Conclusion
p. 185-187
Texte intégral
1L’atelier international de Tours qui s’est tenu les 16 et 17 novembre 2012 est à l’origine de ce livre qui en constitue un élargissement issu directement des questions étudiées dans les groupes de travail des équipes d’Orléans et de Tours coordonnées pour l’occasion par Catherine Grandjean et Aliki Moustaka. On le voit bien dans le titre qui n’est plus “Les débuts du monnayage de bronze” mais “Aux origines de la monnaie fiduciaire : traditions métallurgiques et innovations numismatiques dans le monde grec antique”. L’évolution est imperceptible en apparence mais marque bien le souci de réflexions et d’approches nouvelles caractéristiques de la rencontre de Tours et qui a été un apport incontestable que je voudrais souligner d’emblée. Trois aspects essentiels ont été au cœur des analyses, la technique du bronze, la chronologie du monnayage et la question de sa fiduciarité .
2L’étude de la technique du bronze est dans le contexte du monnayage une forte originalité. Quand on pense à la monnaie de bronze, on pense automatiquement à une monnaie de peu de valeur, propice à toutes les manipulations, et on oublie quelque peu que le bronze est un métal noble et apprécié qui a constitué pendant des siècles le support d’un travail technique et artistique remarquable. La fabrication de la monnaie appartient pleinement à ce monde. Quelques contributions, de S. Descamps-Lequime sur la sculpture, de M. Blet-Lemarquand de l’IRAMAT sur les analyses de monnaies et celle orale de T. Faucher sur la pratique de frappe ont mis en lumière un point essentiel : il existe un lien évident entre le monnayage et le reste de la métallurgie du bronze. La monnaie de bronze est très clairement un vrai bronze à l’origine puisque les premières séries de chaque monnayage contiennent au moins de 8 % à 12 % d’étain. Ces pourcentages assurent à l’alliage cuivre-étain en fusion la meilleure fluidité et donne une teinte plus ou moins dorée au bronze. On peut certes penser, et cela a été justement souligné, que cette couleur était recherchée précisément pour faire accepter l’innovation que constituait ce monnayage, peut-être plus fiduciaire que d’autres, mais en même temps c’est bien le signe qu’on ne voulait pas se détacher d’un aspect précieux qui était le lien avec le grand art de la sculpture. L’usage du bronze s’étendant, une évolution est perceptible. À l’intérieur de chaque monnayage les monnaies les plus riches en étain se rencontrent dans la série la plus ancienne, par la suite les concentrations en plomb augmentent mais seules celle qui sont supérieures à 3 % sont intentionnelles alors que les teneurs plus faibles sont le signe de la refonte de bronzes de récupération. L’objectif n’est pas nécessairement de “tricher” mais de réutiliser les anciennes monnaies pour économiser à la fois le métal et les coûts des combustibles nécessaires à la fusion, ce qui n’est pas exempt de difficultés techniques. On notera donc que la frappe des monnaies de bronze n’est pas plus facile que celle de l’argent et n’est donc pas réservée aux non-spécialistes de la métallurgie. On retrouve avec le bronze les questions de l’intégration dans les domaines plus généraux des approvisionnements, des prix et des habitudes régionales comme pour les autres métaux.
3Dans l’étude proprement dite du monnayage, une grande part des contributions a porté sur des bilans régionaux très bien informés des nouveautés, rassemblés ici pour la première fois dans un ouvrage de manière commode, et dont l’utilité sera considérable. Sur un plan général, nous avons les contributions de S. Psoma sur l’ensemble du monde grec et de C. Grandjean sur le monde colonial et sur des exemples plus précis, les études de L. Brousseau sur la Grande Grèce et la Sicile, J. H. Kroll sur Athènes, C. Gatzolis sur la Grèce du Nord, P.-O. Hochard sur la Lydie et F. Duyrat sur la Syrie. Les résultats sont très solides et constituent désormais un apport précieux pour la réflexion historique. C’est dans la deuxième moitié du ve siècle que naît la monnaie de bronze au sens d’un objet monétiforme qui ressemble complètement aux monnaies d’argent contemporaines, car s’il s’agit de monnaies non frappées les choses sont un peu différentes et posent un problème d’ensemble sur lequel nous allons revenir. Une date précise serait par exemple, comme l’a montré L. Brousseau, celle de 446-444 pour une frappe à Sybaris d’une monnaie avec une Athéna casquée au droit et un taureau à tête retournée au revers au moment de la fondation de Thourioi. On sait qu’un homme politique athénien Dionysios dit Chalkous faisait partie des fondateurs. D’après nos sources, il a suggéré à un certain moment aux Athéniens d’adopter un monnayage de bronze, d’où son surnom, soit avant son départ en Italie et son succès à Sybaris, soit plutôt après son retour car J. H. Kroll montre dans son étude que les premières monnaies de bronze frappées à Salamine remontent probablement aux années 430. Il n’y a donc pas à Athènes, au moins au moins pour sa première introduction, si ce n’est pour sa vulgarisation par la suite, de décalage avec le reste du monde grec puisque toutes les analyses convergent pour établir que les cités du Nord comme du Sud adoptent le bronze dans le dernier tiers et plus souvent dans les deux dernière décades du ve s. C’est évidemment plus tardif en Phénicie, un peu avant le milieu du ive s. mais il faut rappeler que l’argent y est aussi frappé plus tard, pas avant le milieu du ve s.
4Il n’y a donc pas un écart chronologique important entre les frappes des monnaies d’argent et de bronze. Il existe certes, de l’ordre d’un demi-siècle, mais il n’en reste pas moins que la monnaie de bronze s’est diffusée de manière rapide et assez simultanée. Ce n’est pas un diffusionnisme perceptible à partir d’une source unique, mais issu de plusieurs raisons, phénomène où le coût du minerai, l’usage antérieur du bronze et la plus ou moins grande rareté de l’argent ont pu jouer un rôle. De ce fait certaines zones du monde grec et en particulier les zones coloniales plus éloignées du coeur de la production de l’argent se sont retrouvées parmi les premières à l’utiliser.
