Une crise de l’autorité ? Armées et politique au temps des guerres civiles (49-31 a.C.)
p. 153-168
Texte intégral
1La notion de crise a vu son usage connaître une inflation considérable dans le champ scientifique comme dans le langage social et politique moderne1. Elle permet de désigner un événement caractérisé par son anormalité, impliquant, dans une conjoncture marquée par l’incertitude, la remise en cause des cadres sociaux, politiques, économiques ou culturels traditionnels2. Elle suppose, sur un laps de temps court, des changements profonds et structurels, dont les contemporains sont largement conscients, généralement pour les déplorer3. Parmi les situations critiques que traversa la cité de Rome lors du dernier siècle de la période républicaine, les épisodes qui virent l’irruption des armées sur la scène politique, singulièrement au cours de la période initiée par le passage du Rubicon par César en 49 a.C. et close par la bataille d’Actium en 31 a.C., constituent des moments particulièrement symptomatiques d’un dérèglement des institutions civiques : l’historiographie contemporaine a ainsi pu voir dans les légions un instrument de prise de pouvoir des imperatores, au point de considérer ces derniers comme des “seigneurs de guerre” à la tête d’armées de clients et se disputant les dépouilles d’une République moribonde4.
2Cette vision des dernières décennies de la période républicaine a fait l’objet d’une récente mise en cause de la part de F. Cadiou, qui a notamment mis en avant que jusqu’en 43 au moins, et sans doute au-delà, les armées romaines étaient encore, du moins dans leur composante légionnaire, des militiae levées selon les principes traditionnels du dilectus5. Le conflit civil ne vit pas la disparition de tout esprit civique dans les armées6 ; au contraire, “l’exercitus relev[ait] bien du commun et […] même un titulaire de l’imperium, malgré le caractère absolu du pouvoir qui est le sien, [n’aurait su] confisquer le bras armé de la res publica dont il n’[était] que le dépositaire”7. Les armées étaient donc principalement composées de conscrits et demeuraient des exercitus populi Romani, placés en vertu d’une décision officielle sous les ordres de magistrats ou de privati cum imperio8. Les soldats eux-mêmes étaient toujours des citoyens conscients du fait que leur responsabilité principale était la défense de la cité plus que leur intérêt personnel9. On en trouve un écho dans les Philippiques de Cicéron :
Omnes legiones, omnes copiae, quae ubique sunt, rei publicae sunt ; nec enim eae legiones quae M. Antonium reliquerunt, Antoni potius quam rei publicae fuisse dicentur. Omne enim et exercitus et imperii ius amittit is, qui eo imperio et exercitu rem publicam oppugnat.10
3Ce type d’argument, exprimé dans le cadre d’un discours public, trouvait une résonance au sein de la cité, y compris parmi la plèbe urbaine à laquelle il s’adressait11. L’armée était en effet une émanation de la res publica, ce que l’on retrouve dans le Contre Pison de Cicéron (été 55 a.C.) : la res publica, en tant que populus Romanus senatusque, avait seule autorité pour mobiliser et licencier les troupes12. Par conséquent, l’autorité des imperatores et leurs discours de légitimation, en dépit de leur position institutionnelle parfois chancelante13, étaient également fortement imprégnés par la légalité républicaine14. J’ai d’ailleurs récemment proposé de considérer la légitimité des imperatores à la fin de la République, en dépassant quelque peu le cadre idéal typique wébérien, comme “rationnelle négociée”, fondée sur la position institutionnelle et la compétence des commandants détenteurs d’imperium, mais aussi sur les négociations qu’ils opéraient ponctuellement, à la base de leur charisme personnel, avec leurs subordonnés15. Se donne certes à voir lors des dernières décennies de la fin de la période républicaine une transformation des pratiques du commandement militaire dans un sens charismatique, matérialisée par l’évolution du titre même d’imperator16. Cependant les armées tardo-républicaines restaient imprégnées des valeurs du mos maiorum et étaient encore conscientes de leur responsabilité dans la sauvegarde de la res publica17.
4La légalité républicaine, le bien commun, le service à la cité constituaient le fondement de toute coordination réussie de l’effort militaire des citoyens, et au-delà de leur accord aux principes de la militia civique. Ainsi en 59 a.C., la mutinerie des troupes de César à Vesontio prit naissance – ainsi qu’on le sait – dans un mouvement de panique, à la veille d’une bataille jugée périlleuse contre Arioviste, mais aussi dans une contestation latente des fondements légaux de la guerre contre un ami et allié du peuple romain18. Une telle mutinerie peut être considérée, selon des catégories définies par la sociologie pragmatique, comme une situation de dispute qui émergea en situation d’incertitude, avec pour conséquence de soumettre l’autorité césarienne à une épreuve de légitimité, qui trouva son expression dans la mutinerie19. Cette épreuve de force entre le commandant et ses troupes, soumise à des conditions de légitimité, obéissant à un dispositif de contrôle et à des contraintes de justification20, imposa à César, pour rétablir la situation, de reconstruire un accord autour de références communes21. Son discours se référa alors à la légalité républicaine, aux exempla du passé ou à son propre charisme de commandant22, qui mettent en évidence l’existence d’un univers d’argumentation et de justification propre aux armées tardo-républicaines, permettant de créer l’accord, mais aussi de résoudre les désaccords, dans le cadre d’une épreuve