La monnaie de bronze : les débuts d’une institution
p. 57-70
Texte intégral
1L’introduction d’un monnayage de bronze par Archélaos de Macédoine dota les spécialistes de la numismatique grecque d’un terminus chronologique bien solide1. Peu avant ou peu après le règne d’Archélaos, les cités grecques ont commencé la frappe de leurs monnayages de bronze2. Deux questions se posent ? Comment est-on arrivé à cette innovation ? Quelle furent la place de la monnaie de bronze dans la cité grecque et son cadre institutionnel ? Nous essayerons de répondre à ces deux questions en prenant en compte, ou en essayant du moins, le plus de données possible.
2Le monnayage de bronze était destiné à remplacer les petites dénominations d’argent. Les cités grecques frappaient toute une gamme de fractions d’argent. Des tiers du statère, des hektai, des hemiekta, leur moitiés, etc., ou des drachmes, des hémidrachmes, des oboles, des trois quarts d’obole, la moitié et le quart3. Le souverain macédonien, Archélaos, que Platon (Gorg., 471 ; cf. Schol. Aristid., Or., 46.120.2) détestait et que Thucydide (2.100.2) admirait pour toutes ses réformes, procéda à l’adoption du monnayage de bronze en suivant un chemin tracé par ses prédécesseurs4. Alexandre I vers la fin de son règne et Perdiccas II ont frappé de petites monnaies d’argent dont le poids indiqué au revers était inférieur à celui qui devait correspondre à leur valeur nominale (fig. 1)5. Un trésor de monnaies d’argent (CH, 9.12) trouvé dans les fouilles de Pydna que Christos Gatzolis et moi publieront prochainement contenait onze exemplaires de types avant-train de cheval au droit avec les lettres TRIE au revers. Une des monnaies pesait 0,57 g, trois pesaient entre 0,36 g et 0,40 g et sept entre 0,41 g et 0,45 g. Comme nous l’avons suggéré ailleurs à partir d’un nombre bien plus limité de monnaies, ces petites dénominations d’argent dont la valeur était indiquée pesaient la moitié du poids correspondant à leur valeur nominale6.
Fig. 1. Trihémiobole de la Ligue Chalcidienne, Roma Numismatics IV 30/ 9/ 2012, 194 : 0.44g, 9mm, 3h. Trihémiobole et diobole des rois de Macédoine, Alpha Bank 0.45 g and 0.59 g.






3Notons que le roi de Macédoine ne fut ni le premier ni le seul à frapper des monnaies de ce type. La cité ionienne de Colophon fut la première à introduire cette innovation autour de 500 a.C.7. Les Chalcidiens de Thrace, voisins du souverain argéade, et un nombre de cités du Péloponnèse ont frappé également de petites monnaies d’argent de poids inférieur à leur valeur nominale qui est indiquée par des lettres au revers (fig. 1)8. Si l’étalon d’Alexandre I, de Perdiccas II, des Chalcidiens de Thrace et de ceux qui les ont suivis reste un sujet de débat, celui de Corinthe et des cités du Péloponnèse qui ont frappé de petites dénominations d’argent dont la valeur est indiquée, ne pose aucun problème9. Pour ce qui concerne Corinthe, il s’agit de l’étalon que nous appelons corinthien10. Zakynthos utilisait l’étalon de Corcyre, qui résultait en fait de l’étalon de Corinthe11. Sicyone, Élis, Cranion, Argos, Kleitor, Héraia, Mantinée, Pallantion, Psôphis et Tégée ont frappé leurs monnayages d’argent selon l’étalon éginétique12. Colophon a frappé un monnayage d’argent d’étalon persique ou éginétique réduit13. Examinons quelques-uns de ces monnayages.
4Les hémioboles de Colophon dont les poids s’échelonnent entre 0,40 g et 0,50 g portent au revers les lettres HM sous forme de monogramme. Les tétartèmoria ont un poids entre 0,20 et 0,30 g, et les rares tritétartèmoria 0,28 g. Au revers de tétartèmoria nous trouvons les lettres TE en monogramme et au revers de tritétartèmoria les lettres TP en monogramme14. Ces derniers sont d’un poids bien inférieur à celui de leur valeur nominale.
