L’héritage de Toynbee : une liquidation impossible ?
p. 23-34
Texte intégral
1En 1984, l’écrivain américain Ray Bradbury publie une nouvelle de science-fiction intitulée The Toynbee Convector. L’on y voit le concepteur d’une machine à voyager dans le temps expliquer à un journaliste qu’il a choisi de donner le nom de Toynbee à son incroyable invention en référence au grand historien, selon lequel toutes les civilisations doivent être capables de se projeter dans le futur pour éviter leur extinction1.
2Arnold Joseph Toynbee n’est pas à présenter. La personnalité de ce savant disparu en 1975 continue à susciter curiosité et intérêt comme en témoignent deux biographies parues l’une en 19892, l’autre en 20113, ainsi qu’un récent recueil d’articles dédiés à son œuvre4. Il suffit de rappeler ici combien ce savant britannique, helléniste de formation, a touché à tous les sujets, s’est penché sur toutes les civilisations, au point d’occuper sans contredit une place éminente dans l’histoire des idées. Dans l’Histoire tout court, pourrions-nous ajouter eu égard à ses interventions nombreuses, parfois contestées, dans la politique de son temps. Nul doute que les travaux de recherche de cet érudit n’aient été orientés par son expérience de la diplomatie en temps de guerre : ainsi s’explique peut-être l’intérêt tout particulier manifesté par ce savant pour l’époque troublée des guerre puniques, pour cet affrontement inlassable des Romains et des Carthaginois, qui devait à bien des égards lui rappeler la cruelle répétition des guerres mondiales. Les recherches de l’historien sur cette période ont, comme chacun sait, donné naissance en 1965 à un imposant ouvrage au titre évocateur : Hannibal’s Legacy.
3C’est sur cette œuvre longuement mûrie par A. J. Toynbee que je souhaiterais brièvement revenir, sur la manière dont elle s’est nourrie d’une certaine vision de l’Histoire, sur l’accueil qui lui a été réservé et sur la façon enfin dont elle a modelé, depuis plus d’un demi-siècle, les études consacrées à ce conflit punique5 que nous avons choisi de revisiter à notre tour.
Arnold J. Toynbee, chantre de l’histoire universelle
4Hannibal’s Legacy s’inscrit au sein d’une œuvre foisonnante, composée d’une soixantaine de volumes et d’innombrables articles. Intellectuel s’il en est, A. J. Toynbee n’en est pas moins connu du grand public : le 17 mars 1947, son portrait fait la couverture du Time, assortie de cette citation du savant : “notre civilisation n’est pas condamnée à disparaître”, qui, au sortir de la seconde guerre mondiale, sonne comme l’envers – exact et rassurant – du bilan affligé que dressait Paul Valéry à l’issue de la première : “Nous autres, civilisations, savons maintenant que nous sommes mortelles”6. La notoriété du savant britannique, laquelle s’étend hors des frontières de l’Europe, aux États-Unis mais aussi en Chine et au Japon, tient donc surtout à sa philosophie de l’Histoire, qu’il a abondamment développée dans les douze volumes de sa monumentale Study of History7. Cette œuvre de plus de 7000 pages a été saluée, hier comme aujourd’hui, pour son ampleur et la profondeur de ses vues originales, ce qui n’a pas interdit à certains d’en pointer les défauts. Ainsi, trop imprégnée d’hellénisme8, elle trahirait en l’auteur le littéraire ou le philosophe au détriment de l’historien. La démarche en a été critiquée : la perspective universaliste adoptée par A. J. Toynbee a été jugée contraire à la nécessaire spécialisation de l’histoire. Enfin, l’ouvrage serait à attribuer à un rêveur, un utopiste plus qu’à un historien au contact des faits : son idée d’État universel, de “grande famille” humaine a pu faire sourire9.
5C’est donc à l’ombre de ce grand œuvre imposant mais contesté que naît Hannibal’s Legacy, ouvrage plus modeste, si l’on ose dire, du moins dans ses ambitions affichées, car, en s’intéressant à la guerre d’Hannibal, il semblerait qu’ A. J. Toynbee se soit résolu à ne pas outrepasser les rives de la Méditerranée et les bornes de la République romaine. Cet ouvrage n’a pas été attendu avec la ferveur que l’on pourrait supposer car, au moment de sa publication, le savant semble davantage en retrait de la vie publique10. Déjà en 1955, à en croire le témoignage d’E. Gabba, au Congrès des Sciences Historiques de Rome, il est apparu quelque peu isolé11.
