Une monnaie fiduciaire issue du monde colonial
p. 97-107
Texte intégral
La monnaie de bronze
1La fin du viie s. ou le début du vie s. a vu l’apparition en Asie mineure, en Lydie et dans des cités grecques, des premières monnaies frappées en métaux précieux (électrum, puis argent et plus rarement or) qui empruntaient leur forme globulaire et leurs représentations aux sceaux orientaux. Cette innovation s’est diffusée très rapidement à l’époque archaïque dans les cités grecques, tant dans le monde égéen que dans les colonies. Le Proche-Orient est resté en revanche fidèle à l’argent pesé pour estimer et solder la plupart des transactions (voir cependant dans ce volume le papier de Brigitte Lion).
2Une étape tout aussi décisive a été l’apparition, vers le milieu du ve s., de la monnaie de bronze dans des colonies d’Italie, de Sicile, du Pont Nord et du Pont Gauche, un peu avant semble-t-il – dans l’état actuel de la documentation – son adoption en Macédoine, en Grèce méridionale et en Asie mineure, puis dans les territoires conquis par Alexandre le Grand : cela a marqué le début d’une monnaie fiduciaire, après les prodromes évoqués par Sélénè Psoma dans ce volume.
3L’utilisation de cette monnaie de bien moindre valeur métallique que l’argent ou l’or (et donc bien moins propice a priori à la thésaurisation) devait poser question aux usagers. De fait, des réticences sont bien attestées à Athènes à la fin de la guerre du Péloponnèse et au début du ive s. à propos des tétradrachmes de la fin de la guerre du Péloponnèse : les mines de plomb argentifère du Laurion étant inaccessibles puisque les Spartiates occupaient l’Attique, les Athéniens avaient mis en circulation des monnaies de bronze revêtues d’une fine pellicule d’argent (= saucées), suscitant la colère des usagers et augmentant manifestement leur perte de confiance dans la démocratie1. Leur mécontentement est exprimé de manière saisissante par Aristophane en janvier 405 :
“Souvent il nous a semblé que cette cité procède avec les citoyens beaux et bons comme avec l’ancienne et la nouvelle monnaie. Nous ne nous servons pas pour notre usage des pièces anciennes, qui ne sont pas contrefaites (altérées) et qui sont les meilleures, à ce qu’il semble, de toutes, et les seules bien frappées et rendant un son pur, chez tous les Grecs et les Barbares. Nous utilisons ces méchantes pièces de bronze, frappées hier et avant-hier de la plus mauvaise manière. Ainsi en va-t-il pour les citoyens : ceux que nous savons de bonne naissance, raisonnables, justes, probes et honnêtes, formés aux exercices de la palestre, des chœurs et de la musique, ceux-là nous les outrageons et nous faisons servir à tous usages les pièces de bronze, je veux dire des étrangers, des roux, des vauriens fils de vauriens, nouveaux venus dont la cité n’eût pas voulu facilement, sans contrôle, même comme victimes expiatoires” Gr., 718-733 (trad. M.-J. Alfonsi) .
4Il s’agissait dans le cas athénien de monnaies frappées dans un contexte militaire délicat, et, en outre, ces monnaies n’étaient pas à proprement parler des monnaies de bronze. Quoi qu’il en soit, Athènes paraît, dans l’état actuel de la documentation, ne s’être dotée d’un monnayage régulier en bronze que vers le milieu du ive s., bien après d’autres ateliers grecs. En revanche, après la défaite de Sparte à Leuctres en 371 et la réorganisation du Péloponnèse qui s’en suivit (fondation du koinon arcadien, d’un État messénien, etc), plusieurs cités de cette région frappèrent peu après des séries associant d’emblée le bronze – pour les fractions de l’obole – à l’argent.
5Une loi de Gortyne (Crète) imposant la monnaie de bronze et menaçant d’amendes élevées (5 statères d’argent) quiconque continuerait à utiliser des oboles en argent ou refuserait d’accepter en paiement des monnaies de bronze atteste toutefois qu’au iiie s. encore, l’usage de la monnaie de bronze ne devait pas plus aller de soi en Grèce ancienne que, bien plus tard, l’usage des assignats dans la France du xviiie s.2.
