Le prix de la défaite contre Hannibal : les magistrats vaincus et la poursuite de leur activité militaire durant la deuxième guerre punique
p. 273-287
Texte intégral
1Les historiens antiques ont fait des premières défaites militaires contre Hannibal les moments forts d’une mémoire collective de la deuxième guerre punique1. Cependant, il s’avère que dans leurs récits, les jugements formulés à l’encontre des chefs romains vaincus varient selon les cas. Cette situation reflète des réécritures moralisatrices et patriotiques de l’histoire romaine2, qui ont différemment affecté les magistrats battus, non seulement en fonction de leur statut social d’origine, mais aussi du rôle que les auteurs antiques ont voulu leur attribuer, à l’instar du plus célèbre d’entre eux, Varron (C. Terentius Varro), à qui Tite-Live impute la responsabilité de la défaite de Cannes en 216 a.C.3. Or, on ne saurait oublier que le premier magistrat vaincu de la guerre n’est autre que P. Cornelius Scipio4, père de Scipion l’Africain. Consul en 218 a.C., il est présenté sous un jour très favorable dans les sources, même s’il est battu par Hannibal au Tessin, puis à la Trébie5. Avant même ces défaites, Scipion6 avait peut-être subi un premier échec, près du Rhône, où il n’avait pas réussi à arrêter la progression d’Hannibal. À cette occasion, les Romains avaient sans doute déjà perdu un premier combat de cavalerie7. Ensuite, Scipion est tué en Hispanie lors d’une nouvelle défaite contre Hasdrubal, en 2118, ce qui lui vaut d’être le magistrat romain ayant le plus été vaincu au cours de sa carrière. Cependant, les sources antiques ne lui en tiennent aucune rigueur, et il aurait même reçu, si l’on en croit Silius Italicus, un tombeau public sur le champ de Mars9.
2Bien que Scipion et Varron bénéficient tous deux d’une réputation très différente dans les récits, il n’en demeure pas moins que ces deux magistrats suivent un parcours qui, sans être identique, présente des ressemblances. En effet, dans les années qui suivent leurs défaites respectives, Scipion et Varron se maintiennent à des responsabilités militaires importantes, dont les similarités sont plus marquantes que ne le laisse croire le jugement différencié des sources. En ce sens, la question du devenir politique de ces magistrats mérite d’être réexaminé, ne serait-ce que pour contourner le vernis moralisateur qui a été apposé sur leurs actions dans les années qui ont suivi leurs défaites militaires.
Survivre politiquement à la défaite contre Hannibal : Scipion, Varron et les magistrats vaincus de la deuxième guerre punique
Défaite militaire et postérité politique : un point historiographique sur la question
3La question des chefs romains vaincus a surgi dans le débat scientifique en 1990 après la publication d’un ouvrage de N. S. Rosenstein, intitulé Imperatores uicti. Cette étude a connu une importante et immédiate notoriété qui lui a valu onze recensions dans des revues scientifiques et internationales entre 1991 et 199410. Le livre, qui porte comme sous-titre Military Defeat and Aristocratic Competition in the Middle and Late Republic, s’appuie sur un constat principal : contrairement à ce que l’on observerait dans d’autres sociétés antiques, les défaites militaires n’ont pas été un frein déterminant dans la carrière politique des magistrats romains vaincus, si bien que nombre d’entre eux ont été réélus ou chargés de missions pour la cité au lieu d’être définitivement exclus de la vie publique11. Partant de ce constat, N. S. Rosenstein formule des hypothèses pour expliquer l’origine de ce qui est présenté comme une spécificité romaine. La plus importante d’entre elles serait que la responsabilité des magistrats vaincus a été atténuée afin de rééquilibrer la compétition aristocratique, dominée par les vainqueurs sur le plan militaire. Cette pratique aurait permis, durant un temps, d’éviter l’émergence de figures hégémoniques qui auraient pu porter tort à une forme collective de gouvernement.
4Depuis plus de trente ans, les conclusions de l’ouvrage de N. S. Rosenstein ont été débattues et tempérées, sans être véritablement remises en cause dans leurs fondements. J. Rich, auteur du réexamen le plus fourni, valide dans les grandes lignes le principal constat de son prédécesseur, tout en nuançant fortement l’idée que la défaite n’a pas eu d’impact négatif sur la carrière de tous les hommes politiques vaincus12. De la même manière, l’objectif de notre travail n’est pas de remettre en cause la pertinence des réflexions de N. S. Rosenstein en ce qui concerne l’atténuation de la responsabilité des imperatores uicti. Néanmoins, deux constats serviront de point de départ à notre enquête :
5– En premier lieu, les études de N. S. Rosenstein et de J. Rich envisagent principalement la question des imperatores uicti à l’aune de la compétition aristocratique romaine. Or, si une volonté de réguler les rivalités politiques explique peut-être une indulgence envers les chefs vaincus, il se pourrait que d’autres facteurs provenant de l’extérieur du microcosme politique puissent intervenir, comme la politique extérieure en temps de guerre, ainsi que l’image que les Romains veulent donner d’eux-mêmes aux interlocuteurs étrangers, qu’ils soient alliés, indécis ou ennemis.
6– En second lieu, les études consacrées aux imperatores uicti dans la politique intérieure de Rome accordent peu de place à la réflexion diachronique. L’ouvrage de N. S. Rosenstein suggérerait même l’idée d’un invariant chronologique et situationnel entre le ive et le ier s. a.C., si bien qu’on en viendrait à croire que les imperatores uicti sont un groupe cohérent et que les Romains ont toujours eu la même attitude vis-à-vis des magistrats vaincus, comme s’il n’y avait pas eu d’évolution très marquante au cours des quatre derniers siècles de la République13. Dans ce cadre, le comportement des Romains envers les magistrats vaincus par Hannibal a peu été envisagé dans son contexte spécifique.