5À Corinthe, nous avons des dioboles de 0,90 g et 0,75 g avec la lettre Δ, de 0,93 g et 0,80 g et les lettres ΔΙΩ, de trihémioboles de 0,58 g et de 0,61 g, dont le premier porte la lettre T et le second les lettres ΤΡΙΗ. Le diobole corinthien est de 0,96 g et le trihémiobole de 0,725 g15.
6Pour ce qui concerne l’étalon éginétique, sur les petites monnaies d’or de la cité d’Argos, on trouve les lettres TTT sur des monnaies de 0,58 g, 0,65 g, 0,63 g (BCD 1069), 0,60 g (BCD 1070) et 0,53 g (BCD 1071), la lettre H pour désigner l’hémiobole sur des monnaies de 0,46 g (BCD 1021), de 0,38 g (BCD 1026), 0,40 g (BCD 1027), 0,38 g (BCD 1040), et la lettre T pour le tétartèmorion sur des monnaies de 0,22 g (BCD 1028, 1033). À Sicyone, l’obole est indiqué avec la lettre O sur des monnaies d’argent de 0,95 g et 0,96 g, et l’hémiobole avec la lettre H sur des monnaies dont les poids vont de 0,27 g à 0,45 g (BCD 170, 171, 172, 206).
7En Arcadie, à Héraia, les trois E (EEE) indiquent la valeur du trihémiobole de 1,29 g et de 1,46 g (BCD 1359), et le E de l’obole de 0,87 g. À Kleitôr, le E est utilisé pour l’hémiobole de 0,51 g et de 0,29 g (BCD 1417, 1418). À Mantinée, la lettre M figure sur des oboles de 0,75 et 0,77 g, et les trois T (TTT) sur des tritétartèmoria de 0,70 g et 0,36 g (BCD 1473, 1474). À Pallantion, le E indique l’hémiobole de 0,39 g. À Tégée, on trouve les trois E (EEE) pour des trihémioboles de 1,41 g, 1,15 g, 1,23 g et 1,18 g (BCD 1717, 1718), la lettre T pour des oboles de 0,84 g et 0,91 g, la lettre E pour l’hémiobole de 0,48 g (BCD 1720) et la lettre T pour des tétartèmoria de 0,13 g (BCD 1721). À Psôphis, l’E indique des hémioboles de 0,43 g, 0,42 g, 0,35 g et 0,46 g (BCD 1673, 1674, 1678, 1681). Notons également les trois TTT pour des tritértèmoria sur des monnaies d’argent de 0,62 g et de 0,74 g, dont les types semblent renvoyer à l’Arcadie (BCD 1772, 1773). Il est intéressant de noter qu’à Phlionte, les quatre globules désignent des oboles de 0,70 g, 0,71 g et 0,86 g et les trois grappes de raisins de trihémioboles de 1,17 g et 1,22 g (BCD 115, BCD 125).
8Pour Corinthe nous avons le schéma suivant :
Dioboles 0,96g |
0,90 0,75 0,93 0,80 |
Trihémiobole 0,725g |
0,58 0,1 |
9Pour les cités qui ont suivi l’étalon éginétique nous avons :
Trihémioboles 1,50g |
1,29 1,46 1,41 1,15 1,23 1,18 1,17 1,22 |
Oboles 1g |
0,95 0,96 0,87 0,75 0,77 0,84 0,91 0,70 0,71 0,86 |
Tritetartemoria 0,75g |
0,65 0,63 0,60 0,53 0,33 0,33 0,27 0,33 0,45 0,35 0,39 0,70 0,36 0,62 0,74 |
Hémioboles 0,50g |
0,46 0,38 0,40 0,38 0,51 0,29 0,39 0,43 0,42 0,35 0,46 0,48 |
Tétartemoria 0,25g |
0,22 0,13 |
10Les monnaies n’étaient pas frappées al pezzo dans le monde antique, mais les autorités émettrices étaient bien au courant du petit profit résultant de l’adoption d’un poids plus léger pour une dénomination. Les utilisateurs l’apprenaient également. Rappelons l’histoire racontée par Diogène Laërce à propos de Zénôn de Kition, le fondateur de la stoa16. Nous pouvons donc constater que les petites fractions d’argent de l’obole étaient frappées avec un poids inférieur à leur poids théorique. Ces monnaies étaient si petites que leur utilisation posait problème. De plus, malgré l’adoption d’un poids plus léger, leur frappe coûtait cher aux cités émettrices. Il n’est donc pas difficile de comprendre pourquoi ces dernières ont frappé un monnayage fiduciaire et bien plus commode.