6Il ne faut pourtant pas voir dans L’Héritage d’Hannibal une œuvre testamentaire, non seulement parce qu’il ne s’agit pas de la dernière production de l’historien, mais encore parce que le projet de cette étude ne date pas de la vieillesse du savant. Comme celui-ci le rappelle dans la préface, son intérêt pour la deuxième guerre punique remonte à ses années d’étudiant où la lecture de Polybe, de Tite-Live et de l’ouvrage moderne de K. J. Beloch, Der italische Bund unter Roms Hegemonie, a éveillé chez lui une vive curiosité à l’égard des relations que Rome entretint avec ses voisins proches ou lointains. À l’automne 1911, l’étudiant de la British School parcourt à pied et en bicyclette pendant sept semaines la campagne des environs de Rome, à la recherche des traces du passé, consolidant ses études livresques par l’expérience du terrain. Les cours qu’il dispense à l’Université d’Oxford avant la Grande Guerre préfigurent déjà l’ouvrage futur car le jeune enseignant y aborde pour la première fois la question des conséquences de la deuxième guerre punique. A. J. Toynbee envisage dès cette époque d’écrire un livre consacré à cette question, mais il en est empêché, pendant de longues années, par ses activités diplomatiques. Un premier aperçu de l’œuvre à venir est simplement paru, après les deux conflits mondiaux, sous la forme d’un article consacré aux séquelles économiques et sociales de cette guerre12. Aussi, dès l’achèvement du dernier volume de Study of History, l’historien entreprend la rédaction longtemps ajournée de cet ouvrage. Les notes prises en 1913-1914 lors de la préparation de ses cours lui servent de support. Entre-temps, il a eu l’occasion de lire de nombreux travaux qu’il cite dans sa préface, en particulier de langue allemande, ceux de K. J. Beloch donc, ceux de T. Mommsen dont il salue les points de vue novateurs ; ceux de savants italiens également tels G. de Sanctis sous l’égide duquel il place sa recherche ou les représentants de l’école de Pavie (P. Fraccaro et ses élèves). Durant la rédaction de l’ouvrage, en 1962, A. J. Toynbee effectue un séjour de cinq semaines dans le Mezzogiorno, se montrant particulièrement intéressé par les réformes agraires conduites alors pour redynamiser ces territoires et dans lesquelles il croit voir comme un lointain écho des mesures gracquiennes.
7L’historien a travaillé avec un bel enthousiasme jusqu’à l’automne 1963 où il remet enfin le manuscrit à son éditeur en le priant d’en excuser la longueur qu’il explique par sa volonté de tenir compte de la recherche des cinquante dernières années13. Une telle ampleur fut jugée de mauvais augure pour les ventes et il fut donc demandé à un spécialiste de la République, A. H. MacDonald14, d’aider l’auteur à pratiquer des coupes, ce que ce dernier accepta avec reconnaissance. Sans avaliser toutes les modifications proposées, A. J. Toynbee allégea sensiblement son ouvrage, qui, publié en deux volumes, comporta finalement près de 1500 pages.