Les magistrats romains ayant survécu à la défaite contre Hannibal
7L’étude des chefs vaincus lors de la deuxième guerre punique fait apparaître que la majorité d’entre eux sort de facto de l’étude, car une proportion importante de ces imperatores uicti est tuée au cours de l’affrontement militaire qu’ils ont perdu, à l’instar de Paul Émile en 216 ou de Marcellus en 208. D’autres, comme le maître de cavalerie M. Minucius Rufus, disparaissent trop peu de temps après leur défaite pour avoir une postérité politique : battu en 217, Minucius est tué l’année suivante au cours de la bataille de Cannes14. Quant aux “survivants”, la poursuite de leur carrière est complexe à analyser. Comme l’avait précédemment énoncé N. S. Rosenstein, il est très difficile, en l’état de la documentation, de mesurer comment une défaite affecte négativement une carrière politique15. Les récits historiques n’avaient pas pour vocation d’expliquer les choix de tous les individus une fois qu’ils étaient sortis de la trame événementielle voulue par les auteurs, de sorte que l’on ne sait pas toujours si les magistrats vaincus ont essayé de se représenter au consulat, s’ils ont échoué aux élections, ou s’ils ont tout simplement choisi de renoncer à tout engagement dans la vie publique. En outre, on ignore s’ils ont pu subir des pressions pour quitter le monde politique. Dès lors, sans mention explicite des textes portant à notre connaissance une maladie, un abandon ou une défaite électorale, toutes les hypothèses restent envisageables pour expliquer qu’un individu ne réapparaisse pas dans les listes consulaires.
8En ce qui concerne plus particulièrement la guerre d’Hannibal, la majorité des magistrats vaincus ayant réchappé à leur défaite ne réapparait pas dans notre documentation à un poste politique ou militaire important à une date ultérieure. C’est ce qui ressort de notre enquête, dont les résultats sont présentés dans le tableau synthétique qui se trouve en annexe16. Parmi les huit survivants que l’on a identifiés entre 218 et 212, seuls deux exercent des fonctions officielles et de façon avérée après leur échec. Il s’agit de Scipion et de Varron. Les autres individus se trouvant dans la même situation, L. Manlius Vulso, C. Centenius, M. Iunius Pera et Cn. Fulvius Flaccus, disparaissent de la documentation. Seul un doute subsiste en ce qui concerne Tib. Sempronius Longus, vaincu avec Scipion à la Trébie en 218, car Tite-Live mentionne un homonyme à la tête d’une armée en Campanie en 215, sans préciser s’il s’agit du consul de 21817. De plus la fonction qu’il occupe en 215 n’est pas précisée, contrairement aux charges qu’exercent Scipion ou Varron et qui sont explicitement désignées : ils sont tous les deux proconsuls l’année suivant leur défaite, une fonction renouvelée six fois pour Scipion en Hispanie (216, 215, 214, 213, 212, 211) et deux fois pour Varron dans le Picenum (214, 213). Après 213, l’imperium proconsulaire du vaincu de Cannes n’est plus prorogé, mais un imperium proprétorien lui est confié sur l’Étrurie en 208, et renouvelé en 207. Par la suite, il participe comme légat à une mission diplomatique en Macédoine en 203 et comme triumuir à une mission pour organiser la colonie de Venusia après la fin de la guerre, en 20018.
9Bien que les défaites subies par ces deux magistrats ne les aient pas exclus de toutes responsabilités, Scipion et Varron ont pour point commun de ne pas avoir été réélus après leurs revers militaires. Ce constat nous invite à distinguer deux situations très différentes : d’une part le maintien du vaincu dans une fonction militaire après la défaite (comme une prorogation ou une mission en tant que légat) et, d’autre part, son éventuelle réélection à une magistrature, s’il se présente devant le peuple romain.
L’attitude des autorités romaines à l’encontre des magistrats vaincus en 218-216 : indulgence, réhabilitation ou résilience ?
10Le fait que Scipion et Varron poursuivent des activités militaires officielles après leurs défaites doit-il être vu comme une spécificité de la culture romaine, quelque peu paradoxale ? En outre, dans quelle mesure leur carrière politique n’a-t-elle pas été affectée par leur défaite ? Pour répondre à ces questions, il convient d’élargir la réflexion à des domaines peu investis par N. S. Rosenstein et les chercheurs qui ont débattu ses travaux, car ceux-ci ont très souvent séparé la politique intérieure de la cité des autres logiques liées à la politique extérieure, aux rapports de forces internationaux et à la place que voulaient se donner les Romains dans le monde antique. Dans cette perspective, les imperatores uicti ont été peu analysés à l’aune des crises militaires, des guerres extérieures et, surtout, du prisme déformant des discours antiques sur la supériorité de Rome.
L’exceptionnelle “indulgence” des Romains envers les magistrats vaincus : réalité historique ou effet de sources ?
11Les auteurs de la toute fin de la République et du début du Principat considéraient que les Romains avaient une attitude distincte de tous les autres peuples devant la défaite19. En effet, si l’on suit cette conception romaine, les peuples étrangers ne réussissaient pas à se relever de leurs échecs. Ils répétaient les mêmes erreurs de guerre en guerre20 et se comportaient avec férocité contre leurs chefs qui, lorsqu’ils étaient vaincus, devaient subir des punitions très sévères. Dans la perspective des auteurs favorables à l’ordre romain, le fait de sévir de façon excessive contre un vaincu caractérise la tyrannie ou est considéré comme le symptôme d’un manque de remise en question collective, et comme typique de la mentalité des peuples jugés féroces (comme les Gaulois) ou perfides (comme les Carthaginois). Parallèlement, s’est progressivement construit un discours idéologique sur la capacité romaine à surmonter les défaites, qui est devenu, avec l’action déterminante de Polybe, un argument visant à démontrer la supériorité des institutions et de la moralité romaines sur toutes les autres organisations politiques21. Dans cette perspective, les châtiments que faisaient subir les étrangers à leurs chefs vaincus ont été mis en scène pour insister sur la suprématie morale des Romains qui, privilégiant la concordia au sein de l’élite et la fides dans les relations internationales, se comportaient à l’opposé des Carthaginois, qui auraient supplicié plusieurs de leurs chefs infortunés en les crucifiant22. Pourtant, force est de constater que la prétendue indulgence des Romains vis-à-vis des magistrats vaincus varie fortement en fonction des contextes et des personnes concernées. Rien que dans la seconde moitié du iie siècle, plusieurs exemples mettent en évidence l’avenir diversifié des vaincus. Si C. Hostilius Mancinus, exclu du Sénat en 137 après sa défaite à Numance23, est réintégré lorsqu’il est réélu préteur24, ce n’est pas le cas de Q. Servilius Caepio : vaincu près d’Orange en 105, ce magistrat est déchu de son mandat, exilé et ses biens confisqués25.