11L’adoption d’un monnayage fiduciaire par les cités grecques fut facilitée par cette circulation de fractions d’argent et elle se trouve en même temps à la fin d’un processus très long, qui débute avec l’invention de la monnaie et voit l’abandon de l’electrum et la frappe de monnaies d’or et surtout de monnaies d’argent. Notons que de petites dénominations qui allaient jusqu’au 1/192e de statère furent frappées dès les premiers temps de la monnaie17. Nous avons donc quatre étapes :
- la double convention que fut la monnaie d’electrum à cause de son métal, et à cause de sa valeur nominale qui était garantie par le sceau de l’autorité émettrice18.
- la frappe de monnaies d’or et surtout d’argent qui avaient une valeur métallique un peu inférieure à la valeur nominale garantie par l’autorité émettrice.
- la frappe de monnaies d’argent de poids inférieur à la valeur nominale indiquée par l’autorité émettrice19.
- l’introduction de la monnaie de bronze dont la valeur métallique était bien inférieure à la valeur nominale garantie encore une fois par l’autorité émettrice.
12Ce schéma relève le lien de tout monnayage de bronze avec son autorité émettrice. La monnaie de bronze avait cours légal à l’intérieur des territoires de la cité émettrice. Olbia, la colonie milésienne de Sarmatie, obligea les nombreux marchands qui arrivaient acheter des céréales dans son port à effectuer toutes leurs transactions avec les monnaies d’argent et de bronze de la cité20. Le décret d’Olbia de la deuxième moitié du ive s. fut érigé dans le sanctuaire de Zeus Ourios, grande divinité du Pont- Euxin, appelé également hieron tôn Kalchedoniôn, car il se trouvait dans la chôra de Chalcédoine, à l’entrée du Pont-Euxin (pl. 1)21. Cette entrée du Pont-Euxin était bien loin d’Olbia et l’érection du décret à cet endroit avait pour but de prévenir les nombreux marchands de ne pas prendre le long chemin pour Olbia sans connaître la loi de la cité relative à l’utilisation obligatoire de la monnaie olbienne dans toutes les transactions22. Si les marchands de blé échangeaient leurs cyzicènes contre huit statères et un hémistatère d’Olbia pour obtenir l’argent nécessaire à l’achat de cargaisons de céréales, ils avaient besoin de bronzes de la cité pour de petits achats dans le port et la ville d’Olbia.
13Olbia fut une cité de taille considérable et un centre important du commerce des céréales23. On pourrait supposer que de tels décrets ne pouvaient être imposées que par des cités de cette taille24. Marie-Christine Marcellesi a eu raison de souligner et de montrer dans une belle publication récente que pendant l’époque hellénistique la monnaie de bronze avait un caractère institutionnel. Pour vérifier la validité de cette hypothèse pour la période classique, il faut, à mon avis, consulter les publications des monnaies de fouilles de sites d’époque classique et prendre en considération les remarques de François de Callataÿ dans le volume en l’honneur de celui qui affronta et publia les monnaies de fouilles de l’Agora d’Athènes, John H. Kroll25.
14À Olynthe, 3 480 monnaies de bronze ont été trouvées dans les fouilles américaines26. Les Chalcidiens de Thrace dont la capitale était Olynthe y sont représentés avec un ensemble de 2 476 monnaies dont 2 183 sont des bronzes27. Ils sont suivis par les Bottiéens, voisins des Chalcidiens et membres de l’État fédéral depuis le début du ive s. siècle, avec 494 monnaies de bronze28. Notons qu’à Olynthe des bronzes ont continué d’arriver après 348 a.C., date de la destruction de la cité et de la dissolution de la Ligue. Cela montre que pendant la période où les Chalcidiens disposaient leur propre monnayage de bronze, entre les années 420 et 348 a.C., celui-ci fut de loin majoritaire.
