Préface
p. 9-11
Texte intégral
1Le fait mérite d’être souligné : l’ensemble de contributions qui suit correspond à une inflexion historiographique dans les études sur la République romaine. En quoi ? Il faut pour le comprendre revenir sur le passé récent des publications en la matière.
2Au cours des dernières décennies, ce champ de recherche a été largement dominé par des analyses qui avaient pour objet les règles qui structuraient les identités, les représentations et les comportements des citoyens romains et plus particulièrement des membres de l’aristocratie. Cette situation trouvait son origine dans les travaux parallèles et à peu près contemporains de deux savants, l’un allemand, Christian Meier, l’autre français, Claude Nicolet. Le premier rassemblait sous la notion de grammaire politique les conduites qui s’imposaient aux membres de la classe dominante. Le second étudiait les principes, les représentations et les mécanismes qui déterminaient les choix des magistrats et les prises de décision. L’un et l’autre étaient à l’origine de véritables écoles dont les membres poursuivaient et étendaient en quelque sorte ces réflexions premières. Cet intérêt pour les fonctionnements structurels de la vie civique de la Rome républicaine fut encore accentué par une polémique née de l’affirmation d’un savant britannique, Fergus Millar, du caractère démocratique des institutions romaines. L’idée venait en réaction d’une autre tradition anglo-saxonne qui voyait dans la politique romaine un jeu de factions mené par les représentants des grandes familles. Mais elle ne tenait aucun compte des travaux de ces savants continentaux, particulièrement allemands, qui montraient que la domination de l’aristocratie fonctionnait véritablement, mais non pas sous la forme de conduites individuelles de pouvoir et d’alliance mais par le respect, aussi bien par ses membres que par les milieux populaires, des normes collectives de comportement qui définissaient l’identité commune et fondaient la légitimité des gouvernants. Sous l’effet du débat mais aussi sous celui du recours à des concepts sociologiques qui permettaient d’étudier les comportements collectifs, c’était un large champ d’analyse qui s’ouvrait et qui conduisait à l’évaluation précise des normes et des rituels collectifs et privés qui organisaient la cité et déterminaient l’appartenance et la place de ses membres.
3C’était ainsi que se mettait en place un vaste effort pour une conception structurale de la société romaine des derniers siècles avant notre ère et dont quelques décennies plus tard, on peut apprécier à quel point il a permis une connaissance solide et renouvelée de ses fonctionnements. Parvenus à ce point, certains spécialistes de la République pouvaient avoir malgré tout le sentiment de se trouver dans une impasse. La plupart des travaux qui avaient été menés reposaient sur les mêmes sources, Polybe, Cicéron, Tite-Live, Cassius Dion et Appien pour ne citer que les plus importantes. C’est en pratiquant de l’une à l’autre les rapprochements nécessaires que l’on pouvait établir les tableaux qui rendaient compte des structures civiques. Certes les évolutions qui s’opéraient d’une période à l’autre étaient identifiées et analysées, mais les normes en question semblaient garder la même validité et traverser les générations sans trop de variations. Il y avait pourtant de quoi s’interroger.
4Cette vision paradigmatique de la République romaine que privilégiait la recherche des constantes, avait ses limites. Si bien que dans un livre intelligent (Roman Republics, Princeton, 2010), Harriet I. Flower proposait avec raison de considérer l’histoire de cette période non plus comme un système stable mais comme une succession d’équilibres constitutionnels, comme autant de “Républiques”, qui sous une continuité apparente connaissaient des changements importants. Sans être révolutionnaire ni remettre en cause les apports des études précédentes, la démarche était de bon sens et apportait une clarté bienvenue à la réflexion collective. Mais elle avait aussi pour effet de réinstaller l’analyse dans la diachronie.
5C’est à ce point que nous sommes arrivés aujourd’hui. Et c’est dans cette nouvelle orientation que s’inscrivent les recueils de contributions qui suivent, imprimant à la recherche une méthode novatrice. Quelle est-elle ? Rompant avec le principe qui aurait voulu que le fonctionnement des instances civiques républicaines reposât toujours sur les mêmes normes, l’initiative vise à identifier les moments possibles de changements importants. Elle les repère sous le concept d’événements traumatiques et en isole deux dont on ne peut douter qu’ils secouèrent violemment les représentations et les habitudes : la deuxième guerre punique et les guerres civiles. Ces deux conflits en effet faillirent emporter dans leurs conséquences tragiques tous les équilibres institutionnels de la République, voire dans l’un et l’autre cas conduire à la ruine de la cité. La démarche est d’autant plus originale qu’elle ne vise pas à suivre les changements éventuels qui s’opérèrent au fil du temps dans les normes et les comportements. Elle vise à l’inverse à partir du traumatisme et à en mesurer les effets en identifiant les réactions et les réponses que l’événement suscitait. Pour emprunter une formule un peu médiocre et qui servit beaucoup dans le contexte des crises financières mondiales de ces dernières années, ces événements traumatiques pouvaient être utilisés comme des crash test de la constitution républicaine. Les contributions qui suivent permettent ainsi d’évaluer domaine de la vie civique par domaine de la vie civique, les effets des guerres et des désastres qu’elles provoquèrent, les réponses qui leur furent apportées et les changements plus ou moins importants qu’ils entraînèrent.