6La création de la monnaie frappée et l’apparition de la monnaie de bronze intervinrent toutes deux au contact des barbares (Lydiens, Scythes, peuples italiques, Sicules, Élymes, etc), qu’ils aient exercé ou pas une souveraineté sur les Grecs. Cela n’a guère suscité l’intérêt des spécialistes de la monnaie grecque. L’aspect déroutant des toutes premières monnaies de bronze de Sicile et du Pont, qui ne correspondent pas au paradigme de la monnaie frappée, peut contribuer à expliquer que la recherche à leur propos se soit limitée pour l’essentiel à élaborer des hypothèses de datation et des schémas diffusionnistes qui restent d’ailleurs sujets à caution faute de chronologies précises.
7Après un bref exposé sur l’histoire des premières monnaies de bronze du monde colonial, et plus particulièrement sur celles des régions pontiques, je présenterai quelques éléments de réflexion sur les causes de l’adoption d’une monnaie fiduciaire par les Grecs, notamment dans le monde colonial.
“From cast shapes to cast coins to struck coins”
8Dans un article pionnier sur les débuts de la monnaie de bronze dans l’ensemble du monde grec, M. J. Price s’était efforcé de distinguer des phases dans la genèse de l’usage monétaire du bronze dans ces régions, “from cast shapes to cast coins to struck coins”3.
9Ce schéma génétique correspond bien aux réalités monétaires des premières séries de Sicile et du Pont. La Sicile occidentale paraît à l’origine de la frappe des premières pièces en bronze de l’île, sans que l’on puisse déterminer laquelle d’Acragas ou de Sélinonte fut la première à se doter de monnaies de bronze.
10Acragas a d’abord émis des objets coulés de forme conique pour les trois plus grosses dénominations ou en forme de pastille ovale pour la plus petite. Ulla Westermark les a datées des années 440, mais cette chronologie est discutée. Des marques de valeur, indiquées par des globules, identifient les dénominations : trias, tétras, hexas et uncia. Sur la plus lourde, trias, on retrouve les mêmes types que sur les tétradrachmes contemporains de la cité : au droit, un aigle et au revers un crabe avec la légende AKPA. Sur les tétras, ce sont deux têtes d’aigles affrontées avec la même légende. Puis, c. 430, Acragas émet des monnaies coulées, remplacées probablement dès 425-420 par des monnaies frappées aux types de l’aigle et du crabe. La séquence chronologique paraît donc brève, comme cela a souvent été le cas ailleurs (voir les fig. 8-9 dans la contribution de L. Brousseau, p. 88-89).
11À Sélinonte, la phase “cast shapes” est attestée aussi, c. 460-440 selon Lazzarini. Des monnaies circulaires coulées furent émises dès 450-440 selon Carmen Arnold Biucchi, c. 435-415 pour Lazzarini, et enfin des monnaies frappées peu avant la destruction de la cité en 409 (voir les fig. 10-11 dans la contribution de L. Brousseau, p. 90). Les autres ateliers de Sicile, dont Himère, qui commença aussi par des monnaies coulées, et Syracuse, ont suivi rapidement le mouvement, dès 425-4204.
12Dans le Pont-Euxin, les premiers ateliers émetteurs de monnaies de bronze paraissent avoir été Borysthène/Berezan puis Olbia, Kerkinitis, Nikonion et Istros. Pour cette région aussi, la séquence mise en évidence par Martin Price est très opérante. D’abord des cast shapes, qui prennent la forme de pointes de flèche (fig. 1 et 2), puis de dauphins d’abord anépigraphes et ensuite inscrits (fig. 3), avant les premières cast coins puis les struck coins. Les pointes de flèche à usage monétaire sont généralement datées de la fin du viie s. ou de la première moitié du vie s.5, mais la chronologie des dauphins est très controversée. Plusieurs spécialistes des monnayages du Pont, Russes, Ukrainiens ou Roumains, sont partisans d’une chronologie haute et sont convaincus de l’origine pontique du monnayage de bronze grec6. P. O. Karyshkovskij et S. Saprykin par exemple datent ainsi les premiers dauphins monétaires d’Olbia des années 550, alors que M. J. Price est partisan d’une chronologie plus basse, plaçant les dauphins d’Olbia anépigraphes au ve s. et ceux portant une inscription, la légende ARIXO, à la fin du ve s. ou au début du ive s. Les monnaies coulées en bronze (fig. 4), avec la légende APIX ou APIXO au revers, sont datées tantôt des années 470-450, tantôt de la fin du ve s. La frappe d’un monnayage en bronze ne semble pas antérieure au milieu du ive s.7. La séquence chronologique paraît donc bien plus longue qu’en Sicile.
