Introduction
p. 9-23
Texte intégral
1. Historiciser l’‟hospitalité antique”
1En Méditerranée, l’hospitalité semble aujourd’hui parvenue à un tournant critique : une décennie de crise migratoire exacerbe les tensions politiques et sociales sur les deux rives, mais voit aussi des voix de citoyens et de citoyennes, toujours plus nombreuses, en appeler à la tradition d’accueil qui aurait marqué cette mer depuis les origines1. Dans cette période troublée, l’Antiquité méditerranéenne fait alors fréquemment figure de contre-modèle dans les discours publics, en tant que temps de l’hospitalité à son paroxysme2. L’omniprésence et la longévité des pratiques et des cultures hospitalières autour du bassin méditerranéen antique, de même que l’imaginaire riche et pluriel qui leur est associé, ont contribué à forger la légende d’une hospitalité antique indépassable, tantôt règne des pactes de l’hospitalité aristocratique, de ses banquets et de ses échanges de cadeaux somptueux, tantôt berceau des institutions hospitalières publiques, tantôt triomphe d’une hospitalité universelle, inconditionnelle et dictée par le sens du sacré. Ce sont la modernité, l’essor de la mobilité, du commerce, des échanges et des nations qui auraient ensuite fait tomber en désuétude cette ‟vertu d’une grande âme, qui tient à tout l’univers par les liens de l’humanité3”.
2Cette lecture rétrospective de l’hospitalité ancienne et de son évolution, ce ‟sentiment du déclin4” qui n’est parfois pas sans lien avec le regret implicite d’une époque où l’accueil aurait été l’apanage des puissants, sont communs depuis les Lumières ; on les voit ressurgir aujourd’hui sous des formes variées, à la faveur d’un retour de l’hospitalité dans le discours scientifique et public contemporain5. Le poids des images, des stéréotypes, des ‟mythes” surimposés sur cette hospitalité antique et sans cesse répétés en appelle dès lors au jugement critique de l’historien : pour faire la part entre fantasme et réalité historique dans ce réseau de significations, les antiquisants sont invités à se (re)saisir de l’hospitalité dans toute la diversité de ses manifestations d’un contexte culturel à l’autre de la Méditerranée antique, et à la resituer historiquement, en tenant compte de ses multiples scansions et de ses inévitables évolutions au cours d’une Antiquité plurimillénaire. C’est à cette enquête d’ampleur, dédiée à une notion certes familière mais qui semble loin d’avoir encore révélé tous ses mystères et sa complexité, que les actes du colloque de Lyon (5-7 septembre 2018) entendent contribuer, en faisant pour cela le choix du temps long, de la Mésopotamie du iie millénaire a.C. à l’Italie du Haut Moyen Âge6.
2. Comment définir l’hospitalité dans l’Antiquité méditerranéenne ?
3En guise de définition a minima, qui puisse, pour les besoins de cette entrée en matière, ramener sous un dénominateur commun la diversité des pratiques hospitalières étudiées par les contributeurs de cet ouvrage7, on entendra par hospitalité un accueil non stipendié, survenant le plus souvent dans un contexte de déplacement (voyage, mobilité libre ou contrainte, migration) et incluant le gîte et le couvert8. Les entités accueillies et accueillantes peuvent prendre des formes variées, agir à titre collectif ou personnel, et se déployer sur de multiples échelles : de l’individu à la famille, de la cité à l’empire, en passant par les différents degrés des regroupements sociaux antiques (associations, communautés religieuses, culturelles, juridiques...). Dans les sociétés anciennes, l’hospitalité implique en outre fréquemment identification, sélection, entente et/ou réciprocité entre accueillis et accueillants, en dehors des contextes très particuliers où la réception de l’autre semble dictée par un altruisme désintéressé : ce motif pour pratiquer l’hospitalité a notamment été associé, dès l’Antiquité et par les Modernes, à l’accueil universel qu’aurait prôné le christianisme des premiers siècles9. Mais il s’agit d’une idée à déconstruire pour partie et, surtout, à mieux saisir chronologiquement, ainsi que plusieurs articles de ce volume contribueront à le montrer.
4Plus qu’un acte ou qu’un ensemble d’actes circonscrit, l’hospitalité, dans les sociétés anciennes du bassin méditerranéen, doit en outre être conçue comme un processus qui se déploie dans le temps et dans l’espace, ainsi que l’ont par exemple mis en lumière les travaux de S. Reece sur les scènes-types d’hospitalité dans l’Iliade et l’Odyssée10. De ce fait, plus qu’un acte isolé, l’hospitalité peut être conçue comme une séquence, faite de multiples scansions, lieux et rites qui amènent les visiteurs à pénétrer à des degrés divers dans la communauté d’accueil et qui établissent de ce fait une hiérarchie entre eux, des étrangers de passage aux invités personnels, en passant par les hôtes publics. La dimension réciproque et parfois héréditaire qui caractérise sur le temps long l’hospitalité dans la Méditerranée antique ouvre cette séquence vers le futur, lorsque l’hôte accueilli devient, à son tour, accueillant, a fortiori lorsque la relation hospitalière se transmet de génération en génération11. Enfin, loin de se contenter de fournir un toit à l’hôte de passage, l’accueil hospitalier s’étend à des aspects variés de la vie de ce visiteur dans la communauté qui le reçoit (soutien social, politique et/ou militaire, représentation judiciaire ou commerciale, protection diplomatique ou religieuse, assistance religieuse ou économique…), comme le montreront les contributions réunies dans ce recueil : le passage de l’hospitalité comme acte à l’hospitalité comme séquence apparaît également pertinent pour penser ces fonctions hétérogènes de l’hospitalité comme les multiples manifestations d’un même processus d’accueil.
3. L’hospitalité dans la Méditerranée antique (et ailleurs) : un régime d’altérité
5Bien plus qu’une simple modalité pratique d’hébergement, l’amplitude et la diversité de ses manifestations et de ses usages font de l’hospitalité, aux périodes anciennes, une relation sociale à part entière. Son trait central réside dans sa dimension extra-ordinaire et exogène, puisqu’elle vise à accueillir à titre provisoire un élément extérieur à un groupe donné : ce que B. Boudou désigne comme un ‟mécanisme d’amorçage” de la relation à l’autre, comme un ‟processus de familiarisation réciproque12” entre accueillis et accueillants. Le vocabulaire constitue un révélateur frappant de ce lien de l’hospitalité à l’altérité. Dans plusieurs langues anciennes du bassin méditerranéen, le lexique de l’hospitalité et celui de l’extranéité sont en effet parents, voire se confondent, du xenos grec désignant à la fois l’hôte et l’étranger à l’hospes latin, fondé sur un hostis qui renvoie originellement à l’étranger mais qui aurait ensuite évolué dans le sens d’ennemi, dévoilant par là même toute l’ambiguïté de la figure de l’autre13.