6Je ne les reprendrai pas ici. J’insisterai seulement sur deux faits importants. Le premier est évident. Les conséquences des deux événements ne s’exerçaient pas à la même échelle. Rome à la fin du premier siècle avant notre ère dominait tout le monde méditerranéen et en mobilisait toutes les ressources. À la fin du troisième siècle, elle ne pouvait compter que sur elle-même, l’Italie et la partie occidentale du bassin. De l’un à l’autre, les enjeux et les réponses ne pouvaient être du même ordre. Il faut donc bien que les comparaisons entre les deux épisodes prennent ces écarts en considération. Par ailleurs, la guerre d’Hannibal et les guerres civiles ne heurtaient pas les équilibres civiques ni ne sollicitaient leurs capacités de résistance et de résilience de la même manière. La première frappait la cité de l’extérieur et imposait à ses gouvernants de mobiliser ses ressources par des mesures extraordinaires. La seconde la menaçait de l’intérieur et contraignait les protagonistes à rechercher à toute force une apparence de stabilité et d’unité au moment même où ils se déchiraient.
7Dans les deux cas cependant, c’étaient toutes les structures civiques qui étaient ébranlées, économiques et financières par la mobilisation des ressources, politiques par le recours à des mesures exceptionnelles, intellectuelles et morales parce qu’il fallait bien justifier les changements qui étaient opérés. Dans chacun de ces domaines, une tension s’établissait entre les modèles anciens et les innovations nécessaires dont la force était proportionnelle à l’écart qui les séparait. Or, tout le système de représentation de l’équilibre civique et de la légitimité des positions individuelles s’inscrivait dans le respect des valeurs anciennes, dans le mos maiorum qui imposait la conformité au moins apparente des conduites aristocratiques à la tradition. Dans ces conditions, la mémoire collective était l’objet d’enjeux décisifs. Elle était le lieu où se construisaient, le plus souvent rétrospectivement, les épisodes et les modèles de comportement qui fixaient dans le passé les précédents nécessaires. C’était ainsi par un jeu de miroirs entre le passé et le présent, entre la tradition et l’innovation, que pouvait s’apaiser l’angoisse des choix à faire devant des défis inédits et s’établissaient les conditions de résilience du traumatisme subi.
8Cependant, même si les mécanismes de résolution des tensions étaient comparables, les différences de situation entre les deux événements retenus conduisirent à des résultats fortement dissemblables. La guerre punique imposa un resserrement de la cohésion entre les membres de la communauté civique et une modification du système d’alliance qui préparait la voie à l’intégration des Italiens. La résistance à Hannibal enracina les idéaux de fermeté et de respect de la parole donnée dans la construction d’exemples qui produisirent leur effet jusque tard dans l’Empire. En revanche, l’éclatement inévitable des solidarités qu’entraînèrent les guerres civiles ne put être compensé que par l’imposition déterminée des références à la personne du vainqueur au terme d’une escalade hystérique dans la mobilisation des instruments concrets et symboliques de légitimation. La monarchie, devenue inévitable ne pouvait s’accepter que dans la mise en œuvre d’un discours de refondation qui permettait au moins de conserver les apparences.
9Je n’évoquerai pas ici les résultats de ces travaux qui ont mobilisé un bon nombre de savants compétents. Le lecteur en tirera les conclusions qui lui paraîtront pertinentes. Il notera cependant que cette publication, qui, comme je l’ai indiqué plus haut, correspond à une inflexion dans l’historiographie de la Rome républicaine, rassemble des contributions dont les auteurs sont des chercheurs affirmés mais d’un âge qui laisse supposer qu’ils ne sont qu’au début d’études prometteuses. Il relèvera aussi que l’initiative et la direction de cette belle entreprise est le fait de trois maîtres de conférence de l’Université de Paris 1 qui par leur engagement et leur inventivité offrent une vitalité nouvelle aux études de cette période historique.
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