12Ces traitements différenciés s’observent dans d’autres cités antiques. Deux exemples de chefs vaincus célèbres suffisent à le démontrer. En 196, Hannibal Barca, qui a causé une guerre désastreuse pour sa patrie, est suffète à Carthage26. L’exercice de la plus haute magistrature élective de la cité par le vaincu de Zama implique que les Carthaginois ont élu celui qui est directement responsable des lourdes conditions de paix qui entravent alors la liberté de la cité27. Les travaux sur les imperatores uicti, qui ont dès le départ délimité le champ d’études à la nobilitas et centré toute la réflexion sur la concurrence aristocratique, n’ont pas considéré qu’Hannibal était dans une situation comparable à celle d’une partie des magistrats vaincus romains. Or, le chef carthaginois n’est pas le seul non romain à connaître une situation similaire : Démosthène, après avoir voulu la guerre contre Philippe II de Macédoine en 338 et fui au milieu de ses hommes lors de la bataille de Chéronée28, reste chargé de missions officielles à Athènes. Il gère notamment les murs de la ville29, alors qu’il n’a même pas été en mesure de la défendre contre Philippe II. Par conséquent, le fait que l’étude de N. S. Rosenstein se soit strictement limitée à l’élite romaine a fait croire que l’absence d’une punition des vaincus était un paradoxe romain, alors que cette situation correspond peut-être à une réalité partagée avec d’autres cités antiques, démocratiques ou oligarchiques. Dans ce contexte, le postulat d’une exceptionnalité romaine résulte tout autant du paramétrage en amont de l’étude que de l’idée que se faisaient les historiens antiques de la place dominante de Rome dans le monde30. Bien au contraire, les discours sur la suprématie ont été un puissant facteur de déformation historique, en particulier lors des récits des guerres et des défaites, durant lesquelles les auteurs construisent des histoires moralisatrices qui permettent de définir les vertus romaines par rapport à celles de leurs ennemis31.
Réhabilitation paradoxale ou “mise sous tutelle” au profit de la cité ?
13Dans le contexte de la guerre hannibalique, le fait que plusieurs magistrats vaincus aient poursuivi leurs activités ne signifie pas nécessairement qu’ils aient bénéficié d’une réhabilitation politique. Le caractère singulier du conflit militaire, qui menace directement l’existence de l’Vrbs et de ses institutions, a sans doute eu des effets spécifiques sur la vision de la défaite et sur les conséquences qu’elles devaient avoir sur les responsables vaincus. Cette particularité suggère que les réactions des Romains ont pu grandement différer de celles qui concernent les principales défaites du iie et du ier s. a.C. Ces revers de la toute fin de l’époque républicaine surviennent très majoritairement dans des provinces éloignées de Rome et ne mettent pas en jeu la capacité des Romains à survivre dans un futur proche en tant que communauté libre32. Dès lors, il convient de raisonner sans idées préconçues et de reconsidérer notre problème en tenant compte non seulement de la spécificité de ces années, mais aussi du profil de sa documentation.
14En ce sens, il serait contre-productif de minimiser le poids des réinterprétations du conflit militaire, qui ont profondément contaminé l’histoire de la deuxième guerre punique. Au cours de ce processus, une vision restreinte de la guerre s’est imposée dans les récits historiques. Celle-ci simplifie à coup sûr les opinions réelles des Romains qui ont subi les conséquences des défaites entre 218 et 216. En d’autres termes, si certains considéraient peut-être déjà que des manquements à la morale romaine traditionnelle avaient causé des débâcles comme celle de Flaminius et de Varron, rien ne prouve que cette théorie fît l’unanimité dans toute la société romaine. De même, il se peut très bien qu’une partie du corps civique se soit attachée à d’autres critères que la responsabilité des chefs pour se faire une opinion des causes de la défaite33. En effet, l’issue d’une bataille repose toujours sur des variables multiples, qui peuvent chacune provoquer une débâcle34. Les défaites n’ont jamais une cause unique, car la guerre est un phénomène social complexe qui mobilise des acteurs très nombreux (magistrats, officiers, légionnaires, cavaliers, serviteurs, prêtres, etc.) et dont les fonctions au sein de l’armée sont très diverses (combat, commandement, logistique, approvisionnement, renseignement, négociation, etc.). Selon toute logique, ces ressorts multiples impliquent des causes de manquements multiples parmi lesquelles les contemporains sont susceptibles de faire des choix, si bien qu’attribuer toute la responsabilité à l’impiété, l’imprudence et la démagogie d’un magistrat est à la fois un jugement de valeur et une réduction délibérée des causes de la défaite. En ce sens, la tendance de l’historiographie antique à attribuer toutes les défaites contre Hannibal en 218, 217 et 216 au membre plébéien du collège consulaire, en épargnant très soigneusement le consul patricien de toute responsabilité, est hautement suspecte et témoigne d’une sélection orientée de l’information35. Au lieu d’être un point de vue universellement admis par le corps civique en 218-216, il s’agit d’une représentation mentale qui, d’abord véhiculée dans un cadre partisan, s’est ensuite imposée comme la version dominante de l’histoire. Au cours de ce processus, les explications alternatives des mêmes défaites ont disparu, ainsi que les causes réelles et objectives de ces débâcles. Celles‑ci, loin d’être uniquement liées à la moralité des consuls plébéiens ou à la ruse de l’ennemi, pouvaient être logistiques, stratégiques, tactiques ou tout simplement liées à une supériorité militaire de l’ennemi.