15Nous proposons d’expliquer la présence des bronzes des cités de la région qui ont participé à la Ligue Chalcidienne au cours du ive siècle dans le cadre de l’État fédéral et des provisions prises pour la circulation des monnayages de ces cités membres dans l’ensemble des territoires de la Ligue Chalcidienne29. Nous formulons cette hypothèse après avoir pris en considération l’exemple des Bottiéens qui ont frappé leurs monnaies de bronze avec des types qui rappellent le numéraire chalcidien pendant les années qu’ils participaient à la Ligue Chalcidienne, et les dispositions prises pour la monnaie de Smyrne dans les décrets de sympolitie entre Smyrne et l’établissement militaire à Magnésie du Sipyle (ISmyrna 709 l. 54-7)30 : la monnaie de Smyrne avait cours légal à Magnésie.
16Passons maintenant au cas de Maronée. Comme j’ai essayé de le montrer dans la publication des monnaies des fouilles de deux sites de la cité en question, celle de l’époque classique, et celle de l’époque hellénistique, l’unique colonie de Chios, fondée sur la péninsule de Molyvoti, passa sur les pentes du Mont Ismare, vers la fin du règne d’Alexandre31. Pour ce qui concerne la période classique, 845 monnaies de bronze proviennent du site de Molyvoti. Elles datent des années comprises entre la fin du ve s. et le ier s. a.C. Maronée y est représentée par 605 monnaies. Pour ce qui concerne le ve s., Maronée est représentée avec 557 bronzes sur 725 bronzes au total. Notons que le site n’a pas survécu à la fin du ve s.
17À Maronée sur les pentes méridionales du Mont Ismaros, nous avons le schéma suivant : un ensemble de 1437 monnaies dont 788 de la cité de Maronée et 243 d’Orthagoreia. Pour ce qui concerne le ive s., les 243 bronzes d’Orthagoreia, fondation macédonienne sur les pentes méridionales du Mont Ismaros, viennent à l’appui du renseignement fourni par Pline le Jeune : Orthagoreia fut le nom ancien de Maronée32. Le nombre relativement restreint de monnaies de Maronée qui datent du ive s. s’explique par le fait que la cité de Maronée a été refondée dans le dernier quart du ive s. Une petite monnaie de bronze qui porte au revers les grappes de raisin de Maronée et le casque d’Orthagoreia vient à l’appui de cette thèse (fig. 2)33.
Fig. 2. Bronze de Marônée-Orthagoreia.


PM 68 : 1.37g, 11.98 mm, 3h.
Psoma et al. 2008.
18Les travaux de Christos Gatzolis portant sur la circulation de la monnaie de bronze en Macédoine et en Chalcidique depuis la fin du ve s. a.C. jusqu’à la basse époque hellénistique ont abouti d’une part à sa thèse soutenue à l’Université de Thessalonique en janvier 2010 et de l’autre à une meilleure compréhension de la monnaie de bronze et de sa fonction dans le cadre de la cité en Grèce du Nord34. C’est grâce à son travail et à sa générosité que je peux vous présenter les résultats de ses travaux pour ce qui concerne trois cités de Chalcidique et la cité de Pydna de Macédoine.
19Les cités de Chalcidique sont les suivantes : Aphytis, Mendè et Acanthe. À Aphytis, sur un ensemble de 163 monnaies de bronzes, 159 datent du ive s. et 94 sont des monnaies de la cité. Signalons que la production monétaire de la cité en question n’était pas de taille considérable. Pour ce qui concerne la cité de Mendè, dont le monnayage d’argent et de bronze était bien plus important que celui d’Aphytis, 185 bronzes de la cité et 44 des autres autorités émettrices y ont été trouvés. Ces 185 bronzes constituent l’ensemble le plus significatif pour cette période sur un ensemble de 214 bronzes du ive s. À Acanthe, la grande rivale d’Olynthe, dont le monnayage d’argent du ve s. fut d’un volume considérable et semble avoir servi aux besoins en numéraire des autres cités de la région, 529 bronzes datant du début du ive s. au ier s. a.C., ont été trouvés. Si nous laissons à côté les deux bronzes de Cassandre et les 140 d’Ouranoupolis, fondation de son frère dans la chôra d’Acanthe, nous avons 347 bronzes du ive s. La cité d’Acanthe est représentée avec 329 monnaies.
