Histoires de chaudrons
p. 35-37
Texte intégral
1Les numismates s’accordent (avec des nuances selon les spécialistes) pour fixer dans la seconde moitié du ve s. a.C. les débuts de la frappe de monnaies de bronze dans le monde grec, à côté en général du monnayage de l’argent qui a commencé plus tôt, avant la fin du vie s. dans certaines cité-États. Cet usage du bronze n’est pas contesté. C’est la question d’une utilisation beaucoup plus ancienne de ce métal dans des transactions qui mérite d’être abordée.
2Bien avant le fer, le bronze a servi à produire des armes, offensives ou défensives. Dans la vie quotidienne et dans les rituels religieux, les ustensiles de bronze étaient présents. On sait que le chaudron de bronze, ustensile de cuisine, est utilisé pour la cuisson des aliments, avec un cas particulier, dans le rituel du sacrifice d’animaux : la cuisson des viandes qui seront ensuite rôties en offrande aux dieux puis mangées par les hommes. À l’époque classique encore, au ve s., l’historien Hérodote (480-420) remarque que les Grecs qui, à la différence des Égyptiens, sacrifient des bœufs ou des vaches, utilisent couteau (machaira), broches (obeloi), chaudron (lébès) pour les consommer (2.41). On n’a pas de raison d’imaginer que cet usage pratique du chaudron n’est pas aussi ancien que la fabrication de l’objet.
3Les fouilles archéologiques ont livré un certain nombre de ces ustensiles de bronze, rares, de grande valeur si on en juge par les soigneuses réparations qui ont laissé leurs traces sur certains d’entre eux. Des sites crétois attestent leur existence dès l’époque minoenne (IIIe-IIe millénaire a.C.). À Tylissos, une quinzaine de kilomètres à l’ouest de Cnossos, avaient été cachés quatre larges bassins hémisphériques – le diamètre du plus grand est voisin de 1,40 m. À Mallia, les archéologues français ont trouvé une cache renfermant trois trépieds-chaudrons. Le trépied-chaudron est un des idéogrammes de l’écriture linéaire A1, il est présent également dans l’écriture des tablettes d’argile où furent notés des inventaires palatiaux en grec mycénien, le linéaire B2.
4À côté de l’utilité pratique évidente des chaudrons de bronze, un autre usage possible est suggéré par une série d’inscriptions où figure le mot lébès ou son pluriel lébétès. Ces inscriptions retiennent depuis le XIXe siècle l’attention des numismates ; il y est question d’amendes ou de paiements divers dont le montant est exprimé en “chaudrons” : ainsi notre ustensile de métal travaillé aurait été investi d’un rôle monétaire. De la persistance en Crète, à l’époque classique, de désignations telles que chaudron ou broche (odelos, obolos) (il est parfois aussi question de “double-haches”, pélékus), et en Grèce continentale de l’“obole” comme nom d’une monnaie (frappée), on a conclu au XIXe s. et encore au début du XXe s. que les objets chaudrons, haches ou broches servirent de monnaies.
5Citons par exemple Ernest Babelon3 :
“… Des inscriptions crétoises du ive siècle rappellent des tarifs et des évaluations de l’époque primitive où le paiement des amendes était fixé en chaudrons et en trépieds ; nous y lisons qu’un individu est condamné à payer 25 ou 50 et jusqu’à 100 chaudrons. Dans ces temps reculés, on amassait donc les chaudrons, les marmites, non seulement en raison de leur rôle monétaire, mais comme étant le signe de la richesse”.
6Époque primitive, temps reculés : Babelon laisse dans un flou prudent la période où ces objets eurent “un rôle monétaire”, mais il ne le leur dénie pas. Un peu plus haut il a rappelé que l’homme riche dans l’épopée homérique était celui qui avait amassé beaucoup de métal, qu’il s’agisse d’or ou de bronze. Son texte laisse à penser qu’avec ce rôle monétaire de vastes marmites de bronze pourvues de trois pieds étaient de ces supposées pré-monnaies antérieures à la frappe en Grèce de la monnaie d’argent, ustensiles domestiques (et, en fait, de dimensions diverses) dont l’accumulation aurait prouvé le statut social de leur propriétaire.
7La documentation disponible sur le rôle de ce type d’objets est faite d’inscriptions sur pierre qui mentionnent trépieds, chaudrons ou broches. Mais elles sont en général lacunaires, et ne permettent pas de remonter plus haut que le viie s., peut-être même seulement le vie s. a.C.4. Ces inscriptions prouvent-elles la présence effective dans une transaction d’“objets monétaires” tels que trépied ou chaudron de bronze ?