15Par conséquent, en ne prêtant pas suffisamment attention à ces déformations présentes dans les sources, les études sur les imperatores uicti n’ont pas relevé que les situations de Varron et de Scipion après leurs défaites se ressemblent au lieu de s’opposer radicalement. L’indulgence envers Varron a pu sembler paradoxale, alors que celle envers Scipion, consul patricien disculpé par l’historiographie antique, n’a suscité aucune forme d’interrogation, même si l’on dispose de nombreux éléments pour lui attribuer une responsabilité réelle dans l’échec de la défense de l’Italie en 21836. Il en résulte qu’établir une distinction si radicale entre la situation de ces deux individus au lendemain de la débâcle reflète en partie le point de vue partial de certaines sources, dont l’artificialité doit être dépassée pour entrevoir dans quelles conditions ces deux magistrats ont continué de servir la cité, et à quel prix.
16Scipion et Varron ont pour point commun de voir leur commandement prorogé l’année qui suit leur défaite. Cette même promagistrature est prolongée plusieurs années, de façon continue pour Scipion et discontinue pour Varron. Or, cette activité officielle est-elle véritablement assimilable à la poursuite d’une carrière politique ? Aucun de ces deux individus n’a été réélu pour exercer une magistrature après sa défaite37, de sorte qu’on en viendrait presque à croire que ces deux personnes ont été enfermées dans la prolongation de leur imperium durant plusieurs années. En effet, des indices laissent penser que Scipion et Varron ont été piégés dans une répartition des tâches au sein du commandement de la guerre romaine, comme le montre l’exemple de la mésaventure électorale de Crassus, préteur en 21738. T. Otacilius Crassus, dont l’imperium proprétorien avait été prolongé pour garder les côtes de Sicile en 216 et 21539, se présente au consulat pour l’année 21440. Alors qu’il avait été élu par la première centurie appelée à voter41, Q. Fabius Maximus intervient et fait recommencer le vote, au motif que Crassus ne doit pas quitter pas son poste en Sicile42. Dépossédé du consulat au profit du même Fabius Maximus (élu consul à sa place en 214), Crassus, furieux, retourne en Sicile, où il conserve un imperium proprétorien en 213, 212 et 21143. Bien que les sources n’aient attribué aucune défaite militaire à Crassus44, sa destinée politique est contrariée par une intervention délibérée et une volonté de réserver le consulat – et donc le choix des grandes orientations stratégiques de la guerre, à certains anciens magistrats, dont Fabius Maximus. Après 216, la majorité des hommes qui semblent arbitrer les élections et réserver les plus hautes fonctions à des personnes de leur choix ont pour point commun d’avoir exercé le consulat au moins une fois avant 218, d’avoir tenu tête à Hannibal sur le terrain militaire, et plus généralement d’avoir connu des succès militaires au cours de la guerre ou par le passé. Cette confiscation du pouvoir semble s’opérer au bénéfice de Q. Fabius Maximus (dictateur en 217, puis consul suffect en 215, consul en 214 et en 20945) et de M. Claudius Marcellus (consul suffect en 215, puis consul en 214, en 210 et en 20846)47. Leur maintien au pouvoir prouve que dans ce contexte de crise ultime, la victoire militaire facilite grandement l’accès au premier cercle décisionnaire. Ainsi, une partie du personnel politique éviterait tout commandement local et coordonnerait la stratégie globale de la guerre tout en s’appuyant sur un personnel décentralisé en province, dont la présence pérenne vise, selon Fabius Maximus, à défendre la res publica48.
17Les raisons pour maintenir certains individus sur le terrain en prolongeant année après année leur commandement sont multiples. La principale d’entre elles, surtout invoquée pour les Scipions – et tout particulièrement pour l’Africain, est d’assurer la continuité d’une mission. Or, le statut du jeune Scipion est très différent de celui des autres chefs dans leurs provinces, qui ont pour point commun d’être d’anciens magistrats et qui sont moins mis en valeur que l’Africain49. Leurs prorogations multiples peuvent être le gage d’une confiance plusieurs fois renouvelée dans leur façon de commander une armée locale, mais elles peuvent également révéler une volonté délibérée de les empêcher de participer aux grandes décisions stratégiques de la guerre, tout en leur accordant une place dans la chaîne de commandement – dignité légitimée par l’exercice précédent d’une magistrature supérieure au cours des années de guerre. Loin d’être une manifestation du rééquilibrage de la compétition aristocratique, la situation des vaincus, comme Varron, se trouve peut-être au croisement de ces trois explications.