20Tournons-nous maintenant vers le royaume de Macédoine et plus précisément vers la cité de Pydna. Les fouilles à Makriyalos, site de Pydna, ont donné 987 bronzes, dont 693 des rois de Macédoine de Philippe II à Persée. Pydna se trouvait sous la domination macédonienne pendant cette période et des monnaies de bronze ont continué d’arriver sur le site après 168 a.C.
21Il n’est donc pas difficile de conclure et d’insister sur la relation bien étroite de la monnaie de bronze et de son autorité émettrice. Ce que le décret d’Olbia ordonne explicitement, semble avoir été respecté dans des cités de taille plus médiocre, comme Mendè et Acanthe. La monnaie de bronze a été introduite pour faciliter les échanges et remplacer les petites dénominations d’argent. Les dénominations de bronze correspondent aux fractions de l’obole d’argent. Les travaux réalisés portés sur cette question épineuse par plusieurs numismates ont abouti à cette conclusion35. Nous avons déjà beaucoup parlé de cela et nous voulons revenir sur la question après avoir consulté des publications récentes36. Dans celles-ci, les auteurs ont pris soin de noter les différentes dénominations de bronze. On trouve alors des dichalka, des trichalka et des tetrachalka frappés parallèlement par telle ou telle cité. À l’origine de cela semble être une publication portant sur la métrologie de bronzes thessaliens. Dans celle-ci il a été conclu que la monnaie la plus lourde de Phalanna d’environ 7 g devait être un trichalkon, et les deux autres plus petites dénominations des dichalka et des chalkoi37. Le point du départ fut une monnaie phocidienne du même poids environ. Celle-ci a été prise pour un trichalque. Pour l’auteur de cette publication, les Phocidiens ont frappé ces trichalques et deux autres dénominations38. L’auteur transplante le modèle proposé en Béotie et en Phocide en prenant ces régions pour des voisines de la Thessalie.
22Les premiers problèmes posés par cette théorie sont d’ordre méthodologique. Le poids d’une dénomination de bronze dans telle cité peut rien nous dire sur une dénomination de bronze du même poids dans une autre cité, autant plus si cette dernière n’est pas frappée par une cité de la même région. Il faut rappeler les bronzes de la cité de Cardia qui pèsent un peu plus de 7 g et dont la légende ΚΑΡΔΙΑΝΟΣ renvoie à la valeur nominale de l’obole39. Notons que les oboles de Cardia datent de la même période que les monnayages évoqués dans l’étude déjà mentionnée. Le deuxième problème est lié au problème précédent. On peut certes regrouper des monnayages mais il est plus prudent de le faire par région. On peut donc parler de monnaies de la Chalcidique, de la Thessalie, de la Béotie, de l’Arcadie, de l’Argolide. Si on prend la Béotie ou la Phocide pour des régions voisines de la Thessalie, on ignore l’existence de l’Achaie Phthiotide, de la Malide et de la Locride.
23Passons maintenant à la monnaie phocidienne. Elle porte au nombre trois têtes de taureaux et au revers la lettre T dans une couronne de laurier. Les trois têtes de taureau renvoient au nombre de trois, à une dénomination qui est l’équivalent de trois unités et dont nous trouvons l’initiale T au revers. Nous voulons d’abord répéter pourquoi nous avons pris cette lettre T pour l’initiale de la dénomination, tétartèmorion, que la monnaie représente.
24À Delphes, on trouve des tétartèmoria dans la loi de Cadys de 380 a.C. environ (FD III. 1. 294. col. I. l. 19 : τετα[ρτη]μόριον) et dans les inscriptions suivantes : CID II 112b l. 5 de 324/343 ([ταρτ]αμόριον) et CID II 110 l. 7 ([τα]ρταμόριον) de 321/320. Pour ce qui concerne la loi de Cadys, il s’agit certes de monnaies d’argent frappées jusqu’aux années 36040. Dans les deux autres inscriptions, il s’agit de monnaies de bronze. Dans le registre de ventes des terrains sacrés de la cité de Philippes qui date de la deuxième moitié du ive siècle on trouve de tétartèmoria également41. La plus ancienne mention de trichalkon est dans les Caractères de Théophraste (10.6), œuvre datée de 319 a.C.42. C’est également de la même période que date la première mention de trichalkon dans une inscription d’Épidaure43. Au cours du troisième siècle le quart d’obole est également noté avec la lettre T à Delphes44.