6Dans les sociétés de la Méditerranée antique, cet ‟autre” que vise l’hospitalité pourra être entendu comme le nouveau venu, connu ou inconnu, concitoyen ou ne partageant pas les mêmes droits civiques (dans ce second cas de figure, il est alors identifié à l'étranger ou parfois qualifié d’étranger intermédiaire14, car en relation à la cité sans en être membre), coreligionnaire ou hérétique, voisin culturel ou barbare15. Mais il pourra aussi être celui qui, bien que familier et local, est considéré, pour des raisons juridiques, sociales ou religieuses, comme extérieur à un groupe constitué. Il peut s’agir par exemple des non-libres, des non-citoyens, des membres exogènes d’une communauté religieuse, ainsi que, plus largement, de tous ceux que leur identité distingue du groupe accueillant sans lui être radicalement étranger16. Ce second cas de figure nous renvoie fréquemment à l’hospitalité-commensalité, le banquet constituant le vecteur par excellence d’intégration, de marginalisation ou d’exclusion de l’‟autre de l’intérieur”17, là où l’hospitalité-hébergement semble tournée plus directement vers l’accueil d’hôtes venus d’ailleurs. Naturellement, la définition de ces catégories varie d’une société antique à l’autre, ainsi que viennent nous le rappeler les différences en matière de culture de l’hospitalité qui découlent de la distinction entre la citoyenneté fermée du monde grec et la citoyenneté ouverte de Rome18.
7On s’explique dès lors que cette conception de l’hospitalité comme régime d’altérité oriente les travaux de référence des historiens de l’Antiquité sur la question de l’accueil : si nous n’évoquerons ici brièvement que des contextes particulièrement représentés dans ce champ d’étude, les contributions réunies dans ce volume montreront qu’il en va de même pour la plupart des espaces de la Méditerranée antique. Pour les mondes grecs et hellénistiques, on pensera, par exemple, aux recherches sur la place de l’hospitalité dans l’encadrement juridique et judiciaire des étrangers dans les cités19, sur la xenia comme amitié ritualisée20, sur les réseaux de proxénie autour de la Méditerranée antique21, ou sur les liens entre hospitalité et droit d’asile22. Les spécialistes de Rome, surtout pour la période républicaine, se sont également penchés sur l’hospitium comme rapport à l’autre, selon deux perspectives complémentaires : comme principe de gouvernance entre Rome et les communautés étrangères ou conquises23, ou comme relation structurant les élites romaines24. Pour l’Empire, il faut aussi compter avec l’hospitalité accordée à un ‟autre” très spécifique : celle dont bénéficie le Princeps en voyage de la part des cités et des notables locaux25. Le troisième pôle dominant l’historiographie de l’hospitalité antique, à savoir l’hospitalité en contexte chrétien, n’est pas en reste : soit que l’universalité attribuée (à tort ou à raison) à cette hospitalité fasse émerger un nouveau rapport à l’autre, assimilé au prochain26 ou à un perpétuel gyrovague (en lien avec le développement des idées ascétiques)27 ; soit qu’elle soit envisagée, comme pour le monde classique, sous l’angle de l’institution28, des réseaux29 ou des dispositifs de régulation des mobilités30.
8Ce ne sont du reste pas les seules études sur l’Antiquité qui ont ainsi mis l’accent sur l’hospitalité en tant que relation à l’‟autre”, et donc surtout à l’étranger. Cette dimension a pu être scrutée pour d’autres périodes historiques, comme en témoigne par exemple un récent dossier des Mélanges de l’École française de Rome – Moyen Âge consacré à l'Hospitalité de l’étranger au Moyen Âge et à l’époque moderne : entre charité, contrôle et utilité sociale. Italie Europe : dirigé par N. Ghermani et I. Taddei, ce recueil d’articles s’intéresse, pour l’Occident médiéval, à une hospitalité ‟à échelle variable”, maintenant l’étranger dans un ‟statut, toujours ambivalent, se situant aux marges du dedans et du dehors31”. De même, au sein d’autres champs disciplinaires que l’histoire, l’hospitalité est régulièrement convoquée au service d’une réflexion littéraire, politique, éthique ou sociologique sur la manière dont les sociétés appréhendent leur altérité32. En particulier, l’anthropologie, à la suite des travaux fondateurs d’A. Van Gennep sur les rites de passage, a pu montrer que cette valeur de l’hospitalité était largement diffusée à l’échelle des sociétés humaines et pourrait constituer, de ce fait, une forme d’invariant anthropologique33. C’est précisément sous cet angle que de récentes approches socio-anthropologiques ont abordé la question de l’accueil : elles mettent en valeur, au sein de multiples cultures, les expressions de hiérarchie et de dépendance qui se trouvent au cœur des relations d’hospitalité et qui se manifestent en particulier dans les règles de la commensalité collective34. Cette hypothèse est prise en compte dans le présent ouvrage, qui intègre une ouverture comparatiste vers les cultures hospitalières de l’Afrique subsaharienne aux périodes modernes et contemporaines. Elle est le fruit d’une collaboration engagée depuis 2018 avec le Musée des Confluences de Lyon, qui a donné lieu à plusieurs séances de travail avec les chargés de collection (M. Perrier, chargée des collections Afrique et Océanie, et A. Girard-Muscagorry, alors élève-conservateur et spécialiste des cadeaux diplomatiques en Afrique) ainsi qu’à une conférence et une visite commentée au cours du colloque de septembre 2018, que restitue leur article inclus dans ces actes. Ce travail en commun, à la croisée de l’histoire, de l’anthropologie et de l’histoire de l’art, nous a amenés à réfléchir à ce que peuvent être, dans des contextes cette fois différents des cultures occidentales saturées des images de l’hospitalité classique, les liens entre les manifestations visuelles et concrètes de l’hospitalité (parures d’apparat lors des réceptions, cadeaux offerts en bienvenue, objets mobilisés lors des rites ou des repas...) et les différents rapports qui peuvent s’établir entre individus ou entre groupes dans le cadre de la relation d’accueil (ambassade, manifestation de prestige, fonction réparatrice). L’approche comparative et pluridisciplinaire développée dans le cadre de cette collaboration revêtait également une portée méthodologique : l’importance de la culture matérielle de l’hospitalité dans l’Antiquité méditerranéenne (à l’instar des symbola, tables d’hospitalité, xenia), mais la difficulté que les Modernes ont à les analyser, par manque de données, rend précieux le détour par d’autres contextes culturels et historiques pour dégager de nouvelles hypothèses interprétatives. De fait, cette ouverture comparatiste a notamment permis d’engager une réflexion stimulante sur les fonctions (médiation, distinction, séparation, intégration, entre autres) des cadeaux d’hospitalité et leurs liens avec les dispositifs de traitement de l’étranger à différentes époques, autour et au-delà du bassin méditerranéen.