18Recontextualisée ainsi, il nous semble que l’idée d’une réhabilitation des magistrats qui ont été vaincus par Hannibal est plus une illusion qu’un paradoxe. La faible prise en compte de ce que la crise a de spécifique a pu faire penser à tort que Varron a bénéficié d’un traitement de faveur qui, aussi paradoxal qu’étonnant, lui aurait permis de continuer à commander une armée après la défaite de Cannes. Or, ce raisonnement peut être inversé. Si, à l’échelle de l’histoire républicaine, N. S. Rosenstein conclut que la défaite n’a pas définitivement exclu les vaincus de la politique, à l’échelle de la guerre hannibalique, nous observons que le premier cercle décisionnaire est dirigé par des magistrats victorieux qui s’autoproclament compétents pour gérer la guerre, alors que les consulaires vaincus ont été enfermés dans le second cercle pour la suite du conflit, sans pouvoir prétendre exercer des fonctions politiques tant que la crise n’était pas résolue. Dès lors, en inversant le point de vue de N. S. Rosenstein, il est difficile d’affirmer, de façon unilatérale, qu’au cours de la guerre d’Hannibal la défaite n’a pas eu de conséquences politiques majeures sur la carrière des hommes politiques vaincus. En effet, aucun d’entre eux n’a été réélu consul et aucun d’entre eux n’a exercé de nouvelles magistratures à Rome. C’est en distinguant les prorogations des réélections que l’on se rend véritablement compte que ces imperatores uicti ne poursuivent pas de carrière politique à proprement parler. Si Varron avait battu Hannibal à Cannes, nul doute qu’il aurait, comme Fabius Maximus et Marcellus, brigué d’autres consulats. Distinguer les réélections des prorogations et des autres missions suggère que la défaite a interrompu les carrières politiques de Scipion et de Varron tout en leur attribuant un nouveau statut dans la conduite des opérations militaires.
Les chefs vaincus et la survie à court terme des intérêts romains
19Au sein de cette guerre, qui n’a pas mis fin aux tensions politiques, la survie à court terme des intérêts romains était une donnée capitale, si bien que la compétition aristocratique n’est devenue qu’un enjeu parmi d’autres. Après les défaites des années 218-216, la volonté de maintenir la cohésion du corps civique et de répondre à des impératifs stratégiques urgents s’est imposée comme une priorité. Dans cette perspective, la volonté de maintenir des magistrats vaincus dans des fonctions militaires aurait tout à fait pu pallier la disparition soudaine d’une partie du personnel politique lors de ces années50. Or, cet argument ne résout que partiellement le problème. En effet, la majorité des magistrats vaincus, qu’ils soient d’origine plébéienne ou patricienne, disparaît de notre documentation après leurs défaites. Ainsi, aucun préteur défait n’a-t-il exercé un nouveau commandement dans la suite du conflit51. Dans ce contexte, seuls Scipion et Varron, consuls avant leur défaite, commandent encore des armées. Il semble donc que lors de la guerre hannibalique l’élection au consulat est, par son prestige, un critère de prolongation des commandements pour des chefs militairement vaincus, et ce quelle que soit leur origine, plébéienne ou patricienne.
20Effectivement, marginaliser ou punir avec excès un magistrat suprême fait courir le risque de déstabiliser un corps civique dont l’unité reste le levier principal de la capacité de Rome à poursuivre l’effort de guerre. À en croire les auteurs antiques, grecs et romains, la principale menace qui pèse sur une cité en temps de guerre reste la stasis, qui donne toujours à l’ennemi l’opportunité de trouver des complices parmi les citoyens, pour ensuite préparer un complot, fragiliser l’effort de guerre adverse et mettre la cité antagoniste hors de combat52. Cette crainte des cités, théorisée par Énée le Tacticien (ive s. a.C.), est fréquemment décrite dans les récits antiques53. Or, les principaux historiens de la deuxième guerre punique ont nié la possibilité qu’une partie du corps civique de Rome se désolidarise des autorités après une défaite importante54 : ils ont mis en scène une vision idéalisée du corps civique, dans laquelle, une fois la guerre finie et gagnée, il était inimaginable que Varron et ses partisans pussent passer à l’ennemi. En effet, la défection d’alliés comme les Capouans après la défaite de Cannes pouvait légitimer toutes les craintes55, y compris celle d’une reddition de Varron, dont l’éventualité a été en partie gommée par les récits. L’accueil favorable qu’il aurait reçu lors de son retour à Rome après la bataille de Cannes révèle peut-être une partie de ces inquiétudes. Car contrairement à Sp. Postumius Albinus, vaincu aux Fourches caudines en 321, à qui on avait voulu fermer les portes de la ville56, Varron est accueilli par la population et les autorités romaines. Tite-Live écrit même qu’on va jusqu’à le remercier officiellement “de ne pas avoir désespéré de la République” (quod de re publica non desperasset57), et Valère Maxime prétend, non sans exagération, qu’on lui propose la dictature – ce que l’intéressé se serait empressé de refuser58. La gratitude de la cité a peu été dissociée de la réécriture de l’histoire romaine, si bien que l’attitude des citoyens a été vue comme une forme de courage dans l’adversité, voire comme un marqueur de la grandeur romaine59. De façon plus convaincante, plusieurs études ont mis en évidence que Tite-Live a voulu insister sur le rétablissement de la concordia au sein de la cité, alors qu’elle avait été profondément divisée par les querelles entre Varron et Paul Émile60. Par-delà la prose de l’auteur et son discours sur l’histoire, il est très probable que l’accueil favorable reçu par Varron soit un fait historique, mais que le sens de cet événement ait été en partie perdu. Après l’affront subi à Cannes, le choix de Varron de retourner à Rome a sans doute été vu comme un acte de loyauté, et la réaction des autorités relève plus du soulagement que d’une forme d’audace. Alors que les Romains perdaient leurs alliés les plus importants en Italie centro-méridionale, sous l’effet d’intenses tractations de la part d’Hannibal contre les intérêts aristocratiques61, les autorités romaines ont dû porter toute leur attention sur l’attitude et les choix de Varron qui avait ses partisans dans la plèbe romaine. C’est sans doute de cette façon qu’il faut comprendre la formule de Tite-Live quod de re publica non desperasset, que les réinterprétations antiques de la guerre ont invité à voir prioritairement sous l’angle unique de la concordia. Cette même concorde était sans doute un effet et non la cause des honneurs décernés à Varron, dont le but était de récompenser personnellement sa fidélité et de lui montrer qu’il était toujours digne du rang consulaire, malgré sa défaite. Une attitude inverse l’aurait irrémédiablement invité à rejoindre le camp d’Hannibal, en faisant courir le risque d’une implosion de la cité. Son élection au consulat pour l’année 216 prouve qu’il possédait de nombreux partisans à Rome62, et personne ne pouvait se permettre de déclencher un règlement de compte politique qui, dans tous les cas, aurait favorisé Hannibal. Pis encore, une telle situation aurait amoindri la confiance que les Romains s’évertuaient à conserver auprès de leurs alliés restés fidèles. À coup sûr, une crise aurait favorisé la politique d’Hannibal auprès des communautés italiennes, car le chef punique souhaitait fragiliser l’alliance romaine en jetant le discrédit sur l’ennemi. Il en résulte que le Sénat avait tout intérêt à proroger l’imperium de Varron dans le Picenum durant plusieurs années. Ce signal politique envoyé aux alliés locaux et à Hannibal était extrêmement fort, car il permettait de ne pas nuire à la dignité politique d’un ancien consulaire dans un contexte dangereux pour les intérêts romains en Italie méridionale63, tout en éloignant de Rome le risque de la stasis.
