Crises, traumatismes, résilience et recompositions aux temps d’Hannibal et d’Octavien : réflexions préliminaires
p. 15-21
Note de l’auteur
Numquam salua urbe tantum pauoris tumultusque intra moenia Romana fuit.
[...] Nulla profecto alia gens tanta mole cladis non obruta esset1.
Texte intégral
1L’histoire de la République romaine est une tradition solidement ancrée de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et de l’UMR 8210 ANHIMA qui peuvent s’enorgueillir d’avoir compté au nombre de leurs membres Claude Nicolet, l’un des plus éminents spécialistes de cette période. C’est sous le “patronage” de Jean-Michel David2, son successeur en Sorbonne, qu’avec Jean-Claude Lacam et Raphaëlle Laignoux, dans le cadre du programme “Savoirs et mémoires de la République romaine” dirigé par Sylvie Pittia3, nous avons conçu et mis en œuvre durant cinq ans le projet intitulé “La République face aux crises : traumatismes, résilience et recompositions au temps des guerres hannibalique et civiles (218-201 et 49-30 a.C.)”.
2Notre objectif principal a été de de mettre en regard, autour de la dialectique de la “crise et de la résilience”, deux périodes-phares de la République – celle de la deuxième guerre punique, quelque peu délaissée dans l’historiographie actuelle, et celle des guerres civiles de la fin du ier s. a.C., plus largement explorée.
3Ces deux moments de guerre et de conflits sont a priori fort différents tant par leurs causes que par leurs formes, leurs acteurs et leurs modes de résolution : à une guerre étrangère qui a suscité un indéniable mouvement d’union sacrée s’opposent des conflits civils à l’origine de cruelles luttes intestines. Leur point commun est d’avoir été dévastateurs pour l’ensemble du corps social et d’avoir fait courir à la République romaine le risque de sa disparition. Ces deux épisodes de crise paroxystique ont d’ailleurs bien été analysés à la fois par les auteurs anciens4 et les historiens modernes5 comme des “événements” traumatiques à l’origine de profonds bouleversements structurels, même si la res publica a su trouver en ces temps d’épouvante et de destruction les ressources nécessaires à son rétablissement, voire à sa régénération6. Il nous est apparu nécessaire de (re)questionner ces conflits et leurs impacts et de nous demander s’ils constituent des césures fondamentales dans l’histoire de la République, ou s’ils reflètent des dynamiques plus profondes, tant dans les champs militaire, diplomatique et politique que sur les plans économique et sociétal, culturel et religieux. Les deux ouvrages de référence consacrés à chacun de ces épisodes – The Roman Revolution de R. Syme, en 1939 et Hannibal’s Legacy d’A. J. Toynbee, en 19657 – et plus encore les nouvelles contributions et approches apparues depuis ces publications sont au fondement de cette enquête.
4Crise(s), traumatisme(s), résilience et recomposition(s) s’inscrivent dans une certaine temporalité : les traumatismes précédent les crises qui peuvent se résorber sous l’effet d’une résilience et donner lieu à des recompositions. Les trois premiers vocables appartiennent, dans le langage courant, au vocabulaire médical et psychologique. Ils relèvent d’une métaphore bien répandue qui assimile la cité de Rome à un organisme doué de vie et destiné à mourir. Ils reprennent en fait une analogie communément mise en œuvre dès l’Antiquité tant par les historiens, philosophes du ve siècle athénien8 que par les contemporains de la fin de la République : tout comme les auteurs postérieurs (Plutarque, Appien, Cassius Dion), Cicéron et Salluste déploraient une profonde crise morale au point que la “maladie” qui aurait frappé la Res publica des deux derniers siècles avant notre ère est devenue un topos9.
5Or, dans son sens originel, seul le terme “trauma” appartient strictement au langage médical, étendu au registre psychologique. Si le grec τραῦµα se traduit bien par le mot “blessure”10, la définition des dictionnaires est plus précise, le “trauma” étant une “lésion physique locale produite par un agent extérieur, qui provoque éventuellement des séquelles internes”11. Le traumatisme qui en résulte s’applique à tous les phénomènes secondaires qui peuvent accompagner cette lésion initiale. En cela, “trauma” et “traumatisme” sont parfaitement pertinents pour la guerre d’Hannibal qui correspond bien à un “agent extérieur” ; en revanche, pour les guerres civiles, ce sont les citoyens qui infligent des blessures à leur cité et produisent leurs propres traumatismes. Sur ce point, l’adéquation de ces deux termes aux conflits de la fin de la République mérite d’être questionnée.