4. Hospitalité et régulation de l’étranger
9C’est donc le rôle fondamental de l’hospitalité dans l’‟épreuve d’altérité” provoquée par la ‟sédentarité temporairement ou durablement quittée35” que cet ouvrage entend continuer d’analyser pour les mondes antiques, en donnant à cette enquête une amplitude méditerranéenne inédite à ce jour. Dans ce but, et afin de dégager de nouvelles perspectives d’enquête, nous avons souhaité soumettre notre objet d’étude au prisme du concept de régulation. Une remarque des politistes F. Brugère et G. Le Blanc est à l’origine de notre réflexion : ‟Cessons de croire à une hospitalité par nature […] : l’hospitalité a toujours été une régulation sociale et doit le redevenir. Elle a toujours été considérée comme une valeur aristocratique, une sorte d’exception morale attachée à la grandeur d’une vie. Elle doit désormais devenir une valeur démocratique36”. Le postulat de l’éternité et de l’universalité de la dimension régulatrice de l’hospitalité, qui trouverait, selon les auteurs, son origine dans l’hospitalité aristocratique de l’Antiquité, pose naturellement problème, et nous renvoie au besoin d’historicisation évoqué plus haut : mais le concept de régulation en lui-même s’est avéré ouvrir d’intéressantes pistes pour l’étude de l’hospitalité (et de son rapport à l’altérité) dans la Méditerranée antique. Le colloque de septembre 2018, et les actes qui en sont issus, se sont attachés à les explorer.
10Pour l’Antiquité, la notion de régulation, et plus précisément celle de régulation sociale, a déjà été mise à profit par le colloque Les régulations sociales dans l’Antiquité qui s’est tenu à Angers, les 23 et 24 mai 200337 : nous nous permettrons d’emprunter à M. Molin les grandes lignes de son archéologie du concept dans la publication issue de cette rencontre, avant d’en venir plus précisément à ce qui a motivé notre volonté de le mobiliser à nouveaux frais, mais cette fois au sujet de l’hospitalité antique. Comme le rappelle M. Molin, l’idée de régulation, et avant elle celle de régulateur/trice, ont été forgées au siècle des Lumières par la mécanique puis reprises par la biologie, pour désigner tout dispositif permettant de ‟maintenir constante la valeur d’une ou de plusieurs grandeurs conformément à des règles ou à des normes malgré les perturbations dues à des causes internes ou externes d’abord rendues étrangères les unes aux autres par leur diversité ou leur succession38”. Cette acception de dispositif régulateur a ensuite été adaptée par les sciences sociales au xixe siècle, à la faveur de la comparaison entre société et organismes vivants chez des intellectuels tels qu’A. Comte ou É. Durkheim, pères de la sociologie moderne. Le concept de régulation suit, à quelques décennies de distance, une genèse similaire, sous l’influence notamment des mathématiques : il apparaît aujourd’hui solidement ancré au sein des sciences humaines et sociales, y compris chez les historiens39. Il sous-tend l’existence d’un équilibre préalable que l’arrivée de facteurs nouveaux menace de ou contribue à perturber, la crise en étant la manifestation la plus frappante. Par les moyens régulateurs (institutionnels, économiques, démographiques, mentaux, moraux...) ‟mis en œuvre par une société consciente d’elle-même pour se prendre en charge, maîtriser ses désordres, empêcher ses dérives autodestructrices, promouvoir ses richesses humaines, protéger ses faibles, bref fonctionner au sens quasi mécanique du terme40”, et selon des mécanismes allant de la négociation à la coercition, cet équilibre peut être rétabli à l’identique ou reconstruit sur des bases nouvelles, en mettant notamment à profit les épisodes de dérégulation, laboratoires des réformes normatives41.
11Le concept de régulation sociale est fréquemment associé aux travaux du sociologue J.-D. Reynaud, fondés sur l’étude des relations professionnelles en France dans la seconde moitié du xxe siècle42. Chez lui, la notion de régulation sociale prend toutefois un sens différent de son acception lexicale classique. La régulation, au sens mécanique du terme, suppose l’existence préalable d’un équilibre stable, obéissant à des règles de fonctionnement connues, qui sont souvent attribuées à un agent extérieur (dieu horloger, institution ou autre). Ces règles permettent de rétablir rétroactivement l’équilibre en cas d’élément perturbateur, ou peuvent se dérégler, voire se déréguler pour aboutir à un nouvel ordre. Selon J.-D. Reynaud, toutefois, il n’y a pas de régulation en dehors des acteurs. La régulation sociale est conçue comme un processus dynamique, en perpétuelle évolution ; comme un jeu entre les règles normatives fixées par les institutions et les règles effectives mobilisées et retravaillées par ces acteurs ; comme une succession de négociations et de compromis entre contrôle social et autonomie. La théorie de la régulation sociale invite alors à considérer les règles en action, en partant ‟non de l’unité de la société mais de la pluralité et de l’opposition des acteurs sociaux, non de l’effet unifiant de l’institution, mais du compromis symbolisé par le contrat […], non d’une régulation générale de la société, mais d’un ensemble, ni cohérent, ni continu de régulations conjointes ponctuelles par des acteurs sociaux43”.
12Il nous a paru stimulant à plus d’un titre de convoquer ces différentes interprétations du concept de régulation au sujet des phénomènes hospitaliers dans les sociétés méditerranéennes antiques. D’abord, parce que l’arrivée d’un nouveau venu, familier ou étranger, nous semble constituer par définition ‒ du fait de l’adjonction d’un élément nouveau à un groupe donné ‒ l’un de ces facteurs de rupture d’équilibre que la régulation vise à absorber. Il est significatif que dans les mythes et grands récits fondateurs de la Méditerranée antique, l’entrée en scène de l’étranger ne soit jamais traitée avec indifférence, mais soit comme un risque, soit comme un bienfait, du fait de l’aura de mystère et de sacré qui l’entoure : un dieu aurait en effet tôt fait de se dissimuler sous les traits du nouvel arrivant, à l’instar d’Athéna qui revêt l’apparence d’un hôte d’Ulysse pour rendre visite à Télémaque44, ou de Jupiter et Mercure se présentant sous le visage d’ordinaires voyageurs à un couple d’humbles vieillards45. ‟Zeus défend l’étranger comme le suppliant, il est l’hospitalier, l’ami des hôtes respectables” rappelle Ulysse au cyclope Polyphème46. Or l’hospitalité, dès ses attestations les plus anciennes, peut être lue comme une façon de conjurer cette incertitude première, en conférant à l’étranger un statut maîtrisé et réglé par la communauté d’accueil : l’hospitium romain archaïque a ainsi été interprété comme un régime juridique compensant l’absence de droits qui était le sort commun des étrangers dans la cité romaine des premiers siècles47. Qu’elle soit philoxénique ou xénophobique48, assimilatrice ou ‟répulsive49”, l’hospitalité nous semble bien revêtir cette fonction de mécanisme permettant aux sociétés du bassin méditerranéen antique de gérer l’intégration, la mise à distance ou le rejet d’un individu ou d’un groupe considéré comme allogène, pour rétablir l’équilibre que son arrivée avait contribué à troubler. Cette dimension régulatrice explique en outre le fait que, dans les sociétés de la Méditerranée antique, l’hospitalité ait pu faire l’objet de si nombreuses règles, lois, coutumes, des décrets de proxénie classiques aux règles monastiques alto-médiévales, sur lesquelles reviendront en détail les contributions de cet ouvrage. Contre l’observateur moderne qui voudrait la cantonner à la simple logistique des voyages (dont elle relève aussi toutefois) et la situer hors du droit, l’hospitalité, pratique réglée, normée, institutionnalisée, entre pleinement dans les dispositifs de régulation des sociétés anciennes.