21Pour conclure ce point, la situation de Varron après 216 ne relève ni d’un paradoxe ni d’une volonté de réguler la compétition aristocratique. De même, les fonctions qu’il exerce après 216 ne participent pas à sa réhabilitation politique. Au contraire, la cité lui confie une mission très encadrée en lui retirant toute possibilité de prendre d’importantes décisions stratégiques. En effet, on ne saurait oublier que sa défaite militaire est aussi une défaite politique, car sa conduite de la guerre, fortement décriée par les auteurs antiques, a été mise en échec à Cannes64. La reprise en main de la stratégie par Fabius Maximus impliquait d’écarter la réélection de Varron, qui aurait fait peser un risque sur la conduite de la guerre. Dès lors, le maintenir dans la position de proconsul l’excluait de facto des décisions qui concernent les grandes orientations du conflit militaire, tout en ménageant sa dignité. Cette condition, qui pourrait être assimilée à une mise sous tutelle, ressemble à celle du consul patricien de 218, Scipion, sans lui être identique. Polybe, en voulant brosser un portrait idéalisé de Scipion l’Africain, a sans doute fortement contribué à disculper son père et à survaloriser son action en tant que proconsul, au point que son départ en Hispanie a été décrit comme une mission très valorisante. Cependant, si l’on retire ce vernis en partie artificiel, Scipion, dont la carrière était très prometteuse avant la fin de l’année 218, est enfermé dans un imperium sans cesse prolongé, tandis que son contemporain, Marcellus a été élu plusieurs fois consul après 21865. Dès lors, il y a tout lieu de penser que Polybe et ses continuateurs se sont plu à présenter comme une charge honorable – qui anticipe l’œuvre de Scipion l’Africain en Hispanie, un processus de mise à l’écart du consulat, dans le cadre d’une nouvelle répartition des pouvoirs au sein de la guerre.
22Si la compétition aristocratique reste un critère valable pour expliquer la poursuite des activités militaires et politiques des magistrats vaincus, il n’en demeure pas moins que d’autres principes semblent s’être imposés comme prioritaires après les défaites de 218‑216 a.C. Chaque période de crise étant différente, les réponses romaines à la défaite sont, en réalité, spécifiques à chaque événement. Durant la guerre hannibalique, la volonté de protéger la paix civile et d’endiguer les complots explique le maintien par les dirigeants romains de Varron au commandement d’une armée en Italie pendant plusieurs années après sa défaite. Cette démarche servait l’intérêt de la cité tout entière, car préserver Varron permettait à Rome de rester une suzeraine crédible pour les alliés au cours d’une guerre périlleuse. Tout comme Scipion, le consul de 216 est ensuite enfermé dans des missions au périmètre très délimité, qui l’éloignent de Rome et le privent de toute initiative stratégique majeure. Les tâches qui leur sont confiées dans la conduite de la guerre permettent à la cité de poursuivre l’effort militaire en bénéficiant des compétences de chacun, dans un contexte qui favorise en premier lieu la cohésion du corps civique et la survie de l’ordre politique à très court terme.
Annexe : liste des chefs d’armées ayant survécu à la défaite (218-202 a.C.)
| Date | Affrontement perdu (et sources principales) |
Magistrat vaincu | Postérité politique | |||
| Réélection | Autre mission | Fonction | Sources principales | |||
| 218 | Tessin (Plb. 3.65.1-11 ; Liv. 21.46.1-10) Trébie (Plb. 3.73-74 ; Liv. 21.55-56) |
P. Cornelius Scipio Consul 218 |
X | Proconsul en Hispanie 217-211 |
Plb. 3.87.1-10.6.2 ; Liv. 22.22 - 25.32-36 ; App., Ib., 15-16 | |
| 218 | Trébie | Tib. Sempronius Longus Consul 218 |
? | En 215, un homonyme du consul de 218 commande une armée en Campanie, sans que sa fonction soit nommée66 | Liv. 23.37.10-11 | |
| 218 | Embuscade de Mutina (Plb. 3.40.12-13 ; Liv. 21.25.8-9) |
L. Manlius Vulso Préteur 218 |
||||
| 217 | Embuscade en Ombrie (Plb. 3.86.3-5 ; Liv. 22.8.1) |
C. Centenius Propréteur 217 |
||||
| 217 | Hypothétique revers (Plb. 3.105.3-4) |
M. Minucius Rufus Maître de cavalerie 217 |
||||
| 216 | Cannes (Plb. 3.115-116 ; Liv. 22.47-49) |
C. Terentius Varro Consul 216 |
X | Proconsul dans le Picenum 215-213 | Liv. 23.25.11 ; 23.32.19 (215) ; 24.10.3 ; 24.11.3 (214) ; 24.44.5 (213) | |
Envoyé en Étrurie avec un imperium pro praetore 208-207 |
Liv. 27.24.1-9 ; 27.35.2 (208) ; 27.36.13 ; 28.10.11 (207) |
|||||
Envoyé comme légat auprès de Philippe V de Macédoine, avec C. Mamilius et M. Aurelius 203 |
Liv. 30.26.4 | |||||
IIIvir coloniae deducendae pour la colonie de Venusia, avec T. Quinctius Flamininus et P. Cornelius Scipio 200 |
Liv. 31.49.5 | |||||
| 216 | Hypothétique défaite (Front., Strat., 2.5.25 ; Zon. 9.3) |
M. Iunius Pera Dictateur 216 |
||||
| 212 | Herdonée (Liv. 25.21.1-10) |
Cn. Fulvius Flaccus Préteur 212 |
||||
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Notes de bas de page
1En ce qui concerne la “mémoire culturelle” de la guerre, voir Kubler 2018.