8Cette œuvre monumentale s’articule autour d’une problématique que l’historien a formulée en ces termes dans une lettre adressée à son fils : “La guerre comme instrument politique peut-elle produire des résultats autres que désastreux ?”15. Plus précisément, A. J. Toynbee propose sur la deuxième guerre punique un questionnement original, se demandant si le vaincu Hannibal ne doit pas finalement être considéré comme victorieux en cela qu’il infligea des blessures profondes, irréversibles même, à l’État romain16. L’ouvrage est conçu tel un diptyque : le premier volume est consacré à un vaste panorama de l’Italie en 266 a.C., avant l’arrivée d’Hannibal sur le sol italien, et l’empire romain agrandi aux dimensions de l’Italie y est comparé avec d’autres puissances contemporaines du monde méditerranéen ; le second – qui nous concerne davantage – aborde en quinze chapitres la question des conséquences de la guerre punique dans les domaines de la politique, de la démographie, de l’économie, de la religion, de la littérature. L’auteur ne s’attarde guère sur les événements militaires qui ont conduit à la victoire romaine, préférant traquer dans la longue période de l’après-guerre les signes, selon lui indéniables, d’un inexorable déclin. Certes, l’empire continua à s’étendre mais il était désormais rongé par un chancre : la désolation de l’Italie du sud, les longues périodes d’éloignement des citoyens-soldats contraints d’abandonner leurs terres, la concurrence de la main-d’œuvre servile en pleine croissance auraient engendré une crise de la petite propriété agricole, lourde de conséquences politiques et sociales. A. J. Toynbee n’y voit rien moins que la source des guerres civiles du dernier siècle de la République et la cause de sa lente agonie17. Voilà quel aurait été l’héritage maudit légué par Hannibal à son ennemie héréditaire.
9L’historien ne s’interdit pas diverses incursions dans l’époque contemporaine : les différences socio-économiques entre le nord et le sud de l’Italie remonteraient à cette époque sombre de la République. De même, le savant tire de l’histoire de Rome une leçon qui s’applique aussi aux temps de la guerre froide : tout conflit est porteur d’une revanche posthume qui permet aux vaincus d’être vengés des vainqueurs18. A. J. Toynbee justifie même le sujet de son livre en soulignant qu’il est encore trop tôt pour prévoir les conséquences à long terme de la répétition des conflits mondiaux et que l’exemple des guerres puniques peut être à cet égard tout à fait éclairant19. Toynbee n’a donc pas renoncé à donner à son histoire une dimension universelle.
10Il n’est pourtant pas sûr que ce fût ce genre de considérations qu’appelait de ses vœux la recherche contemporaine.
La réception d’Hannibal’s Legacy : une admiration raisonnée
11La publication d’Hannibal’s Legacy fut loin de se heurter à l’indifférence du monde universitaire, ainsi qu’en témoignent les nombreuses recensions qui en furent faites, provenant de commentateurs anglo-saxons20, mais aussi germaniques21, français22 ou italiens23. C’est pourtant un accueil en demi-teinte qui fut réservé à l’ouvrage : des réactions d’exaspération, quoique voilées sous les dehors de la courtoisie, voisinent avec l’expression d’une admiration qui, parfois, ne va pas sans condescendance.
12Les expressions élogieuses, dithyrambiques même au point d’en devenir suspectes, ne manquent pas sous la plume des recenseurs pour qualifier l’ouvrage : monumental work24, extraordinary book25, one of the most somptuous [books]26 ou encore una summa di ricerche27, monumento grande e non perituro28, eines grosse Vermächtnis29. Ce sont la qualité du travail de documentation, l’érudition et l’extrême minutie30 dont témoigne le chercheur qui, le plus souvent, forcent le respect. On reconnaît presque unanimement à l’historien un soin extrême apporté à la réalisation des deux volumes, quasiment exempts de coquilles ou d’omissions31. On concède volontiers à cet égard à A. J. Toynbee une excellente connaissance des sources textuelles, tant primaires que secondaires. Son absence de préjugés ou de dogmatisme est saluée32 et l’on est prompt à reconnaître que son livre offre un bon panorama de la situation dans laquelle se trouvaient Rome et l’Italie au temps des guerres puniques33. L’ouvrage est ainsi jugé riche et captivant34, utile même à bien des égards. L’ampleur des développements, la hauteur de vue de l’historien font l’objet de remarques admiratives de la part de lecteurs qui se réjouissent de retrouver le souffle qui traversait les volumes de sa Study of History. G.‑C. Picard voit dans Hannibal’s Legacy un ouvrage “comparable par la largeur des vues à la Römische Geschichte de Beloch”, et il promet à l’œuvre “renommée” et “autorité”35. A. J. Toynbee est même comparé par E. Gabba à Polybe qui, en définitive, explorait déjà en son temps “l’héritage d’Hannibal”36.
