la République romaine, voir Inglebert 2005, 77-89 ; Flower 2010.
44Ce découpage est celui qui structure la plupart des synthèses de référence sur l’histoire de l’armée républicaine, voir Keppie [1984] 1998 ; Goldsworthy 2003 ; Erdkamp 2007 ; Sage 2018.
45Cadiou 2018, notamment p. 32.
46Flower 2010.
47Hodgson 2017 ; Moatti 2018.
48Moatti 2018, notamment p. 53-64.
49Pour un aperçu des principaux problèmes soulevés par les déséquilibres de nos sources concernant l’armée républicaine : Rawson 1971 ; Sage 2008, 1-3 ; 2018, 1-7 ; Armstrong 2016, 18-46.
50Sur l’influence de l’approche de Polybe sur l’historiographie moderne, voir en dernier lieu Armstrong & Fronda 2020, notamment p. 1-4.
51Sur ce point, l’étude classique reste Scheid [1985] 2001.
52Beard et al. 1996, 89.
53Ibid., 127.
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