de grandeur dont le dénouement est l’arrêt du différend23. En situation de controverse, de contestation de l’autorité, les individus composant l’exercitus, de l’imperator au simple miles, avaient donc recours à une argumentation pour converger vers l’accord, mettant à l’épreuve les principes de justice (ou “grandeurs”, pour reprendre une nouvelle fois les termes de la sociologie pragmatique) qui semblaient s’ajuster à la situation. Il existait donc parmi les troupes une métaphysique de l’accord24 centrée sur la une notion de bien commun, des principes complémentaires ou concurrents de justification de l’action25. Cet univers d’argumentation relève de ce que l’on peut qualifier de conventions, soit des règles de coordination connues de tous et suffisamment enracinées pour que leur mise en pratique soit subconsciente, permettant à l’ensemble des acteurs qui les partagent, d’agir ensemble de façon cohérente, au stade en quelque sorte pré-cognitif (car elles sont d’ordinaire implicites)26. L’autorité exercée par les imperatores sur leurs troupes à la fin de la période républicaine reposait donc pour une large part sur ce que l’on pourrait qualifier de convention républicaine27. Cette dernière apparaît d’ailleurs dans la harangue adressée par Cassius à ses troupes avant la bataille de Philippes, en 42 a.C. :
Οὐ γὰρ ἐκείνου γε ἦµεν οὐδὲ τότε, ἀλλὰ τῆς πατρίδος, οὐδ’ οἱ διδόµενοι µισθοὶ καὶ δωρεαὶ Καίσαρος ἦσαν, ἀλλὰ τοῦ κοινοῦ, ἐπεὶ οὐδὲ νῦν ἐστε Κασσίου στρατὸς οὐδὲ Βρούτου µᾶλλον ἢ Ῥωµαίων· ἡµεῖς δ’ ἐσµὲν ὑµῖν συστρατιῶται, Ῥωµαίων στρατηγοί.28
5Le discours, certes réélaboré, donne une idée relativement exacte de l’argumentaire employé par Cassius29 : il parla aux soldats comme au peuple romain en armes ayant vocation à défendre la res publica30. Or les travaux récents de C. Moatti ont montré la montée en puissance de la convention républicaine au sein de la cité à partir du iie s. a.C., autour d’une vision nouvelle, formalisée et réifiée de la res publica, caractérisée par le consensus et l’équilibre des institutions, excluant la réforme et l’alternative. Ce durcissement et cette sclérose de la conception de la res publica s’opposaient à une conception plus ancienne et ouverte de la res publica, désignant la “communauté vivante et en action”31 des citoyens, et accordant une place centrale à la conflictualité, “ce qui suppose une pluralité d’acteurs et d’espaces de négociation”32. C. Moatti a également montré que les dernières décennies du ier s. a.C. furent précisément marquées par d’intenses discussions au sein du corps civique autour de la question du contenu à donner à la res publica, discussions dont l’œuvre cicéronienne par exemple constitue une remarquable illustration33. On retrouve cette opposition entre plusieurs visions de la res publica à travers les discours prononcés par les imperatores, ainsi, de nouveau, dans celui de Cassius prononcé à la veille de la bataille de Philippes :
Ὁ γὰρ δῆµος ὑµεῖς ἐν µὲν τοῖς πολέµοις ὑπακούετε ἐς πάντα ὡς κυρίοις τοῖς στρατηγοῖς, τὸ δὲ κῦρος τόδε ἐν τοῖς εἰρηνικοῖς ἐφ' ἡµῖν ἀντιλαµβάνετε αὐτοί, προβουλευούσης µὲν τῆς βουλῆς, ἵνα µὴ σφαλείητε, κρίνοντες δὲ αὐτοὶ καὶ ψηφιζόµενοι κατὰ φυλὰς ἢ λόχους καὶ ἀποφαίνοντες ὑπάτους τε καὶ δηµάρχους καὶ στρατηγούς. Ἐπὶ δὲ ταῖς χειροτονίαις καὶ τὰ µέγιστα δικάζετε, κολάζοντες ἢ τιµῶντες, ὅτε κολάσεως ἢ τιµῆς ἀξίως ἄρξαιµεν ὑµῶν.34
6La harangue de Cassius défendait un ordre institutionnel traditionnel, face aux innovations césariennes, qui selon lui menèrent à un effacement du rôle politique du Sénat et du peuple, une idée précédemment évoquée dans ce même discours35. L’un des thèmes centraux de la propagande des Libérateurs est ici mis en avant, la critique de l’adfectatio regni césarienne36, avec l’idée selon laquelle César aurait utilisé les troupes pour mettre en place une monarchie destinée à déposséder le peuple et le Sénat de leurs pouvoirs37. Cela fait écho aux propos de Cicéron qui était convaincu que la dictature perpétuelle dont fut investi César entre le 26 janvier et le 9 février 4438 correspondait à un regnum39. Cependant, et ainsi que l’a mis en évidence M. Sordi, la dictature césarienne correspondait en réalité à une dyarchie imperator-dictator / exercitus-populus, que l’on trouve exprimée dès le début du conflit civil dans les discours césariens40. César semble, en effet, avoir voulu utiliser l’armée pour la conquête et la conservation du pouvoir41, à travers une proximité savamment entretenue avec ses troupes, et l’édification de l’image d’un imperator popularis42, y compris au niveau politique. On en trouve l’expression dans sa harangue adressée à la XIIIe légion en 49 a.C., au moment du passage du Rubicon :
Hortatur, cuius imperatoris ductu VIIII annis rem publicam felicisime gesserint plurimaque proelia secunda fecerint […], ut eius existimationem dignitatemque ab inimicis defendant43.
7Cela relève de l’assimilation du conflit à une dignitatis contentio44, mais aussi de la revendication d’une place centrale des soldats-citoyens dont le droit et le devoir dans la cité sont précisément de rem publicam gerere. Le populus Romanus est désormais assimilé à l’exercitus Romanus, le peuple en armes, un écho au discours de Marius qui invitait les citoyens appelés à servir lors de la guerre de Jugurtha à capessere rem publicam45. Il y a là une réactivation des mécanismes traditionnels de la violence politique à Rome, alors même que le sénatus-consulte ultime avait été décrété contre César, dans le cadre d’une convention républicaine alternative, d’essence popularis, se réclamant d’un respect des prérogatives tribuniciennes, et de la souveraineté du populus Romanus.