13Mais bien des recenseurs n’hésitent pas à délaisser ce registre apologétique ou complaisant – un peu convenu dans ce type d’exercice – pour souligner des failles, des oublis, des imperfections. Se trouve ainsi régulièrement dénoncée la longueur excessive de l’ouvrage37. Les qualificatifs “bulky”38, “massive”39, “stout”40, récurrents chez les commentateurs, rendent compte d’une démesure, pour ne pas dire d’une monstruosité, qui à l’évidence nuit à la lisibilité : F. W. Walbank ne recommande ce livre qu’à ceux qui ont de la patience et du temps et soutient la nécessité d’un élagage41. Bien d’autres semblent partager cet avis, tel E. T. Salmon qui déplore que nombre d’appendices et même de chapitres entiers, comme les excursus sur la Chine n’aient qu’un rapport très lointain avec le sujet42 ou déplore que certaines idées soient ressassées “ad nauseam”43. Les griefs vont souvent bien au-delà du simple agacement face à la lourdeur formelle de l’ouvrage. Sont tout d’abord mises en exergue un certain nombre d’incohérences ou d’erreurs44 : il peut s’agir de quelques définitions du glossaire qui s’avèrent erronées ou lacunaires45, mais aussi de développements plus larges qui révèlent, aux yeux de certains critiques, une méconnaissance du sujet, par exemple une vue faussée46 de la société romaine du iie s. a.C., selon laquelle la nobilitas n’entretenait aucune relation avec le monde du commerce et selon laquelle encore les paysans étaient tous des miséreux.
14La démarche même de l’historien est mise en cause puisqu’A. J. Toynbee se voit reprocher un défaut d’objectivité47 : le chercheur serait trop clairement hostile à Rome, trop prompt à lui imputer une incapacité à apporter une réponse efficace aux problèmes auxquels elle se trouvait confrontée. E. Gabba48 note qu’il est difficile d’imputer à une mauvaise gestion romaine une économie moins florissante que celle des royaumes hellénistiques à la même période et qu’il est tout aussi injuste de considérer que l’aristocratie romaine fit barrage à toute amorce de réforme politique49. Plus que souligner ces prétendues faiblesses, il aurait fallu, selon E. Gabba, bien plutôt s’incliner devant la redoutable efficacité romaine, dont le règlement de la deuxième guerre punique apporte une confirmation sans appel. Le point de vue adopté est par ailleurs trop clairement romano-centré, selon E. T. Salmon50 qui regrette que l’historien n’ait pas davantage fait entendre la voix italienne. D’autres commentateurs, comme A. Momigliano51, dénoncent aussi un manque d’originalité : A. J. Toynbee offrirait à ses lecteurs plus une compilation qu’un véritable travail de recherche52. Inversement, certains déplorent une œuvre trop personnelle, trop orientée et en définitive très attendue : F. W. Walbank53 se désole de retrouver des idées déjà connues, celles-là mêmes qui avaient été déjà largement exploitées dans l’histoire universelle d’A. J. Toynbee. Ainsi, l’auteur concevrait‑il l’épisode de la deuxième guerre punique en termes de défi imposé à Rome : la Cité-État eut à soutenir l’épreuve de l’accroissement de son empire, épreuve à laquelle l’aristocratie romaine n’aurait su apporter de réponse adaptée. De la même manière, E. S. Staveley et H. W. Benario54 ne cachent pas leur lassitude à retrouver une autre marotte d’A. J. Toynbee : sa tendance à ne jamais considérer la civilisation romaine comme indépendante, à l’affilier toujours à la culture hellénique qui l’aurait contaminée de manière désastreuse. E. J. Bickerman55 va même jusqu’à soutenir que l’historien britannique a savamment sélectionné les sources qui servaient le mieux sa vision moraliste. Nombreux enfin sont ceux56 qui déplorent que l’archéologie n’ait pas été davantage exploitée et qu’elle se trouve reléguée dans les appendices en fin de volumes.