Fig. 1. Pointe de flèche monétaire BnF Y20213.

Fig. 2. Pointe de flèche de Kerkinitis Roma Num. VI.2, 29/9/2013, 607.

Fig. 3. Dauphin monétaire d’Olbia (APIXO) Felzmann 142, 26/2/2013, 25.

Fig. 4. Monnaie coulée d’Olbia (Gorgoneion/ Aigle et dauphin APIX) G. Hirsch 293, 25/9/2013, 2112.

13À la différence de celles de Sicile et du Pont, les premières monnaies de bronze d’Italie du sud ont été d’emblée des monnaies frappées comme les monnaies en métaux précieux contemporaines (cf. l’article de Louis Brousseau dans ce volume).
14L’aspect des séries monétaires de ces trois régions est si différent que l’on hésite à établir un lien entre elles. De fait, les schémas diffusionnistes laissent souvent de côté le Pont-Euxin et situent le berceau de la monnaie de bronze en Grande-Grèce ou en Sicile. De là, elle se serait diffusée très vite (comme ce fut le cas de la monnaie frappée dans les cités grecques) en Grèce. Les incertitudes de la chronologie laissent beaucoup de possibilités ouvertes, y compris d’ailleurs au sein du domaine égéen, pour les premières monnaies de bronze de Grèce égéenne, à Corinthe ou en Macédoine notamment : le témoignage des monnaies des fouilles américaines à Corinthe a longtemps donné à penser que cette cité, Sicyone et Phlionte (nord-est du Péloponnèse) avaient été les premières cités grecques à se doter d’un monnayage de bronze pendant le dernier quart du ve s., dans le contexte de la Guerre du Péloponnèse, alors que l’argent du Laurion était inaccessible à ces alliées de Sparte. Outre qu’un réexamen des contextes archéologiques des monnaies des fouilles de Corinthe est annoncé (notamment pour la céramique), les papiers de C. Gatzolis et de J. H. Kroll dans ce volume montrent bien la fragilité de cette hypothèse8.
15Les incertitudes viennent aussi de ce que les spécialistes ne s’entendent pas sur la définition de la monnaie de bronze.
16L’expression “cast shapes” employée par M. J. Price à propos des dauphins d’Olbia, des pointes de flèche pontiques ou des cônes d’Acragas traduit bien sa perplexité – partagée par de nombreux numismates – devant ces objets, qu’ils qualifient souvent de “pré-monnaie”, de “paléo-monnaie” ou encore de “quasi-monnaie”. Les anthropologues voient en effet de la monnaie dans tout objet utilisé dans des paiements, qu’il ait ou non d’autres usages (comme par exemple des pains de sel ou des tissus), alors que les numismates opèrent généralement une distinction entre les objets à usage strictement monétaire et les autres, surtout quand ils ne portent pas d’ethnique et ne s’inscrivent pas dans un système monétaire9. De ce point de vue, les “cast shapes” avec des types monétaires proches de ceux des monnaies frappées, un ethnique et des marques de valeur (Acragas, Sélinonte, les dauphins), sont le plus souvent désormais considérés comme des monnaies ; en revanche, les pointes de flèche du monde pontique ne sont pas toujours considérées comme telles.
17Reste que des études récentes ont montré que les pointes de flèche en question étaient tantôt émoussées, tantôt en forme de feuille de laurier, et qu’elles se distinguaient donc des pointes de flèche ordinaires. Certaines portent des stries et d’autres incisions que l’on interprète parfois comme des marques de valeur ou des motifs (sapin, roue, hache bipenne), dont la roue qui se retrouve ensuite sur des monnaies coulées. De fait, le volume présentant la collection de monnaies pontiques du British Museum inclut des pointes de flèche en forme de laurier attribuées à Istros comme de nombreux dauphins attribués à Olbia10. Et plusieurs indices invitent à aller dans ce sens et à considérer ces objets comme des monnaies, notamment une inscription d’Olbia datée des environs de 500 qui mentionne un paiement effectué avec 10 pointes de flèche (ardis)11.