25On voit donc qu’à Delphes on trouve le terme tétartèmorion dans le langage officiel des comptes du sanctuaire durant le ive s. Il nous parait donc implausible que la lettre T au revers d’une monnaie de bronze frappé à Delphes soit l’initial du terme trichalkon. Il renvoie certes au tétartèmorion, le quart d’obole, que nous trouvons dans les autres documents officiels. Comme nous l’avons dit, chez les Phocidiens le quart d’obole d’argent fut une monnaie frappée en argent au ves a.C.45. Dans les inscriptions de Delphes de la seconde moitié du ive siècle nous trouvons des chalques également46.
26La première série de bronzes phocidiens est connue par de rares exemplaires qui porte au droit la tête de bovidé avec les bandeaux de sacrifice et au revers l’avant train d’un sanglier et les lettres ΦΩ (fig. 3)47. Il s’agit du type de revers de la toute dernière émission de quarts d’obole avec Artémis au droit48. Le poids et le module de la monnaie de bronze en question montrent qu’il s’agit d’un chalque. Pour celle-ci a été proposée une date dans les années 36049.
Fig. 3. Première série du monnayage de bronze phocidien, chalque 360s a.C., Papademetriou 1996 : 14/13 mm, 1.68 g.


27La deuxième série des bronzes des Phocidiens se compose de deux dénominations : des chalkoi, et les monnaies que nous proposons de prendre pour des tétartèmoria (trichalques). Les chalques (fig. 4) sont frappés avec la tête de bovidé de face portant encore une fois les bandeaux de sacrifice au droit et les lettres Φ ou ΦΩ dans une couronne de laurier au revers. Comme nous l’avons dit, au droit de tétartèmoria (fig. 7) nous trouvons les trois têtes de taureaux et au revers la lettre T dans une couronne de laurier. Ces bronzes datent des années comprises entre 357 et 346 a.C.
28Cette deuxième série se compose de deux groupes. La couronne de laurier figure en bas au revers du premier et en haut au revers du second50. Les bronzes d’Onymarchos (fig. 5) appartiennent à ce premier groupe et ceux de Phalaikos (fig. 6) au second. Les tétartèmoria font également partie du second groupe.
Fig. 4. Deuxième série du monnayage de bronze phocidien, chalque 357-354 a.C., NAC 55, 8/ 10/ 2010, 289 : 15 mm, 3.81 g, 2h.


Fig. 5. Deuxième série du monnayage de bronze phocidien frappée sous Onymarchos 354-352 a.C., NAC 55, 8/ 10/ 2010, 301 (2) : 16 mm, 4.21 g.


Fig. 6. Deuxième série du monnayage de bronze phocidien frappée sous Phalaikos post 351 a.C., NAC 55, 8/ 10/ 2010, 326 : 16 mm, 3.96 g.


Fig. 7. Deuxième série du monnayage de bronze phocidien, tétartèmorion, post 351 a.C., NAC 55, 8/ 10/ 2010, 329 : 20 mm, 9.29 g.


29La quatrième série de bronzes phocidiens porte au droit la tête du bovidé et au revers une tête d’Apollon. Le type d’Apollon dérive du revers des trioboles d’argent des Phocidiens. La légende ΦΩΚΕΩΝ est venu s’ajouter par la suite, tout comme des lettres au droit, au dessus de la tête du bovidé. Ces lettres, ΑN, ΛΙ, ΕΛ, ΛΕ, renvoient sans doute aux cités d’Antikyra, de Lilaia, d’Élatée (fig. 9) et de Lédon respectivement. Ces monnaies sont datés dans les différentes collections des années qui suivirent 339 a.C. et la reconstitution du koinon phocidien. Une date postérieure à celle de bronzes de la troisième série nous est également indiquée par le style.
30La troisème série du monnayage de bronze phocidien avec la tête d’Athéna de trois-quarts au droit et la lettre Φ dans une couronne de laurier au revers peut être plus précisement datée aujourd’hui (fig. 8) par la présence des bronzes en question dans les fouilles (1) de Médéon et (2) dans un petit trésor trouvé dans les fouilles de Thèbes51. Les tombes où les bronzes à la tête d’Athéna ont été trouvés datent de 300 a.C. pour la première et du premier quart du iiie siècle pour la seconde. Nous arrivons donc à une date entre 300 et 275 pour cette série52. Les fouilles de l’Agora d’Athènes sont venues vérifier ces dates à la fin du ive et aux premières décennies du iiie siècle pour les monnaies à la tête d’Athéna53. Notons que le Φ du revers est d’une forme qu’on rencontre au début de l’époque hellénistique54.