15Mais la thèse même que défend l’ouvrage fait l’objet de fréquentes et âpres discussions. Prétendre que la guerre contre Hannibal fut la cause première des troubles politiques que connut Rome dans le dernier siècle avant notre ère, et même la raison directe de la chute de la République, est jugé largement exagéré, voire absurde. E. T. Salmon57 dénonce le caractère trop schématique d’une telle conception et F. W. Walbank58 y voit la marque d’un déterminisme condamnable et souligne à quel point il est excessif de considérer que le destin de la République romaine était déjà scellé deux siècles avant sa fin ; il rappelle du reste que la situation de Rome au lendemain du conflit n’était pas aussi altérée qu’A. J. Toynbee veut le faire accroire59 ; la place qu’il attribue à l’agriculture marchande serait surévaluée et le relèvement d’une Italie du sud, certes sortie dévastée de la guerre, largement ignoré. E. Gabba60, pourtant sensible à l’analyse que fait A. J. Toynbee de l’évolution de la propriété agricole vers un nouveau modèle dans lequel prédomine la uilla latifundiaire, souligne l’autosuffisance de nombre de régions d’Italie en produits agricoles de base et suggère que les difficultés contemporaines du Mezzogiorno ont bien d’autres causes qu’un conflit vieux de plus de deux mille ans.
16Les critiques, alternant avec des hommages un peu convenus, n’ont donc pas manqué à la publication des deux volumes d’Hannibal’s Legacy. Il n’y avait sans doute pas à attendre que cet ouvrage révolutionne le regard sur les sombres années qui entourèrent la deuxième guerre punique. Ce livre aurait pu peut-être passer à l’arrière-plan de la recherche, n’eût été la notoriété de l’historien. Mais l’on peut se demander si cet ouvrage ne dut pas, malgré tout, autant à son titre qu’à son auteur. N’est-ce pas, plus peut-être que le livre même, le concept d’“héritage hannibalique” qui fit fortune61 ?
Hannibals’ Legacy : un repoussoir pour la recherche ?
17Un premier constat s’impose : Hannibal’s Legacy ne donna pas lieu à réédition. Aucun historien moderne ne se proposa d’actualiser certaines de ses vues ou de mettre à jour sa bibliographie. L’œuvre fut simplement traduite en italien et publiée aux éditions G. Enaudi en 1981 et 198362. L’on pourrait donc aisément penser qu’elle tombât dans un relatif oubli ailleurs qu’en Italie. Il n’en est rien en réalité : il serait trop long de citer les ouvrages anglo‑saxons, allemands ou français publiés depuis un demi-siècle qui en font mention ou en résument les thèses63. À dire vrai, Hannibal’s Legacy apparaît comme une référence obligée pour qui s’intéresse à la deuxième guerre punique et à ses conséquences.
18De fait, l’œuvre d’A. J. Toynbee a joué indéniablement un rôle fondamental dans l’historiographie de la seconde moitié du xxe siècle. L’historien britannique a notamment offert à la thèse dominante dans les années 1960 sur la crise de l’agriculture italienne une véritable autorité scientifique en proposant une étude richement documentée64. Mais il a aussi et surtout constitué un stimulant pour la recherche, en particulier italienne. En janvier 1979, est organisé à Pise sous les auspices de l’Institut Gramsci, un séminaire dirigé par A. Giardina et A. Schiavone, intitulé Società romana e produzione schiavistica65, qui permet de préciser et de corriger les vues d’A. J. Toynbee en matière d’économie, par une meilleure prise en compte des particularités locales. Pour autant, ce travail collectif ne remet pas en cause l’idée de césure hannibalique, bien au contraire, puisqu’il voit dans la deuxième guerre punique l’avènement d’une économie et d’une société esclavagistes.
19Dès les années 1970 pourtant, le témoignage des sources littéraires, abondamment exploité par A. J. Toynbee, se trouve mis à distance : P. A. Brunt66 voit dans les récits de Tite‑Live des “inventions d’annalistes”, dans les tableaux de Polybe des exagérations. Les ravages de la deuxième guerre punique auraient été moins dramatiques qu’on ne le pense, et P. Brunt affirme même que les destructions n’auraient aucune part dans la crise de l’agriculture, à l’inverse de l’importation massive d’esclaves ou des confiscations de terres par Rome. Tout un pan du raisonnement d’A. J. Toynbee est donc remis en cause, sans pour autant que le fond de son argumentation, la fameuse fracture hannibalique, soit contestée.