2Sur ce processus, qui affecte tout autant le récit des premières guerres de Rome que celles du iiie siècle, voir Engerbeaud 2020 ; et, plus particulièrement sur les stratégies narratives concernant les défaites de la guerre d’Hannibal, voir Engerbeaud 2017, 469-471 ; Engerbeaud 2018, 36-60. Dès l’époque même de la guerre, le récit de Q. Fabius Pictor (préteur en 216), de nos jours perdu, était orienté (voir Bispham & Cornell 2013 ; Kubler 2018, 57-58).
3Liv. 22.61.14 ; voir aussi Val. Max. 1.1.16 ; 4.5.2. Sur la réputation de ce consul plébéien, homo nouus et fils de boucher (Liv. 22.25.19), voir Zecchini 1976, 118-128 ; Chaplin 2000, 54-56 ; Daly 2002, 24-25 et 119-120. Sur la campagne militaire de 216, voir Lancel 1995, 169-179 ; Lazenby 1998, 73-86 ; Le Bohec [1996] 2014, 187-193. Contrairement à Tite-Live, Polybe ne décrit pas Varron comme un dangereux démagogue, voir Mineo 1997, 188-121 ; Mineo 2015, 70-76 ; Rich 2012, 81. Sur les conséquences politiques de la défaite, voir Golden 2013, 30-40 ; Clark 2014, 62-71.
4Voir Etcheto 2012, 161-162.
5Plb. 3.65.1-11 ; Liv. 21.46.1-10 (Tessin) ; Plb. 3.73-74 ; Liv. 21.55-56 (La Trébie).
6Dans cette étude, Scipion désigne et abrège P. Cornelius Scipio, consul en 218 a.C., dont le fils sera nommé Scipion l’Africain.
7Nep., Hann., 23.4.1 ; 23.6.1. Sur cette controverse antique, voir Engerbeaud 2018, 52-57.
8Plb. 9.22.3 et 10.36.3 ; Liv. 25.34.1-14. Sur la mort de P. Cornelius Scipio, et de son frère Cn. (consul en 222 et proconsul en Hispanie entre 218-211), voir Lazenby 1998, 130-132.
9Au même titre que son frère, tué la même année que lui : Sil. It. 13.659.
10Mitchell 1991 ; Rich 1991 ; Watkins 1991 ; Wiedemann 1991 ; Dondin-Payre 1992 ; Erskine 1992 ; Millar 1992 ; Tatum 1992 ; Combès 1993 ; Gottlieb 1994 ; Hölkeskamp 1994. Tous soulignent les qualités indubitables de l’étude et le fait que l’auteur ouvre des réflexions novatrices sur l’élite romaine. Cependant, plusieurs relèvent des lacunes dans l’argumentation (Mitchell 1991, 1516 ; Tatum 1992, 639-641 ; Hölkeskamp 1994, 333).
11De même, les défaites n’ont pas eu de conséquences décisives sur les carrières politiques des descendants du vaincu, voir Rosenstein 1990, 6-8 (pour la problématique de l’ouvrage), puis 43-47.
12Rich 2012. Son étude succède à celle de Waller 2011.
13La surestimation probable d’une cohérence du groupe et le manque de diachronie ont fait l’objet de critiques dans plusieurs comptes rendus (Mitchell 1991, 1516 ; Tatum 1992, 639-640 ; Hölkeskamp 1994, 333, 341).
14Liv. 29.42.16.
15Rosenstein 1990, notamment p. 27.
16Ce même tableau répertorie les références aux textes antiques.
17Liv. 23.37.10-11.
18Sur le lien entre Varron et Venusia : infra n. 57.
19Voir Engerbeaud 2017, 281-337.
20Au sujet des Gaulois : Plb. 2.21.1-3 ; 2.35.5-10 ; Liv. 6.21.2.
21À titre d’exemple : Plb. 6.52.6-11 ; puis D.H. 2.17.2-3 (voir Engerbeaud 2017, 284-285).
22Plusieurs auteurs rapportent que les Carthaginois vaincus avaient pour pratique de crucifier leur chef (par exemple : Hannon à Messine en 264 a.C. ; Plb. 1.11.5). Sur la crucifixion, voir Cook 2014. Pour les Anciens, le pouvoir personnel et la démagogie pouvaient conduire à un acharnement sur les généraux, que l’on considérait comme des boucs émissaires. Par exemple, Denys l’Ancien aurait pris le pouvoir en faisant condamner des magistrats vaincus (D.S. 13.91 ; Polyaen. 5.2.2).
23Cic., Orat., 1.40.
24Vir. ill., 59.4.
25Per., 67.3, voir Bur 2018.
26Nep., Hann., 7 ; Liv. 33.46 : voir Lancel 1995, 289-292.
27Les conditions de paix prévoyaient une limitation de la flotte de guerre à dix vaisseaux, l’interdiction de faire la guerre sans un accord préalable des Romains, et un tribut de dix mille talents d’argent (Liv. 30.37-3.5).
28Plut., Dém., 20.2.