8Son affirmation dans le cadre du discours césarien correspond à ce que l’on pourrait qualifier de “projet hégémonique”, pour reprendre la terminologie mise en œuvre par E. Laclau et C. Mouffe à partir de catégories gramsciennes46, structurant des revendications communes dans un cadre conflictuel et fondant l’unité de l’exercitus autour de signifiants communs et dans la lutte contre un adversaire, et qui constituent un imaginaire collectif visant à construire le “nous” contre “eux”47. Cela apparaît notamment dans la réponse que César adressa à Lentulus Spinther, de nouveau en 49 a.C., lors des négociations qui émaillèrent le siège de Corfinium : il affirma agir ut se et populum Romanum factione paucorum oppressum in libertatem uindicaret48. Il y a, comme lors du passage du Rubicon, une association étroite entre les offenses dont César clamait avoir été victime dans le cadre de la contentio dignitatis et la libertas qu’il souhaitait rendre au populus Romanus. Cette dernière notion est un élément-clé de la dimension popularis du commandement césarien. Libertas prend ici le sens, hérité des Gracques, de droit de suffrage, de participation politique, par opposition à la conception ancienne de la libertas comme non-domination, structurée précisément autour de la haine du regnum49. Cet affrontement se mua d’une dignitatis contentio en une dissensio, ce que C. Moatti met en évidence à partir du passage suivant du Pro Ligario de Cicéron50 :
Secessionem tu illam existimauisti, Caesar, initio, non bellum, nec hostile odium sed ciuile discidium, utrisque cupientibus rem publicam saluam, sed partim consiliis partim studiis a communi utilitate aberrantibus. Principium dignitas erat paene par, non par fortasse eorum qui sequebantur ; causa tum dubia, quod erat aliquid in utraque parte quod probari posset ; nunc ea iudicanda est quam etiam di adiuuerunt.51
9De ce passage il s’ensuit que César comme ses adversaires souhaitaient la survie de la res publica, tout en divergeant sur l’intérêt général de la communauté civique (utilitas communis)52 : ils offraient deux visions concurrentes et également défendables selon Cicéron de la res publica. C’est cette même tradition qui est évoquée par Velleius Paterculus lorsqu’il présente la bataille de Pharsale comme un duel entre les deux têtes de la République (duo rei publicae capita)53. Cette opposition entre deux projets hégémoniques, l’un dominant jusqu’à la veille du conflit civil, l’autre structuré et revitalisé par la figure césarienne, fonde les discours tenus devant le populus-exercitus encore après la mort de César. Alors que ce dernier invoquait une mémoire popularis, autour d’épisodes tels que les sécessions de la plèbe ou de figures comme Marius, les conjurés des Ides de Mars, qui se firent appeler Libérateurs, se référaient à l’expulsion de Tarquin le Superbe et au serment pris par les maiores de ne plus tolérer un pouvoir tyrannique54. La période est donc à la fracturation de la convention républicaine, à l’affrontement de “projets hégémoniques” concurrents dont les imperatores rivaux se faisaient les porteurs face aux troupes, ainsi que le manifestent les harangues prononcées avant la bataille de Philippes, en 42 a.C.55 :
…καὶ τὰ µὲν ἄλλα ὁµοιοτροπώτατα, ἅτε καὶ Ῥωµαίων ἀµφοτέρωθεν ὁµοίως µετὰ τῶν συµµάχων σφῶν ὄντων, ἐρρήθη· διήλλαξε δὲ ὅτι οἱ µὲν περὶ τὸν Βροῦτον τήν τε ἐλευθερίαν καὶ τὴν δηµοκρατίαν τό τε ἀτυράννευτον καὶ τὸ ἀδέσποτον τοῖς σφετέροις προεβάλλοντο, καὶ τά τε ἐν ἰσονοµίᾳ χρηστὰ καὶ τὰ ἐν µοναρχίᾳ ἄτοπα, ὅσα ποτὲ αὐτοί τε ἐπεπόνθεσαν καὶ περὶ ἑτέρων ἠκηκόεσαν, προέφερον, παραδεικνύντες τε καθ´ ἓν ἕκαστον ἑκάτερα καὶ ἱκετεύον σφας τῶν µὲν ὀριγνήσασθαι τὰ δὲ ἐκκλῖναι καὶ τῶν µὲν ἔρωτα λαβεῖν τὰ δὲ µὴ παθεῖν φυλάξασθαι, οἱ δὲ ἕτεροι τῷ σφετέρῳ στρατῷ τούς τε σφαγέας τιµωρήσασθαι καὶ τὰ τῶν ἀντικαθεστώτων σχεῖν, ἄρξαι τε πάντων τῶν ὁµοφύλων ἐπιθυµῆσαι, παρῄνουν, καὶ ὅ γε µάλιστα αὐτοὺς ἐπέρρωσε, καὶ κατὰ πεντακισχιλίας σφίσι δραχµὰς δώσειν ὑπέσχοντο.56
10À l’exaltation de la libertas et à la légitimation du césaricide d’un côté, répondaient la volonté de venger le meurtre de César et la domination des triumvirs à Rome. On peut évidemment douter que ce récit donne une idée exacte des propos tenus par les triumvirs et les Libérateurs (de même que l’insistance sur la cupidité des soldats césariens est sans doute un reflet de la situation politique à laquelle était confronté Cassius Dion57) ; il est clair cependant que ces discours politiques visaient à justifier la bataille à venir et la violence exercée contre des concitoyens. Il est difficile toutefois de savoir quel était le degré d’adhésion des troupes à ces conventions républicaines concurrentes, ou si avaient pu se développer au sein du populus-exercitus des conceptions alternatives de la res publica et de la libertas. Mais de tels discours manifestent la coexistence au sein de l’Empire de plusieurs ordres socio-politiques concurrents, qui entretenaient entre eux une relation violente. Ils trouvèrent leurs incarnations à travers des personnalités politiques, les imperatores, qui avaient tiré parti de la concentration des ressources politiques, économiques, symboliques qui caractérisaient la fin de la période républicaine. Chacun de ces ordres se considérait comme légitime et était engagé dans un affrontement propagandiste dont R. Laignoux a bien montré les mécanismes58. Ces conventions étaient donc conçues comme une réponse à la crise paroxystique qu’était le conflit civil, et devaient répondre à ses deux dimensions, le blocage des institutions civiques, scindées en ordres concurrents, d’une part, et d’autre part, une mise au premier plan d’une violence qui peut être considérée comme ressortissant du politique59.