20Dans les années suivantes, la recherche prend une orientation différente. Elle bénéficie en effet des résultats des nombreuses enquêtes archéologiques qui ont été menées dans les régions méridionales, rendues plus efficaces par de nouvelles techniques et approches67. Ainsi s’affine la perception des réalités italiennes, disparates souvent d’une région à l’autre, et s’infléchit le constat radical qu’avait formulé A. J. Toynbee d’une césure fondamentale, provoquée par l’invasion d’Hannibal, dans l’histoire de la péninsule. Le bilan désastreux dressé par l’historien semble même avoir constitué un repère à partir duquel s’est positionnée la recherche, une sorte de méridien origine qui a fixé les coordonnées des explorations et des investigations menées68.
21C’est principalement dans le domaine économique que la thèse d’A. J. Toynbee a donné lieu aux controverses les plus nourries. La recherche en ce secteur a progressé de manière significative, notamment grâce à une nouvelle orientation faisant la part belle à la démographie69. Nombre d’historiens s’accordent à reconnaître que la deuxième guerre punique eut un impact indéniable sur l’économie70, qu’elle a accéléré certains processus déjà à l’œuvre, mais ils font tout autre chose que dresser le constat d’un effondrement généralisé. Contre les assertions consternées d’A. J. Toynbee sur l’Italie agricole post-hannibalique, beaucoup71 s’accordent à défendre l’idée d’un maintien relatif de la petite exploitation : les guerres puniques, l’afflux d’esclaves – peut-être moins massif qu’on l’a prétendu – n’auraient pas affecté les structures agraires autant que l’historien l’affirmait. N. Rosenstein72 situe seulement à la fin du iie s. a.C. la généralisation des latifundia, et encore dans quelques régions bien précises, – à proximité de la côte ou des grands axes de communication. Au vu des dernières découvertes archéologiques, il s’avère impossible de définir une situation unique pour l’Italie à cette époque73. G. Volpe74 a ainsi récemment récusé l’idée d’une désertification pour le cas de la Daunie et a relevé des preuves tout à la fois de la persistance des uici et de l’installation, au cours des iie et ier s. a.C., de petits producteurs ruraux qui profitent des nouveaux horizons commerciaux ouverts par la conquête. A. J. Toynbee aurait donc dressé un tableau trop sombre de l’économie romaine et italienne aux lendemains de la deuxième guerre punique. E. Lo Cascio75 résume bien l’opinion générale en reprochant à l’historien britannique d’avoir opté pour une vision “radicalmente discontinuista e radicalmente continuista ad un tempo ”, autrement dit d’avoir imaginé une césure franche dont les effets seraient encore visibles de nos jours dans le retard du Mezzogiorno.
22Ces avancées dans la connaissance des structures économiques du iie s. a.C. se sont accompagnées d’abondantes enquêtes sur une autre question amplement développée par l’ouvrage d’A. J. Toynbee – celle des relations entre Rome et l’Italie, revisitées assidûment depuis trois décennies par l’historiographie européenne, de J.-M. David76 à H. Mouritsen77, de M. H. Crawford78 à S. Roselaar79. En revanche, les théories de l’historien britannique sur d’autres thématiques ont suscité moins d’intérêt et de controverses dans le milieu scientifique des cinquante dernières années. La question des adaptations institutionnelles et politiques au moment du conflit punique qui voit par exemple se multiplier dérogations au cursus honorum et octroi de l’imperium à de simples particuliers. La question des mutations des pratiques de la guerre, devenue la raison d’être de Rome, non plus seulement dans la structure de sa société, mais dans l’idée même qu’elle se fait de ses rapports avec le reste du monde. Celle de l’effervescence culturelle qui agite la Cité en ces temps troublés et permet, entre autres, l’émergence du théâtre comique romain avec Plaute, et l’affirmation du genre épique avec Ennius. Celle enfin des pratiques religieuses, présentées abusivement par A. J. Toynbee comme moribondes, envahies et perverties par des courants mystiques venus de l’étranger, irrémédiablement affaiblies par les années de terreur.