Fig. 8. Troisième série du monnayage de bronze phocidien, fin ive-début iiie siecle a.C., NAC 55, 8/ 10/ 2010, 334 : 13mm, 1.51 g, 2h.


Fig. 9. Bronze d’Élatée, époque hellénistique, à partir du ive siècle et pendant l’époque hellénistique, Numismatica Ars Classica 55, 8 October 2010, 421.7 : 17mm, 4.12 g, 11h.


31On réalise donc que pendant la frappe de tétartèmoria (trichalques), les Phocidiens ne frappaient qu’une autre dénomination, des chalkoi, mentionnés à plusieurs reprises par les inscriptions contemporaines. Nous pouvons donc revenir sur le système de dénominations des monnayages de bronze, proposer d’ignorer les résultats de l’étude de métrologie thessalienne et conclure que le système de dénominations de bronze résulte de celui de fractions de l’obole d’argent, et respecte la division de l’obole en moitiés, quarts et unités. En Thessalie, ou l’étalon éginétique fut à l’honneur pendant l’époque classique, nous avons trois dénominations de bronze, des chalques, des trichalques et des hémioboles.
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Notes de bas de page
1L’auteur remercie vivement Catherine Grandjean pour l’invitation à participer au colloque de Tours, et Christos Gatzolis de lui avoir permis d’utiliser sa thèse de doctorat inédite.
Pour Archélaos voir le papier de C. Gatzolis infra.
2Psoma 2001, 131-136. Voir la belle publication de Brousseau 2010 à propos de Sybaris et de l’introduction de son monnayage de bronze entre 448 et 446 a.C.
3Pour le système de l’obole voir Kroll 2001. Pour le système “oriental”, voir Konuk 2011, 47.
4Pour le monnayage d’Archélaos voir supra n. 1 ou la bibliographie précédente.
5Psoma 1999a, 273-282.
6Voir note précédente.
7Voir Milne 1941, 32-33, n° 2-10.
8Psoma 1996, 97-110.
9Psoma (sous presse a et b).
10Pour cet étalon voir Kroll 2001. Pour les fractions de cet étalon voir Puglisi 1997, 209.
11Pour Zakynthos voir Head 1911, 429.
12Pour cet étalon voir Kroll 2001, Nicolet-Pierre 2000, Psoma (sous presse b).
13Pour Kolophôn voir Milne 1941.
14Voir Milne 1941, 32-3, n° 2-10.
15Nous avons rassemblé les exemplaires provenant de trois collections, dont l’une privée, la collection BCD. Les deux autres sont celles de Copenhague et de Londres.
16D. L. 7.18 : ἔφασκε δὲ τοὺς μὲν τῶν ἀσολοίκων λόγους καὶ ἀπηρτισμένους ὁμοίους εἶναι τῷ ἀργυρίῳ τῷ Ἀλεξανδρινῷ· εὐοφθάλμους μὲν καὶ περιγεγραμμένους καθὰ καὶ τὸ νόμισμα, οὐδὲν δὲ διὰ ταῦτα βελτίονας. τοὺς δὲ τοὐναντίον ἀφωμοίου τοῖς Ἀττικοῖς τετραδράχμοις εἰκῆ μὲν κεκομμένοις καὶ σολοίκως, καθέλκειν μέντοι πολλάκις τὰς κεκαλλιγραφημένας λέξεις. À propos de ce passage voir la belle analyse de Knoepfler 1987, 233-253 ; 1989, 193-230. Cf. BullEpigr., 1988, 97 et 1990, 208. Voir aussi Knoepfler 1997, 33-50.
17Konuk 2011, 47.
18Pour le caractère artificiel de ce métal, voir Le Rider 2000, 92-8. Pour le sceau, voir Wallace 1987.
19Voir supra et le beau tableau à la page XX du BMC Peloponnesus.