29Dém., Cour., 199.
30Comme le soulignait justement K.-J. Hölkeskamp, N. S. Rosenstein a pris peu de distance par rapport aux logiques narratives des sources (Hölkeskamp 1994, 333).
31Voir Engerbeaud 2017, 203-228.
32C’est le cas de la bataille de Carrhes (53 a.C.), célèbre à cause de la blessure qu’elle cause à l’orgueil romain, mais dont les conséquences ne sont pas vitales pour l’existence de Rome et de son empire (voir Lefebvre 2019, 345-347).
33C’était l’une des hypothèses de Rosenstein, selon lequel la culpabilité des chefs pouvait être atténuée par deux facteurs : d’une part, le rôle attribué aux dieux dans les aléas de la guerre et, d’autre part, la responsabilité des troupes (voir Rosenstein 1990, 54-114 ; ces arguments ont été débattus, voir Rich 2012, 94-100).
34Voir Engerbeaud 2017, 84-91.
35Plusieurs études ont mis en évidence les logiques de cette réécriture, voir De Sanctis 1907, 56-57 ; Will 1983, 177-178 ; Mineo 1997 ; Chaplin 2000, 54-56 ; Daly 2002, 24-25 ; Mineo 2015, 67.
36Voir Engerbeaud 2018, 40-58.
37La mort brutale de Scipion en 211 ne permet pas d’imaginer ce que serait devenue sa carrière dans la suite de la guerre. On se contentera donc d’observer ses ressemblances avec celle de Varron avant 211.
38Liv. 22.25.6 (Broughton 1951, 244).
39Liv. 22.37.13 et 56.6-8 (pour 216) ; Liv. 23.32.20 (pour 215).
40Liv. 24.7.12, voir Scullard [1951] 1973, 59 ; Pinsent 1964, 25 ; Brennan 2000, 139-141.
41Pinsent 1964, 25, n. 16.
42Liv. 24.8.1-20.
43Liv. 24.9.1 ; puis 24.44.4 (proconsul en 213) ; Liv. 25.3.6 (212) ; Liv. 25.31.12-15 et 26.1.12 (211).
44Sa situation est différente de celle de Varron, mais aussi de celles des Scipions, car plusieurs études ont souligné la proximité entre Fabius et Crassus, le second ayant épousé la nièce du premier (Liv. 24.8.11 ; voir Scullard [1951] 1973, 59 ; Pinsent 1964, 22).
45Broughton 1951, 248, 254, 258, 285. Les sources donnent un avis mitigé sur l’issue du combat entre Fabius et Hannibal près d’Allifae à l’été 217 (Nep. 5.2-3 ; Plut., Fab., 7.2), même si Tite-Live retient que le magistrat romain a su établir un rapport de force (Liv. 22.18.2-4).
46Broughton 1951, 254, 258, 277, 289. Marcellus, par la prise de Nola à l’été 216, aurait remporté la première victoire post-Cannes (Liv. 23.16.7-14).
47D’après H. H. Scullard, l’équilibre des pouvoirs entre grandes familles romaines s’est opéré, entre 216 et 212, au profit de Fabius, de Marcellus (et plus généralement des Claudii), mais aussi des Scipions, maintenus en poste en Hispanie (voir Scullard [1951] 1973, 61-62). Sur Fabius après Cannes, voir Richardson 2012, 58-64 ; Barber 2020, 167.
48Liv. 24.8.11-20. Parmi les personnalités dont le commandement est prorogé durant plusieurs années, seul Scipion l’Africain réussit à briser cette logique, en accédant au consulat en 205 (Liv. 28.38.1-6).
49Alors qu’il est âgé de vingt-quatre ans, on lui attribue, en 210, un statut de priuatus cum imperio de rang proconsulaire pour poursuivre la mission de son père et de son oncle, sans qu’il ait exercé une magistrature supérieure au préalable (Liv. 26.18-20), voir Roddaz 1998, 345-348.
50Vingt-neuf tribuns militaires et quatre-vingts sénateurs auraient été tués à Cannes (Liv. 22.49.16-17), voir Barber 2020, 154-156.
51Voir le tableau situé en annexe.
52Voir Engerbeaud & Millot 2023, 5-12.
53Voir Fouchard 2012.
54Voir Engerbeaud 2017, 251-261.
55Liv. 23.2-10.
56Les autorités lui avaient finalement autorisé l’entrée dans la Ville de nuit, après quoi le consul avait rejoint sa domus (Liv. 9.7.9-12).
57Liv. 22.61.14. Immédiatement après la défaite, Varron avait pris soin de regrouper les survivants à Venusia (colonie latine d’Apulie), où il avait pu compter sur la coopération des habitants (Liv. 22.54.1‑6, voir Fronda 2010, 91-96). Ce lien tissé avec Venusia justifie peut-être pourquoi Varron est chargé d’y installer de nouveaux colons en 200 (voir le tableau en annexe).
58Val. Max 4.5.2, dont la version est peu crédible, voir Golden 2013, 39.
59Voir McDermott 1970, 184 ; Rosenstein 1990, 170 ; Lazenby 1998, 91.
60Voir Jaeger 1997, 96-97 ; Mineo 1997, 126-127 ; Lentzsch 2020, 230-231. Sur la concordia lors de la guerre d’Hannibal : Akar 2013, 66-78, 73-74.
61Voir Fronda 2010.
62Voir l’article de S. Hulot dans le même volume, p. 79-92.
63Ménager la dignité des notables d’Italie méridionale semble avoir été un objectif des autorités après Cannes. Voir, à ce sujet, l’exemple de L. Bantius : Hulot 2023.
64Voir l’article de S. Hulot dans le même volume.
65Sur la volonté de Polybe d’amoindrir la gloire de Marcellus au profit de Scipion, voir Engerbeaud 2018, 54.
66Il était peut-être légat (voir Broughton 1951, 256).
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