11Ce qui est en jeu à travers ces discours, c’est aussi et peut-être plus fondamentalement la place des armées dans l’économie de la violence du temps, les interactions qui sous-tendaient leur fonctionnement (compétition, coopération, délégation), qui pouvaient reposer sur le calcul, l’investissement affectif ou la logique de groupe, chacune de ces dimensions n’excluant pas les autres60. Se pose la question de l’adhésion des citoyens-soldats à l’autorité de ces derniers et à la transgression la plus fondamentale des normes sociales du temps de paix civile : le droit de tuer un concitoyen et la probabilité élevée d’être tué ou blessé par un concitoyen. Or cette adhésion était loin d’être acquise aux imperatores, ainsi que le met en évidence Appien qui souligne au contraire l’insubordination des troupes dans la période :
Καὶ δύο µὲν εἰκόνες ἐκ πλεόνων αἵδε ἔστων τῆς τότε δυσαρχίας· αἴτιον δ’ ἦν, ὅτι καὶ οἱ στρατηγοὶ ἀχειροτόνητοι ἦσαν οἱ πλείους ὡς ἐν ἐµφυλίοις καὶ οἱ στρατοὶ αὐτῶν οὐ τοῖς πατρίοις ἔθεσιν ἐκ καταλόγου συνήγοντο οὐδ’ ἐπὶ χρείᾳ τῆς πατρίδος, οὐδὲ τῷ δηµοσίῳ στρατευόµενοι µᾶλλον ἢ τοῖς συνάγουσιν αὐτοὺς µόνοις, οὐδὲ τούτοις ὑπὸ ἀνάγκῃ νόµων, ἀλλ’ ὑποσχέσεσιν ἰδίαις, οὐδὲ ἐπὶ πολεµίους κοινούς, ἀλλὰ ἰδίους ἐχθρούς, οὐδὲ ἐπὶ ξένους, ἀλλὰ πολίτας καὶ ὁµοτίµους. Τάδε γὰρ πάντα αὐτοῖς τὸν στρατιωτικὸν φόβον ἐξέλυεν, οὔτε στρατεύεσθαι νοµίζουσι µᾶλλον ἢ βοηθεῖν οἰκείᾳ χάριτι καὶ γνώµῃ, καὶ τοὺς ἄρχοντας ἡγουµένοις ὑπὸ ἀνάγκης αὑτῶν ἐς τὰ ἴδια ἐπιδεῖσθαι. Τό τε αὐτοµολεῖν, πάλαι Ῥωµαίοις ἀδιάλλακτον ὄν, τότε καὶ δωρεῶν ἠξιοῦτο· καὶ ἔπρασσον αὐτὸ οἵ τε στρατοὶ κατὰ πλῆθος καὶ τῶν ἐπιφανῶν ἀνδρῶν ἔνιοι, νοµίζοντες οὐκ αὐτοµολίαν εἶναι τὴν ἐς τὰ ὅµοια µεταβολήν. Ὅµοια γὰρ δὴ πάντα ἦν, καὶ οὐδὲ ἕτερα αὐτῶν ἐς ἔχθραν κοινὴν Ῥωµαίοις ἀπεκέκριτο· ἥ τε τῶν στρατηγῶν ὑπόκρισις µία, ὡς ἁπάντων ἐς τὰ συµφέροντα τῇ πατρίδι βοηθούντων, εὐχερεστέρους ἐποίει πρὸς τὴν µεταβολὴν ὡς πανταχοῦ τῇ πατρίδι βοηθοῦντας. Ἃ καὶ οἱ στρατηγοὶ συνιέντες ἔφερον, ὡς οὐ νόµῳ µᾶλλον αὐτῶν ἄρχοντες ἢ ταῖς δωρεαῖς.61
12La période est selon Appien marquée par une mise en cause de l’allégeance des troupes aux imperatores, que manifeste la prégnance nouvelle du phénomène de la désertion dans les armées des guerres civiles62. En première lecture, elle peut être interprétée comme résultant du faible loyalisme de soldats prolétarisés et désireux de s’enrichir par le service militaire63. En réalité, ce passage met en évidence l’affaiblissement du système de contrainte caractérisant l’armée romaine. La disciplina militaris, partie intégrante du système politique romain64, reposait sur un serment militaire (sacramentum)65 prêté lors du dilectus66, ou lorsque les troupes recevaient un nouveau commandant : il fondait la legitima militia67, incluant une clause d’obéissance aux ordres du commandant cum imperio (et de ses officiers)68. Ce sacramentum militiae transformait “un citoyen en guerrier, et scell[ait] entre lui, les dieux de la patrie, l’État, son général et ses camarades un pacte que seule la mort ou un congé régulier pour[aient] délier”69. Or la crise de légitimité qui caractérise la fin de la période républicaine aboutissait à placer les troupes sous le commandement d’imperatores dont la position institutionnelle n’était pas reconnue par leurs adversaires, voire étaient considérés comme hors-la-loi, en dépit de leurs justifications patriotiques70. Dans ce contexte, le sacramentum militiae était impuissant à assurer de façon durable la loyauté des troupes et leur soumission à la disciplina militaris : son renouvellement ou son rappel71, fréquents dans la première phase du conflit civil lorsque la cohésion morale des troupes était chancelante viennent a contrario jeter une lumière crue sur le peu de poids qu’avait ce mécanisme traditionnel de contrainte sur les milites pendant cette période72. Dans le même ordre d’idée, la plus grande tolérance des imperatores à l’égard des écarts de conduite de leurs troupes73 donne également une indication de l’affaiblissement des mécanismes de contrainte au sein des exercitus du temps, ce qu’illustre également la réputation césarienne de leuitas74.
13En contrepoint de cet affaiblissement du poids de la contrainte, c’est donc la logique de consentement des milites à l’autorité des imperatores qui sort renforcée de cette crise de l’autorité militaire. Certaines de ses caractéristiques existaient dans les années précédant la guerre civile et sont bien connues. On songe aux distributions d’argent ou de terre, voire aux praeda, qui prirent une importance croissante lors des guerres civiles sans toutefois être jamais “routinisées” (pour reprendre une terminologie webérienne)75. On pense également à des pratiques nouvelles de commandement mettant l’accent sur la proximité du commandant avec ses troupes, dont César fut l’un des parangons dès le Bellum Gallicum76. Cependant, et plus fondamentalement, ce fut autour des conventions politiques concurrentes que se réalisa pour l’essentiel la mobilisation des troupes. C’était en particulier dans le cadre de contiones militaires que cette dimension politique apparaissait77. Celles-ci, qui se multiplièrent précisément lors du conflit civil, étaient d’un genre particulier, puisqu’il s’agissait dans chaque cas d’assemblées convoquées avant une bataille ou au début d’une campagne militaire. Ainsi que l’a mis en évidence F. Pina Polo, elles donnaient d’ordinaire lieu à des discours caractérisés par une certaine monotonie78. Dans le contexte spécifique du conflit civil cependant, ces assemblées étaient des moments de réaffirmation de la légitimité de l’autorité des imperatores, dans un contexte de “mises à l’épreuve” paroxystiques de la validité de leurs actions, liée à la nécessité pour eux de justifier une action violente menée contre des concitoyens. Dans ces situations, ils étaient amenés à se justifier, à expliciter, clarifier, faire valoir leur point de vue, en usant d’arguments acceptables par l’ensemble des citoyens placés sous leurs ordres, ressortissant d’une interprétation de la convention républicaine79. Cette mise à l’épreuve suivie d’un discours de justification faisait de ces contiones des lieux où se construisait le consensus des troupes autour de l’action de l’imperator, construction dans laquelle les officiers jouaient un rôle pivot80. Elle manifeste également que la période du conflit civil fut marquée par l’extension croissante au monde militaire de pratiques et de modes de communication bidirectionnels, auparavant seulement attestés dans le contexte civil81, cette fois mis en place entre le rang et les commandants82. La réunion d’une contio revenait à assurer les citoyens-soldats de la conformité de leur action avec la convention républicaine, quelle qu’en fût la définition83. Par là même, on distingue la constitution des exercitus, émanations du corps civique, en sujets politiques à part entière, une évolution qui semble avoir atteint son terme après la mort de César84.