6Le vocable de “crise” est encore plus couramment employé – et discuté – dans nos sociétés contemporaines12. M. Brecher13 estime que toute crise connaît quatre phases : elle a une origine, progresse, décline et est suivie d’effets. L’étude de son étymologie n’est d’ailleurs pas sans intérêt : si Thucydide, les orateurs grecs ou Platon l’appliquaient au champ politique14, ce fut dans les traités hippocratiques que l’étymon κρίσις prit une connotation médicale15. Dans son sens thérapeutique, la “crise” désigne précisément le moment de progression d’une maladie jusqu’à un sommet où l’organisme, placé dans une situation d’extrême danger, est sommé de choisir entre la vie et la mort. Cette alternative renvoie au sens premier du mot κρίσις (qui dérive du verbe κρίνειν) et qui définit le fait de choisir, de décider, entre autres lors d’un procès entre l’innocence ou la culpabilité. Dans Le temps des crises, le philosophe des sciences M. Serres16 ajoute que si l’école médicale ancienne définit la guérison qui fait suite à cet état de crise aiguë comme un retour à l’état antérieur, cette conception est aujourd’hui remise en question par les biologistes et les médecins : ceux-ci considèrent, en effet, qu’un retour, sans changement ni adaptation du corps, conduirait à la même issue, et donc à une nouvelle crise ; or, par sa guérison, l’organisme invente de façon radicale un nouvel état, une nouvelle organisation, ce que M. Serres appelle “une nouvelle personnalité organique” et qui pourrait correspondre au quatrième terme du titre, la “re-composition” : le préfixe -re implique certes un retour à un point de départ ou à une position initiale, mais il a pour sens premier d’indiquer un changement de direction. Un état de crise contraint donc à inventer du nouveau pour éviter le retour d’une même situation critique : on peut “penser les crises à la fois en tant que mobilisations et en tant que modifications d’état, – passage à des états critiques – des systèmes”17. Leur résolution repose sur des compromis acceptables par toutes les parties18.
7Depuis la parution de l’ouvrage de C. Meier, Res publica amissa19, la notion de crise a été largement utilisée pour caractériser “la fin de République romaine” comme en témoignent les titres de l’introduction du volume 9 de la Cambridge Ancient History ou d’un chapitre de l’Histoire romaine de F. Hinard, sans que ce concept ait toujours été clarifié20. Des ouvrages plus récents précisent sa définition, comme Fondements et crises du pouvoir21 dont les diverses contributions inventorient le vocabulaire employé par les auteurs anciens pour qualifier cette notion ; H. Bruhns, s’appuyant sur l’emploi du mot “crise” à l’époque moderne et sur son élargissement au champ politique à partir du xviiie siècle, la définit comme un processus complexe qui concerne différents domaines et entraîne, avec des phases d’accélération ou de retardement, des transformations structurelles dont les contemporains ont conscience sans que l’issue puisse en être connue : la “crise” s’avère “un concept historique fondamental”22.
8Le terme de “résilience”, enfin, fait florès depuis sa vulgarisation dans les ouvrages du neuropsychiatre et éthologue B. Cyrulnik23 qui s’appuie lui-même sur les travaux menés par le psychiatre britannique J. Bowlby24 : en psychologie, la résilience se définit comme le fait d’être capable de survivre en surmontant des chocs traumatiques et de se reconstruire. “Résilience” est précisément la traduction de l’anglais resiliency, et ces deux mots sont la transposition d’un sens plus ancien de ce vocable, employé dans le domaine de la physique pour désigner la “résistance” d’un matériau à un choc. Mais, à la différence de la “résistance” qui est la capacité de “se tenir droit” (stare), la résilience renvoie à un étymon latin resiliens et au verbe dont il dérive resilire / re – salire25, c’est-à-dire sauter en arrière dans un mouvement de recul, soit face à un assaut physique (comme dans l’exemple livien de fantassins qui se replient26), soit pour un motif psychologique (la peur, le dégoût, etc.) : ce mouvement peut conduire à un retrait ou à une dissolution, deux réalités qui se retrouvent dans le verbe français “résilier” (fabriqué sur le même étymon), par exemple dans l’expression “résilier un contrat”, et donc s’en libérer27. Or, le latin re-salire a aussi le sens de “rebondir”, qui souligne d’une certaine façon le fait de reculer pour absorber un choc, pour mieux “sauter” ensuite, ce qui induit une capacité de mouvement ainsi qu’une certaine liberté d’action28. La tradition antique fait de Rome une figure de la “résistance” face aux assauts puniques, mais s’est-elle révélée pour autant “résiliente” au cours et à l’issue de la deuxième guerre punique ? Quant à la période des guerres civiles, les termes commençant par le préfixe re- abondent dans la propagande augustéenne : la respublica re-stituta, la re-nouatio temporum attestent ce mouvement de “rebondissement” et de “recomposition” des débuts du Principat qui n’en revendique pas moins une certaine stabilité fondée sur la “restauration d’un gouvernement constitutionnel”29.