Pourquoi se doter d’une monnaie de bronze ?
18Quel que soit le stade d’évolution choisi pour commencer à parler de monnaie à propos de ces objets issus du monde colonial, il faut se poser la question des raisons qui ont provoqué la fabrication de ces pièces en bronze, alors que l’argent (et dans une moindre mesure l’or) était le métal monétaire par excellence des Grecs, y compris avant l’apparition de la monnaie frappée.
19Lors du colloque de 1977 sur les débuts de la monnaie de bronze en Grande-Grèce et la Sicile, plusieurs intervenants avaient émis des hypothèses qui restent d’actualité. Keith Rutter notait que les premiers ateliers étaient généralement dépourvus de mines d’argent. Tony Hackens mettait l’accent sur la relation entre son adoption et les besoins liés aux guerres, celle du Péloponnèse, celles contre les Carthaginois ; seules des circonstances particulières pouvaient justifier à ses yeux l’adoption d’une monnaie de si faible valeur métallique12. M. J. Price concevait quant à lui la monnaie de bronze comme un simple développement de la monnaie en métal précieux, dont il soulignait déjà la part de fiduciarité, puisque sa valeur nominale, fixée par l’État émetteur, était le plus souvent un peu supérieure à sa valeur métallique (cf. l’article de S. Psoma dans ce volume)13. Il associait le développement fulgurant de la monnaie de bronze au iv e s. et à l’époque hellénistique à la volonté de profit des émetteurs, cités et royaumes, et aussi aux besoins accrus en monnaies du commerce de détail, auquel était principalement destinées les monnaies de bronze. Ce qui sous-tend sa théorie est l’idée d’inspiration libérale qu’un système monétaire répond aux besoins du marché. Mais comme l’a observé jadis R. Ross Holloway, c’est comme si les premières monnaies de bronze de Sicile et du Pont-Nord avaient été réalisées à dessein pour être incommodes : le grand dauphin d’Olbia du British Museum et les plus grosses pièces coulées d’Olbia et de Lipara pèsent plus de 100 g ; ils ne sont pas sans évoquer les grosses offrandes en bronze, plaques, disques, lingots ou autres trouvés dans des sanctuaires du monde colonial14.
20M. J. Price, J. H. Kroll et d’autres à leur suite ont mis en exergue le rôle du poète et rhéteur athénien Dionysios Chalkous dans les débuts de la monnaie de bronze. La tradition antique nourrie relative à ce personnage, Athénien venu s’installer à Sybaris-Thourioi vers 443, après avoir plaidé sans succès en faveur d’un monnayage de bronze à Athènes, fait que cette hypothèse n’est pas à écarter, du moins pour ce qui concerne Thourioi et les ateliers voisins de Grande-Grèce, voire aussi Salamine, comme le montre J. H. Kroll dans ce volume.
21J’ajouterai que son apparition et son développement fulgurant dans le monde grec à partir de la seconde moitié du ve s. paraît avoir avancé “main dans la main”, pour paraphraser une formule célèbre de M. I. Finley, avec l’évolution des conceptions de la monnaie, de la connaissance de ses mécanismes et de la prise de conscience de son importance pour la cohésion civique. En effet, le mot nomisma, à l’origine doublet poétique de nomos, a vu son sens évoluer au ve s. pour se restreindre à la monnaie, désormais distinguée des autres formes de chrémata à partir du milieu du ve s., moment où apparaissait le monnayage de bronze15. De fait, Platon qualifiait un peu plus tard le nomisma autorisé sur l’agora de symbolon nécessaire au lien social (Rep., 2.371b) : ce mot désigne des objets à fort contenu institutionnel (uniformes spartiates, jetons) sans que l’accent soit mis sur leur valeur. Or, un des caractères de la monnaie de bronze est son peu d’intérêt pour la thésaurisation, faute de valeur intrinsèque : c’est donc par excellence un numéraire fluide et favorable au développement des échanges. Aristote écrivait quant à lui dans la Politique (1257a) que la monnaie, pure convention, pouvait perdre toute valeur.