8M. Guarducci en 1950 déjà proposait une interprétation raisonnable :
“Tripodes…, lebetes…, oboli…, res tum domestici tum sacri usus fuisse videntur, antiquissimarum gentium more nummorum loco habitae. Quod vero in titulis nonnullis lebetum magnus numerus commemoratur (centum…, quinquaginta…) huic sententiae impedimento non est, cum de metalli massis idem valentibus cogitari possit” (IC IV p. 41).
9Elle estimait que les trépieds, les chaudrons, les broches, que l’on a considérés comme les monnaies utilisées par des peuples très anciens, étaient visiblement des objets d’usage soit domestique, soit religieux. Le fait, ajoutait-t-elle, que dans quelques inscriptions on indique un grand nombre de chaudrons (cent, cinquante) ne s’oppose pas à cette idée, car on peut interpréter ce nombre comme le poids de métal équivalent à celui des ustensiles cités.
10L. H. Jeffery rejoint et prolonge la suggestion de M. Guarducci, en estimant qu’au vie s. les noms de ces objets, représentant des poids de bronze, donc des valeurs, ont fini par être utilisés comme unités de compte :
“…It is granted that by ‘tripod’ and the rest is meant a lump of metal equivalent in value to the ustensil itself…It is probable that the Cretans continued the system of barter through the sixth century… merely using the old units of value, the tripods etc. as a standard of reckoning”5.
11Une question qui se pose à nous : à partir de quand les termes qui nommaient auparavant des ustensiles non standardisés ont-ils été investis du rôle d’unités de poids, ou de compte, susceptibles d’indiquer des valeurs convenues ?
12Dans la 2e moitié du vie s. déjà, il semble bien possible et même probable que les termes anciens aient eu un emploi figuré. Une inscription crétoise gravée peu avant 500 (sur un objet de bronze plus ancien, réemployé) et bien conservée, montre à l’évidence que les doubles-haches (pélékus) mentionnées indiquent un poids (Nomima I, 22) : car il s’agit de dix doubles-haches de viande que doit fournir le scribe Spensithios pour accéder au “club d’hommes” (à l’andreion).
13Mais la survivance de désignations traditionnelles est de longue durée en Crète. Certaines de nos inscriptions appartiennent sans aucun doute (des critères paléographiques sûrs le montrent au spécialiste) à une période où les monnaies frappées (des monnaies d’argent) étaient en usage dans à peu près tout le monde hellénique. On a donc affaire au maintien dans le vocabulaire des termes anciens, ces noms d’ustensiles dont nous pouvons nous demander s’ils font encore image. Il est évident par exemple qu’au iiie s. a.C., en Crète où la frappe de monnaies d’argent, tout à fait comparables à celles du reste de la Grèce, a commencé avant la fin du ve s., les mots “chaudron” et “broche” indiquent des valeurs.
14On peut citer comme exemple une inscription de Cnossos (IC I, 8) attribuée au iiie siècle. à cause de la forme des lettres. Cette inscription peinte et non gravée qui se trouve au musée d’Héraklion est constituée de plusieurs parties. La première partie mentionne des sommes en statères (20, 70, 1). La deuxième prévoit une amende en chaudrons (lébétès), cinq chaudrons pour qui aurait cassé les cornes d’un bœuf. Puis est mentionnée une autre amende, de trois broches (triôdela) par jour. M. Guarducci, éditrice des IC, donne le sens général de cette partie difficile de l’inscription : “Si quis pecudem emptam reddere velit, quinque dierum spatio liceat, quotidiana autem pecunia trium obolorum persolvenda sit. Haec vero pecunia non imponitur pro pecude nondum domita, quippe qua scilicet ille qui emerit usus non sit”. Traduisons : “Si quelqu’un veut rendre une bête achetée, il peut le faire durant cinq jours, mais qu’il paye une amende de trois broches par jour. Cette amende n’est pas imposée sur une bête encore indomptée, qu’évidemment l’acheteur n’a pas utilisée”.
15Ce qui nous frappe dans ce texte est la juxtaposition des unités de compte différentes. On est loin désormais de “l’âge du bronze”, alors même que la trace en persiste dans le vocabulaire du quotidien.
Bibliographie
Babelon, E. (1921) : Les monnaies grecques, aperçu historique, Paris.
Godart, L. et J.-P. Olivier (1985) : Recueil des inscriptions en Linéaire A, vol. 5, Bruxelles.
Jeffery, L. H. [1961] (1998) : The Local Scripts of Archaic Greece, Oxford.
Vandenabeele, F. et J.-P. Olivier (1979) : Les idéogrammes archéologiques du Linéaire B, Bruxelles.
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