13Dans la perspective du changement de paradigme proposé par J.-D. Reynaud, l’intérêt du concept de régulation est également de nous inviter à être attentifs ‒ au-delà de la description de ces lois, de ces normes, de ces codes sociaux formalisés ou tacites ‒ à la manière dont s’en saisissent les acteurs, accueillis ou accueillants. Il vient aussi nous rappeler que, dans l’Antiquité, l’hospitalité apparaît comme un choix, un compromis, une négociation entre des partenaires, que symbolisent la conclusion d’un pacte hospitalier et l’échange d’objets, de cadeaux ou de tessères qui l’accompagne. L’analyse du ‟jeu” entre les acteurs et les institutions dans la régulation de et par l’hospitalité se révèle d’autant plus fondée et stimulante dans le cas des sociétés méditerranéennes anciennes, que l’hospitalité s’y situe, au moins pour l’observateur contemporain, à la croisée de l’individuel et du collectif, du social et du politique, du public et du privé : le proxène grec, individu privé choisi pour représenter les ressortissants d’une cité étrangère au sein de sa cité d’appartenance, constitue l’incarnation de ce brouillage des frontières50. On sait toutefois combien ces idées d’individuel/collectif, privé/public, social/politique demandent à être repensées au prisme des catégories antiques51. Dans cette perspective, l’hospitalité constitue un cas d’étude pertinent, qui permet de réfléchir aux caractéristiques et aux spécificités des sphères de régulation autour de la Méditerranée ancienne.
14En somme, nous entendons prolonger les perspectives soulevées par Les régulations sociales dans l’Antiquité en envisageant la régulation d’éléments extérieurs aux sociétés et aux communautés de la Méditerranée antique, là où le colloque d’Angers se concentrait sur des questions de régulation interne, telles la hiérarchie et la mobilité sociales, ou encore le règlement des conflits au sein d’une société donnée52. Cette régulation interne ne sera pour autant pas négligée dans le présent ouvrage : l’exemple des banquets publics des cités ou des repas des communautés religieuses nous rappelle que par l’hospitalité et la commensalité, un groupe manifeste aussi son identité et sa hiérarchie. L’hospitalité dans la Méditerranée antique sera ainsi considérée, de manière complémentaire, comme un régime de traitement de l’altérité et comme un principe de définition identitaire des sociétés et des communautés, permettant d’évaluer, par leurs marges ou de l’intérieur, leur degré d’ouverture ou de fermeture, de souplesse ou de rigidité.
5. Perspectives présentes et futures
15Les intervenants du colloque de Lyon se sont saisis de ces questionnements initiaux en leur donnant les orientations les plus variées : la diversité de leurs contributions et des sources mobilisées témoigne de la richesse des pratiques et des cultures de l’hospitalité autour du bassin méditerranéen antique, tout en confirmant l’intérêt d’examiner cette notion sous l’angle des mécanismes de régulation propres aux sociétés anciennes. Dans le présent volume, ces contributions sont réparties selon une logique non pas chronologique ou régionale, mais thématique, en faisant le choix du temps long et de la comparaison. Cette organisation visait à mettre en lumière les points de contact, les transferts, les permanences et les mutations d’une culture hospitalière de la Méditerranée antique à l’autre, sans introduire de césures spatiales ou temporelles qui, en réalité, s’avèrent le plus souvent inopérantes ou artificielles pour penser l’hospitalité. Cette approche par thème a donné naissance à quatre chapitres, dont la structure interne retrouve, par souci de clarté, un ordre chronologique souple.
16Le premier axe, intitulé ‟Hospitalité et régulation : lois des hommes, lois des dieux”, prend le parti de la longue durée, en six contributions qui feront voyager le lecteur de la Mésopotamie du iie millénaire a.C. (F. Joannès, P. Leroy) à l’Occident des ve-vie siècles (É. Morvillez), en passant par les royaumes hellénistiques (G. Gorre) et la Méditerranée des ive-ier s. a.C. (S. Péré-Noguès) ; la communication de M. Attali suit pour sa part l’évolution des règles d’hospitalité du judaïsme antique sur le temps long, du iie s. a C. à l’Antiquité tardive. Ce chapitre constitue un premier tour d’horizon de la variété des normes et des instances normatives (juridiques, politiques, diplomatiques, religieuses ou sociales) qui, dans l’Antiquité, interviennent pour encadrer l’hospitalité53 : les articles reviennent notamment sur la part importante dévolue au sacré et aux rituels dans la construction de ces normes. Plusieurs auteurs se sont intéressés à la manière dont l’hospitalité vient s’intégrer à la politique étrangère des États, et ce dès les périodes les plus anciennes, comme le montrent F. Joannès et P. Leroy au sujet de l’accueil dans le Proche-Orient ancien. Les effets de la rencontre en synchronie de règles d’hospitalité distinctes dans les contextes multiculturels de la Méditerranée sont pris en compte par F. Joannès au sujet du creuset mésopotamien ; par M. Attali quant aux relations intercommunautaires entre Juifs et entre les Juifs et les autres, notamment dans le cadre du banquet ; ou par S. Péré-Noguès pour les échanges entre Celtes, Grecs et Romains. Cet angle d’étude pose toutefois directement la question de la documentation, car comment faire une histoire ‟à parts égales” de cultures hospitalières distinctes et de leur confrontation lorsque l’on ne possède que le témoignage, direct ou indirect, d’une des parties, ainsi que le montre S. Péré-Noguès au sujet de l’helléno- ou du romano-centrisme de la majorité des sources qui permettent de faire l’histoire des lois d’hospitalité celtiques ? La contribution de G. Gorre introduit pour sa part plus directement l’étude du ‟jeu”, de la négociation entre instances normatives et acteurs, au sujet du nom à donner au sanctuaire du Mont Garizim au iie s. a.C., enjeu des relations entre la communauté des Sidoniens et le souverain Antiochos IV. Enfin, l’évolution de ces règles et de leur recomposition, cette fois en diachronie, est envisagée par É. Morvillez dans son article sur la combinaison, durant l’Antiquité tardive, des codes sociaux hérités de l’aristocratie classique et des nouvelles injonctions chrétiennes, au sujet de l’accueil des évêques.