14Le contexte politique du conflit entre Antoine et Octavien au lendemain des ides de mars constitua un moment privilégié de cette autonomisation. Les légions envoyèrent ainsi en 44 plusieurs délégations au consul Antoine, menées par des ταξίαρχοι, soit des tribuni militum qui pour nombre d’entre eux étaient d’anciens centurions césariens issus du rang85, parlant tantôt en faveur d’un accommodement avec Octavien86, tantôt pour favoriser une entrevue entre les deux hommes87. Représentants traditionnels des troupes auprès du commandant en chef, ces officiers se voyaient investis de la charge de porter auprès de leurs chefs les revendications politiques des troupes88. Ces dernières, travaillées depuis des années par la propagande des imperatores, mobilisées politiquement sur les champs de bataille méditerranéens, en vinrent en effet à être porteuses de leur propre conception de l’ordre républicain, ainsi que le fait apparaître le récit que livre Appien de la guerre de Pérouse, en 41-40 a.C., et notamment des tentatives de médiation des ἡγεµόνες τοῦ στρατοῦ, destinées à sauvegarder l’unité du parti césarien, ainsi que les intérêts économiques des légions89 :
Ὧν οἱ ἡγεµόνες τοῦ στρατοῦ πυνθανόµενοι διῄτησαν αὐτοῖς ἐν Τεανῷ καὶ συνήλλαξαν ἐπὶ τοῖσδε, τοὺς µὲν ὑπάτους τὰ πάτρια διοικεῖν µὴ κωλυοµένους ὑπὸ τῶν τριῶν ἀνδρῶν, µηδενὶ δὲ γῆν ὑπὲρ τοὺς στρατευσαµένους ἐν Φιλίπποις ἐπινέµεσθαι, τά τε χρήµατα τῶν δεδηµευµένων καὶ τιµὰς τῶν ἔτι πιπρασκοµένων καὶ τὸν στρατὸν Ἀντωνίου τὸν περὶ τὴν Ἰταλίαν ἐπ› ἴσης διανέµεσθαι καὶ µηδέτερον αὐτῶν ἔτι καταλέγειν ἐκ τῆς Ἰταλίας, στρατεύοντι δὲ ἐπὶ Ποµπήιον τῷ Καίσαρι δύο συµµαχεῖν τέλη παρὰ Ἀντωνίου, ἀνεῷχθαι δὲ τὰς Ἄλπεις τοῖς ὑπὸ Καίσαρος πεµποµένοις ἐς τὴν Ἰβηρίαν καὶ µὴ κωλύειν αὐτοὺς ἔτι Ἀσίνιον Πολλίωνα, Λεύκιον δὲ ἐπὶ τοῖσδε συνηλλαγµένον ἀποθέσθαι τὴν φρουρὰν τοῦ σώµατος καὶ πολιτεύειν ἀδεῶς.90
15Le fait que l’arbitrage eut lieu à Teanum donne à penser qu’Octavien y effectuait alors des assignations coloniales91. D’après Appien, l’encadrement des légions du triumvir se serait alors chargé de trouver un compromis entre les deux camps opposés, sur la base de sept conditions identifiées par R. Mangiameli92. La première visait un retour à un ordre républicain pré-triumviral, affirmant, au détriment des triumvirs, la supériorité du consulat, donc de L. Antonius sur Octavien. Il est probable par ailleurs que l’on puisse replacer la quatrième clause, interdisant la levée de troupes supplémentaires en Italie, dans le contexte plus général des récriminations que suscitait le dilectus dans la période des guerres civiles, bien mises en évidence par F. Cadiou, et liées “à une préoccupation d’équité et de juste répartition des charges entre les citoyens et aussi de proportionnalité entre l’effort demandé, la menace qui le justifie et la contrepartie (en sécurité, dignité, gain matériel) qu’en tirent les citoyens”93, ce qui traduirait des revendications populares94. C’est donc dans le sens d’une exigence civique qu’il faut interpréter les autres clauses : la seconde clause dénonçait les abus des assignations coloniales, qui devaient être réservées aux vétérans de la campagne de Philippes, tandis que la troisième affirmait que la composante antonienne des vétérans devait également prendre sa part aux confiscations opérées par Octavien. L’idée est celle d’une prise en compte des droits des mobilisés, dans le cadre du strict respect des principes républicains. D’autres clauses traduisaient la volonté de la part des soldats-citoyens de parvenir à un compromis garantissant un consensus au sein du camp des héritiers de César, notamment entre ses composantes antonienne et octavienne. La cinquième clause, tout comme la sixième, veillaient aux intérêts d’Octavien, puisque les soldats antoniens devaient participer à la campagne contre Sex. Pompée, tandis qu’il était demandé à Asinius Pollio, commandant alors les passes alpines, de laisser le passage aux troupes du jeune César. Enfin, la septième clause ordonnait la dissolution de la garde privée de L. Antonius. L’ensemble devait garantir le retour à la paix civile. Cette première tentative de compromis se solda par un échec95 ; elle fut cependant suivie d’une longue série d’interventions et de tentatives d’arbitrages des troupes et de leurs ἡγεµόνες auprès des protagonistes de la guerre de Modène96.
16Ce moment tout à fait spécifique des années 44-43 montre que le point névralgique de la res publica s’était déplacé vers les armées, ce qui constitue en quelque sorte le point d’aboutissement du mouvement initié par le franchissement du Rubicon. Il donne également à voir l’autonomisation politique de légions, émanations du populus Romanus, et qui en tant que telles, étaient aptes à trancher les controverses entre les imperatores. Plus fondamentalement encore, on constate aussi l’appropriation par les troupes et leurs officiers, pour l’essentiel des vétérans césariens, de la convention républicaine et des principes de justice portée par le dictateur assassiné : il s’agit d’ailleurs d’une manifestation du succès du “projet hégémonique” césarien. Ce dernier était cependant porteur d’une conflictualité, d’une contestation dont l’exercitus-populus pouvait se faire le porteur, conformément à la conception popularis de la res publica. Il est probable que les chefs de ces armées se soient d’eux-mêmes rendu compte du danger que représentait une autonomisation politique des armées, leur constitution en sujet politique pleinement autonome. On pense à L. Antonius et Fulvie qui précisément lors de l’épisode paroxystique de Pérouse désignèrent les médiateurs issus de l’armée, qui tentaient d’ouvrir des pourparlers entre eux et Octavien, comme un senatus caligatus97. Après la guerre de Pérouse, on note d’ailleurs un effacement de cette dimension politique de l’engagement des troupes. Peut-être faut-il y voir la conséquence de la démobilisation progressive des vétérans césariens, ou de la mainmise croissante des triumvirs sur les institutions civiques, ou plus simplement un effet de sources. La mutinerie à laquelle eut à faire face Octavien au lendemain de sa victoire de Nauloque en septembre 36 obéit ainsi à un modus operandi proche de celui des soldats qui demandèrent en 47 à César leur congé immédiat98. Les soldats agirent comme un groupe de pression, bien conscients du fait que l’imperator avait besoin d’eux dans la perspective de la campagne illyrienne qu’il était en train de préparer. Sous l’impulsion d’un tribunus militum, Ofilius, la revendication se cristallisa autour d’un slogan qui tendait à devenir habituel depuis l’époque césarienne, “des terres et de l’argent” (χωρία καὶ χρήµατα)99. Cet effacement de la dimension politique des revendications des troupes qui est lié au triomphe des triumvirs à Philippes signa la défaite de la convention républicaine concurrente portée par les Libérateurs, tandis que le renouvellement des troupes consécutif à la démobilisation des vétérans mettait peut-être fin, au moins provisoirement, à cette expérience d’une construction politique du consentement des troupes, donc à cette “crise de l’autorité” que nous avons mise en évidence : elle laissait place à la construction d’un nouveau modèle d’armée qui trouva son point d’aboutissement sous le règne d’Auguste.
