Introduction
p. 71-76
Texte intégral
Bellum maxime omnium memorabile quae unquam gesta sint me scripturum […]. Nam neque ualidiores opibus ullae inter se ciuitates gentesque contulerunt arma neque his ipsis tantum unquam uirium aut roboris fuit […] ; adeo uaria fortuna belli ancepsque Mars fuit ut propius periculum fuerint qui uicerunt1.
Altera iam teritur bellis ciuilibus aetas,
Suis et ipsa Roma uiribus ruit. […]
Inpia perdemus deuoti sanguinis aetas2.
1Interroger les questions militaires et les relations interétatiques revient à s’intéresser à l’essence même des deux moments retenus, rythmés par des combats incessants et des médiations de toutes sortes. La résilience remarquable des Romains, si souvent célébrée depuis Tite-Live jusqu’à C. Nicolet, ne se vérifie-t-elle pas tout particulièrement sur les champs de bataille et les terrains diplomatiques de ces deux “événements”3 mémorables que sont la deuxième guerre punique et les guerres civiles ?
2Ces thématiques bénéficient depuis plusieurs années d’un réel dynamisme avec la montée en puissance des war studies4 mais aussi de recherches novatrices en matière de relations internationales.
3Dans le domaine militaire, l’intérêt des chercheurs s’est porté prioritairement sur la question du recrutement depuis les travaux pionniers de P. Brunt5 et de L. Keppie6 jusqu’aux études plus récentes de L. De Ligt7 et de F. Cadiou8. Ces recherches ont montré combien la mobilisation par conscription à Rome et en Italie restait la règle jusqu’aux guerres civiles, en dépit de rares et ponctuels enrôlements plus spécifiques. D’autres prospections ont été menées sur les hiérarchies et la discipline militaires par S. E. Phang9 et C. Wolff10 et plus encore sur les soldats en tant que groupe social11, capable de peser sur la vie politique, à l’instar des vétérans12. L’aspect mémoriel des grandes défaites militaires a également été mis en lumière par A. Kubler13, dans la lignée des resilience studies qui ont émergé dans les années 2000 au sein de la recherche anglo-saxonne depuis les études de D. Paton et D. Johnston14 et désormais française15. Notre atelier, qui a réuni d’éminents représentants de ces différentes tendances, a permis de questionner plus avant cette armée romaine du temps de la République, encore “assez peu étudiée”16 comparativement à celle des temps impériaux.
4Tout aussi novatrices apparaissent les enquêtes historiques menées depuis deux décennies sur la diplomatie dans le monde romain, qui en ont fait un champ propre de l’histoire ancienne, indépendamment de l’histoire institutionnelle ou politique. Depuis l’ouvrage pionnier d’E. Frézouls et A. Jacquemin17, les publications se sont multipliées sur la pratique diplomatique, ses protocoles et son personnel, mais aussi l’usage grandissant de la négociation, ainsi que les savoirs qui la légitiment et la rendent efficace : on peut songer aux études de C. Eilers18 ou d’E. Torregaray19 sur l’ensemble de la période romaine ou à celles de B. Grass et de G. Stouder20 plus centrées sur la République.
5Ces nouvelles approches dans le champ de l’armée et de la diplomatie peuvent évidemment s’avérer fructueuses pour explorer les mécanismes de sauvegarde et plus encore d’adaptation que les Romains ont mis en œuvre au temps d’Hannibal et des guerres civiles, dans ces deux guerres “totales” en termes de ressources humaines et stratégiques mobilisées, de territoires et de communautés impliqués, dans le cadre d’alliances sans cesse redéfinies.
6En effet, si les conflits hannibalique et civils constituent, chacun dans leur contexte, une rupture inédite, perçue comme telle par les contemporains, à la fois dans le temps et dans l’espace, c’est qu’ils se sont accompagnés de transformations majeures en matière militaire et diplomatique.