17Le rôle des acteurs et leurs pratiques, qui permet d’entrer plus directement dans la régulation en action, est ensuite au centre du deuxième chapitre intitulé ‟Acteurs et actrices de l’hospitalité : réguler les accueillis, réguler les accueillants”. Les contributeurs s’intéressent d’abord aux acteurs (individus ou groupes) que les règles de l’hospitalité établissent comme aptes à pratiquer ou à recevoir cette forme d’accueil. Au-delà de l’hétérogénéité des catégories concernées d’un contexte à l’autre, certaines de ces figures peuvent être considérées, dans leur traitement, comme des archétypes, voire comme des stéréotypes de l’hospitalité. Tel est le cas du notable sicilien Sthenius de Thermes étudié par E. Deniaux, exemplum et paradigme du ‟bon hôte”, qui se charge d’accueillir les Romains dans sa cité au ier s. a.C. et se retrouve de ce fait en proie aux persécutions de Verrès. Ce dernier est pour sa part une des incarnations du ‟mauvais hôte”, dont le comportement contrevient aux règles essentielles de l’hospitium, comme le montrent E. Deniaux et R. Baudry. Les hôtes accueillants, par leur autorité et leur exemplarité, peuvent même être considérés comme de réels experts de l’hospitalité au sein de leur communauté : toutefois, les responsabilités assumées par un notable provincial tel que Sthenius de Therme s’avèrent un facteur important de dérèglement et de fragilité, dans la mesure où le choix d'un individu engage l'ensemble de sa communauté. En outre, ces responsabilités sont parfois passablement contraintes, comme le montre l’obligation faite aux civils d’assurer le cantonnement des militaires en déplacement à la période tardive, au cœur de l’article de S. Destephen sur l’hospitium militare. Une difficulté majeure pour cette perspective d’étude reste que, pour les périodes anciennes, l’essentiel de la documentation disponible a trait aux seules élites : il s’agit donc de juger de la représentativité de ces sources au regard des normes auxquelles le reste de la société était soumis. L’article de R. Baudry revient ainsi sur la place de l’hospitalité dans le jeu social et politique propre aux aristocrates romains pour la fin de la période républicaine, à l’intérieur de la cité romaine mais aussi dans leurs relations avec les élites italiennes et provinciales. La contribution de K. Klein tente en revanche, pour la Jérusalem des ive-ve siècles, une histoire ‟par en bas”, afin de confronter aux hauts faits des ‟champions” de l’hospitalité dans la Ville sainte ‒ à savoir des notables issus des plus hautes sphères de l’Orient et de l’Occident chrétiens ‒ les pratiques évergétiques de la majorité des fidèles. Enfin, le genre s’est révélé un angle fructueux pour cette perspective d’analyse. Plusieurs articles confrontent ainsi la place assignée aux femmes dans le champ de l’hospitalité et celle, non conforme à leur identité de genre en contexte, qu’elles tentent de se ménager, tant comme accueillies que comme accueillantes. K. Klein s’y intéresse à partir des figures tutélaires, mais combien particulières, de Paula ou des deux Mélanies. De nouveau pour le domaine du Proche-Orient tardif, M. Whiting compare pour sa part les règles monastiques (excluant les femmes d’un accès aux monastères et aux lieux de vie des hommes saints) avec les pratiques par lesquelles les pèlerines tentaient de contourner cette interdiction, pour bénéficier au même titre que les hommes de l’intercession divine et des miracles dispensés par ces figures vénérables. L’étude des acteurs et des actrices de l’hospitalité, de leur degré d’initiative, d’autorité, de négociation et de résistance, permet alors de mieux cerner le rapport entre normes et pratiques hospitalières, afin de saisir les contrastes de la régulation en action.
18Cette perspective s’accentue dans la troisième partie de l’ouvrage, ‟Hospitalité et rencontre avec l’altérité : confrontations, négociations et contournements”, qui se concentre davantage sur les contextes où la régulation de et par l’hospitalité connaît des heurts. Ces difficultés, pouvant aller d’un simple blocage à une crise, impliquent de repenser les règles ou bien poussent les acteurs à s’en affranchir, ou du moins à tenter de le faire. Les cas de figure sont nombreux et riches : les enquêtes ont permis de montrer que la documentation ancienne s’intéresse aussi aux cas où l’hospitalité se dérègle, et non pas seulement aux modèles de fonctionnement en la matière54. Reste alors à savoir quelle(s) interprétation(s) donner de ces épisodes d’hospitalité déréglée, ‟dérégulée”, de contre-hospitalité, voire d’inhospitalité. Il sera d’abord question de la manière dont les communautés tentent de rétablir l’équilibre d’une hospitalité en péril : c’est le cas dans l’Athènes et la Sparte du ive s. a.C., lorsque l’entrée des Perses dans le jeu de la xenia met les cités en danger et les contraint à certains accommodements, ainsi que le montre l’article de M. Durnerin à partir du témoignage de Xénophon. La contribution de P. Balbín Chamorro, qui porte pour sa part sur le riche corpus des tables d’hospitalité de l’Hispanie romaine, permet de revenir sur la manière dont l’hospitalité était conçue juridiquement pour permettre les relations entre des partenaires de statuts distincts, en anticipant sur les obstacles techniques que cette différence de statut risquait d’occasionner. Dans un article comparant trois épisodes survenus dans différentes provinces romaines à la fin de la République et au Haut-Empire, N. Zwingmann s’interroge pour sa part sur les moyens qu’avaient des individus ou des communautés de s’affranchir des règles de l’hospitalité, lorsque l’accueil des ressortissants romains qui leur était imposé faisait payer un trop lourd tribut à leurs ressources ou à leur sécurité : on y retrouve la figure de Verrès, en écho aux articles qui lui sont consacrés dans le deuxième chapitre de ces actes. Les contributions de J. Cornillon et d’E. Nechaeva vont plus loin, respectivement pour les communautés chrétiennes des premiers siècles face aux prédicateurs itinérants, et pour la frontière entre Empire romain et royaume Perse aux ve s. p.C., en s’intéressant au refus d’accorder l’hospitalité à un étranger, bien que coreligionnaire dans le premier cas, et réfugié dans le second. Les deux auteurs démontrent ainsi qu’autant que l’hospitalité, l’inhospitalité constitue un enjeu de pouvoir pour les entités accueillantes, et de négociation pour les nouveaux venus. Ces enquêtes nous rappellent également combien, dans l’Antiquité, la frontière entre hospitalité et droit d’asile est ténue.