9Ce sont ces deux moments éminemment critiques que nous avons voulu croiser dans notre entreprise quinquennale parce qu’ils constituent deux terrains d’exploration privilégiés pour la détection de nouveautés et de permanences, de ruptures et d’archaïsmes, de résilience et de recompositions de tous ordres. Les analyses de cet ouvrage devraient permettre de reconsidérer le vocable de “crise” généralement accolé à ces deux périodes d’incertitude majeure, et d’explorer les mécanismes de sauvegarde et de résilience mis en œuvre par les Romains, ainsi que les processus d’adaptations et de reconfigurations que ces “conjonctures politiques fluides”30 ont pu produire.
10Leur mise en regard a facilité la rencontre de spécialistes de divers horizons thématiques (politique et militaire, économique et sociétal) aussi bien que régionaux (Rome et l’Italie, l’empire et le “monde romain”), où la réflexion historiographique a eu toute sa place. Des ateliers ont rassemblé des chercheuses et chercheurs de toutes générations – du jeune docteur au professeur émérite, et de profils variés – des historiens et des épigraphistes, des numismates et des archéologues, issus de nombreuses universités (Aix-Marseille Université, Institut National Universitaire Champollion (Albi), Nantes Université, Sorbonne Université, Liège Université, Université Bordeaux-Montaigne, Université Bretagne-Sud, Université de Namur, Université d’Orléans, Université de Picardie Jules-Verne, Université de Poitiers, Université de Reims Champagne-Ardenne, Université de Rouen-Normandie, Université de Strasbourg, Université de Toulouse, Université Grenoble-Alpes, Université Gustave Eiffel Paris, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Université Paris Cité, Université Paris-Est Créteil, Université Paris Nanterre) et organismes de recherche (École Normale Supérieure, École française de Rome et CNRS).
11Sous la présidence d’Élizabeth Deniaux, le premier atelier qui s’est tenu en Sorbonne le 5 juin 2019 et intitulé De la deuxième guerre punique aux guerres civiles : crises, traumatismes et nouvelles dynamiques a proposé une présentation générale et des bilans historiographiques sur le conflit hannibalique et les guerres civiles, suivis d’une conférence introductive de Jean-Michel David (“Avoir vingt ans à Rome, dans les violences civiles et étrangères de la République : exigences, expériences et visions”). Organisé le 9 janvier 2021 à distance pour des raisons sanitaires, le deuxième atelier présidé par Sylvie Pittia, a été consacré aux Adaptations militaires et renouvellements diplomatiques. Les suivants31, sous les présidences de Clara Berrendonner et de Jean-Michel David, se sont déroulés en Sorbonne : les 7 et 8 janvier 2022 pour le troisième qui portait sur les Reconfigurations des pratiques politiques et les 10 et 11 juin de la même année pour le quatrième, présidé par Cecilia D’Ercole et Philippe Moreau, qui a interrogé les Ruptures économiques, [l’]inventivité fiscale et [les] mutations sociétales. Le 2 juin 2023, présidée par Charles Guittard, l’ultime rencontre s’est intéressée aux Exacerbations religieuses et [aux] effervescences culturelles et a permis de dresser un bilan de la cinquantaine d’interventions qui ont scandé notre aventure quinquennale.
12Nous tenons enfin à remercier notre centre de recherches ANHIMA et à notre Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, qui nous ont octroyé tout au long de ces cinq années les financements indispensables. Nos remerciements les plus chaleureux vont bien sûr à tous nos collègues qui nous ont fait l’honneur, l’amitié et le plaisir d’intervenir dans ces rencontres de réflexions républicaines, en des temps marqués eux-mêmes par l’incertitude…
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Notes de bas de page
1Liv. 22.54.1 et 10 (trad. Mineo, B., Paris, 2003) : “Jamais on n’avait vu, sans que la Cité soit prise, une telle frayeur et une telle panique à l’intérieur des murs. [...] Tout autre peuple aurait été écrasé sous de telles catastrophes”.