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Notes de bas de page
1Morin 1976 ; Dobry 1992 [1986] ; Brecher 1993, 2-3 ; Koselleck 2006, 36 ; Golden 2013, 1.
2Koselleck, 2006, 359. Sur la définition de la notion de crise, voir également Théret 2018.
3Berrendonner et al. 2012, 14-15 pour ces trois éléments de définition.
4Ainsi Keaveney 2007, 4-7, 35, 41 et 97. Sur cette question, voir Augier 2021.
5Cadiou 2018, 119.
6Cadiou 2018, 265-266 et n. 672.
7Cadiou 2018, 193.
8Dans les sources tardo-républicaines, le lien traditionnel entre les légions et le corps civique est constamment rappelé (ainsi Cic., Cat., 2.24 : uester exercitus). “Les entorses à ces principes essentiels étaient ressenties comme autant d’atteintes intolérables portées à la res publica et à la libertas et elles étaient susceptibles de mettre leurs auteurs au ban de la collectivité” (voir Cadiou 2018, 202). C’est ainsi que toute forme de “privatisation” des armées romaines est dénoncée, en particulier à travers la rhétorique cicéronienne (voir Cadiou 2018, 188-191).
9Cadiou 2018, 211-212 qui en donne d’autres illustrations, notamment tirées du corpus césarien.
10Cic., Phil., 10.12 (trad. Wuilleumier, P., Paris, [1964] 2002) : “Toutes les légions, toutes les troupes, où qu’elles soient, appartiennent à la République ; les légions qui ont quitté Marc Antoine ne passeront pas pour avoir appartenu à Antoine plutôt qu’à la République : car on perd tout droit à une armée et à un commandement quand on tourne cette armée et ce commandement contre la République”. Voir aussi Cic., Phil., 13.14 (trad. Wuilleumier, P., Paris, [1964] 2002) : Si enim nos exercitu terret, non meminit illum exercitum senatus populique Romani atque uniuersae rei publicae esse, non suum. (“S’il veut nous effrayer par son armée, il oublie que cette armée est celle du Sénat et du peuple romain, de la République entière, et non la sienne”.).
11Ainsi, pour Cadiou 2018, 192 : “… en insistant sur la notion d’un exercitus populi Romani comme expression de la collectivité civique, Cicéron ne formule pas une théorie personnelle ou un lieu commun vide de sens”.
12Cic., Pis., 47-48 ; voir Cadiou 2018, 189-190 pour une analyse de ce passage.
13Phang 2008, 76.
14Cadiou 2018, 265-266 et n. 672, contra Bloch & Carcopino [1932] 1952, 122 ; Harmand 1965, 65 ; Nicolet 1976, 510 ; Nicolet 1979, 330 ; Gabba 1973, 67 ; De Blois 1987, 12 et 58 ; Patterson 1993, 107 ; Erdkamp 2006, 294 ; Alston 2007, 182-183 ; De Blois 2007, 169.
15Augier à paraître.
16Assenmaker 2012, 131.
17Cadiou 2018, 210-212.
18D.C. 35.2 (voir Zecchini 1978, 31).
19Boltanski 2009, 48.
20Nachi 2006, 62.
21Boltanski 1990, 74.
22Caes., Gal., 1.40.
23Boltanski & Thévenot 1989, 58 ; Boltanski & Chiapello 2001, 418-419.
24Cette métaphysique est désignée sous le nom de cité par la sociologie pragmatique. Le terme de métaphysique “ne renvoie pas ici à un idéalisme vague. Il sert à distinguer des modèles d’ordres sociaux qui, prenant appui sur des conventions d’équivalence, supposent la référence à un espace à deux niveaux, l’un étant occupé par les êtres empiriques traités comme autant de singuliers, l’autre par les conventions qui permettent de les comparer sous un certain rapport et, par là, de porter sur eux un jugement et de les ordonner dans des relations prétendant satisfaire une exigence de justice”. (Boltanski & Chiapello 2001, 418-419).
25Boltanski & Thévenot 1989, 101 ; Thévenot 1990, 63.
26Favereau 1999, 4 : la convention est “un type particulier de règles, empreintes d’un certain arbitraire, la plupart du temps non assorties de sanctions juridiques, d’origine obscure, et de formulation relativement vague ou alors éventuellement précise mais sans version officielle”.
27Pour une utilisation du concept de convention appliqué à l’histoire moderne espagnole : Dedieu 2010. Le concept se rapproche à bien des égards de celui des économies de la grandeur développé par Boltanski & Thévenot 1991 : les individus s’appuient pour se coordonner sur des principes d’équivalence, ou “cités”, de nature parfois très différente.
28App., BC., 4.98 (trad. Gaillard-Goukowsky, D., Paris, 2015) : “Car même à cette époque nous n’étions pas en fait les soldats de César mais ceux de la patrie, et les soldes et les gratifications versées n’appartenaient pas à César mais à l’État, pas plus qu’à présent vous n’êtes l’armée de Cassius ou de Brutus mais celle de Rome ; et nous, les généraux Romains, nous sommes vos camarades”.
29Appien a pu rester proche de la source sur laquelle il s’appuie : voir Welch 2015, 295 ; Cadiou 2018, 265 n. 671.
30App., BC., 4.90-100 pour la totalité du discours : voir Cadiou 2018, 264-265 et n. 665 pour un commentaire détaillé de ce passage.
31Moatti 2018, 37.
32Moatti 2018, 41.
33Moatti 2018, 187-224.