23Au terme de ce panorama, il apparaît que l’importance d’Hannibal’s Legacy ne doit pas être minorée. Certes, il s’agit d’une œuvre datée, marquée par l’expérience que l’historien britannique eut lui-même des guerres, de ces temps où l’on panse les blessures. Certes, elle propose des jugements d’une radicalité déconcertante et une philosophie de l’Histoire qui peut être discutée. Pourtant, elle a constitué et constitue toujours, par ses perspectives audacieuses, un front pionnier qui a indéniablement transformé le paysage de la recherche sur Rome et l’Italie post-hannibaliques. Conscients de cet héritage, nous nous sommes proposés de conduire quelques nouvelles explorations qui nous permettront peut-être de repousser ce front, avec des outils et des approches renouvelés, dans une démarche résolument transversale et collective. Ainsi chercherons-nous moins les germes d’un destin tragique, que les ferments d’une résilience résolue, d’une capacité pour la République à se réinventer, à se régénérer, au cœur du conflit punique, “quand”, selon Lucrèce, Omnia cum, belli trepido concussa tumultu, / Horrida contremuere sub altis aetheris oris80.
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Notes de bas de page
1Bradbury 1989.
2McNeill 1989.
3Poignonec 2011.
4Leonardi & Maggioni 2016. On pourrait également citer la seconde publication en 2012 des entretiens consacrés à cet historien sous la direction de R. Aron (Aron 2012).
5Voir par exemple : Brisson 1969 ; Lazenby 1978 ; Bagnall 1990o ; Le Bohec 1997 ; Hoyos 1998 ; Goldsworthy 2000 ; Hoyos 2003 ; Lazenby 2004 ; Hoyos 2010 ; Hoyos, éd. 2011 ; Hoyos, éd. 2013.
6Valéry 1919, 321.
7Toynbee 1934-1961.
8F. Leonardi (Leonardi 2014, 14-18) a montré tout ce que la philosophie de Toynbee devait à sa culture gréco-romaine.
9Y. Florenne (Florenne 1978) a ironisé en indiquant que, si famille humaine il y avait, elle ressemblerait plus aux Atrides qu’aux Fenouillard…
10Voir MacNeill 1989, 256.
11Gabba 2007, 188.
12Toynbee 1954-1955.
13De fait, A. J. Toynbee propose en bibliographie plus de 400 références d’ouvrages modernes.
14Toynbee 1965, vol. 1, VIII.
15Lettre d’A. J. Toynbee à Philip Toynbee, 15 janvier 1974.
16Voir Toynbee 1965, vol. 1, preface : the theme of the book as a whole is Hannibal’s posthumous victory over Rome. Voir aussi Brunt 1971, 269 : In his remarkable work Hannibal’s Legacy, Arnold Toynbee has tried to show how the Hannibalic war was a fatal turning-point in Roman history.
17Voir Toynbee 1965, vol. 1, préface : Hannibal did […] succeed in infill projecting grievous wounds on the Commonwealth’s body social and economic. They were so grievous that they festered into the revolution that was precipitated by Tiberius Gracchus and that did not cease till it was arrested by Augustus a hundred years later.
18Toynbee 1965, vol. 1, préface : War posthumously avenges the dead on the survivors, and the vanquished on the victors. The nemesis of war is intrinsic. It did not need the invention of the atomic weapon to make this apparent. It was illustrated, more than two thousand years before our time, by Hannibal’s legacy to Rome.
19Voir Toynbee 1965, vol. 1, 2 : When one great war is thus followed by a second within the span of a single lifetime, the cumulative effect is much more than double that of a single great war. In the present-day world the living generation knows this from its own experience. We are conscious of the overwhelming cumulative effect, on our society, of the wars of 1914-1918 and 1939-45. In our case, however, we are as much in the dark as Hannibal and Cato were about the consequences of the Romano-Carthaginian Double War. We have not yet had time to see beyond the beginning of the sequel ; so, for us, it is particularly interesting to look at past instances in which we do know the whole story.
20Voir Benario 1966, Walbank 1966, Bickerman 1967, Oost 1967, Robert & Broughton 1967, Salmon 1967, Staveley 1967, Cornell 1996, Curti 2001, Foraboschi 2016.
21Voir Vogt 1967.
22Voir Picard 1966.
23Voir Levi 1965, Momigliano 1969, Gabba 1973, Gabba 2007, Segenni 2016.
24Staveley 1967, 244.
25Benario 1966, 318.
26Salmon 1967, 461.
27Levi 1965, 420.