7Ces deux périodes de guerre intense ont avant tout nécessité la mobilisation de ressources humaines sans comparaison dans l’histoire de la République : plusieurs dizaines de milliers de citoyens sont engagés sur le front en permanence, soit plus du quart du corps civique pour la deuxième guerre punique et plus de 15 % au temps des guerres civiles21 ; à elles seules, les batailles de Philippes et d’Actium ont pu rassembler entre 150 000 et 200 000 hommes22. Cet effort exceptionnel dans l’ampleur des effectifs mobilisés se vérifie tout autant dans la dispersion géographique des fronts et dans la durée inégalée des campagnes. Une conception nouvelle du commandement, comme le souci d’un entraînement méthodique des soldats ont également permis à la République, au sortir de la deuxième guerre punique, de disposer d’un instrument militaire capable de se lancer à la conquête du bassin méditerranéen.
8Au cours de ces deux périodes, la guerre est assurément devenue “la raison d’être essentielle de Rome, non plus seulement dans la structure de sa société, mais dans l’idée même qu’elle se faisait de ses relations avec le reste du monde”23.
9Ces conflits inédits ont fait bien souvent s’opposer des belligérants d’une grande proximité culturelle : des Romains à certaines communautés italiennes à la fin du iiie siècle, voire des citoyens romains entre eux au ier siècle. La deuxième guerre punique a fait voler en éclat la confédération romano-italienne patiemment bâtie par le sénat pendant des décennies24 : ralliée en partie aux Puniques, par force ou par calcul et plus encore par opportunisme, “l’autre Italie” a tenté de s’affranchir de la domination romaine. Comme l’a bien résumé J.-P. Brisson, “Hannibal n’[a] pas seulement bousculé et affaibli les armées romaines ; il [a] plus encore remis en question la position politique de Rome en Italie”. Cette prise de conscience de la nature précaire de l’hégémonie romaine a persuadé les autorités de repenser leur emprise sur la péninsule. Désir de vengeance et de domination accrue, méfiance et violence guidèrent désormais les Romains dans leurs relations avec ces alliés déloyaux alors même que la fidélité d’autres régions souda encore davantage combattants romains et italiens au sein d’une armée qui joua le rôle d’un creuset sans pareil. Assurément la position et la posture de Rome en Italie oscillent alors entre domination et intégration25, entre aspirations hégémoniques et velléités impérialistes au sein d’une péninsule durablement émiettée26.
10La place de la diplomatie devient quoi qu’il en soit plus cruciale que jamais dans ces années de conflits et d’après-guerre, dans cette période hellénistique où la “globalisation” s’impose, selon les mots de R. Hingley27, dans un monde méditerranéen instable, rythmé par des guerres permanentes et des équilibres éphémères28. Globalisation ne veut pas pour autant dire disparition de particularités locales : l’ouvrage de M. P. Fronda29 a montré combien les relations de Rome avec le centre et le sud de l’Italie variaient selon le contexte propre à chaque communauté, et combien les pratiques diplomatiques devaient plus que jamais rivaliser de finesse et de précautions. L’intense activité diplomatique rythmée, pour le seul temps de la deuxième guerre punique, par plus de deux cent cinquante ambassades selon le décompte de F. Canali de Rossi30, peut en tout cas permettre de faire le départ entre innovations et permanences dans la gestion des relations entre États.
11Les contributions réunies dans cette première partie interrogent des pans variés de ces questions sous le prisme de la résilience.
12Les choix et les orientations militaires et diplomatiques en ces temps traumatiques portent la trace, si ce n’est de profondes transformations, du moins d’indéniables adaptations et inflexions. S’interrogeant sur les divergences stratégiques au début du conflit contre Hannibal, S. Hulot y décèle des raisons moins strictement militaires que politiques et sociales. Pour cette même période, C.-A. Horvais dégage les enjeux diplomatiques de l’ambassade que les Scipions ont dépêchée auprès de Syphax en 213 a.C. au lendemain de la mort de Hiéron de Syracuse. A. Bertrand perçoit, quant à elle, dans l’intensification et les nouveautés des créations coloniales aux lendemains du conflit punique une étape cruciale dans le processus d’emprise de la péninsule par une cité romaine prête à diffuser plus largement sa citoyenneté. C. Parisot-Sillon détecte enfin une semblable inventivité en matière monétaire de la part des acteurs économiques de terrain tant pour l’époque d’Hannibal que pour les dernières décennies du ier s. a.C.