22Les propos de Platon et d’Aristote, qui mettent l’accent sur le lien entre souveraineté et monnaie, sans allusion à la valeur intrinsèque de la monnaie, ce qui s’applique particulièrement bien au numéraire de bronze, sont aussi, me semble-t-il, des indices de l’évolution du regard porté sur la monnaie, alors que la monnaie de bronze était déjà bien connue.
23Reste que l’émergence de ce type de monnaie dans les deux sphères géographiques du domaine colonial grec (Méditerranée et mer Noire) invite à la penser aussi dans le contexte du monde colonial et des problématiques historiques qui lui sont propres.
Monnaie de bronze et réalités coloniales
24Comme le note L. Brousseau dans ce volume à propos de la Sicile, l’adoption de la monnaie de bronze par Acragas, Sélinonte et Himère doit être considérée dans le contexte des relations entre Grecs et non Grecs, dont le bronze était le métal de prédilection. Sélinonte et Himère étaient déjà des ateliers importants à l’époque archaïque pour la frappe de l’argent. Les premiers ateliers de Sicile pour la monnaie de bronze, Acragas et Sélinonte, étaient des colonies secondaires de Sicile occidentale, à l’extrémité du domaine colonial grec, et donc proches des Carthaginois et des Élymes. La circulation très large des monnaies en bronze du ve s. d’Acragas, à la fois dans les cités de Sicile occidentale et dans le centre de l’île, est frappante. Cela est interprété prudemment par M. C. Caltabiano et M. Puglisi comme lié au manque de monnaies d’argent dans ces régions16. En revanche, la circulation des monnaies contemporaines de Sélinonte est très limitée, alors que ses liens avec les Élymes, notamment à Ségeste, sont bien attestés par l’archéologie17.
25Ces émissions en bronze sont fondées sur la litra, unité pondérale d’origine sicule, à laquelle les Grecs ont appliqué une valeur monétaire peu avant les débuts de la monnaie de bronze, alors que la région connaissait des bouleversements politiques18. Adoptée vers 460 pour des monnaies en argent19, la litra était plus lourde que l’obole d’environ 0,14 g, soit un poids de 0,86 g, et valait un 1/5e de drachme (l’obole vaut 1/6e de drachme). La litra facilitait la conversion entre monnaies grecques de systèmes différents (la drachme attique et la drachme chalcidienne), ce qui était favorable aux transactions : l’emprunt de cette unité aux Sicules paraît un bon exemple de transfert culturel entre populations non grecques et grecques20. Et, la litra et ses fractions sont attestées dans la plupart des cités grecques de Sicile21.
26En Italie du sud, plusieurs ateliers pionniers dans la frappe de monnaies de bronze (Sybaris-Thourioi, Poséidonia, Métaponte, Crotone et Caulonia) étaient déjà à la fin du vie s. parmi les adeptes d’une technique originale pour la fabrication des monnaies frappées en argent, la technique incuse. Les types de ces pièces en argent variaient selon les cités, mais elles étaient frappées selon le même étalon. Les hypothèses relatives à ces monnaies incuses ne manquent pas : influence de Pythagore (?), volonté des cités de faire du profit au change en créant une zone de circulation réservée à ces monnaies incuses, etc. Quoi qu’il en soit, ce fait atteste l’existence d’un réseau, autour notamment de Sybaris et de Métaponte, dont les monnayages incus paraissent avoir été particulièrement abondants22. Or, ces colonies en majorité achaiennes avaient instauré à travers la Lucanie et la Calabre des trafics terrestres par une série de vallées unissant les rivages ioniens et tyrrhéniens, pour court-circuiter la voie maritime du détroit de Messine tenue par les colonies chalcidiennes23. Quel qu’en ait été l’initiateur, l’adoption du bronze monnayé répond donc probablement à des besoins propres à ce(s) réseau(x) associant ces cités grecques et à des stratégies probablement liées aussi à leurs relations avec des populations italiques. Les numismates italiens, notamment Laura Breglia et Giovanni Gorini, insistent en effet depuis longtemps sur le rôle central déjà joué par le bronze dans les transactions entre populations italiques, avant l’adoption de la monnaie frappée en bronze par les Grecs. De fait, des groupes d’anneaux en bronze datés des viie-vie s., qui pourraient avoir eu une fonction monétaire, ont été trouvés dans les sanctuaires italiques, comme à Suessula, une des douze cités étrusques de Campanie24.