28Gabba 1973, 554.
29Vogt 1967, 128.
30Voir Walbank 1966, 384 ; Bickerman 1967, 499 ; Robert & Broughton 1967, 538 ; Staveley 1967, 244.
31Salmon 1967, 461.
32Staveley 1967, 244.
33Gabba 2007, 188.
34Salmon 1967, 461.
35Picard 1966, 373.
36Gabba 1973, 565.
37Cette amplitude induit par ailleurs un coût trop élevé pour les deux volumes : voir Salmon 1967, 461.
38Bickerman 1967, 499.
39Salmon 1967, 461.
40Robert & Broughton 1967, 537.
41Walbank 1966, 388.
42Salmon 1967, 462.
43Salmon 1967, 463.
44Walbank 1966, 386.
45Par exemple celles des mots patricii ou dictator : voir Oost 1967, 145 ; Staveley 1967, 245-246.
46Staveley 1967, 245.
47Benario 1966, 318 ; Staveley 1967, 244.
48Gabba 1973, 555-556.
49Gabba 1973, 556-557. H. W. Benario souligne également des réticences de la part d'A. J. Toynbee à reconnaître certaines réussites romaines et constate que l’historien est au contraire prompt à se réjouir des échecs : their triumph is shown to have bred its own downfall, and the author seems rather pleased that it came about that way (Benario 1966, 318).
50Salmon 1967, 463.
51Momigliano 1969, 634 ; aussi Benario 1966, 318 et Oost 1967, 146.
52Ce reproche prend sous la plume de S. I. Oost des accents particulièrement sévères : to compile and contrast the views of others does not suffice (Oost 1967, 146).
53Walbank 1966, 385.
54Staveley 1967, 244 ; Benario 1966, 318.
55Bickerman 1967, 500.
56Voir Levi 1965, 421.
57Salmon 1967, 463.
58Walbank 1966, 385.
59M. A. Levi voit dans les difficultés de l’après-deuxième guerre punique plutôt una crisi di crescenza, lunga e dolorosa, collegata con la sostanziale salute di un processo di ricostruzione e di riorganizzazione (Levi 1965, 431).
60Gabba 1973, 562.
61Voir Segetti 2016, 42.
62Toynbee 1981-1983. En 1982 a aussi été publié en italien le chapitre V du second volume de Hannibal’s Legacy dans une anthologie consacrée à l’agriculture romaine (voir Toynbee 1982).
63Voir par exemple, Alföldy 1991, 269-284 ; Hinard 2000, 974 ; Hoyos, éd. 2015, 428.
64Voir Capogrossi Colognesi 2012, 12
65Giardina & Schiavone, éd. 1981.
66Brunt 1971, 276.
67Voir par exemple Curti et al. 1996.
68Curti 2001, 23 : it is clear that Toynbee’s perspective still colours […].
69Voir De Ligt & Northwood, éd. 2008 ; De Ligt 2012 ; Hin 2013 ; Lerouxel 2017, 202-203.
70Voir par exemple Alföldy 1991, 45.
71Voir par exemple Capogrossi Colognesi 2012, 52 ; Chemain 2016, 85.
72Rosenstein 2011, 416.
73Voir Volpe 2016, 156 : L’Italia meridionale non era, infatti, né prima di Annibale, né, sopratutto dopo, un qualcosa di unitario e d’indistinto.
74Volpe 2016. G. Volpe ouvre du reste son étude par une citation extraite de Hannibal’s Legacy pour mieux s’en démarquer (voir Volpe 2016, 155). Voir aussi Fentress 2005.
75Lo Cascio 2001, Introduzione.
76David 1994.
77Mouritsen 1998.
78Beard & Crawford 1993.
79Roselaar 2012. Voir aussi Kukofka 1990 ; Lumley & Morris, éd. 1997 ; Keay & Terrenato, éd. 2001 ; Patterson 2006 ; Bradley et al., éd. 2007 ; Fronda 2010 ; Jehne & Pfeilschifter, éd. 2007.
80Lucr. 833-835 (trad. Kany-Turpin, J., Paris, 1993) : “quand le monde, secoué tout entier par le choc effroyable de la guerre, frissonna d’épouvante sous la haute voûte du ciel”.
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