34App., BC., 4.92 (trad. Gaillard-Goukowsky, D., Paris, 2015) : “Vous en effet, qui êtes le peuple <Romain>, en temps de guerre, vous obéissez en tout aux généraux parce qu’ils détiennent l’autorité ; mais, en temps de paix, c’est vous-mêmes qui assumez à votre tour ce droit souverain sur nous – le Sénat procédant à une délibération préalable afin que vous ne commettiez pas d’erreur et vous-mêmes prenant la décision, votant par tribus ou par centuries et désignant les consuls, les tribuns de la plèbe et les préteurs. En plus des élections, vous jugez également les affaires les plus importantes, punissant ou récompensant selon que nous vous commandions d’une façon méritant une punition ou une récompense”.
35App., BC., 4.91 : voir Cresci Marrone 2005, 166-167.
36Sur la question de l’adfectatio regni : Sordi 2000, 312-313 ; Zecchini 2001, 11-34.
37App., BC., 4.91-92. Cela concorde avec la vision défendue par Lucain (Luc. 5.289-290) d’une armée césarienne employée, dans la période des guerres civiles, à une entreprise délictueuse (facinus).
38Ferrary 2010, 25.
39Cic., Div., 2.110 : voir Sordi 2000, 308.
40Sordi 2000, 311. Cresci Marrone 2005, 163 évoque également “teorizzazione di una diarchia imperator-populus”. On en trouverait une illustration dans le pouvoir de commendatio contraignante de César, qui à partir de 45 (avec des prémisses en 46 : D.C. 43.14.5) eut le droit de nommer la moitié des magistrats jusque-là élus par les comices (Cic., Phil., 7.16 ; Suet., Iul., 41.2 ; D.C. 43.51.2-3 ; voir Ferrary 2010, 27-28), et que Gabba 2000, 147 met en rapport avec cette constitution d’une dyarchie par César.
41Cresci Marrone 2005, 160.
42Sordi 1996, 478-482 ; Cresci Marrone 2005, 163.
43Caes., Ciu., 1.7.7 (trad. Fabre, P., modifiée, Paris, [1936] 2019) : “Il exhorte ses soldats, qui, sous sa conduite, ont, pendant neuf années, mené pour la patrie des campagnes particulièrement heureuses, gagné tant de batailles, […] à défendre contre ses adversaires la réputation et l’honneur de leur chef”. Pour une analyse stylistique et lexicale du passage, voir Santini 1993.
44Hellegouarc’h 1963, 409. Sur la question de la dignitatis contentio : Raaflaub 1974 ; Dobesch 2000, 92-93.
45Sall., Iug., 85 : voir Sordi 2000, 471. Sur l’authenticité du discours de Marius, Sordi 1972. Voir Sordi 2000, 311 qui rapproche ce discours des sécessions plébéiennes lors du conflit des ordres.
46Laclau & Mouffe 2009.
47Courrier 2014, 547 : “C’est la mémoire qui consacre l’identité et la conscience de soi du groupe, en liant l’’hier’ à l’’aujourd’hui’, en permettant à un individu de confondre son passé personnel à celui d’un groupe, de se lier aux membres d’une communauté et de dire ‘nous’”.
48Caes., Civ., 1.22.5 (trad. Fabre, P., Paris, [1936] 2019) : “[…]pour rendre à lui-même et au peuple romain, qu’opprime une poignée d’individus, la liberté”.
49Moatti 2018, 235. Pour une analyse des différentes conceptions de la notion de libertas : Arena 2012, 73-168. Sur l’usage fait par les protagonistes des guerres civiles de la notion de libertas, voir Cogitore 2011, 105-132.
50Moatti 2018, 226-227.
51Cic., Lig., 19 (trad. Lob, M., Paris, [1952] 2002) : “Tu n’as vu là qu’une scission d’abord, César, non une guerre ; non une haine entre ennemis, mais un désaccord entre concitoyens, les deux partis voulant le bien de la République, mais, soit erreur, soit passion, perdant de vue l’intérêt général. Les chefs étaient presque d’égal mérite, mais non peut-être ceux qui les suivaient ; où était alors la bonne cause ? Chaque parti présentait des arguments valables ; aujourd’hui il faut accepter comme la meilleure celle qui a eu aussi la faveur des dieux”.
52Moatti 2018, 227-228.
53Vell. 2.52.3.
54Ainsi dans le discours de Cassius à Philippes : App., BC., 4.91.383
55On trouverait une version plus étendue (et au moins partiellement réécrite) du discours de Cassius dans le récit d’Appien (App., BC., 4.90-100 : voir Mangiameli 2012, 152-162.
56D.C. 47.42.3-5 (trad. Fromentin, V. et Bertrand, E., Paris, 2014) : “Dans l’ensemble, les discours furent, d’un point de vue formel, parfaitement identiques de part et d’autre, puisqu’ils s’adressaient, ici comme là, à des Romains entourés de leurs alliés. La différence était que, d’un côté, Brutus et ses compagnons mettaient sous les yeux de leurs partisans la liberté et la démocratie, un régime sans tyran et l’absence de maître, ils évoquaient les avantages liés à l’égalité des droits, dont ils avaient eux-mêmes naguère fait personnellement l’expérience, et les aberrations de la monarchie, qu’ils connaissaient indirectement, à travers d’autres peuples, et, en leur décrivant point par point chacun des deux régimes, ils allaient jusqu’à les supplier de rechercher le premier et de rejeter le second, de chérir l’un et d’éviter de faire l’expérience de l’autre, tandis que les chefs de l’autre armée exhortaient leurs soldats à punir les assassins et à s’emparer des biens de leurs adversaires, leur insufflaient le désir de commander à l’ensemble de leurs compatriotes, et – ce qui, par-dessus tout, les galvanisa – leur promettaient de leur donner à chacun cinq mille drachmes”.
57Cresci Marrone 1998, 19-25. Les arguments économiques (les récompenses en numéraire et la perspective de s’emparer des biens des adversaires) étaient cependant centraux dans l’argumentaire des césariens, au point qu’Appien, qui leur était sans doute hostile, limite dans son récit l’argumentaire d’Octavien et Antoine à cette seule dimension : App., BC., 120 ; voir Mangiameli 2012, 164.
58Laignoux 2010.
59Azoulay 2014 pour le contexte grec.
60Bzaczko & Dorronsoro 2017, 317-320.