19Le quatrième et dernier chapitre de l’ouvrage, intitulé ‟La régulation de l’hospitalité dans sa matérialité : objets et lieux”, aborde enfin l’objet de nos recherches communes sous un angle très stimulant, qui fait la part belle au témoignage des sources archéologiques : celui de l’inscription de la régulation de et par l’hospitalité dans l’espace et la culture matérielle. En effet, comme le montre P. Piraud-Fournet au sujet des établissements d’accueil et de soins du Proche-Orient tardif, les dispositifs spatiaux (localisation, plan, aménagements) s’avèrent un moyen puissant de donner de l’efficacité aux règles d’hospitalité, en particulier dans l’optique d’intégrer, de marginaliser ou d’exclure les nouveaux arrivants. Ces dispositifs permettent également de matérialiser les différents degrés que pouvait parcourir la relation d’hospitalité, par les enchaînements de portes, de barrières, de pièces que les hôtes étaient autorisés ou non à franchir, en fonction de leur lien plus ou moins étroit avec la communauté qui les recevait : l’idée d’une hospitalité comme séquence s’en trouve une fois de plus confirmée. Mais l’hospitalité peut aussi s’avérer par elle-même un dispositif de régulation spatiale. C’est l’hypothèse défendue par E. Destefanis au sujet des routes et des territoires de l’Italie du Nord au Haut Moyen Âge : par leur rôle dans l’assistance matérielle et religieuse des voyageurs comme des locaux, mais aussi par leur statut de relais économiques et politiques des autorités, l’implantation de xenodochia influe sur l’organisation et la hiérarchie des axes routiers, ainsi que des régions que ces routes traversent. Le dernier article de cette section nous éloigne définitivement, chronologiquement comme géographiquement, de la Méditerranée antique : il porte en effet sur les objets de l’hospitalité, leur iconographie et leurs fonctions dans les cultures hospitalières d’Afrique subsaharienne, aux périodes modernes et contemporaines. Ainsi que nous l’avons expliqué plus haut, cet article, issu d’une collaboration avec M. Perrier et A. Girard-Muscagorry (Musée des Confluences de Lyon), est à considérer, par rapport au reste du volume, comme une ouverture comparatiste, qui permet de réfléchir aux traits communs de l’hospitalité comme régime d’altérité d’une période et d’une aire de civilisation à l’autre. L’article de C. Corsi, qui constitue la conclusion de l’ouvrage, prolonge cette démarche anthropologique et pluridisciplinaire. À travers l’examen des liens entre régulation et mobilités tardo-antiques, elle interroge la manière dont les identités personnelles et collectives des partenaires se forgent et se modifient dans le cadre de la relation hospitalière.
20Au fil de l’ouvrage, plusieurs questions transversales, soulignées par R. Bouchon lors des propos conclusifs du colloque de 2018, pourront retenir l’attention du lecteur. Elles constituent autant de pistes de réflexion pour des travaux futurs et pourront nourrir, nous l’espérons, les débats contemporains. La première concerne l’efficacité du rôle régulateur de l’hospitalité. Dans l’Antiquité, païenne comme chrétienne, l'hospitalité sert essentiellement à confirmer le statut des étrangers : c'est sa première fonction sociale et politique. Plusieurs dispositifs permettent de renforcer la séparation statutaire, genrée et physique entre les hôtes accueillants et les hôtes reçus. Mais l’hospitalité ne joue pas qu’un rôle de régulation négatif, en conférant une place marginale, transitoire ou inférieure à l’autre. Elle permet aussi l’intégration progressive des étrangers, et apparaît de ce fait complémentaire à d’autres dispositifs (mariage, clientélisme, asylie, etc.). R. Bouchon avait ainsi rappelé que l’île de Rhodes octroie le privilège de la xénia (ξενωθείς) à des étrangers résidents, par ailleurs membres d'associations, à qui est accordé plus tard le statut de citoyen ; la table ronde sur les lois de l’hospitalité a également fait émerger la notion d’hospitalité préférentielle, qui implique une sélection privilégiée des hôtes en fonction d’un certain degré d’accointance. Dans l’offre hospitalière, les proximités linguistique, culturelle, religieuse ou sociale constituent autant de facteurs discriminants, qui varient en fonction des contextes. À cela s’ajoutent les questions de seuil de tolérance ou d’effet de nombre qui peuvent entraîner des différences de traitement entres hôtes, comme plusieurs contributions l’ont montré.
21Cette concurrence entre les hôtes reçus ne doit pas occulter les tensions ou les négociations que l’offre d’hospitalité peut également générer chez les hôtes accueillants, en fonction de l’existence de modèles d’hospitalité en compétition, dont les caractéristiques propres tendent à s’accentuer (dans le cas de crispations identitaires) ou au contraire à se confondre, s’estomper ou s’effacer au fil des interactions ; et ce, sans oublier les phénomènes d’emprunt, d’adaptation, ou de transferts qui caractérisent l’histoire du bassin méditerranéen antique et tardo-antique, à l’instar des communautés locales ibériques qui utilisent le vocabulaire latin pour désigner une réalité juridique locale. Dans cette perspective, il faut envisager l’écart entre les pratiques et les normes, et les biais de la documentation dans la lignée du linguistic turn. Dans le monde juif, le recours à une casuistique montre la diversité des situations hospitalières réelles et la pression exercée par les autorités en matière de contrôle de la communauté, tandis que, dans le monde chrétien, les tensions entre idéal universaliste et communautarisme de l’hospitalité reflètent, chez les instances dirigeantes en voie de constitution, une réelle concurrence en matière d’autorité, de charisme et de légitimité.
22L’hospitalité contrainte apparaît enfin comme la pierre de touche du ‟jeu” induit par la régulation dans l’Antiquité. Dans des sociétés antiques caractérisées par des relations asymétriques et l’existence de solidarités verticales et horizontales, les situations provoquées par l’hospitalité contrainte mettent en exergue le pragmatisme des sociétés antiques, qui cherchent avant tout à maintenir un équilibre, quitte à avoir recours à des régimes de dérogation, à des stratégies d’évitement, à la violence ou bien à la fiction d’une hospitalité idéale, voire idéalisée, dont l’ancienneté (mythique, idéologique, historique) a valeur d’autorité. Se pose alors une dernière question : lorsque l’hospitalité devient trop contraignante, trop lourde à mettre en place ou trop difficile à supporter, comment y mettre fin ? Dans l’Antiquité, quelles étaient les possibilités de mettre un terme à l’hospitalité au cours de sa réalisation ? À quel moment de la séquence et selon quelles modalités, le processus de régulation s’enraye-t-il et devient-il séparation ? Les première et dernière parties de l’ouvrage laissent entrevoir, depuis les palais de Mari, dans la très haute Antiquité, jusque dans les sociétés subsahariennes contemporaines, l’importance à accorder à la culture matérielle dans l’examen des mécanismes de blocage ou du rupture de l’offre hospitalière : ce sont peut-être les supports matériels de l’accueil (tessères, cadeaux d’une part ; portes, barrières, seuils d’autre part…), par leur destruction, leur refus, leur fermeture, qui offrent les possibilités les plus concrètes, les plus tangibles, de matérialiser aux yeux de tous la fin d’une séquence d’hospitalité.