27Dans le Pont-Euxin, le mot ardis, utilisé dans l’inscription d’Olbia datée des environs de 500 mentionnant un paiement effectué avec 10 pointes de flèche (cf. supra) est probablement d’origine gréco-scythe. Ardis est employé par Hérodote (4.81), à propos du roi scythe Ariantas qui, voulant dénombrer ses sujets, avait ordonné que chacun apportât une pointe de flèche ; de toutes ces pointes de flèche fut fondu un vase de bronze gigantesque.
28Les découvertes de monnaies pointes de flèche (trésors et monnaies isolées) se concentrent surtout dans les zones littorales du Pont-Euxin, entre la rive occidentale de l’estuaire du Bug au nord et la région d’Apollonia au sud, avec trois centres : la région d’Apollonia et Mesembria, le sud de l’estuaire du Danube près d’Istros et la rive occidentale de l’estuaire du Bug. Les découvertes de pointes de flèche à l’intérieur, notamment le long du Danube, sont en revanche rares et mal documentées. Deux centres de production semblent attestés par la découverte en contexte archéologique de moules pour la fabrication de formes céramiques destinées au coulage des pièces et de trésors abondants (plusieurs centaines) : au nord, Berezan/Borysthène, apoikia installée sur la presqu’île de Berezan, vraisemblablement englobée dans le territoire d’Olbia dans le premier tiers du ve s. et Atyia, près d’Apollonia. Istros et Apollonia Pontica sont considérés aussi comme des centres de production25 (voir fig. 5).
Fig. 5. Découvertes de monnaies pointes de flèche.

29Si des dauphins d’Olbia sont associés à des pointes de flèche dans des trésors trouvés dans la région au sud du Danube, non loin d’Istros (Visina et Tomi), la production des dauphins est attribuée à Olbia et, dans une moindre mesure, à Kerkinitis (Crimée)26. La plupart des trésors contenant des dauphins ont d’ailleurs été trouvés dans la chôra d’Olbia (IGCH 981-994). La présence de Scythes (comme le roi Skylès, vers 460-440) à Olbia est attestée par Hérodote (4.17), qui évoque aussi (4.108) la cité de Gelônos, quelque part au-delà du Tanaïs, cité que les Modernes n’ont pu toutefois localiser27. En outre, la position d’Olbia, non loin de l’estuaire du Dniepr, facilitait les contacts avec les populations occupant les bassins inférieur et moyen de ce fleuve. Si les limites de la chôra d’Olbia restent difficiles à fixer, il est clair toutefois que la circulation des dauphins d’Olbia, limitée pour l’essentiel à son territoire, ne saurait être mise en relation avec le rôle de cette cité dans la diffusion d’objets métalliques et céramiques étrusques et grecs dans la steppe boisée à la fin du vie s. et dans la première moitié du ve s.28.
30S. Ju. Saprykin émet l’hypothèse que les dauphins anépigraphes étaient une monnaie émise à l’initiative de particuliers, et que seuls les dauphins inscrits auraient été émis par la cité29. Des hypothèses analogues, aussi difficiles à fonder qu’à ruiner, ont souvent été avancées pour d’autres séries monétaires anépigraphes de l’époque archaïque dont tous les types ne se retrouvent pas sur les séries postérieures à l’ethnique de la cité. Dans le cas présent toutefois, l’existence de dauphins monétaires inscrits et la présence de dauphins sur des émissions coulées plus tardives fragilisent beaucoup cette hypothèse, comme la présence de ces dauphins anépigraphes dans des trésors, puisque la monnaie de bronze, de faible valeur métallique, était a priori peu propice à la thésaurisation, sauf en l’absence d’autres monnaies. Il n’était pas rare dans le monnayage grec qu’à des premières émissions anépigraphes succèdent des émissions où se multiplient les symboles et les inscriptions (noms de monétaires, ethniques). Ju. A. Vinogradov a quant à lui interprété les noms Arikhos sur des dauphins et des monnaies coulées d’Olbia et du nom Eminakos sur les premières monnaies d’argent de la cité comme l’indice d’un protectorat scythe sur Olbia au ve s. Les statères d’Olbia figurant Héraclès, Vinogradov estime qu’ils illustrent la légende voyant dans les Scythes les descendants du héros. Cette hypothèse, qui s’appuie aussi sur l’existence de frappes au nom de Skylès à Nikonion, semble toutefois très fragile d’autant que les noms Arikhos et Eminakos sont grecs, et que les dauphins au nom d’Arikhos pourraient dater plutôt de la fin du ve s. ou du début du ive s.30.