13Ces ajustements stratégiques, diplomatiques et financiers s’accompagnent-ils d’une “culture de guerre” profondément transformée par ces temps de crise, avec des représentations nouvelles des légionnaires comme des rapports de commandement ? F. Cadiou se concentre sur les guerres civiles afin d’évaluer leurs répercussions sur les structures militaires, plus spécialement sur l’émergence souvent affirmée et pourtant contestable d’un prétendu soldat d’un nouveau genre, tandis que B. Augier, pour ces mêmes années noires, se penche sur “la crise de l’autorité” militaire, quand les imperatores, en quête perpétuelle de légitimité, multiplient les efforts pour obtenir le consentement des troupes à leurs actions qu’ils essaient de rendre conformes aux “conventions républicaines”. P. Cosme s’attache enfin, dans une réflexion sur les larmes des soldats, à décrire l’expression des émotions de la part des légionnaires au cours des deux conflits.
14Autant de contributions qui devraient permettre de mieux pénétrer les voies de la résilience à la romaine en matière militaire et diplomatique, de vérifier si “la crise [est] bien le moment d’une faillite, <mais> aussi celui de la restauration et du renouveau”, selon les mots de J.-M. David31.
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Notes de bas de page
1Liv. 21.1.1 (trad. Flobert, A., légèrement adaptée, Paris, 1993) : “Je vais raconter la guerre la plus mémorable de toutes celles qui ont jamais été menées […]. Jamais, il est vrai, on ne vit nations ou peuples plus puissants se faire la guerre et jamais ces puissances ne mirent en jeu autant de forces et d’énergie. […] Le sort des armes fut si variable, Mars si incertain, que ceux qui avaient été le plus près de succomber finirent par l’emporter”.
2Hor., Épod., 1-2 et 9 (trad. Leconte de Lisle, Paris, 1873) : “Voici qu’une autre génération est dévorée par les guerres civiles, et Roma elle-même croule sous ses propres efforts. […] C’est nous, génération impie, au sang maudit, qui la détruisons !”
3Au sens où l’entendait G. Duby (Duby [1973] 1985) dans son avant-propos au Dimanche de Bouvines : “C’est parce qu’il fait du bruit, parce qu’il est ‘grossi par les impressions des témoins, par les illusions des historiens’, parce qu’on en parle longtemps, parce que son irruption suscite un torrent de discours, que l’événement sensationnel prend son inestimable valeur. Pour ce que, brusquement, il éclaire”. Voir aussi sur ce “retour à l’événement” dans les études actuelles, Thomas 2008.
4Voir récemment Brice 2019.
5Brunt 1971.
6Keppie 1984. Voir aussi Keaveney 2007.
7De Ligt 2012.
8Cadiou 2018.
9Phang 2008.
10Wolff 2009.
11Voir Cresci Marrone 2005, Mangiameli 2012.
12Keppie 1983.
13Kubler 2018.
14Paton & Johnston 2001. Plus récemment, voir Toner 2013.
15Voir Engerbeaud 2017 et 2019.
16Cadiou 2018, 15.
17Frézouls & Jacquemin, éd. 1995.
18Eilers, éd. 2009.
19Torregaray, éd. 2014.
20Grass & Stouder 2015.
21Voir Hopkins 1978, 33 ; aussi Brunt 1971, 512, qui souligne que 25 % des citoyens âgés de 17 à 46 ans et vivant en Italie sont mobilisés durant les années 40-30 ; pour une discussion de ces chiffres, voir Lo Cascio 2001, 111-137, qui conteste notamment le rapport très élevé proposé par P. A. Brunt entre le nombre d’hommes mobilisés et le nombre total des iuniores.
22Sur les effectifs présents à Philippes et Actium, voir Brunt 1971, 485-487, 501, 504-507.
23Brisson 1969, 58.
24Sur les relations diplomatiques entre Romains et Italiens après la deuxième guerre punique, voir par exemple Jehne 2009, 143-170.
25Jehne & Pfeilschifter, éd. 2007.
26Hölkeskamp et al. 2019.
27Hingley 1996 35-48.
28Eckstein 2006.
29Fronda 2010.
30Canali De Rossi, 2013.
31David 2003, 453.
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