23Avant de laisser la place à ces riches contributions, nous souhaiterions remercier tous ceux et toutes celles qui ont permis la réalisation de ce colloque et la mise en œuvre de cette publication. Rien n’aurait pu voir le jour sans les financements et l’appui logistique accordés par différentes institutions françaises, italiennes et canadiennes ; l’École normale supérieure de Lyon, l’École française de Rome, les laboratoires HiSoMA et IHRIM (et leurs directions successives : V. Chankowski, S. Gioanni et O. Bara), les Universités Lyon 2 et 3, le Labex Comod, l’IDEXLYON, l’Université Franco-italienne et l’Université du Québec à Montréal. Toute notre gratitude s’adresse à R. Bouchon, S. Marculescu et B. Cabouret pour la prise en charge d’une part importante du processus de montage de ce projet scientifique dans ses multiples étapes. Merci aux personnels administratifs qui nous ont offert un appui logistique précieux : A. Gislon, A. Poulet, A. Béréziat et C. Clavé, sans oublier C. Develay pour la mise en forme du programme et des affiches du colloque et V. Signol pour la réalisation, au centre de recherche documentaire, d’une vitrine d’exposition attenante à la manifestation. Une salutation tout particulière à F. Guitoun, pour sa gentillesse et son efficacité sans faille depuis le début de nos travaux sur l’hospitalité, en 2015.
24Merci aux présidents des différentes sessions du colloque, pour leur disponibilité et leurs éclairantes mises en perspective : C. Caby, E. Deniaux, E. Destefanis, S. Marculescu, N. McLynn, C. Moatti, P. Schmitt-Pantel ; aux intervenants de la table ronde ‟Les lois de l’hospitalité” qui sont considérablement venus enrichir nos échanges, en apportant leur expertise juridique, sociologique, historique ou littéraire : M.-L. Basilien-Gainche, A. Gotman, C. Moatti, P. Schmitt-Pantel et J.-C. Zancarini, sans oublier B. Cabouret pour son animation des débats ; à R. Bouchon, qui avait bien voulu se charger de la rude tâche de tirer les conclusions du colloque ; au Musée des Confluences de Lyon et à ses chargés de collection, en particulier M. Perrier et A. Girard-Muscagorry qui ont organisé une magnifique visite des objets de l’hospitalité dans les collections Afrique et Océanie du Musée, appelée à rester un souvenir fort du colloque, ainsi qu’à A. Treppoz-Vieille, coordinatrice culturelle à l’ENS de Lyon, qui a rendu possible cette collaboration ; et enfin à tous les participants du colloque dont les interventions n’ont pu être incluses à cette publication finale : A. Ferlut, V. Hollard, P. Horden, N. McLynn et F.R. Stasolla.
25Ce volume ne serait naturellement rien sans ses auteurs venus de trois continents, et nous les remercions en particulier pour tout le travail accompli dans les conditions très difficiles de l’hiver et du printemps 2020. Cette publication doit beaucoup aux membres du comité scientifique qui nous ont fait l’honneur d’évaluer les articles des contributeurs, en nous faisant bénéficier de leurs conseils et observations : K. Berthelot, P. Blaudeau, A. Doquet, L. Graslin-Thomas, J.-P. Guilhembet, B. Legras, B. Lion, C. Moatti, C. Virlouvet et E Zanini. Nos salutations chaleureuses s’adressent également à T. Humblin, étudiant de Master de l’ENS de Lyon, qui, dans le cadre d’une vacation, nous avait donné une aide précieuse dans l’organisation pratique du colloque, et à É. Rousseau, étudiante au Baccalauréat de l’UQAM, qui dans le cadre d’un contrat d’assistanat financé par la Faculté des sciences humaines de cette université, a assuré la relecture typographique du manuscrit de cet ouvrage et en a compilé la bibliographie finale. Nous tenons enfin à exprimer notre gratitude aux éditions Ausonius, qui ont accepté de publier ce manuscrit, à leur directrice S. Krausz ainsi qu’aux secrétaires d’édition.
Notes de bas de page
1Mari 2018.
2Le Guennec 2019 b.
3Jaucourt 1751-1772, cité dans Boudou 2017, 13.
4Gotman 2001, 25.
5On assiste en effet depuis une trentaine d’années, et tout particulièrement au cours de la dernière décennie, à un retour des sciences humaines et sociales à la notion d’hospitalité. On évoquera ainsi, entre autres, Derrida & Dufourmantelle 1997 ; Gotman 2001 ; Schérer 2005 ; Baker, éd. 2013 ; Boudou 2017 ; Bulley 2017 ; Agier 2018 ; Brugère & Le Blanc 2018.
6Les considérations qui suivent doivent beaucoup aux réflexions engagées, depuis 2015, dans le cadre de plusieurs projets collectifs dédiés à l’hospitalité dans l’Antiquité méditerranéenne et co-dirigés par les deux éditrices de ce volume : le projet HospitAm (Hospitalités dans l'Antiquité méditerranéenne : sources, enjeux, pratiques, discours), projet émergent de l'ENS de Lyon pour la période 2015-2017, et le projet HospeRAnt (Hospitalité et régulation sociale dans l'Antiquité méditerranéenne), projet Amorçage Europe financé par la région Auvergne-Rhône-Alpes pour l'année 2018, qui se sont prolongés dans un dispositif ELAN-ERC de l’Université de Lyon/IDEXLYON, dirigé par C. Fauchon-Claudon pour l’année 2019-2020. Nous remercions très chaleureusement toutes les chercheuses et tous les chercheurs qui, par leur généreuse participation aux manifestations ayant trouvé naissance dans ces différents cadres, ont considérablement étendu notre connaissance de l’hospitalité, ainsi que les étudiant.e.s, post-doctorant.e.s, stagiaires et assistant.e.s qui ont collaboré avec enthousiasme à nos travaux. Le Carnet de recherche Hypothèses HospitAm (https://hospitam.hypotheses.org/) donnera un aperçu de la richesse de leurs contributions respectives, dont certaines se sont poursuivies dans le cadre de cette publication.