5Mais pour comprendre vraiment l’utilisation du bronze, il ne faut pas la considérer comme une nouveauté, une discontinuité dans la pratique et oublier un fait simple : avant la monnaie frappée il existe un usage monétaire en Grèce où le bronze a toute sa place. Une continuité existe donc avec les habitudes que l’on appelle communément, mais maladroitement à mon sens, pré-monétaires – au sens de prémonnaies frappées – et que j’appellerais plutôt monnaies multiples. H. Nicolet pour le monde grec homérique, B. Lion pour un exemple en Mésopotamie, celui de Nuzi et O. Picard dans un cadre général sont revenus sur ce point essentiel. Il est certain que si l’on prend les exemples de l’Occident grec et de la Mer Noire la continuité est frappante au début de l’époque classique, le bronze est utilisé sous des formes diverses comme il l’est partout en Méditerranée orientale depuis le deuxième millénaire dans les échanges “à prix”. Le cas de Nuzi au xive s. a.C., ville située près de Kirkouk à l’Est du Tigre dans l’empire du Mittani, qui utilise beaucoup le bronze comme moyen d’échange est exemplaire car original de ce point de vue en Mésopotamie, pour une raison qui nous échappe pour l’instant – est-ce une plus grande disponibilité du métal ?
6Bref dans un système d’échange où l’on peut utiliser simultanément plusieurs produits (c’est l’idée de la “monnaie multiple” que l’on doit à G. Condominas), qui est la base du fonctionnement des sociétés antiques archaïques et aussi plus tard sans doute. Dans ce contexte le bronze a toujours fait partie des moyens de paiement possibles et son usage est d’abord le lien avec un approvisionnement possible.
7Il y a un deuxième aspect dans l’échange archaïque qui a une conséquence dans l’évolution ultérieure : fixer la valeur et payer sont deux aspects différents et complémentaires et l’argent pesé est clairement le signe de la valeur, tant au Proche-Orient qu’en Grèce où, construit toujours dans un système étalonné, un nomisma, il définit le prix et le statut dans un système censitaire. Mais l’argent ne définit pas nécessairement le moyen d’échange qui est autre chose, l’argent pesé n’est pas fait pour cela, et on voit même à Nuzi le mot “argent” être utilisé alors qu’en pratique c’est l’orge ou le bronze qui servent de moyen de paiement. Il est probable aussi que dans la réalité de la Grèce archaïque et probablement aussi classique la monnaie multiple n’ait pas disparu et qu’on paye avec autre chose que de la monnaie frappée en argent. Dans ce cadre l’usage du bronze est logique et la vraie originalité du monde grec, à la différence du monde chinois par exemple, est d’avoir frappé de l’argent de manière courante. La frappe de l’argent est un choix et une commodité, due à l’abondance de métal dans plusieurs régions mais de ce fait elle s’étend de manière inégale. Les fractions existent tout de suite en particulier pour les dépenses de la cité si celle-ci a accès aisément à des ressources en métal.
8Nous en arrivons à la question de la fiduciarité au cœur de la monnaie de bronze comme tous les participants l’ont souligné. Est-ce le monnayage de bronze qui crée la fiduciarité ? Certainement pas, comme S. Psoma l’a montré ; très tôt au ve s. des fractions d’argent deviennent fiduciaires avec un poids qui ne respecte pas exactement l’étalon. C’est dans ce contexte que le bronze s’installe. C’est l’existence antérieure de la fiduciarité de l’argent qui a permis de passer au bronze. Ce n’est pas le métal qui est à l’origine de la fiduciarité, c’est l’inverse : au cœur du système monétaire il y a toujours la confiance, pistis.
9En réalité les frappes de fractions en argent sont condamnées en Grèce comme elles l’ont été dans tous les systèmes monétaires. Est-ce alors la nécessité de disposer d’une monnaie pour les échanges courants ? Cela a joué indiscutablement mais on ne devine pas cela dans – le peu – que disent les Grecs sur leur système monétaire. On doit penser l’utilisation du bronze dans une des rares notions que les Grecs développent, pour les besoins, pour ce dont on se sert, les chrèmata. Il n’y a pas de frappe libre dans le monde grec , donc la frappe est toujours liée à un besoin de la cité, mais l’argent a une place plus “institutionnelle” et en rapport avec les grandes dépenses permanentes de l’État ou avec sa capacité de thésaurisation, et de valorisation des biens. La frappe d’un monnayage “peu cher” comme le bronze fait de la monnaie pleinement un objet oikonomique comme le dit le Pseudo-Aristote (Econ., II 1345b23 sq.) en parlant de la politique du Roi. Il s’agit d’adapter ses ressources à ses besoins. On notera combien la frappe du bronze est liée à des besoins issus d’une action en cours (comme les financements militaires etc..) dont elle n’est qu’une partie. Avec le bronze c’est un ensemble de besoins qui est pris en compte plus largement et qui permet de satisfaire un cadre plus large rendant plus permanent et plus sûr le monnayage chez des peuples pour qui le bronze représente plus ou moins depuis toujours un moyen d’échange.
10C’est à donc à des réflexions nouvelles et aux invitations à poursuivre une recherche particulièrement fructueuse que nous invite la lecture de ce livre issu de deux journées de travail absolument passionnantes et organisées, il faut ici le rappeler, à la satisfaction générale avec la meilleure des convivialités tourangelles par Catherine Grandjean et Camille Prieux.
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