31La présence de dauphins dans des trésors du ive s. (et même, IGCH, 1101, du iiie s.) trouvés à Olbia, où ils sont associés à des monnaies coulées et /ou à des monnaies en bronze principalement issues de la cité (il y a aussi quelques monnaies d’Istros), donne à penser qu’il s’agissait là d’un monnayage civique, dont la circulation paraît assez conforme à ce que l’on observe pour d’autres monnaies de bronze grecques : locale et de longue durée31. Cela ne fait qu’illustrer que ce que l’on observe en général en Russie méridionale, où se rencontrent peu des monnaies internationales dans les trésors, à l’exception des cyzicènes (trésor d’Olbia 1966, IGCH, 1002)32.
32L’étude de la micro-circulation de ces monnaies dans les zones de contact entre Grecs et non Grecs au sein du monde colonial devra évidemment être affinée pour fonder ces hypothèses. Un autre élément à prendre en compte dans la réflexion est la diversité des formes, des poids et des techniques de fabrication de ces premières monnaies de bronze, qui ont eu une durée comme une sphère de circulation très variable, tantôt au sein du domaine grec, tantôt dans une zone partagée avec des barbares. Beaucoup avaient un caractère expérimental et leur mise au point a manifestement résulté de tâtonnements et d’adaptations successives aux conditions locales, souvent dans le cadre particulier du Middle Ground, “terrain commun, dans lequel se faisait cette médiation culturelle entre communautés”grecques et non grecques33.
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Notes de bas de page
1Grandjean 2007.
2IC, 4.162 (Syll.3, 525).
3Price 1968.
4Lazzarini 2009.
5Ponearu Bordea 2004 ; Saprykin 2004.
6Talmatchi 2006 ; Karyshkovkij 2003 ; Nocita 2000, etc.
7Müller 2010, 51 ; Karyshkovkij 2003 ; Price 1968, 101-102 ; Brousseau 2010, 30-33 ; Saprykin 2004.
8Zervos 1986.
9Cf. par exemple Price 1979, 355 ; Breton 2002 .
10Sylloge Nummorum Graecorum volume IX The British Museum. The Black Sea, 1993.
11Cf. Dubois 1996, 73-74, n° 31 ; Bresson 2007, 49-68.
12Rutter 1979 ; Hackens 1979.
13Price 1979 ; Berend 1984 ; Le Rider 2001, 239-266.
14Ross Holloway 1979 ; cf. Kroll 2010.
15Grandjean 2007.
16Caltabiano & Puglisi 2004, 338-339.
17De la Genière 1977.
18Lazzarini 2009, 159 ; Manganaro 1999, 246.
19Boehringer 1998, 46-47 ; Parise 1979.
20Bérend 1984, 20.
21Cf. le papier de L. Brousseau dans ce volume.
22Nicolet-Pierre 2002, 149.
23Morel 1995, 195.
24Gorini 1996, 223-232 ; Breglia 1964, 179 et p. 290, pl. 8, n. 3.
25Poenaru Bordea 2004 ; cf. aussi Coin Hoards VI 2, VII 2-4, VIII 1.
26Saprykin 2004, 86-88.
27Müller 2010, 49 et 202.
28Müller 2010, 119-122 et 203.
29Saprykin 2004, 88.
30Müller 2010, 51-52 ; Mielczarek 2005.
31IGCH, 995, 1018-9, 1021, etc. À partir de la fin du ive s., des dauphins et des monnaies coulées ont été utilisés à Olbia comme matériel de comblement de puits (IGCH, 1058 et 1061) ce qui indique que la monnaie frappée avait supplanté ces premiers états de la monnaie.
32Müller 2010, 226-227.
33Étienne 2010, 7.
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