7Voir Hiltbrunner 2005, qui constitue l’une des rares tentatives de synthèse sur l’hospitalité dans la Méditerranée antique. L’ouvrage se focalise sur l’évolution de la notion des temps homériques au christianisme tardif. Arterbury 2005 entreprend également de comparer l’hospitalité gréco-romaine, juive et chrétienne afin de dégager les traits d’une hospitalité méditerranéenne antique.
8Le banquet constitue à la fois une déclinaison de l’hospitalité et un champ d’étude à part, notamment parce qu’il n’est pas aussi étroitement lié à la mobilité que l’hospitalité-hébergement. S’il apparaîtra régulièrement dans les pages qui vont suivre, c’est au titre d’étape majeure, et souvent d’acmé, de la séquence hospitalière, davantage que comme objet d’étude en soi. Pour des bilans historiographiques récents sur l’hospitalité de table, voir Badel 2012 ; Lion 2012 ; Schmitt-Pantel 2012.
9Oden, éd. 2001 ; Stavrou & Congourdeau, éd. 2018.
10Reece 1993, qui s’est intéressé à la manière dont ces scènes-types contribuent à structurer les récits homériques, en offrant des schémas mnémotechniques identifiables. Il avance à leur sujet l’idée de ‟syntaxe” de l’hospitalité. Voir aussi Lacore 1991.
11Cette dimension héréditaire de l’hospitalité aurait été à l’origine des partages d’objets, cadeaux, symbola et autres tesserae, destinés à permettre aux descendants des partenaires de s’identifier entre eux et de réactiver le pacte d’accueil. P. Schmitt-Pantel, lors d’une table ronde sur les lois de l’hospitalité organisée dans le cadre du colloque de Lyon (cf. infra), a rappelé la scène fondatrice de reconnaissance entre Diomède et Glaucos dans l’Iliade, qui bien qu’engagés dans des camps adverses, se révèlent hôtes héréditaires et échangent leurs armes (Hom., Il., 6.212-236). Cf. plus tard, le célèbre passage du Poenulus de Plaute (1039-1054), qui décrit la manière dont deux hôtes de famille se retrouvent sur la base de leurs tesserae respectives, dans un contexte carthaginois de fantaisie. Voir aussi dans ce volume l’article de P. Balbín Chamorro, avec un état historiographique de la question, auquel on peut ajouter Barrandon 2011, 168-169 ; 186-189.
12Boudou 2017, 31.
13Benveniste 1969.
14Boudou 2017, 66.
15Nourrisson & Perrin, éd. 2005 ; Compatangelo-Soussignan & Schwentzel, dir. 2007 ; Baslez [1984] 2008 ; Marein et al., éd. 2009 ; El Gammal & Jalabert, éd. 2019.
16Ménard & Courrier, dir. 2012.
17Dentzer 1982 ; Roman & Tomiche 2001 ; Dunbabin 2003 ; Roller 2006 ; Estienne & Huet 2012.
18Boudou 2017, chap. 2.
19Gauthier 1972.
20Herman 1987 ; Basile 2016.
21Marek 1984 ; Mack 2015 ; Malkin [2011] 2018.
22Lacore 1991 ; Legras 2011.
23Mangas Manjarrés 1983 ; Étienne et al. 1987 ; Deniaux 2007 ; Nicols 2016.
24Deniaux 1993 ; Nicols 2001 ; Balbín Chamorro 2006.
25Halfmann 1986 ; Hostein & Lalanne, dir. 2012 ; Destephen 2016.
26Arterbury 2005 ; Jipp 2013; Stavrou & Congourdeau, éd. 2018. Sur les liens entre le développement de l’hospitalité et l’émergence, réelle ou fantasmée, des figures du pauvre et de l’étranger, Patlagean 1977 ; Freu 2007.
27Guillaumont 1967 ; Caner 2002 ; Hahn & Menze, éd. 2020.
28Cf. le débat sur les hôpitaux proto-byzantins : Miller 1997 ; Crislip 2005 ; Horden 2005.
29Bitton-Ashkelony 2005 ; Schor 2011.
30Constable 2003 ; Mratschek 2019.
31Ghermani & Taddei 2019, sections 2 et 1. Voir aussi Roche, dir. 2000.
32Gotman 2001 ; Montandon, dir. 2004 ; Candea & da Col 2012 ; Bulley 2017 ; Brugère & Le Blanc 2018… Les références sont encore nombreuses, et se sont multipliées ces dernières années.
33Van Gennep [1909] 2011.
34Fischler 2011.
35Gotman 1997, 10.
36Brugère & Le Blanc 2018, 33.
37Molin, dir. 2006.
38Molin 2006, 11.
39On citera par exemple les travaux du Centre d’histoire des régulations sociales de l’Université du Québec à Montréal ; ou encore Boissellier et al., dir. 2010, consacré à la Méditerranée médiévale, dont le présent volume partage plusieurs prémices.
40Molin 2006, 9-10.
41Molin 2006, 15-16.
42Reynaud 1989.
43Reynaud 1999, 112.
44Hom., Od., 1.96-105.
45Ov., Met., 8.624-640.
46Hom., Od., 9.270-271.
47Mommsen [1887-1888] 2017, 3, 590 ; Gaudemet 1965.
48Van Gennep [1909] 2011 .
49Ghermani & Taddei 2019.
50Mack 2015.
51Polignac & Schmitt-Pantel, éd. 1998 ; Dardenay & Rosso, éd. 2013 ; Tuori & Nissin, éd. 2015.
52Même si l’on rencontrait déjà, au fil des contributions, des phénomènes liés aux mobilités et à l’extranéité, à l’instar de l’asylie ou de la protection/du contrôle des étrangers : voir notamment Boëldieu-Trevet & Mataranga 2006 ; Piel 2006.
53Cette perspective d’étude s’est prolongée au cours du colloque dans le cadre de la table ronde grand public ‟Les lois de l’hospitalité” (Lyon, 6 septembre 2018), animée par B. Cabouret, avec des interventions de M.-L. Basilien-Gainche, A. Gotman, C. Moatti, P. Schmitt-Pantel et J.-C. Zancarini.
54On mentionnera également à ce sujet une remarque importante de R. Bouchon, dans sa conclusion aux sessions du colloque. Le cas de l’hospitalité publique des cités grecques, à travers l’examen des données épigraphiques, souligne l’ambivalence des sources antiques en matière d’éventuelle(s) crise(s) d’hospitalité, ainsi que l’importance de raisonner en négatif. Les sources épigraphiques ont tendance à gommer les difficultés (soit que la crise ait été dépassée, soit qu’elle ait été résolue, soit qu’elle n’ait pas donné lieu à la production d’archives ou de commémorations). A contrario, la présence d’une ambassade dans une cité, et l’affichage public des documents qui s’y rapportent, peuvent être interprétées, en creux, comme les signes d’une crise ou d’une dérégulation de l’hospitalité qui ont été surmontées par la suite.
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