2Le choix de ce cadre chronologique tout comme celui de la notion de crise font écho à son ouvrage de référence : David 2000.
3Ce programme d’ANHIMA s’insère dans l’“Axe 4, Corpus et constitution des savoirs” (quinquennal 2019‑2023).
4En ce qui concerne les guerres civiles, et plus spécifiquement l’“événement” déclencheur du passage du Rubicon, Plut., Pomp., 60.5 : Κατέσχε τὴν Ῥώµην µετὰ ἐκπλήξεως θόρυβος καὶ φόβος οῖος οὕπω πρότερον. Trad. Chambry, E. et Flacelière, R., Paris, 2003 : “Il régna à Rome un étonnement, un trouble et une frayeur sans précédent”.
5Pour ce qui est de la deuxième guerre punique, voir Bellen 1985 ; Coudry 1998 ; François 2015. Quant aux conflits civils de la fin de la République, voir par exemple Jal 1963 ; Gowing 1992 ; Moatti 1997.
6Voir Chassignet 1998 et Briquel 2002 pour la guerre hannibalique. La “restauration” de la res publica est une thématique augustéenne, mais aussi présente dans les décennies précédentes : Millar 1973 ; Sumi 2005.
7Voir infra les bilans bibliographiques de J.-C. Lacam, p. 23-34 et de R. Laignoux, p. 35-68.
8Gotteland 2003 ; Jouanna 2003, 227 ; Jouanna [1992] 2017 ; de Romilly 2005, 41-78.
9Sion-Jenkins 2003.
10TLG.
11Dictionnaire Le Robert et TLFI.
12Dobry [1987] 2009.
13Brecher 1993 propose cette modélisation à partir des crises qui se sont produites dans le monde de 1918 à 1988.
14Jouanna 2003 ; de Romilly 2005, 71-78.
15TLG ; Bejin & Morin 1976 ; Morin 1976.
16Serres 2009.
17Dobry [1987] 2009, 39-40 : ces états critiques qu’il dénomme “conjonctures politiques fluides” sont caractérisés par la “désectorisation conjoncturelle de l’espace social” et par une incertitude structurelle due à un effacement des repères et la perte d’efficacité des instruments d’évaluation.
18Brecher 1993.
19Meier [1966] 1980.
20Lintott 1994 ; Hinard 2000b, 531-567 à propos de la crise gracchienne mais qui utilise aussi le terme d’agonie pour la période post-syllanienne : Hinard 2000c, 681-746. Voir aussi Seager 1969 ; Christ [1979] 2000.
21Franchet d’Espèrey et al. 2003. Voir aussi Ungern-Sternberg 1998 ; Ungern-Sternberg 2004 ; Golden 2013.
22Bruhns 2003.
23Cyrulnik & Seron 2008 ; Cyrulnik & Jorland 2012.
24Bowlby 2002-2007.
25Oxford Latin Dictionary.
26Liv. 30.33.15. (trad. personnelle) : Resilientes enim ad manipulos uelites, cum iam uiam elephantis ne obtererentur fecissent. “Car les vélites se repliant vers les manipules, firent un passage aux éléphants pour ne pas être écrasés”.
27Tisseron 2009, 7.
28Tisseron 2009, 8-9.
29La respublica re-stituta reste une formule rare des textes augustéens : voir la légende monétaire LEGES ET IURA P.R. RESTITUIT d’un aureus émis en 28 (Rich & Williams 1999) et la formule de Velleius Paterculus (2.89.3-4 : restituta uis legibus). J.-M. Roddaz (Roddaz 2003, 399) estime le processus de restitutio achevé avec les séances sénatoriales de janvier 27, alors que pour J.-L. Ferrary (Ferrary 2003, 426), c’est “dans les années 23-19/18 que se met véritablement en place un nouus status rei publicae”.
30Dobry [1987] 2009, 39-40 considère les crises comme des moments de recomposition des rapports de force et d’innovation institutionnelle et sociale.
31Ce premier volume regroupe les interventions des trois premiers ateliers. Le second volume rassemblera les communications des deux ateliers suivants ainsi qu’une conclusion générale.
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