61App., BC., 5.17 (trad. Étienne-Duplessis, M., Paris, 2013) : “Ce sont là deux illustrations, parmi d’autres, de la difficulté que l’on avait alors à se faire obéir. La raison en était que la plupart des généraux n’avaient pas été élus, comme cela arrive en période de guerre civiles, et que leurs armées n’avaient pas été formées à partir des listes de conscrits, conformément aux usages ancestraux, ni formées pour répondre aux besoins de la patrie : les soldats faisaient moins campagne pour la république que pour leurs seuls chefs-recruteurs, qu’ils servaient non sous la contrainte des lois, mais en raison des promesses qui leur avaient été faites à titre individuel, non contre des ennemis publics, mais contre des ennemis personnels, ni non plus contre des étrangers, mais contre des concitoyens et des pairs. Tout cela dissipait en effet en eux la crainte que doit éprouver un soldat, parce qu’ils pensaient moins faire campagne que porter assistance, par gratitude et conviction personnelles, et estimaient que leurs chefs avaient nécessairement besoin d’eux pour réaliser leurs propres plans. La désertion, jugée autrefois impardonnable par les Romains, méritait en ce temps-là jusqu’à des gratifications. Et elle était le fait non seulement des armées en masse, mais de certains nobles qui croyaient que passer d’un parti à un autre semblable n’était pas ‘déserter’. De fait, les partis se ressemblaient à tous égards et ni l’un ni l’autre d’entre eux n’avait été choisi par les Romains pour être voué à la haine publique. Les généraux jouaient la même comédie, prétendant tous venir au secours de la patrie pour défendre ses intérêts, ce qui facilitait les défections de soldats, persuadés de venir au secours de la patrie dans n’importe quel parti. Les généraux en étaient conscients, mais ils le supportaient, parce qu’ils commandaient moins leurs hommes en vertu de la loi qu’à force de gratifications”.
62Wolff 2009, 181-262.
63Cadiou 2018, 275-285 a fait justice de cette idée.
64Phang 2011, 127.
65Chrissanthos 2013, 320. Sur la distinction classique entre sacramentum-iusiurandum et le contenu du sacramentum : Tondo 1963, 5-8 ; Momigliano 1967, 253-254 ; Brand 1968, 93 et 95 ; Watson 1969, 50 ; Nicolet 1976, 142 ; Vendrand-Voyer 1983, 42 ; Campbell 1984, 19 ; Rüpke 1990, 77-80 et 93-94 (voir Harmand 1967, 299-302) ; Hinard 1993, 473-474 .
66Nicolet 1976, 141.
67Cic., Off., 1.36-37 ; Liv. 3.53 ; Serv., Ad Aen., 2.157 et 8.1 (voir Linderski 1984, 75-80).
68Plb. 6.21.2 (aussi Den. Hal. 11.43.2 : voir Hinard 1993, 254).
69Nicolet 1976, 142.
70Sur cette question, voir la mise au point de Gueye 2015, 119-122.
71Pour des cas de renouvellement du sacramentum : Caes., Civ., 1.76, 3.13.3-4, 3.87 ; App., BC., 1.66 : Rüpke 1990, 78 n. 126 ; Damon 1994, 190 ; Grillo 2012, 62-64. Pour des cas de rappel : Plut., Pomp., 68 ; App., BC., 2.47.63, 73 : voir Gueye 2015, 126).
72Gueye 2015, 122-126.
73Keaveney 2007, 90-92 ; Gueye 2013, 230-235.
74Suet., Iul., 65.2 : voir Harmand 1967, 272-279.
75Cadiou 2018, 351 sur les distributions de terres.
76Gabba 2002 qui attribue à la figure de Lucullus ce rôle charnière et décèle, notamment dans le De imperio Cn. Pompei de Cicéron, l’émergence d’une nouvelle figure de commandement construite justement par rapport aux difficultés rencontrées par Lucullus.
77Sur les contiones comme lieu de mobilisation populaire : Courrier 2014, 449-463. Sur les contiones militaires : Pina Polo 1989, 199-217.
78Pina Polo 1989, 217 ; Chrissanthos 2004, 359-365.
79Cela passait aussi par des harangues, ou hortationes dont le but était de renforcer ou de refonder l’adhésion des commandés à son projet de combat (David 1995).
80Noé 1988, 65 ; Flaig 2001.
81Morstein-Marx 2004, 119-156.
82Cela atteste, très probablement, le transfert du pouvoir de décision du Forum aux castra dans cette période spécifique (Pina Polo 1995, 215 ; Mangiameli 2012, 284).
83Voir Courrier 2014, 466.
84Cresci Marrone 2005, 167 postule une influence de César en la matière : se nell’elaborazione del dittatore [i.e. Cesare] l’esercito-popolo si configura quale soggetto politico attivo ma non ancora autonomo, la ʽginnastica formativaʼ cesariana sembra dare i suoi frutti soprattutto dopo le idi di marzo.
85Mangiameli 2012, 45 et 355.
86Ainsi App., BC., 3.29, 32.
87Ce furent ainsi ces tribuni militum qui, aux dires d’Appien, favorisèrent alors une entrevue entre Octavien et Antoine (App., BC., 3.30).
88Augier 2016, 939-995.
89De Blois 1992, 123-124 (sur les troubles touchant l’armée en 41), 109-111 (sur la dimension politique des revendications des vétérans césariens).
90App., BC., 5.20 (trad. Étienne-Duplessis, M., Paris, 2013) : “Informés de cette situation, les chefs militaires arbitrèrent leurs différends à Teanum et les réconcilièrent aux conditions suivantes : les consuls administreraient les institutions traditionnelles, sans en être empêchés par les triumvirs ; les terres ne seraient distribuées à personne d’autre qu’aux anciens combattants de Philippes ; de l’argent retiré des ventes des biens confisqués et du produit estimé des ventes encore en cours, l’armée d’Antoine stationnée en Italie toucherait elle aussi une part, d’un montant égal ; aucun des deux triumvirs ne continuerait à lever des troupes en Italie ; pour l’appuyer dans sa campagne contre Pompée, César recevrait deux légions d’Antoine ; les Alpes seraient ouvertes à ceux que César envoyait en Ibérie et Asinius Pollion ne leur ferait plus obstacle ; Lucius, réconcilié avec César à ces conditions, licencierait sa garde du corps et remplirait ses fonctions sans crainte”.
91Keppie 1983, 139-141.
92Mangiameli 2012, 185 ; Gabba 1956, 192.
93Cadiou 2018, 232.
94Le discours du tribun de la plèbe C. Licinius Macer face au peuple en 73 en serait une autre illustration (Sall., Hist., 3.48.18 M ; voir Cadiou 2018, 233 pour une analyse du passage).
95Selon Appien, seules les deux dernières clauses furent appliquées (App., BC., 20).
96Ainsi App., BC., 5.21.
97D.C. 48.12.3.
98Chrissanthos 2001.
99App., BC., 5.128 : voir Keppie 1983, 105.
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