20Pour le décret voir IK Kalchedon 16, l’analyse de Dubois 1996, 28-38 n° 14 et le commentaire de Ph. Gauthier dans le BullEpigr., 1997, 420.
21Voir Avram 2004b, 979-81, n° 743 (Chalcédoine).
22C’est l’interprétation proposée par Latychev 1885-90, 21, n. 1. Voir Dubois 1996, 28-38, n° 14.
23Avram 2004, 936-40, n° 690 (Olbia).
24Marcellesi 2000, 326-358.
25De Callataÿ 2006, 185.
26Voir Olynthus, III, VI, IX et XIV.
27Olynthus, IX 292-300.
28Olynthus, IX 300-4. Pour le monnayage de bronze des Bottiéens et leur participation à la Ligue Chalcidienne voir Psoma 1999b, 41-55 ; 2001, 101-104.
29Pour les bronzes des cités de la région voir Olynthus, III, VI, IX et XIV. Pour la discussion voir Psoma 2001, 245 et n. 472 ; Gatzolis 2011, 197.
30Pour le monnayage de bronze et d’argent des Bottiéens voir Psoma 1999b, 41-55, pl. IV ; 2001, 71-90, 101-108.
31Psoma in Psoma et al. 2008, 195-206. Voir aussi Loukopoulou & Psoma 2008, 55-86.
32Plin., Nat., 4.42-3 : nunc sunt Dicaea, Ismaron, locus Parthenion, Phalesina, Maronea, prius Orthagurea dicta.
33Psoma et al. 2008, PM68.
34Gatzolis 2010.
35Tod 1945, 108-116 ; 1946, 47-62 ; 1947, 1-27 ; 1955a, 1-24 ; 1955b, 125-130 ; Psoma 2001, 130-136 ; Grandjean 2003, 43-48 ; Tsangari 2007, 208-209.
36Coins of Peloponnesos, The BCD Collection. “LHS” 96 (2006, May 8-9).
37Papaevangelou-Genakou 2004, 33-50.
38Voir note précédente.
39Sur ces monnaies voir Tzvetkova 2009, 46 (I.C.) ; Gatzolis 2010 ; Psoma 2012, 12.
40Williams 1972, 116-118, n° 295, 299-301.
41SEG 38. 658 l. 5 et 8.
42À propos de la date de Caractères de Théophraste voir Cichorius 1897 : lvii-lxii.
43IG IV 2 (1) 109 C 128, 140 ; 116, l. 15.
44CID V2, 139 (le compte de Dion relatif aux Pythia : 247/246) l. 8 et 22, 277-279.
45Williams 1972, 116-118, n° 295. Pour l’attribution de Williams 1972, 296-298 (hémioboles) et 299-301 (tétartèmoria) à Phlionte, voir BCD Lokris-Phokis p. 99 ; BCD Peloponnesus, p. 84, 98, 99.
46Picard 1998, 25.
47Papademetriou 1996, 225-230. Voir maintenant NAC 55 (2010) 270-271.
48Williams 1972, 295.
49La date proposée dans NAC 55 (2010), 101 (pendant la guerre de Corinthe, 396-395), est très haute, à mon avis. De plus, la guerre de Corinthe a duré plus qu’un an.
501er groupe : NAC 55 (2010) 288, 289, 299, 300, 301, 302, 315, 316, 339, 350, 351. 2e groupe : NAC 55 (2010) 287, 288, 326, 327, 328, 329, 330, 331, 337, 338, 342, 343, 344. Les n° 272, 273, 274 et 275, 276 doivent être placés à la fin de cette série.
51Ces bronzes ont été considérés par Head comme les plus anciens bronzes des Phocidiens sur la base de la ressemblance morphologique de la déesse avec l’Aréthuse de Syracuse. Head a proposé une date pendant la période de l’hégémonie thébaine. Head 1911, 339. Pour une date durant la IIIe guerre sacrée voir NAC 55 (2010), 100.
52Pour les tombes de Médéon voir Hackens 1976, 126-127. Pour les nouvelles dates proposées pour les bronzes à la tête d’Athéna voir Picard 1984, 281-284. Cf. Papademetriou 1996, 228. Pour le trésor de Thèbes, voir Vlachogianni 2009, 69-79.
53Kroll 1979, 153.
54Comme le note d’ailleurs Papademetriou 1996, 228.
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